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uiT OU dix jours après rinhumation de cette fière gardienne dont la mémoire m'est chère, un gars des causses du Rouergue entra certain matin chez nous, escorté de deux jumeaux très poilus, aussi blancs que neige & se ressemblant à ce point que, pour les distinguer l'un de Tautre, il fallait les regarder par derrièreje ne sais plus lequel ayant une toute petite tache brune au bout de sa queue touffue & ojnbellée comme un parasol. « Ils sont descendus hier des Pyrénées, & celle qui les a pondus est si leste qu'elle attrape les isards à la course, & si forte qu'elle terrasse les ours, à ce que m'a
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conté mon oncle Anastase Mathurin, de qui je les tiens; s'ils vous agréent, gardez-les tous les deux. » « Tous les deux, se récrièrent mes parents, à qui s'adressait ce discours ; oh ! non, un seul nous suffira. » « Ce serait dommage de les séparer, reprit le visiteur, ils font si bien la paire I... » « Oui, c'est vrai, mais on n'est pas assez riche pour nourrir deux malingres de cet acabit ; ainsi donc ramène avec toi celui que tu préfères & laisse-nous Tautre.» «Ah I Madame, ahl Monsieur! ils naquirent ensemble & désirent vivrB de même. » Et le jeune terrien, peu belliqueux de sa nature, que mon père avait fait naguère exonérer du service, insista tellement que mes proches fléchirent un peu. Témoin de ces débats qui m'avaient fort remué : « Je vous en prie, maman, & vous aussi, papa, suppliai-je en dénouant la corde qui accouplait ces deux frères siamois de la race canine, acceptaz-les pour Tamour de moi. » « Bah 1 tu les voudrais, toi, morveux ? & seras-tu sage, si nous les prenons?...» «Sage comme une image, o\x\,pater noster/it «Eh bien, n'en parlons plus, ils t'appartiennent. » Heureux autant que
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le donateur fort aise,1ui, de s*acquitter à si peu de frais d'une grosse dette de reconnaissance, moi, le donataire, je sifflai les deux ménechmes qui me suivirent à la cuisine, où je leur offris, au grand émoi d'un matou qui soufflait tout hérissé, plusieurs platées de soupe qu'ils engloutirent en un clin d'œil. Le contadin avait oublié de nou« dire leurs noms en partant, & vraiment je me trouvais bien embarrassé quand leur repas fut terminé, pour jouer avec eux. « Ils viennent d*un sacré pays où il n'y a que des roches & de l'eau... Ma foi! rien de plus simple, fils ; appelle l'un : Torrent, & l'autre : Montagne. » « Oui, c'est ça, tout à fait ça, répliquaije en trépignant de joie, on les baptise ainsi! »
Ces toutous, ces beaux toutous dont je m'étais institué le parrain & le tuteur, grandirent avec moi, mais beaucoup plus .vite, car le chien ayant moins d'années à vivre que Thom^ me, se développe plus rapidement que ce der-
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nier; en sorte qu'ils étaient devenus adultes pendant que je restais enfant... gâté comme pas un par mes « grands »! Ils m'avaient, ces deux vieillards, promis, & depuis longtemps, un dada; comme il tardait trop à paraître, ridée me prit de chevaucher tour à tour mes compagnons, & certes, ils m'ont souvent porté chacun d'eux sur son dos muni d'une^sellette à housse écarlate & plus tard carrossé dans une voiture à quatre roues que mon cousin JeantyRigal, charron de son état, m'avait fabriquée un jour de fête. Aussi plus d'un gamin du faubourg Ville-Nouvelle m'enviait fort, quand, tout rose & tout blond, armé d'un fouet pareil à celui du postillon de Longjumeau, je lançais à fond de train mon char rudimentaire sous les séculaires marronniers de la place des Fourches à Montauban, département deTarn-et-Garonne.
