INTRODUCTION XVII
Après la guerre, Bloy revient habiter la rue Rousselet et reprend, auprès de son vieux maître, les fonctions de correcteur d'épreuves qu'il partageait avec M. Landry. En 1874, il publia deux articles à Y Univers et tout aussitôt Barbey d'Aurevilly, pressentant l'artiste, encourage Léon Bloy, le stimule.
Bloy est tout étonné. Habitué depuis son jeune âge à douter de soi, il ne peut se décider, malgré sa confiance dans le jugement de Barbey, à entreprendre un ouvrage de longue haleine.
En 1877, il écrit La Chevalière de la Mort, quelques pages qu'il avoue imitées de Carlyle et qu'il n'osera publier qu'en 1891, dans une petite revue, à Gand.
Il connaît alors tous les écrivains qui fréquentent chez Barbey d'Aurevilly et très particulièrement Féval et Hello qui l'aiment et apprécient à leur valeur ses moindres essais.
Pourtant, ils ne savent rien de sa vraie vie, de l'existence exclusivement contemplative qu'il vécut de 1878 à 1882. Il faut, pour la deviner, lire Le Désespéré et faire la part de l'invention à côté de celle de l'autobiographie.
Si les amis de Léon Bloy, en 1878, ne surent jamais rien de cette histoire, ceux d'hier ne sont guère plus éclairés. Léon Bloy n'eût pas aimé qu'on en parlât et c'est un sujet que j'ai constamment évité d'aborder avec lui.
En 1882, il se met résolument au travail. Sa confiance, toutefois, n'est pas absolue, car il ne fait que marcher dans le sillage du comte Roselly de Lorgues en publiant Le Révélateur du globe, ouvrage d'exégèse pouf lequel Barbey d'Aurevilly écrit une préface.
La même année, Bloy devient, au Chat Noir,
le collaborateur de Salis et d'Emile Goudeau et, en quelques semaines, il est célèbre, au moins dans le monde littéraire parisien.
Ce fut alors pour lui le commencement des tourments et des tribulations qui ont engendré cette amertume particulière qui le fit déclarer inacceptable par ses confrères.
Quelle fut l'essence même de cette douleur, de ce tourment qui, jusqu'à ses dernières années, le tortura ?
J'ai sous les yeux un exemplaire du Désespéré orné de cette dédicace :
Le pire tourment humain, c'est la soif de la Grandeur et de la Beauté, et il y a de pauvres poètes qui souffrent de cette soif autant que peuvent souffrir les Anges coupables...
Ah! ce n'est pas le mépris du monde qui les torture, c'est l'exil de la maison paternelle et la nécessité pour ces malheureux de garder les cochons infâmes dont ils sont réduits à envier la nourriture.
L'auteur du Désespéré a connu cette excessive infortune et il la connaîtra sans doute jusqu'à sa dernière heure. C'est pour cela qu'il mendie la pitié des cœurs sur les grandes routes et au coin des bois, — étant d'ailleurs toujours armé jusqu'aux dents.
On pourrait attribuer cette pensée à Baudelaire, à l'exception des derniers mots qui la modifient singulièrement.
La douleur faite des laideurs coudoyées et des médiocrités impossibles à fuir est à la base des souffrances de Léon'Bloy. C'est la douleur commune à tous les poètes.
Mais, sa naïveté lui ayant fait un instant