‹ Léon Bloy (volume 2)Chapitre 12 sur 18 · INTRODUCTION XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXI

jamais homme ne fut plus affectueux et plus tendre.

Dans les moments très pénibles qu'il a traversés, il suffisait vraiment de peu de chose pour le consoler et l'apaiser.

A ses heures de tranquillité, il était plutôt gai et sa conversation faite aussi souvent de plaisanteries que de mots profonds.

Très généreux, il arriva que ce mendiant sut se priver de sommes énormes, relativement à ce qu'il possédait au moment où il les donnait.

Exempt de préjugés, indulgent même, il recevait très simplement, attentif à ne point contrister son interlocuteur. Il fallait, pour que le Léon Bloy violent éclatât, qu'il eût vraiment affaire à un importun.

Longtemps méconnu, il arrivait, depuis quelques années, qu'on parlât de lui élogieusement. On le réimprimait, on collectionnait ses livres, on les recherchait en éditions originales. Ses ennemis s'inclinaient devant la puissance de son génie, s'inquiétant de ce qu'il publiait. Le succès, sans lui être très profitable matériellement, diminua l'amertume de ses dernières années.

Jusque-là, il avait supporté les ennuis, les soucis, les injures même avec amertume mais avec patience et avec un courage qui n'indiquait en rien un caractère sévère et renfrogné. Il a dit de lui-même avec raison que le propre de sa nature était la tendresse et la contemplation. Je suis tenté d'ajouter : Et la bonne humeur!

La beauté de l'œuvre de Léon Bloy consiste en ce qu'elle dut s'accomplir dans la souffrance et l'abandon.

Cela, on l'a répété souvent : il s'est trouvé de par le monde quelques esprits assez forts pour l'avoir compris et assez audacieux pour crier ce qu'ils avaient vu.

Il me semble cependant qu'on n'a pas assez remarqué quelque chose de plus étonnant encore que la constance dans la lutte et l'acceptation de la souffrance, c'est la Paix, la Paix profonde au milieu de laquelle s'accomplirent tous les prodiges de cette existence.

Quand Léon Bloy rencontrait un souffrant ou un abandonné, il lui disait: « Suivez-moi, avec moi vous n'avez rien à craindre. ))

Cette Paix, que l'on devine à toutes les pages de son journal, que l'on sent toujours présente, qui crée à côté des pires détresses une inaltérable bonne humeur, et parallèlement aux plus violents

pamphlets une manière, combien française, de traduire les sentiments les plus affectueux et les plus tendres, cette Paix ne fut donnée à Léon Bloy, homme de bonne volonté qu'après des années de tribulations et d'efforts.

Aussi, après avoir lu le dernier volume du journal de Léon Bloy, en songeant à ce que l'on appelle de nos jours la vie littéraire, à l'étonnante prostitution des talents, à l'incroyable cuisine du journalisme, de la critique et du roman contemporains, on se demande avec curiosité ce que durent être les années de début de ce génial artiste, on souhaite même un autre volume, un prologue au Mendiant ingrat où seraient racontés ses premiers essais.

Voici pourtant, à défaut d'un livre, un chapitre intéressant de la vie de Léon Bloy. On y verra que son génie d'écrivain fut prophétisé à une époque où il ne se souciait guère de publier des livres.

Je suis entré dans la vie littéraire à trente-huit ans — a-t-il écrit (i) — après une jeunesse effrayante et à la suite d'une catastrophe indicible qui m'avait précipité d'une existence exclusivement contemplative. J'y suis entré comme un élu disgracié entrerait dans un enfer de boue et de ténèbres, flagellé par le chérubin d'une nécessité implacable: Angélus Domini coarctans me. A la vue de mes hideux compagnons nouveaux, l'horreur m'est sortie par tous les pores. Comment se pourrait-il que vies tentatives littéraires eussent été autre chose que des sanglots ou des hurlements?

(1) Mon Journal, p. 61. — Lettre à O. Mirbeau.

L'existence exclusivement contemplative dont parle Léon Bloy dura exactement de 1878 à 1882 et ceux qui connurent bien Léon Bloy savent que son vrai fond, c'était la tendresse et la contemplation. Ainsi, en 1879, il se souciait peu d'être ceci ou cela en dehors de sa vie contemplative et n'espérait ni ne désirait être compris.

Paul Féval, Ernest Hello, ses amis d'alors, ignoraient tout de cette existence lumineuse.

