INTRODUCTION XXIX
Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux Dont l'humeur est vagabonde.
C'est pour assouvir Mon moindre désir.
Et il ajouta : <( C'est très beau... »
On ignore généralement qu'il avait lu presque tout Léon Gozlan. Il l'avait même relu en manière de récréation. Les titres seuls de ce romancier suffisaient à le mettre en joie. A des gens graves qui lui parlaient de livres non moins graves, il disait: (( Je parie que vous ne connaissez pas Le Vampire du Val-de-Grâcef.. »
Mais ses livres préférés, ceux pour lesquels son admiration ne s'est jamais démentie, étaient L'Ensorcelée, L'Eve future, Tribulat Bonhomet et des contes tels que L' Intersigne ou Akédysséril dont la perfection l'enchantait.
Cette petite énumération suffira pour montrer les goûts romantiques de Léon Bloy. Ce genre n'était pas le seul qu'il fréquentait. Il lisait souvent la Bible et toujours en latin. Et aussi Juvénal; et les œuvres de la bienheureuse Catherine Emerick, la vie de la même Catherine Emerick, le voyage en Tartarie de M. Hue..., etc..
Le latin mystique lui plaisait de toutes les façons et il a écrit à propos du livre de Remy de Gourmont un article enthousiaste.
De tout ce qu'on a publié sur lui, Léon Bloy, il plaçait au premier rang les quelques pages si fines et si éloquentes que Mme Rachilde a consacrées (i) au premier volume de son Journal.
(1) Mercure de France, Juin 1898.
« Rien, m'a-t-il dit souvent, ne me fut plus utile. » C'est peut-être, en effet, grâce à ce noble hommage que le public s'éprit d'une façon particulière du Journal de Léon Bloy.
Depuis sa mort, on a mis son nom à côté de ceux de Yilliers, de l'Isle-Adam et de Barbey d'Aurevilly, lui assignant une place à peu près équivalente à celle de ces deux grands génies.
Mais pour que Léon Bloy ait sa vraie place, il faudra attendre encore. Il faudra attendre que le côté éternel de l'œuvre l'ait emporté sur l'histoire des réalités d'un jour.
Les hommes de notre temps sont trop esclaves de leurs partis pris et de leurs préjugés pour ne pas confondre avec intransigeance ce qui ne fut qu'excès d'individualisme.
Jamais les catholiques modernes, à de très rares exceptions près, n'admettront que l'amour de Dieu ait pu dicter à Léon Bloy des remontrances à son curé et il n'est pas de libre-penseur qui s'arrangera d'un artiste qui communiait chaque jour.
Les uns et les autres n'aiment pas la naïveté, les saintes colères, les prophéties, les extases et, en général, tout ce qui est en dehors de la vie pratique.
Reste le pamphlétaire que l'on comprend mieux, mais qu'on ne comprend qu'en affublant son caractère de tout un faisceau d'impardonnables défauts.
N'ayant fréquenté Léon Bloy que depuis vingt ans, je ne saurais dire si, antérieurement, il se rendit aussi difficilement supportable que certains l'ont raconté.
A mon tour, je puis proclamer, sans crainte d'être démenti par les amis qu'il avait, que