L. CL
Sèvres, 18 février 1882.
Quasca
QUASCA
oujouRS il y eut un chien sous ma main ou sur mes talons , & le premier, le seul que je n'aie point connu, Carabi, jappa furieusement, à ce qu'on m'a conté souvent, autour de mon berceau. Le second, un soir de décembre, où la bise soufflait glaciale, m'apparut tout pelotonné devant les souches flambantes qui garnissaient Tâtre de la cheminée monumentale sous le manteau de laquelle
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s'écoula ma frileuse enfance. En ce temps-là, je ne me tenais pas encore sur mes orteils I Ah ! c'est que si je n'ai jamais eu la mémoire des dates, en revanche, je me suis sans cesse souvenu des êtres dont la physionomie frappa mes yeux de marmot, témoin Sainte-Misère, mon bisaïeul, dontjeparle dans mesya-nw-/>ïeâfs. Oui, ce vieillard doux, sec, droit comme un i, vrai patriarche, avec ses blanches ailes de pigeon, sa queue en salsiiSs nouée d'un ruban de soie noire, sa pelisse rêche couleur d'amadou, ses culottes courtes, ses bas chinés, ses souliers à boucles & son gilet rouge à double rangée de boutons métalliques, je le vois encore tel quel; & je me vois moi-même en robe bleu ciel lui offrant des tranches d'oranges de Majorque ou de Minorque, &, cependant, j'étais au maillot quand il s'éteignit presque nonagénaire. Ainsi de ce vieux mâtin jaunâtre '& camus à qui, je le sus plus tard, mon père s'imaginait devoir la vie. Il avait tout simplement aboyé sur la grand'route, aux portes de la ville, au moment où deux larrons fondaient sur Montauban-Tu- Ne-Le-Sauras-Pas voyageant de nuit, absorbé,
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pensif, selon sa coutume, & qui, s*étant défait des bandits à Taide de sa canne de compagnon, laquelle ne le quittait guère, pas même au lit, car c'était aussi son arme de chevet, continua sa route obstinément suivi de la bête avertisseuse à qui, bien que n'aimant pas les bouches inutiles, il se crut obligé d'accorder par reconnaissance une éternelle hospitalité. Quasca^ tel est le nom dont il avait été baptisé par l'un des ouvriers travaillant alors dans la boutique restaurée de Quercy-la-Clef-des-Cœurs, Quasca me choya bientôt, non moins que je ne le choyai. Douillet, autant que moi, personnel, égoïste comme la plupart des vieilles gens, U ne consentait à s'écarter des tisons devant lesr quels il se rôtissait le rable en ronflant, que lorsque j'allais m'asseoir dans ma chaisette de bambin, au coin du feu, pour y savourer un chanteau de pain frotté d'ail, ou ces tartelettes au verjus dont j'étais si friand I II me lorgnait alors de son petit œil rouvieux, &, campé sur son dos pelé comme celui des singes, remuait ses babines sous lesquelles claquaient encore quelques chicots. Usé, tout au bout de son
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rouleau quand nous le reçûmes, il ne jouit pas fort longtemps de la situation qu'il avait prise ou plutôt conquise sous notre toit. Tombé malade^ on le soigna pendant plusieurs semaines sans le moindre succès. Il souffrait continuellement, &, de l'aube à la brune, il cambrait ses reins, essayant en vain de se soulager. Un nommé Coucou, le Sanfourche de Tendroit, l'ayant examiné, déclara qu'atteint d'une strangùrîe, il était en outre menacé de la gale, & qu'on ferait bien, à cause des gens auxquels il aurait pu communiquer ce maV contagieux, de le reléguer au fond d'une niche. On le séquestra donc dans une écurie où je le surpris une fois en train de se gratter & s'efforçant de satisfaire ses besoins naturels. Écoutant ses bons instincts & comprenant peut-être que me lécher serait me nuire, il me regardait tendrement & gémissait en flageolant sur ses jambes torses*.. A déjeuner, le surlendemain, notre servante, que je priais.de lui porter un os, murmura qu'il ne mangerait jamais plus, &, ma foi, ce n'est que treize ou quatorze ans après, un jour où je m'étais écrié : « Comment
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finit donc ce pauvre Quasca ? » qu'on m'apprit en me raillaDt que, pour abréger ses souffrances, on l'avait jeté dans la rivière avec une pierre au cou.
Sévère