VOYAGE EN DANEMARK
Lorsque Léon Bloy, en juin 1900, entreprit de raconter les dix-sept mois qu'il venait de passer en Danemark, il ne fit aucune mention du premier séjour qu'il avait fait dans ce pays, en 1891.
On ne peut donc se douter, en lisant Dix-sept mois en Danemark, que Bloy ait pu trouver quelque agrément dans ce petit royaume. Il en fut pourtant ainsi, pour des raisons que je veux dire, et la lettre que voici, adressée à M. Georges Landry sera comme un témoignage à l'appui de mon récit :
Bagsvœrd, par Lyngby (Danemark)
26 février ci.
Cher ami,
... Tu as dû sentir qu'il s'accomplissait pour moi quelque chose d'étrangement décisif. Songe que je suis à une distance énorme de Paris et de la France ,que je vis avec ma femme et chez la mère de ma femme, comme en un rêve, au fond d'une campagne très solitaire, peuplée surtout de corbeaux innombrables qui tiennent leur concile dans le voisinage de la maison, jusqu'à me réveiller la nuit.
Rollinat ne manquerait pas d'imaginer ici du
fantastique. Il y a simplement beaucoup de froid et beaucoup de mélancolie. Je me sens si loin de tout, même de Copenhague, qui est un centre après tout et une grande ville où je me suis senti presque désespéré. Je ne puis apprendre un mot de la langue et je ne saurais faire un pas sans le truchement de quelqu'un. La nourriture même me déconcerte parfois. Il est vrai que beaucoup de gens entendent un peu le français et qu'une sympathie évidente est l'accueil de tout Français en ce pays.
Mais je suis un solitaire jusqu'au jour où je grimperai sur le tréteau de conférencier. Car tu l'as deviné sans doute, je n'ai pas d'autre parti à prendre.
... On m'affirme que certain succès de curiosité n'est pas impossible et j'ai pu observer par moi-même l'avidité plus ou moins intelligente du public danois pour les choses françaises.
J'étais avant-hier à Copenhague avec ma femme. Nous avons été entendre dans l'église catholique un dominicain qui fait courir les gens. On va voir sa robe blanche qui est, dans ce pays, un sorte de prodige et on se donne l'air de savoir le français — ce qui passe pour infiniment distingué. Si ces protestants comprenaient exactement ce que leur débite ce Père, il est vraisemblable que sa vogue diminuerait. Les braves gens peuvent croire qu'ils sont en présence d'un prêtre catholique venu pour confesser audacieuse ment sa foi. Or, il n'en est rien. Ce dominicain les trompe et les vole ignoblement. Il leur parle de Renan, de la Science, des documents évangéliques, de l'existence de Dieu, etc.. Tu vois cela. Pas un mot de l'Eglise, ni des Saints, ni de Marie. Rien, excepté la robe, qui puisse faire soupçon-