Barbey d'Aurevilly lui-même ne la devina pas.

Dès 1874, l'auteur de l'Ensorcelée avait pressenti l'artiste :

(( Si vous ne vous mettez pas à la besogne, je me brouille avec vous », lui écrivait-il... et il avait cent fois raison de stimuler Léon Bloy, qui avait une confiance illimitée dans le jugement de Barbey d'Aurevilly et n'avait aucune confiance en lui-même.

La Chevalière de la Mort, écrite en 1877 (2), ne fut même pas considérée par son auteur comme une expérience concluante; ce ne fut que beaucoup plus tard — en 1884, — au Chat Noir, que Léon Bloy commença à se croire écrivain.

En 1879, il habitait rue Rousselet, dans le voisinage de Barbey d'Aurevilly, une petite chambre carrelée, tout à fait dénuée, où il n'y avait même pas de lit.

Léon Bloy étendait sur les briques une vieille courte-pointe mangée des vers et d'une minceur inouïe. Il était sans feu. même pendant l'effrayant hiver de 79 à 80. A cette époque de misère, il

(2) Parue en 1891 à Gand. — Tirage à 100 exemplaires rarissimes, réimprimée au Mercure de France en 1896.

portait invariablement des habits d'hiver en été et des habits d'été en hiver.

Paul Féval vint quelquefois du fond de Montmartre jusqu'à la rue Rousselet, apportant quelques secours; il chérissait Léon Bloy.

Ils s'étaient connus au début de cette année 1879, à l'occasion d'un article que Léon Bloy avait été lire à Féval, lequel avait été très étonné par l'article et très impressionné par le visiteur.

Cet article était une réponse véhémente de Léon Bloy à une critique injurieuse de Pontmartin parue à l'occasion du livre de Féval, la Première Communion, épisode des Etapes d'une conversion.

Cette réponse énergique ne pouvait plaire entièrement à Féval, qui était devenu un chrétien fort touchant, mais n'ayant pas la largeur d'esprit nécessaire pour comprendre des catholiques de l'envergure de Bloy ou de Hello, dont l'œuvre resta toujours lettre morte pour le bon Féval.

Celui-ci, au lendemain de la lecture du fameux article, écrivait à Barbey d'Aurevilly:

En ce qui me regarde, l'article étonnamment beau ne me plaît pas, vous devinez bien pourquoi, mais c'est un chrétien du plus éloquent catholicisme et précisément de cette éloquence supérieure qui ferme systématiquement toutes les portes.

Et quelle fut la stupéfaction de Féval lorsqu'il entendit Hello s'écrier: « Nous périrons tous, Bloy seul restera! »

Léon Bloy n'ayant encore rien fait d'important, le mot d'Ernest Hello ressemblait fort à une prophétie inintelligible pour Féval, qui ne

voyait en Hello que le ridicule malheureusement trop certain de son aspect.

(( Ses cheveux pleureurs, écrivait Féval parlant d' Hello, me restent comme dans de la soupe faite avec sa gloire sanglotée... »

Quant à Barbey d'Aurevilly, il ne cessait ses exhortations que pour les remplacer par des conseils :

« Il ne faut pas tant lire ses analogues, écrivait-il (1), il faut lire ses différents. Lisez Voltaire, lisez les légers... »

Malgré sa confiance en Barbey d'Aurevilly, Léon Bloy ne devait jamais suivre ce conseil de lire Voltaire, qui lui paraissait et lui parut toujours passablement lourd.

Mais revenons à cette année 1879, où Barbey d'Aurevilly entreprit de faire connaître Bloy à son ami de Saint-Sauveur, l'abbé Anger. Il lui communiqua un ou plusieurs numéros du Foyer, petite revue hebdomadaire et vertueuse dont le rédacteur en chef était Charles Buet, publiciste de quelque talent, mêlé de temps à autre au groupe littéraire dont il s'agit ici.

Léon Bloy avait publié plusieurs articles au Foyer. Celui communiqué par Barbey à l'abbé Anger est intitulé la Maison-Dieu, et se compose de deux chapitres assez copieux sur la Trappe. Ils furent utilisés, huit ans plus tard, dans Le Désespéré.

L'Abbé Anger écrivit tout aussitôt à Barbey d'Aurevilly :

(1) Lettres à Léon Bloy, 1 v., Mercure de France.

4 février i8jç.

