RÉUNIONS ÉLECTORALES PRÉPARATOIRES
candidature, telle ou telle nuance politique. Ces électeurs ont parfaitement le droit de décider ou d'exiger qu'on ne sera admis dans leur réunion que si Ton est porteur d'une lettre de convocation ou d'une carte délivrée par un comité. Leur vœu à cet égard devra être respecté ; si donc des électeurs non convoqués à des réunions de ce genre voulaient s'y faire admettre de force ou par menace, le devoir de l'autorité serait de maintenir le droit des citoyens qui ont voulu se réunir entre eux pour s'éclairer ou pour s'entendre, dans le sens de leur opinion politique, et d'empêcher, même par le déploiement de la force publique, que des malveillants ou des rassemblements illégalement formés ne cherchent à troubler l'exercice d'un droit aussi légitime.
Toutefois, même à l'égard de ces réunions {préparatoires, composées d'électeurs appartenant à la même opinion politique, le droit de surveillance de l'autorité n'en demeure pas moins entier : tout commissaire de police, tout magistrat revêtu de la qualité d'officier de police judiciaire aura le droit de s'y introduire et de constater les délits qui pourraient se commettre. Car ce sont des assemblées publiques, bien que la publicité en soit restreinte et soumise à certaines conditions.
Il n'en sera point ainsi s'il s'agit de simples comités électoraux, composés d'un petit nombre de citoyens ou de délégués notoirement connus pour tels qui veulent arrêter entre eux une liste de candidats ou procéder à une opération préparatoire en vue de l'élection prochaine. Ces comités, nonobstant l'objet de leur réunion, pourront s'assembler librement et être affranchis de tout contrôle exercé par un agent de l'autorité publique. Il n'y aura lieu de faire intervenir le magistrat que si l'on avait des motifs de présumer que, sous un prétexte électoral, on n'avait voulu que former ou faire fonctionner une société secrète, une agglomération de mal-
2fi6 MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1849).
veillants ou de conspirateurs. Dans ce cas, il y aurait lieu d'intervenir, par ordre de la justice, et de constater le délit, sauf à se retirer immédiatement, s'il était prouvé que la réunion n'est en réalité qu'un comité électoral.
Ces instructions devront être entendues largement et dans un esprit d'impartialité et de justice. Je compte sur vous à cet égard.
Agréez^ etc.
Le Ministre de rintirieur^
(Une discussion très-animée sur le budget de l'Intérieur eut lieu pendant le mois d'avril. Le défaut d'espace ne nous permet pas de la donner.)
ÉLECTIONS. DâPÉCHES TËLËORAPBIQDBS. SS7
LÉON FAUCHER REPRÉSEIITANT.
ASSEMBLÉE liCISUTIYE.
Vtailloatlon daa poinroln (Toime).
(Séance du 5 juin 1849.)
Messieurs,
L'Assemblée constituante, avant de se séparer, m'a frappé d'un blâme. J'ai fait ce que je devais à ma dig^nité d'homme public en résignant le portefeuille que m'avait confié M. le Président de la République. Gela dit, j'ai protesté par mon silence ; j'ai attendu que l'opinion publique, qui juge aussi les assemblées, prononçât sur cette question ; mais puis- • qu'elle vous est déférée aujourd'hui, vous ne trouverez pas mauvais que je vous la soumette. (Interruptions diverses.)
Le crroTiN Gharkas. Vous allez demander un autre vote !
Lb crroTKN Mon Faughkr. L'Assemblée s'étonnera peutêtre, après la part que j'ai prise aux affaires, de ne m'avoir pas vu mtervenir plus souvent dans les débats que soulève la vérification des pouvoirs ; j'avoue que je réservais pour un dernier effort ce que les fatigues incessantes de la tribune m'ont laissé de voix. L'Assemblée me permettra de compter sur son indulgence.
A gauche. On n'entend pas.
Ls CITOYEN PBiisiDENT. L'oralcur vous expose qu'il a une faiblesse d'organe dont il n'est pas maître ; c'est une raison de plus pour lui prêter toute l'attention possible.
Les mêmes voix. On n'entend pas 1
Le aTOTEM PRismENT. H ne peut pas se faire entendre
228 ASSESIBLËE LÉGISLATIVE (18(i9).
de tout le monde. On ne peut donner de la voix quand on n'^ a pas.
Le citoyen Léon Faucher. La mienne, monsieur le Président, s*est fatiguée à lutter contre les interpellations qui part'iientde ce côté (la gauche.)
A gauche. Allons donc 1
Lb citoyen LÉON Faucher. Ce devrait être une raison pour ces messieurs de respecter la liberté de la tribune dans ma personne.