« Ohl quel joli bébé vous étiez alors! & vrail dans cette petite carriole vous aviez l'air d'un amour traîné par des cygnes, » me disait récemment une vieille dame de mes compatriotes qui m'a toujours affectionné. Ce commerce ou plutôt ce manège n'avait pas assez
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duré au gré de mes désirs, & profonde fut ma douleur en apprenant un soirque mes coursiers aboyants me seraient ravis sous peu. Mon père venait d'acquérir au delà de TAveyron & de la Française, à six ou sept lieues de la capitale du Bas-Quercy, nombre de terres en friche sises au milieu d'un vallon sauvage & traversées par un ru dans lequel on jetait les fondements de ce moulin de La Lande où, quelque vingt ans plus tard, je noircis tant de papier ; & mes pyrénéens, que j'enfourchais ou bien attelais quotidiennement, avaient été destinés à défendre aux rôdeurs l'accès de la nouvelle bâtisse, fort éloignée de tout village & déjà mal vue des farouches habitants de cette région forestière auxquels elle annonçait l'invasion prochaine des campagnes ambiantes par les citadins de la province. Assurément les rustres, bien intentionnés ou non, furent tenus à distance respectueuse de la maison rurale par les deux Cerbères qui en gardaient les portes.
Superstitieux comme des Hurons ou de's Mohicans, ces paoursne se risquèrent pas à marauder aux alentours où, certifiait-on, se prome-
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naient dès le coucher du soleil un tas de revenants enveloppés de linceuls. Il me souvient très bien qu'à diverses reprises des amis de ma famille en villégiature chez nous conçurent une vive inquiétude en voyant courir la nuit, à travers les halliers, de hurlants fantômes d'une blancheur éblouissante & muets comme la tombe. A dessein, nous laissâmes s'accréditer cette croyance populaire à des visites surnaturelles, seulement nous savions parfaitement à quoi nous en tenir sur les prétendus spectres qui n'étaient autres que nos deux montagnards assez taciturnes & fort inoffensifs d'ordinaire, sans doute, mais à l'occasion jouant très volontiers de la griffe & du croc ; certains vagabonds sans aveu l'avaient appris déjà à leurs propres dépens.
Soit que la méchanceté native & contagieuse des bipèdes du pays eût été communiquée à ces sosies, soit que férus d'amour pour quelque gourgandine de leur espèce, la jalousie qui possède à tour de rôle, & selon la saison, tous
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les animaux de la terre, y compris ceux qu'on considère comme raisonnables, se fût emparée d'eux, ils ne tardèrent pas à vivre en perpétuelle zizanie, ces deux quadrupèdes, & leur animosité réciproque s'exaspéra tellement que, faits pour s'aimer, ils ne connurent plus que la haine. A tout instant on les surprenait aux abords de l'usine ou dans les prés qui la cernent de toutes parts, se toisant de côté, marchant à la sourdine, anguleux & torves, Toeil injecté, les. mandibules frémissantes, les poils rebroussés, & se précipitant l'un sur Tautre après mille mouvements circulaires. Il n'était pas facilcde s'interposer entre des forcenés d'un tel calibre, & leurs batailles épouvantaient quiconque en était témoin. Échevelés ainsi que des lions, en ayant presque la stature, ils s'entredéchiraient avec la même fureur ; à peu près d'égale force, il^n'y avait jamais de vainqueur, jamais de vaincu. Si l'un était plus nerveux, l'autre était plus sanguin, & la terre, couverte de leurs crins neigeux, fumait empourprée à chaque duel. Il fallut se résoudre à séparer ces fratricides, & comme on avait pour chacun
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d'eux autant d'affection, on hésita longtemps à se défaire de celui-ci, plutôt que de celui-là. J'intervins & proposai de s'en rapporter au plus impartial des arbitres, le hasard. Un sou fut lancé en Tair : pile pour l'un, face pour l'autre, & le sort décida. Conformément à l'arrêt prononcé par l'aveugle destin, Torrent partit, à regret, pour une ferme solitaire gérée par un de nos anciens métayers, & Montagne, que la chance avait favorisé, nous resta, lui. Dès lors, apaisé, tranquille, régnant sans partage, car le seul rival capable de lui disputer l'empire unguibus à rostro languissait au loin, il promena sa majesté par monts &*par vaux, adoré des belles & redouté de leurs galants qu'il supplantait à peu de frais & selon son royal plaisir; au retour de ses excursions journalières, il allait, à la nuit tombante, s'étendre tout de son long au bout de l'avenue domestique, sur l'un des parapets du pont jeté en travers du Lemboux; & là, surveillant la route cantonale se déroulant devant lui, ce pacha, ce sultan, regardait indolemment défiler les passants, surtout les jours de marché. Bien-
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tôt, sur ce terrain même où se délectait sa paresse, il eut à soutenir un combat dont on s'entretint longtemps sous le chaume, de Moissac à Saint-Carnus & de Lauzerte-Cadurcine à Castelnau.
