SEVERE
UE mon père ait ou non été assisté par ce mâle assez lymphatique dont j'ignorai si longtemps le déplorable sort, je suis, moi, vraiment redevable d'un signalé service à la sanguine & nerveuse femelle qui lui succéda bientôt. Autant qu'il m'en souvient, elle arriva chez nous en avril par un beau soleil, & je n'ai pas oublié les paroles qui, ce jour-là, bruirent autour de moi. « Soyez tranquilles, en voilà une qui nous débarrassera vite de ces sacrés goulus I » Il s'agissait d'une légion de rats énormes, qui, sans doute attirés par les huiles grasses & les cuirs que contenaient nos magasins, s'étaient répandus depuis quelques
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mois en notre domicile. Au fait, elle me parut très farouche, avec ses oreilles pointues, sa robe fauve hérissée comme une touffe d'orties, ses yeux à fleur de tête & sa gueule écrasée, dont la mâchoire inférieure, ornée de crocs formidables, saillait violemment, ainsi que chez tous les prognathes de sa race, ou plutôt de son espèce, car cette bâtarde, conformée à peu de chose près comme les bouledogues, avait dans ses veines du sang impur de certains métis à moitié sauvages & non classifiés, originaires de la contrée, qu'on lance dans les baraques contre Tours, le loup, Tâne ou le taureau, quand les maîtres de combat, descendus des montagnes du Bigorre & du Nébouzan, ont planté leurs tentes sur la place de tel village du Rouergue ou du Quercy; de plus c'était la sœur utérine de Bufort, un poil ras extraordinaire récemment tombé dans une arène après une lutte mémorable dont on parle encore en chaque hameau- ; le féroce propriétaire de cet animal batailleur avait parié qu'il lui couperait successivement le bout des quatre pattes & que la bête,amputée ainsi, rentrerait en lice en se traînant sur ses
Sévère Si
moignons sanglants, & cette gageure avait été gagnée en présence de tous les terriens de Castellu: le mutilé creva sans lâcher prise sous les cornes & sous les sabots fourchus d'un taur andalou qu'il avait saisi par le fanon. En digne cadette d'un tel aîné, Sévère s'acquitta de la tâche dont elle avait été chargée, & moi, moutard, j'assistai, le cœur serré, à la destruction des rongeurs qui nous avaient tué cinq ou six chats & qui se défendirent très bravement, oui; mais la chienne était un trop gros morceau pour eux ! Irrésistible, elle bondissait entre les quatre murailles du local &, s'abattant, parfois couverte d'ennemis, se relevait plus terrible encore: dispersés, -les fuyards, ne sachant plus retrouver les trous dont ils étaient sortis, avaient beau grimper aux encoignures des lisses parois en tortillant leurs queues chauves & rougeâtres comme des vers de terre, elle s'élançait vers les solives & retombait sur ses griffes avec une proie nouvelle entre ses dents. En moins d'une minute, ils furent tous étranglés, & la victorieuse,presque aveuglée, la peau saignante, les babines lacérées, s'étant achar-
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née sur leurs corps en lambeaux, enfin les dévora. « Bon ! elle a bien travaillé, dit le patron, témoin du carnage, & je la conserverai,son en- .tretien dût-il me coûter cinquante écus de trois livres par an ! » On la garda, fort heureuse ment pour moi, car, n'eût été son dévouement à ma personne, il est probable que je ne raconterais pas aujourd'hui Thistoire de ses congénères ni la sienne propre. Invités à visiter un parc seigneurial avant son morcellement imminent, mes parents m'avaient emmené avec eux & je jouais en compagnie de quelques gamins de mon âge au bord d'une grotte dont Torifice était presque bouché par une végétation parasitaire, lorsqu'un sifflement des plus singuliers suivi d'éternuements comme en ont les félins en colère attira mon attention & je faillis mourir de peur en voyant à ma gauche un serpent noirâtre dont la tête était quadrillée comme un damier & qui dansait dressé sur le bout de sa queue, en me menaçant de son dard triangulaire. Il m'atteignait, ce reptile, il me touchait déjà! Soudain, un grognement retentit au-dessus d'un tertre, & ma camarade roula
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sur les feuilles sèches qui jonchaient le gazon, où presque aussitôt trois ou quatre tronçons affreux se tordirent à mes pieds. Hélas ! si la vipère avait été coupée par les crocs d^la vigilante bête, celle-ci, piquée au nez pendant l'action, enfla sur-le-champ & mourut dans la nuit même, le ventre & le museau horriblement ballonnés. Elle repose au milieu du préau de la maison où je suis né, la pauvre Sévère, & ma mère m'a dit souvent en me montrant un groseiller rachitique qui rampe là : « Sans celle qui dort sous cet arbrisseau, je pleurerais encore & toujours ! »
Torrent & Montagne