Très cher Maître,

Je tiens le Foyer sous mes griffes et sous mes yeux de lynx, tout est lu, dévoré à belles dents, et sur le coup. Comme à Dom front, ville de malheur, aussitôt arrivé, aussitôt pendu. Justement, c'est l'heureux pays de dom M. ministre, quoique noble. Il fait honte à la caste.

... Léon Bloy est selon moi un lion littéraire, un écrivain de race, un homme de votre dynastie, de votre sang. Il a vraiment toutes les allures du génie: toujours au fond des choses et revenant à la surface, plein d'éclairs, de couleurs, de jaillissements qui s' é pondent à la fin de ses périodes comme le bouquet attendu, pressenti, d'un feu d'artifice. Il a une force, une vue des choses, une langue à lui. A coup sûr celui-là est de votre école et de votre haute lignée. Oui, tenez, vous lui avez insufflé votre esprit, votre je ne sais quoi qu'il a fait sien comme sait faire tout homme de génie. A côté de vous, vieux lion de l'Atlas, Bloy n'est encore qu'un lionceau, sed crescit in leonem mirœ tuœ magnitudinis ! Rien ne lui manque du côté de l'outillage de la Raison, il a la tarière qui creuse le puits artésien de la vérité.

Il a le dessin juste, net, accusé, et qu'on distingue parfaitement sous le coloris, l'estompe et les hachures de l'imagination. Et ce cœur facile à l'émotion, a la chaleur électrique qui amène toujours le soir l'éclair et le tonnerre lentement forgé sous le feu du soleil de midi.

Je ne parle pas de ses sentiments de sainteté qui sont comme l'atmosphère de ses lettres.

On voit bien qu'il est frappé, qu'il a le mal

du pays d'outre-tombe et qu'il commence à souffrir dans notre terre des morts.

Cette harmonie complet; de l'âme est rare, très rare: le génie et la sainteté dans le même.

C'est vous qui, avec vos foudres, l'avez renversé sur son chemin de Damas. Quel mérite, quelle puissance pour terrasser de tels hommes et pour se les attacher comme des lions domptés:

Adieu! illustre Dompteur. Dormez tranquille sur votre lit de gloire. Après de telles conquêtes. Dieu doit être content de tous. Demandez-lui la force, au Dieu des Forts, au nom des marquants exploits que vous faites à son profit. C'est le premier de tous les services que vous puissiez Lui rendre et comme II est Roi équitable et parfait appréciateur des services rendus, Il ne peut que faire droit à votre requête que, du reste. Il commande à tout homme de Lui faire.

Ne soyez pas longtemps sans m'envoyer quelque chose, mon gouffre est ouvert et aspire à la proie comme le Maëlstrom de Norvège.

Mille fois merci.

Axger.

Et quelques jours après, il écrivait à Léon Bloy lui-même :

25 février i8rç.

Très cher Monsieur,

J'ai reçu hier et votre lettre et le Foyer contenant votre article sur l'enthousiasme. Oui, vous êtes bien ce fou que j'aime, que j'admire et dont je suis fou. J~ous êtes persuadé que je me suis trompé sur votre -valeur morale et littéraire, dans ma lettre à M. d'Aurevilly. Croyez, cher fou,

tout ce que vous voudrez, mais je maintiens tout ce que j'ai dit et de plus écoutes bien: après votre lettre et les quatre pages sur l'enthousiasme, je confirme mes affirmations et je vous déclare atteint comme quelques Rares que nous avons en France de cet esprit de sublime démence qui faisait danser le fou David devant l'arche, quoiqu'il vît bien que sa femme et toute la cour se moquassent de lui. Il dansait tout de même la harpe à la main. C'était un enthousiaste, un caractère au milieu des chiffes et des poules mouillées de son noble et pitoyable entourage.

Ne vous découragez pas, un homme de votre trempe aura toujours son plein midi de légitime gloire.

J'avais eu vent de l'affaire Paul Féval, mais je ne savais pas que ce fût si hideux de la part de la pieuse boutique. Oh! que ces catholiques enragés d'argent nous font de mal! Quel vide de vertus, quelles spéculations d'avares affamés, sous leur masque d'hypocrite piété! J'en connais de ces pieux libraires qui me font haïr toute cette séquelle de fourbes.

Je serais assurément très content de voir entre vos mains l'histoire de sainte Radegonde.