C'était en avril; les oiseaux rossignolaient ou pépiaient dans les saulaies voisines & lui, le roi fainéant, trônant à sa place habituelle, humait avec délices les derniers rayons du couchant & les parfums que la brise légère apportait en ses narines. Soudain un bizarre cavalier apparut entre les deux collines qui dominent la vallée, emplie alors de la rumeur des meules & où le joyeux tic tac du moulin était répercuté par Técho. Coiffé d'un tricorne monumental & si branchu que parfois des pierrots leurrés par l'apparence ou railleurs s'y perchaient en gazouillant ; vêtu d'une soutanelle retroussée jusqu'à la ceinture & laissant voir un pantalon de laïque dont le bas garni de basane se perdait dans les tiges de deux bottes à l'écuyère, ce prêtre, ex-maréchal de logis au i®'" dragons.
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arrivait à Tamble court & rythmique de son bidet de Gascogne jonquille comme la mazette de d'Artagnan ou la rosse de Don Quichotte ; un poing sur la hanche & bien campé sur sa selle, pareille à celle encore en usage dans les régiments de cavalerie, il fumait une bouffarde aussi noire qu'un charbon, & caressait par moments, sinon ses moustaches disparues, du moins la place qu'elles avaient occupée jadis sur ses lèvres alors rasées & barbouillées de lie ; en dépit de ses fonctions pacifiques, cet ancien guerroyeur avait conservé les allures agressives des soudards & des matamores, ses camarades d'autrefois . En traversant le ponceau dont le pavé grinçait sous les fers de sa monture, il eut, ce grognard assez mal travesti, la singulière idée de brandir sa cravache, un nerf de bœuf, tel qu'en ont les maquignons ; & comme Montagne oyant siffler Tair, grommelait, il le menaça, proférant d'interminables sacré nom de Dieu. Provoqué de la sorte, le flâneur, ordinairement très débonnaire, descendit de son piédestal & barra la route en grondant de plus belle. Aussitôt la haridelle s'ar-
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rêta, puis recula. Vainement deux éperons pointus lui déchirèrent-ils les flancs, elle refusa d'avancer, effrayée par les yeux flamboyants & la gueule écarlate de son formidable vis-à-vis, dont l'haleine d'ailleurs lui brûlait les naseaux. Alors M. le curé se fâcha tout rouge, & prenant dans l'une des fontes de sa barde un pistolet d'arçon, il fit feu. Le grand chien, éborgné par la balle qui s'était aplatie sur l'os frontal, chancela, s'abattit, se releva ; puis, ayant secoué sa fourrure poudreuse & buvant les flots de sang lui ruisselant sur le mufle, il bondit sur la croupe du cheval, qui, s'étant ébroué, cabré, renversa son cavalier. 11 eût passé certainement un mauvais quart d'heure, ce butor, si les meuniers accourus ne l'eussent délivré des crocs & des griffes qui avaient déjà mis en lambeaux sa robe funèbre, son phénoménal couvre-chef & même un peu balafré sa figure à gifles & sa sainte tonsure. Un procès fut intenté au maître du mauvais coucheur qui n'avait pas permis qu'on le traitât ainsi que le pasteur en question avait l'habitude de traiter ses ouailles; & cet ecclésiastique, ayant
la manche longue, ses adversaires, Thomme & ranimai, solidaires l'un de l'autre, furent condamnés bel & bien tous les deux, le premier à quatre-vingt-quinze francs d'amende & le second à croupir désormais à l'attache, sous un hangar.