A gauche. On vous écoute !
Une voix. G*est une fatigue jésuitique 1 (Exclamations au centre.)
Plusieurs voix, A Tordre 1
Le citoyen Léon Faucher. C'est comme dans l'autre As-semblée : il faut apprendre ici à dédaigner les injures. (Trèsbien! très-bien!)
Le crroYEN Président. Gardez le silence ! Maintenez le caractère que doit avoir le débat. A qui cela peut-il profiter? A personne» pas même à ceux qui interrompent.
Une voix. Au contraire !
Le crroYEN PRÉsmENT. J'ai dit: Pas mime.
Le citoyen Léon Faucher. Je ne me propose pas de borner ces observations à Télection qui fait l'objet du débat. Je crois que le moment est venu pour moi de dire ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire dans Tépreuve électorale que nous venons de traverser.
Une voix. Ce n'est pas la question ! (Murmures.)
Le citoyen Président. Ce n'est pas à vous à rappeler l'orateur à la question ; c'est à moi seul que cela appartient, et je vous rappelle à l'ordre parce que vous l'avez troublé. Il y a une attaque contie un grand acte d'administration; l'ancien ministre est à la tribune, écoutez-le> puis, toute liberté pour répondre.
ÉLECTIONS. DÉPÊCHES TÉLÉGRAPHRÎdiS. 229
Une voix à gauche. A la bonne heure 1
Le crroTEN Président. C'est de droit.
Une voix. On a empêché d'autres orateurs de parler sur les élections générales.
Le citoyen Président. Si vous y nn^Wtts de l'obstination, j'y mettrai de la fermeté» soyez tranquille ! (Très-bien 1)
Une voix. U faut un règlement sévère pour en finir.
Le citoten Léon Faucher. L'Assemblée me rendra cette justice que, si j'agrandis l'étendue du débat, j'y suis provoqué; ce n'est pas de mon propre mouvement que je le fais. J'ai patiemment écouté les provocations incessantes qui, depuis l'ouverture de la session, parlent de cette tribune.
Il me parait que le moment est venu d'y répondre ; qu*on veuille donc bien m'écouter I (Écoulez I écoutez !)
Messieurs, au moment où les élections allaient s'ouvrir, la France ne se trouvait pas dans une situation ordinaire. Ce qui était en question, ce n'étaient pas les destinées d*un parti, ce n'étaient pas des nuances d'opinion; c'étaient les destinées de la société tout entière. (Réclamations à gauche.)
Je dis qu'il y avait d'un côté les hommes qui voulaient maintenir la forme actuelle de la société avec les progrès que le temps amène ; je dis qu'il y avait de l'autre côté les hommes qui voulaient changer la forme de cette société. (Nouvelles réclamations à gauche.)
Le citoyen Grémieux, s' adressant aux interrupteurs, II Ta vu comme cela, c'est sa pensée.
Le citoyen Président. C'est une opinion ; laissez donc parler.
Une voix à gauclxe. C'est une manie I
Le citoyen Léon Faucher. Je donne âmes paroles la forme la plus modérée ; je ne comprends pas les objections, ou plutôt les cris qu'elles soulèvent. Je dis, messieurs, que les destinées de la société étaient en jeu ; je dis que, dans des oc-
S30 ABSEBiBLÉE LÉGISLATIVE (1849).
casions pareilles, jamais les pouvoirs qui ont gouverné la so* ciété ne se sont bornés à un rôle passif; je dis que c'est la première fois que le pouvoir qui est placé devant vous, que le ministre qui était plus spécialement chargé de cette partie de Fadministration a voulu garder une neutralité complète; je dis, et le résultat de ce qui se passe dans cette enceinte depuis huit jours Ta bien prouvé, que c'est la première fois que, dans ce pays-ci, des élections générales et dépendantes du suffrage universel s'accomplissent avec une pleine liberté, le Gouvernement sortant pur et sans tache de cette épreuve.
Le citoyen Gharras. Et votre dépèche ?
Le citoyen Cholat. Vous savez bien que, pour cette dépêche, TAssembléevous a blâmé. C'est donc un démenti donné à TAssemblée qui a jugé la question.
Le citoyen Uon Faucher. Je n'éluderai rien. Faites-moi gr&ce de vos interruptions ; n'allez pas au-devant de ma pensée ; je ne peux pas dire tout à la fois.
J'arriverai à la dépèche à son heure.
Je veux dire d'abord quel a été l'esprit général des instructions données aux préfets. C'est pour cela que je demande à la Chambre de me permettre une lecture d'un moment.