Laissez tout à la Providence. Une- fois les démarches faites, il faut attendre sans trouble le' résultat et quel qu'il soit ne verser ni dans le découragement en cas d'échec, ni se perdre en exultation en cas de succès. C'est dans cet équilibre que gît la force.

Vous me ferez grand plaisir de m' aviser de la réponse de Mgr Pie, si vous êtes agréé.

Votre lettre que j'ai là sous les yeux est admirable. Elle m'ouvre toute votre âme, pas votre talent, ni vos vues seulement, ni la chaleur du

sentiment, mais votre âme entière, c'est-à-dire la totalité de votre personne.

J'ai un violent désir de vous connaître. Je vous prie instamment de m' envoyer votre photographie pour que je voie dans quelle maison vous êtes logé: la maison a toujours un peu de l'air de celui qui est dedans. Je vous conjure de me faire votre histoire en quatre pages.

Je voudrais savoir à quoi vous vous destinez, car, quelle que soit la carrière où vous vous élancerez, vous êtes de ceux qui marquent une éclatante et profonde empreinte. Il y a des hommes qui, en bien ou en mal, ne peuvent pas être médiocres! Vous avez les trois grandes facultés qui font d'un homme un homme: la rage du creusement de l'idée, une opulente imagination dont j'élaguerai les branches gourmandes, et cette chaleur d'âme et de cœur qui achève votre édifice et vous rend décidément fou dans le sens très sage où nous l'entendons.

J'otre corps se porte-t-il aussi bien que votre esprit/

Adieu! à bientôt, j'attends... .

Dans la lettre qui suit, nous voyons que Léon Bloy avait commencé ses travaux d'exégèse à propos de la béatification de Christophe Colomb. Ces travaux annonçaient son premier livre, le Révélateur du Globe, qui ne parut qu'en 1884, car c'est seulement à cette époque, encore une fois, que Léon Bloy commença d'avoir en luimême la confiance nécessaire

2~) mars i8jç.

Très cher Monsieur, Je vous suis très reconnaissant de m' avoir

envoyé votre article sur la Béatification de Christophe Colomb. Pas plus là qu'ailleurs, votre talent et la chaleur de votre foi ne vous abandonnent. J'ous travaillée avec éclat à la divulgation d'une grande cause et vous découvres à votre tour, au monde, un grand homme, un grand saint, ce qui vaut autant qu'un monde. Ce serait un malheur que votre plume ne se consacrât pas absolument et constamment au service de l'Eglise. Vous êtes un écrivain de race et un penseur sincère, profond et original dans un siècle frivole et menteur. Comment se fait-il que notre illustre ami, aujourd'hui doyen du génie français, n'ait pas mis la main sur l'histoire de Christophe Colomb? Je le tourmente depuis deux mois pour qu'il nous traite Vauban! A certains hommes, il faut un homme. Et vous, cher ami, vous êtes l'homme capable de mesurer avec votre plume certains hommes.

Je vous avais demandé /'Epitome historiée tuœ et votre photographie. J'y tiens y — 2 choses.

Voici le prix de la Revue; mille fois merci.

Anger.

La correspondance s'établit entre l'abbé Anger et Léon Bloy:

23 juillet 187c.

Très cher Monsieur,

Je viens de recevoir l'article de quinzaine de M. d'Aurevilly. Je lui accuse réception par votre intermédiaire, car je crains qu'il soit absent de Paris quand lui arriverait ma lettre. Le critique est digne de Chateaubriand; l'ombre du grand écrivain tressaille de trouver, pour bien parler de lui, un talent de sa grande race. J'écris couché, bien péniblement. Ma lettre pour Palmé est toute

faite dans ma tête. Je n'ai plus qu'à la jeter dans le moule de l'expression, ce sera dès que je pourrai.

Courage, vous aurez votre jour!

Votre article, quoique amorti, dit bien souvent que c'est encore vous.

A bientôt. Anger.

30 octobre 18/ç.

Très cher Monsieur Bloy,

J'ai reçu votre lettre triste comme un chapitre de Jércmie. Cher ami, croyez en vous: vous portez dans toute votre âme, non pas dans un petit coin, assez d'éléments pour dire à l'avenir: <( tu es à moi! )) Plus cet avenir doit être beau et durable, plus il est dur et sanglant d'en jeter les bases. Tout homme de votre trempe qui doit avoir un jour sa gloire ressemble à Annibal, qui avait acheté un champ de bataille au prix des deux tiers de son armée et du meilleur de ses deux yeux.