Il y vieillit enchaîné, ce rogue gardien, né pour vaguer en liberté dans les gorges & sur les flancs de ses montagnes natales, & je me souviendrai toujours des œillades dolentes que le captif étiolé m'adressait à moi, quand, collégien en vacances, je reparaissais à La Lande où j'avais hâte de retremper, en un bain de verdure & de soleil, mon corps qu'un séjour de dix mois entre les quatre murs de la prison scolaire avait engourdi, presque ankylosé.
Pauvre cher compagnon de mes premiers jeux, il assistait à mes ébats & se plaignait, avec quelle douloureuse éloquence, de ne plus pouvoir y prendre part, & moi, m'apitoyant sur lui, je pensais aussi quelquefois à celui qu'on
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avait banni, sacrifié, l'autre dada de mon carrosse de bambin. Il n'était plus, hélas ! Une belle griffonne l'avait naguère involontairement amorcé. Jour & nuit, il la harcelait. Très inhumaine d'abord, elle s'était ensuite trop amadouée, & lui, très heureux, très fier de sa conquête, en dépit des triques & des pierres dont on le menaçait constamment, paradait autour d'elle, & celle-ci raffolait enfin de ce mâle qu'elle se repentait d'avoir dédaigné. Ces deux amants imprudents comme tous ceux qui respirent, un soir furent surpris en flagrant délit entre deux meules de paille, & lui, pantelant, éperdu, incapable de se retirer & de se défendre, fut horriblement mutilé là, contre sa femelle mourante, par le couteau du barbare à qui cette chasseresse appartenait. Triste eunuque, après une longue & poignante agonie qu'on nous dépeignit en détail, il succomba à cette atroce blessure, à cette amputation odieuse qui, s'il avait survécu, l'eût rendu désormais absolument impropre à l'amour comme à la guerre, les deux seules passions de sa vie.
Ainsi finit, trèsjeune encore, l'infortuné Torrent,
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précédant de fort peu de jours dans la glaise tombale son consanguin qu'il avait aimé tant & tant haï.
De ce dernier je n'oublierai jamais la mort non moins affreuse & qui eut lieu Tannée même où je terminai mes études. Un matin, il avait rompu sa vieille chaîne & s'était enfui. Vers onze heures, il reparut écumant, trébuchant comme un imbriaque, & poursuivi par des gens armés de fourches & de faux. Étonné, ne m'expliquant en rien cela, je m'approchais sans défiance de ces individus lorqu'une voix étranglée me cria : « Gare ! il est fol, grimpez sur un arbre, sauvez-vous! » Subitement je compris tout & tentai de m'esquiver... Il me fut impossible de mouvoir mes jambes paralysées par la peur. Heureusement pour moi, la bête traquée, semant sur son passage des filets de bave, passa sans m'apercevoir & se réfugia dans une écurie dont la porte fut aussitôt barricadée. A l'instant, mon père, averti du danger que
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j'avais couru, sortait de la maison aussi blême qu'un trépassé. Ses mains tremblantes serraient un lourd fusil à pierre rouillé qu'il avait décroché du manteau de la cheminée. « En arrière, ordonna-t-il, en arrière, tous! » « Oh! grâce, implorai-je effaré, ne le tuez point! » « Taistoi ! malheureux, tais-toi ! voudrais-tu donc que des calamités s'abattissent ici ! S'il me happait, que deviendrais-tu ? Que deviendrionsnous aussi, ta mère & moi, si, par hasard, il t'avait mordu!... » Ce cri d'effroi jailli de la poitrine de cet homme de bronze qui s'était toujours fait une règle de rester impassible ou plutôt de le paraître, quand autour de lui tout le itionde était ému, me toucha profondément & je ne puis y songer aujourd'hui sans demander pardon à ses cendres d'avoir parfois douté de son amour paternel... « En arrière, répéta-t-il une dernière fois; allons ! » & dès que chacun se fut écarté, d'un coup de pied il enfonça la porte désobstruée de l'étable &, ferme, immobile comme une statue, l'index à la gâchette..., il visa. Bientôt le chien en furie & la gueule encadrée dans sa crinière épaisse, qui ne m'avait
jamais semblé si floconneuse ni si blanche, apparut sur le seuil. Le coup partit. Atteint au milieu du poitrail, où toute la décharge, une vingtaine de chevrotines, était entrée comme une seule ba!Ie, Montagne tomba foudroyé.
César