Sans vouloir récriminer, sans vouloir porter un jugement rétrospectif sur les gouvernements qui ont précédé celui-ci, je ne dis pas depuis la monarchie, ce n'est pas avec la monarchie que je cherche des comparaisons, c'est avec les gouvernements en république qui ont précédé celui-ci; sans vouloir porter un jugement sur les administrations précédentes, je prétends que la mienne, dans ses instructions, est restée beaucoup en deçà de ce qu'avaient prescrit les administrations qui l'avaient devancée. Vous en jugerez par les extraits suivants d'une dépèche adressée à plusieurs préfets.
« 26 avril.
c Les élections qui se préparent vont fixer les destinées de la France. Le Gouvernement n'a pas la prétention de diriger dans cette épreuve les mouvements de l'opinion publique, mais il ne peut pas l'abandonner non plus au hasard ni à la violence des partis: il est impartial» mais il n'est pas indifférent Le Gouvernement ne veut pas peser sur les élections; il ne vous prescrit d'exercer aucune action directe ou indirecte. Nous devons respecter Tinitiative des électeurs et faire res* pecter la liberté de leurs délibérations ainsi que l'indépendance de leurs votes. Mais nous sortons à peine d'une crise dans laquelle l'ordre social a failli s'abîmer. Il est donc naturel que les citoyens jettent les yeux sur le pouvoir, et qu'ils attendent de lui, en raison de sa situation élevée et impartiale, les avis qui peuvent les éclairer. Si vous avez, comme je l'espère, obtenu la confiance de vos administrés, vous serez infailliblement consulté, et à ceux qui vous consulteront vous devez dire votre opinion et celle du Gouvernement.
c Le but principal vers lequel vous devez tendre, le premier conseil à donner, c'est le rapprochement de toutes les nuances du parti modéré en une liste commune. Prêchez l'union et la conciliation à tout le monde. Le parti anarchique observe dans tous ses mouvements une sévère discipline ; c'est le seul exemple que le parti de l'ordre doive lui emprunter.
< Surtout pas d'exclusions, excepté pour les noms compromettants ou compromis. » Remarquez qu'il ne s'agit que de conseils. « En temps de révolution, quiconque n'est pas contre nous est pour nous. J'ai foi dans l'établissement de la République, j'ai foi dans la puissance du nom qui a rallié les esprits au 10 décembre; et cela étant, je traite de haut, sans les tourner en préoccupations politiques, les regrets que
les régimes déchus peuvent avoir laissés au fond des cœurs Pour ma part, j'accepte tous les hommes qui s'unissent à nous loyalement, sans arrière-pensée, sur le terrain commun de la République.. Ne restez pas en deçà de ces principes, et n*allez pas au delà.
« Les bons gouvernements sont ceux qui dirigent leshom* mes vers la route que ceux-ci auraient naturellement choisie. » (Très-bien I très-bien I)
Une voix à droite. C'est un peu différent des instructions de 1848.
Le cnoYEN Léon Faucher. Maintenant, messieurs, je désire faire passer sous vos yeux quelques-uns des cas rares dans lesquels il m'a paru que les fonctionnaires publics s'écartaient des intentions que je leur avais exprimées, et vous faire connaître en même temps le langage que le Gouvernement leur a tenu. Voici une lettre adressée au préfet du Morbihan sur un on dit démenti depuis par le préfet :
c On se plaint à moi de ce que vos sous-prétets mandent les maires et leur donnent, en vue des élections prochaines, l'injonction d'inscrire ou de faire inscrire tel ou tel candidat sur leurs listes. Je ne puis pas croire que vous ayez autorisé, ni, à plus forte raison, prescrit de telles démarches. Le Gouvernement ne veut pas peser sur les élections; ses agents ne doivent donc pas intervenir d'une manière active, directe et inquiétante pour la liberté des consciences. Ils ont le droit d'exprimer leur opinion, de donner des conseils, surtout dans l'intérêt de la modération et de la concorde. > (Très-bien ! très-bien !)
Une voix à gauche. On sait ce que cela veut dire.
Le citoyen Léon Faucher. Une autre plainte m'avait été adressée au sujet d'un candidat que l'on prétendait que le préfet des Basses-Pyrénées avait recommandé au nom du Pré* aident de la République. Je lui écrivais le 31 mars:
« Plusieurs représeniants des Basses-Pyrénées sont venus 8C plaindre à moi de l'appui que vous donneriez à la can^* didature de H.... qui se prévaut auprès de vous du patronage qu'il prétend trouver & TÉlysée. J'ai répondu que je ne vous avais pas adressé d'instructions pareilles, et que vous connaissiez trop vos devoirs pour prendre l'initiative dans les élections qui vont s'ouvrir. M. le Président de la République n'a pas de candidats, il ne veut pas en avoir. Vous n'êtes pas exposé à recevoir deux directions diverses. » (Très-bien ! très* bien!)