Je connais, cher ami, moi aussi le goût de l'absinthe que vous buvez.

Oui, je prie pour vous. Ne vous fâchez pas contre les minutes trop longues parce qu'elles sont amer es. Dieu vous traite comme les forts.

Anger.

La lettre suivante est datée de 1882. Comme on le voit, par ce qui précède, dans la lettre à O. Mirbeau, à laquelle il faut toujours revenir, c'est la date de la catastrophe indicible qui précipita Léon Bloy à la vie littéraire. L'abbé Anger va plus que jamais se joindre à Barbey d'Aurevilly pour déterminer leur ami à se mettre au travail. Il lui écrit à propos d'un article :

N.-D. de la Délivrance. — 23 février 1882.

Très cher Monsieur Bloy,

Vous faites mieux que N. S. qui ne ressuscite qu'après le Carême. J'ous, vous ressuscitez auparavant.

On aime toujours beaucoup les gens qui sont en avance; vos idées sont si bien à vous et votre style aussi, que le bel article de notre illustre maître sur Marc-Aurèle et que j'ai encore dans les yeux, ne m'a pas empêché de voir les réelles beautés du vôtre. Dans l'ordre de l'esprit, vous êtes bien de la race des nobles du pays de l'esprit. L'esprit est mon expression très profonde pour dire l'âme et le génie dont elle est le fourreau étincelant.

L'illustre doit être content de voir si bien tourner son disciple; mais, selon moi, le disciple laisse trop souvent moisir sa plume qui ne demanderait qu'à se mouvoir. Pourquoi donc, cher talent, écrivez-vous si peu? Votre plume ne devrait pas vous quitter. Je vous suis très reconnaissant et je vous prie de croire à toute ma

respectueuse affection.

Anger.

Puis tout à coup l'abbé s'effraie, le futur auteur du Désespéré a poussé un cri de douleur et de colère.

4 mars 1882.

Très cher Monsieur Bloy, Vous n'êtes pas un homme, mais un volcan en activité, chauffé à je ne sais combien d'atmosphères. C'est vrai, vous êtes affamé d'absolu, mais prenez garde à cette lave incandescente. Entre les parois brûlantes de votre cerveau, se

sont allumes des feux que vous devez soumettre comme les buées bouillantes de la vapeur à des lois économiques qui les rendent serviables et non destructibles. L'art de se gouverner soimême et de gouverner les forces physiques et morales de ce monde se résout tout bonnement dans la royauté de l homme. Ici-bas, parmi les hommes, aucune de nos forces, sous peine de nous briser inutilement et de briser les autres, ne peut être abandonnée à ses aveugles ardeurs. Le Modus est le grand dogme de la raison. Il faut prendre le monde tel qu'il est, l'homme ne ressemble pas au ciel, il ne s'emporte pas par violence, mais avec cette divine lenteur qui est une loi visible de la nature et que Dieu semble s'être imposée à lui-même en créant les mondes et en organisant notre planète. La sagesse, la première de toutes les sagesses, après celle de la vertu, c'est de découvrir dans ce chaos universel les lois très réelles et très distinctes qui, dans leur harmonie, fondent l'ordre total en nous, et en dehors de nous. Prenez garde à l'absolu, c'est un soleil qui pourrait vous brûler les yeux! Il n'y a que Dieu qui ait des attributs absolus que nous apercevons à travers les lointains infinis et dont notre raison est le réflecteur pâle et affaibli. Si vous voulez concentrer sur le disque de votre âme ces feux divins comme la lentille du physicien rainasse sur un point les rayons épars, l'œil de votre âme, trop inégal à la furie de cette flamme de l'absolu, mourra éteint et consumé.

Malgré tout, il y a encore des Saints à milliers!

Regardez bien dans ce Paris! Etudiez bien dans l'Evangile N. S. J.-C. Savoir trouver le degré où il était, savoir s'y prendre comme lui

avec les hommes suaviter et fortiter, c'est là le chef-d'œuvre des combinaisons humaines!

Adieu, mille fois merci de votre entière confiance.

Anger.

Léon Bloy, cependant, commençait, dès ses premières publications cette guerre au clergé médiocre et tiède, guerre de trente ans bientôt, où ses attaques ne furent pas toujours inutiles. C'était l'avis de l'abbé Anger, comme on va le A'oir :

N.-D. de la Délivrance. — 10 mars 1882.

