‹ Léon Bloy (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · VOYAGE EX DANEMARK · texte numérisé non relu

VOYAGE EX DANEMARK

ner qu'on est en présence d'un vrai prêtre. C'est la politique de la lâcheté. Le misérable avait honte de Jésus-Christ. Xous étions suffoqués de dégoût et d'indignation à nous voir ainsi représentés et nous partîmes avant la fin, au risque de déranger tout le monde. J'avais immédiatement résolu d'envoyer, dès le lendemain, comme catholique, une protestation aux principaux journaux de Copenhague. J'y ai renoncé en songeant qu'il serait terrible pour ma conscience d'éloigner ainsi quelques âmes que l'imbécile parole de ce religieux rassemble tout de même au pied de l'autel.

Mais j'ai vu, dans cette occasion, le prestige assuré du bavardage français. J'en profiterai donc, s'il plaît à Dieu. Je sais assez bien la littérature contemporaine et j'ai avec moi toute la copie de Belluaires et Porchers. Je leur servirai cela le plus proprement que je pourrai. Peut-être obtiendrai-je assez de succès pour gagner une honnête somme.

Jusque-là, je végète à la campagne, avec le regret d'y vivre en cette saison. En été, ce doit être merveilleux. A deux pas de mon gîte, commencent les bois, et quels bois! mon ami! Des sapins et des petits lacs perpétuellement. Une Finlande en miniature. Ma seule ressource actuelle, c'est d'errer là, les après-midis, malgré le froid et la glace. Dieu sait s'il me sera donné de revoir ces bois charmants dans des conditions meilleures.

Enfin, je suis un peu triste, mais non pas accablé! J'attends, comme toujours, que Dieu me donne une place quelconque en ce monde où il ne m'a pas jeté sans doute uniquement pour me faire souffrir sans objet.

Je te remercie de ni avoir envoyé les premiers feuilletons de Là-bas. Je suis impatient de lire la suite.

Je vais envoyer à Deschamps (i) une étude sur le livre d'Hérisson (2). Je pense que tu reçois régulièrement La Plume... Je cherche vainement de quelles commissions je pourrais t' accabler. Cela viendra sans doute, si mon séjour ici se prolonge. En attendant, je te serre dans mes bras.

Ton

P. -S. — Une dernière prière. Ecris-moi, ne fût-ce que peu de lignes. Je n'espère pas que tu le fasses. Je veux me défendre de l'espérer. Mais je crois que ce serait œuvre de miséricorde. Tu as été loin de la France et captif. Tu sais ce que vaut alors une lettre même banale.

Je ne veux pas fermer cette lettre sans revenir sur cette impression de tristesse légère dont j'ai parlé et qui est en somme plus extérieure que profonde.

La famille de ma femme est infiniment douce et tendre pour moi. On est à mille lieues de supposer que je puisse être un homme de peu d'importance ou un bohème ainsi que certaines personnes ont la bonté de le croire à Paris. Je suis ici profondément respecté et parfaitement aimé. On me sait pauvre et jusqu'à ce jour sans succès, mais comme on sait les véritables raisons de tout cela et qu'on les comprend admirablement, on m'en estime davantage et on se persuade que l'avenir me donnera ma vraie place.

(1) Léon Deschamps alors directeur de La Plume.

(2) La légende de Metz.

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