Un sous-préfet, se rappelant probablement d'anciennes pratiques, des pratiques qui ne sont pas de ce régime-ci, m'avait demandé s'il n'y avait pas quelques moyens de répandre dans les départements des publications qui combattissent les mauvaises doctrines.
Une voix. Les publications de la rue de Poitiers.
Le citoyen Léon Faucher. Voici ce que je lui répondais le 15 mars:
« Monsieur le sous-préret, j'apprécie les intentions qui ont dicté voire dépêche du 8 mars, et je vous remercie des renseignements qu'elle renferme. 11 est déplorable que les amis de l'ordre ne comptent pas un journal sérieux, et que le seul qui représente ces idées n'ait qu'une publicité incomplète ; mais le Gouvernement peut-il et doit-il fournir des abonnés aux journaux qui n'en ont pas ? Le Gouvernement ne subventionne pas la presse, et quant à moi, ce que j'ai blâmé toute ma vie comme écrivain politique, comme député, je ne le ferai pas étant ministre. (Très-bien ! très-bien!)
« J'apprécie l'utilité de combattre, par un bon journal, l'influence d'un mauvais; mais puisque les socialistes trouvent le moyen, en se cotisant, de faire vivre des feuilles détestables et sans talent.... « (Murmures à l'extrême gauche.-^ Au centre. Très-bien !)
C'est mon opinion, et je crois avoir le droit de l'exprimer. « Les amis de l'ordre, qui sont plus riches, peuvent bien trouver dans une cotisation temporaire le moyen de répandre des journaux bien pensants et bien écrits. » (Chuchotements à gauche.)
Voici une autre lettre adressée à un fonctionnaire public qui ne dépendait pas de mon administration, qui m'avait consulté, et qui s'était prêté à des démarches que je ne trouvais pas régulières, qui, par exemple, avait fait intervenir des maires dans un comité.
c Je vois avec une véritable satisfaction, comme ministre et comme citoyen, les réunions électorales qui viennent de se former dans votre département; cependant, et sur la nouvelle que m'en a donnée le préfet, j'ai cru devoir lui adresser, pour être transmises aux promoteurs du comité, des observations motivées par quelques-unes des mesures auxquelles vous vous êtes arrêté.
<c II ne faut pas que les amis de l'ordre, par des démarches qui ne seraient pas suffisamment calculées, fournissent le moindre prétexte aux fauteurs de désordre. Le parti de l'ordre ne vaincra que par la vertu des principes et parle respect qu'il montrera pour la loi. Or il n'y a rien de moins régulier que cet appel qui est fait aux maires. Les agents de l'autorité ne peuvent pas devenir les instruments d'un comité électoral ; ce sont des juges qui ne doivent pas intervenir dans la lutte. » (Approbation.) Une voix à gauche. Et pourtant qu'a-t-on fait partout ? Le citoyen Léon Faucher. Un sous-préfet, animé d'excellentes intentions, mais qui s'était trompé sur ses attributions légales, avait cru devoir adresser à des maires des circulaires émanant d'un comité électoral établi à Paris, le comité de la rue de Poitiers. (Ah I ah 1) Assurément l'œuvre que se proposait ce comité avait toutes nos sympathies....
A gauche. Nous le croyons bien I
Ia aTOTBN Léon Faucher.... Hais j'étais le premier agent de la loi> et j'ai dû rappeler le sous-préfet au respect scrupuleux des attributions qui lui étaient conférées. Voici la lettre que je lui ai adressée :
« 15 avrQ.
« H. le préfet m'avait déjà rendu compte de la démarche irrégulière et compromettante dont vous aviez pris l'initiative, lorsque j'ai reçu votre lettre du 8 avril (c'est une lettre d'explication). Vous expliquez votre conduite en disant que vous n'avez pas pu douter un instant que le Gouvernement n'approuvât l'entreprise du comité électoral de la rue de Poitiers, dont le but est de combattre, par des publications à bon marché, la propagande des idées anarchiques; le Gouvernement approuve en effet toutes les tentatives de cette nature, mais il les considère comme l'expression libre et spontanée de l'opinion publique, et croirait affaiblir l'action des partis mode*rés en leur imprimant l'attache ofQcielle du pouvoir. (Trèsbien!)
