CHAPITRE VI
— Que dites- VOUS? s'écria Arnold.
— Nous étions orphelins , ou à peu près ; car notre mère nous avait délaissés, trois filles et Théodore...
— Théodore!
— ...chez un parent, pauvre lui-même, qui nous servait de tuteur pendant qu'elle sollicitait à Paris sa part tardive de je ne sais quelle indemnité. Nous n'étions même connus que sous un nom emprunté, soit par précaution contre les créanciers de feu mon père , soit par une sorte de vanité qui protège assez souvent la décadence des gentilshommes.
— Vous appeliez- vous Quesnel?
— Je crois que oui , dit la comtesse. — • Ce jeune homme avait reçu les remerciemens de ma famille avec une modestie si franche et une telle cordialité ; il était si réellement plus heureux de notre bonheur que fier de son action, qu'il nous pénétra tous d'une affection vive. Moi surtout , je fus frappée de sa bonté noble et de sa figure. Et pourtant j'étais l'être qu'il avait remarqué le moins ! J'étais assez
mal tenue : petite tille insignifiante , à peine avais-je une figure ; mais je sus très bien voir que le sauveur de mon frère regardait beaucoup ma sœur aînée, Nathalie. Quand je fis à mon frère cette observation boudeuse , il me dit que son condisciple était peintre, et qu'il étudiait toujours ainsi pour se perfectionner dans le portrait. Jamais je n'ai oublié ce jeune homme : il avait l'air si indulgent! C'était mon amoureux , Monsieur ; c'était le rêve de mes nuits , le terme de toutes mes comparaisons : et je le trouvais toujours plus beau que les autres. Théodore m'en donna de temps en temps quelques nouvelles bien qu'indirectement. Je sus qu'il était à Paris , et son nom fut le premier que je lus sur le livret du salon, quand on me permit d'aller admirer les peintures. Je retins sur-le-champ, et Je ne sais trop pourquoi alors, son adresse. Mais un jour du printemps 1832, il y a maintenant trois ans passés , j'allais chez lui pour le motif, ou le prétexte, de faire faire mon portrait richement, quand je le rencontrai,