Très cher Monsieur Bloy,

Votre nouveau Pensum m'a bien intéressé. J'ai senti vos coups du fouet désarmé de pointes et de clous pour épargner notre nom sacré et éviter les scandales. Mais pour qui sait lire entre les lignes et lire vos intentions, sous la profondeur de vos diaphanes expressions, on voit que vous souffres de nos tiédeurs sacerdotales qui font tant souffrir les grandes âmes. Nous méritons bien ce pensum qui devrait nous réveiller, mais les Prêtres ne lisent pas le Foyer. Vos clameurs d'Isaie devraient retentir sur les sommets de toutes ces grandes feuilles de la Presse qui tombent chaque matin sur les masses de ce haut Paris d'où le bien et le mal s'élancent en avalanches sur toute la France.

Choisissez donc mieux le lieu d'où vous parlez. Nous avons tous besoin de sincères et hardis enseignements.

Nous autres, Prédicateurs, nous avons besoin d'un bon coup d'aiguillon.

Les bœufs si forts de nos plaines, qui irai-

neuf d'un pas si vigoureux et si doux les lourdes charrues, sommeillent tout debout et s'engourdissent dans la monotonie de leur marche même. Le bouvier les réveille en leur allongeant sur la croupe ou le long des reins un fier coup de bâton ferré.

Ainsi de nous, les bœufs du bon Dieu, qui labourons le sol en friche de ce monde, nous sommes somnolents, le coup nous déplaît et nous fait mugir. Cher bouvier, tapez tout de même en cadence sur notre bon dos, car notre maître veut que ses bœufs labourent de larges sillons et que les journées soient bonnes.

Adieu, mille fois merci et à votre bâton aussi.

Anger.

11 janvier 1884.

Très cher ami,

C'est sans doute vous-même qui m'avez envoyé avant-hier les deux articles de M. d'Aurevilly sur Labre et le Curé d'Ars! C'est tout à fait l'arrangement d'une main amie! J'ai savouré ces deux morceaux plongé dans une sorte d'ivresse de cœur et d'esprit. Cependant, le maître m'a laissé ma part à faire sur le même sujet, mais par le côté qu'il prend son héros, il ne laisse rien à dire à tout homme même le plus fort, qui voudrait traiter le sujet.

D'un revers de plume envoie-t-il rouler, hors de combat, ce pauvre petit pioupiou d'Aubineau, qui a osé ramasser dans un fade petit livre l'infinie pauvreté de ce sublime et royal pauvre. Adieu, cher Monsieur, prenez courage, notre jour viendra enfin. Pensez que je souffre autant que vous, mais nous vaincrons ensemble.

Anger.

l6 LÉON BLOY

Le premier livre de Léon Bloy, le Révélateur du Globe, va paraître; c'est le sujet des lettres qui suivent :

5 février 1884.

Très cher ami,

J'ai bien reçu votre beau volume sur Christophe Colomb avec votre très aimable envoi d'auteur. J'ai jeté un coup d'oeil de place en place sur votre ouvrage. Vos idées plaisent infiniment à mon esprit et enflamment mon cœur pour le héros et l'auteur du livre. Je ne m'appartiens pas encore. Il faut que je lise à tête reposée et de bout en bout votre éloquente étude et puis je prendrai la plume et ouvrirai toutes grandes les portes à mon âme pour en laisser sortir les chaudes effusions. Quel malheur que nos âmes soient au même diapason et que nous ayons entre nous des espaces infinis!

Oui, je prie bien pour vous et je vous

demande vos suffrages réciproques. Mille fois

merci et sans doute à bientôt. .

Anger.

Saint-Sauveur-le-V icomte . — 7 mai 84.

Très cher Monsieur,

J'ai lu votre beau livre de bout en bout!

C'est vraiment une œuvre de main de maître, mais d'un maître en brûlante contradiction avec l'esprit de ce malheureux siècle abâtardi! Mgr l'Evêque de Coutances, auquel j'ai fait amplement connaître votre ouvrage, est bien de mon avis, mais Sa Grandeur ne sait et ne peut que gémir à la vue des obstacles prépondérants qui ont arrêté le beau mouvement catholique , en faveur de la canonisation de Ch. Colomb! Je pensais voir aussi Mgr l'Evêque de Nantes, mais

il n'est pas venu; j'attends une autre circonstance pour entretenir Sa Grandeur du but que votre ouvrage se propose d'atteindre. Tout ce que je puis faire, c'est une très succincte analyse de votre livre, que je ferai insérer da)is deux ou trois rezues catlwliqucs diocésaines lues seulement, hélas! par les pauvres curés et quelques inutiles bonnes fouines.

