VOYAGE EX DANEMARK 2J
Bloy parla, le premier soir, devant un public assez nombreux, mais sa voix non assouplie et un peu trop grave, ne porta pas suffisamment. Il s'en rendit compte et rectifia sa manière, de telle sorte qu'il se fit applaudir aux onférences suivantes. Il y en eut deux autres, une sur Villiers de l'Isle- Adam et une sur Baudelaire.
De tout cela, il ne nous reste que le texte de la première publiée à Copenhague, à la librairie G. E. C. Gad. Elle forme une brochure de vingtquatre pages en comptant le titre — simple curiosité bibliographique amusante parce que le Léon Bloy deviné là est imprévu. On ne se figure pas aisément le mendiant ingrat prononçant des phrases comme celle-ci :
« ... Je tiens avant tout à vous remercier, à vous rendre grâces du fond du cœur, pour la peine que vous avez prise de venir en aussi grand nombre... ))
Ou encore : (( ... Les Danois ont en Europe, une excellente renommée. On vante, à peu près partout, leur douceur, leur politesse extrême et surtout l'étonnante culture de leur esprit... »
Mme Bloy n'ayant pas assisté à ces soirées littéraires, il est malheureusement impossible de reconstituer les deux conférences restées inédites.
En dehors de ses voyages à Copenhague, Léon Bloy se permit plusieurs excursions et l'une d'elles mérite d'être relatée.
Le prétexte de la promenade que firent, ce jour-là, Mme Bloy et son mari, était une visite à une parente, une cousine des Molbech, qui vivait avec sa fille d'adoption dans le coin retiré d'un bois.
Le mari de cette dame, artiste peintre, était mort depuis quelques années, non pas fou, mais
maniaque au point de faire croire parfois à la perte irrémédiable de son équilibre mental. Il avait habité toute sa vie la demeure où subsistaient tant bien que mal, plutôt mal que bien, les deux femmes. Pour y arriver, il fallait suivre une longue allée à travers bois; l'allée était sombre et le bois d'une tristesse affreuse. Au moment où la maison se présentait aux regards du visiteur, celui-ci avait à ses pieds un puits sans margelle, un horrible trou noir et béant qui faisait frissonner.
A l'intérieur de l'habitation, une salle assez spacieuse contenait les œuvres du peintre défunt, un nombre incalculable de toiles ; il y en avait jusqu'au plafond et les murs en étaient entièrement couverts. Et toutes ces toiles étaient invariablement bleues, d'un bleu sinistre de moisissure, avec çà et là des taches jaunes. En un mot, c'était une peinture de cauchemar qui augmentait l'impression d'abattement et de trouble qu'avait donnée le paysage. Léon Bloy et sa femme reçurent, d'ailleurs, de leur parente, un accueil cordial ; la vieille dame leur expliqua comment elle vivait d'un petit commerce de photographie et Bloy se souvint alors d'avoir remarqué non sans stupéfaction, un cadre rempli de portraits sur la façade même de l'étrange demeure.
Quand, le soir de cette visite, Léon Bloy, encore bouleversé par ce qu'il avait vu, voulut, dans sa petite hutte, sous les sapins, le consigner dans son journal, il écrivit une page saisissante qui devint bientôt un conte intitulé « La Maison du diable ».
Et lorsque, deux ans plus tard, il dut fournir au Gil Blas, régulièrement, des chroniques sur la