Nous ne connaissons plus l'enthousiasme : cette divine chose-là est morte et moi qui suis un peu ardent, je passe aux yeux de notre peuple glacé pour un fanatique, un toqué, un propre à rien.

Nos soi-disant catholiques ont horreur des vertus; ils ne veulent plus, au lieu de la dévotion, que de fades et endormantes dévotions compatibles avec l'oubli de tous les sacrifices que réclame pourtant la situation où nous sommes.

La politique ne peut pas plus compter sur eux que la religion.

Où sont donc le courage et la force de ces lions nourris de J.-C. et du Saint-Esprit dont parle saint J. Chrysostôme? Ah! cher ami, nous devrions nous désoler comme Jérémie sur les ruines morales que la Révolution a faites. Il n'y a plus d'âmes, il n'y a plus d'hommes!

Il faut que Dieu vienne, la foudrey à la main: le duel sera visible et effroyable. Je ne crois pas que Dieu se soit encore colleté connue il le fera bientôt avec les révoltés de la terre. Tout est mûr. Je ne crois pas que le signal du combat tarde beaucoup. Ce sera un affreux sauve-quipeut, mais qui pourra jamais échapper aux coups d'une vengeance dont les colères s'amassent depuis cent ans sur ces générations impies!

Ah! cher ami, que je voudrais vivre ou dans

l8 LÉON BLOY

votre société ou dans votre voisinage. Mon âme attristée aurait besoin des forces humaines et surhumaines que l'on trouve dans la conversation d'un décidé chrétien comme vous. Je reste seul avec Dieu!

Veuillez croire, cher ami, que par la pensée je vis avec vous et que je suis heureux de savoir que vous prie:: pour moi .

Anger.

On peut conclure de ces appréciations et de ces encouragements que le génie d'écrivain de Léon Bloy apparaissait déjà dans les écrits auxquels il attachait peu de prix; on peut dire encore que l'abbé Anger était doué d'un sens critique sûr et d'un bel enthousiasme.

Mais l'ignorance où furent tous les amis de Léon Bloy de ce qui était alors son existence intime ne leur permit pas de deviner sa vraie nature. Quand parut le Désespéré, tout le monde voulut connaître ce livre et on n'en goûta que la violence. A partir de ce moment, l'auteur devint un pamphlétaire, exclusivement.

Très peu comprirent que la forme agressive et brutale n'était chez Léon Bloy qu'une cuirasse. Il se vit dès le premier jour environné d'ennemis, parce qu'il était chrétien et se fit une nécessité d'être redoutable.

En examinant les trente volumes — je ne compte pas les brochures — qui forment aujourd'hui son œuvre, on est surtout frappé par l'incroyable variété de cette œuvre où le pamphlet ne tient en somme qu'une place assez restreinte depuis le Désespéré, où il y avait déjà autre chose que des pamphlets.

Le Salut par les Juifs, ce chef-d'œuvre qu'on

a tant de mal à faire connaître comme il faudrait qu'il fût connu, me paraît être le type le plus parfait des livres pensés par l'auteur. Ce livre est bien le résultat de la Paix intérieure dont je parlais plus haut, il est vraiment l'expression de cette contemplation permanente et de cette tendresse intense qui forment le vrai fond de Léon Bloy.

J'ajouterai qu'il y a dans tous ses autres livres des pages faites ainsi et puisées aux mêmes sources. On en trouve dès les véritables débuts de Léon Bloy, en 1881, au Chat Noir et au Figaro. On en rencontrera plus que jamais dans sa correspondance qui va bientôt paraître.

Du reste, pas d'œuvres de jeunesse, pas d'imitation non plus. A peine pourrait-on citer la Chevalière de la Mort, où le souvenir d'une lecture de Carlyle est apparent et la première nouvelle du volume Sueur de Sang, intitulée l'Abyssinien, où se reconnaît la manière de Barbey d'Aurevilly. Du jour où il commença d'écrire, Léon Bloy était l'écrivain original et puissant qu'il fut jusqu'à son dernier jour.

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