> Vous reconnaîtrez, monsieur, que vous avez manqué aux règles de la hiérarchie en prenant une détermination aussi grave, sans consulter M. le préfet, votre supérieur immédiat, qui lui-même aurait dû consulter le ministre. Hais il y a autre chose ici que l'oubli des règles hiérarchiques ; c'est un acte qui sort complètement des convenances et des principes en matière de gouvernement. Il ne me parait pas possible, avec de meilleures intentions, de commettre une faute qui ait des conséquences plus funestes. Les agents de Fautorité, et les maires en particulier, sont les instruments du pouvoir, leur influence ne peut pas être employée au service d'une action étrangère. Si l'autorité juge à propos de
prescrire une démarche, de donner des instructions, d'appuyer, de défendre et de propager des doctrines, elle le fait sous sa propre responsabilité; elle ne doit ni parler par la bouche, ni agir par le bras d'autrui, car cela pourrait être dangereux, et cela ne serait pas digne. » (Nouvelle approba* tion.)
Dans une autre circonstance, on a attaqué l'intervention des conseils généraux dans les élections. Je vous ai dit, au moment où je ne pouvais pas prévoir le débat et où je n'avais pas les pièces en main, quelle conduite avait tenue le ministre. Je vais faire passer sous vos yeux une des lettres que j'ai écrites à propos de ces réunions des conseils généraux ; c'est justement la dépêche qui a été adressée à M. le préfet de la Haute-Marne; elles sont, au reste, toutes les mêmes, à quelques variantes de localité près. Celle-ci est du 13 avril.
« Monsieur le préfet, vous m'informez, par votre dépêche du 12 avril, qu'il doit y avoir, à Ghaumont, une réunion des membres du conseil général, qui seraient disposés à se constituer en comité électoral. Je dois, à cet égard, nK)nsicurle préfet, vous adresser quelques observations.
« Je vois avec plaisir que des hommes considérables et considérés comme les membres du conseil général cherchent à réunir tous les partisans de l'ordre en vue des élections; mais qu'ils agissent comme citoyens, et sans autre titre. Le conseil général, se constituant en comité électoral, ferait un acte que la loi n'autorise pas, et que l'esprit même de la loi repousse. Il importe que Tadministration ne laisse pas constituer à côté d'elle des centres d'action indépendants, qui pourraient, à un moment donné, lui créer de graves embarras, et vouloir lui dicter des ordres d'autant plus impérieux que les membres de ces réunions se prévaudraient de leur mandat électif. Un tel état de choses ne tendrait à rien moins qu'au renversement des pouvoirs constitutionnels. Il est im-
possible, en outre, qu'un corps électir, qui a des attributions définies par la loi comme le conseil général, s'en arroge d'autres, et des attributions aussi importantes que la direction avouée et presque officielle des élections, sans créer par là un très-grand péril. Les quatre-vingt-six conseils généraux, à ce compte, seraient autant de parlements locaux, et la république fédérative serait constituée; il n'y aurait plus de gouvernement en France, et Ton irait droit à l'anarchie. (Très-bien!) Le devoir du Gouvernement est de prévenir ces périls et d'y mettre obstacle dès qu'ils apparaissent ; plus tard la difficulté serait plus grande, et peut-être insurmontable. En conséquence, monsieur le préfet, voyez les membres du conseil général, engagez-les à ne pas fournir un prétexte, par leur altitude, aux partisans du désordre. Qu'un comité se forme au chef-lieu ; qu'ils en fassent partie, entourés de citoyens, qui n'aient d'autre qualité pour y entrer que leur patriotisme; en changeant la forme de leur intervention, en supprimant ce que cette intervention peut avoir d'officiel, nous la rendrons salutaire. >
Je reviendrai plus tord à la circulaire qui a été si vivement reprochée au préfet de l'Yonne et qui est un fait unique dans ces élections. J'y viendrai en parlant des élections de l'Yonne. Permettez-moi auparavant d'expliquer sous quelle impression et par quels motifs a été déterminée la dépêche télégraphique du 12 mai.
Je dois avouer, messieurs, que j'avais un peu trop compté, dans les élections, sur l'intervention du parti modéré. L'opposition est habituée, comme je le disais tout à l'heure, à une très-grande et à une très-sévère discipline ; elle a à son service l'action des sociétés secrètes.... (Vives réclamations à gauche. — Interruption.)
Le crroTEN Gharras. Je demande le rappel à l'ordre de l'orateur.
A droite. Allons doncl allons donci
Vn merribre à gaxjtchey à l'orateur. Dérendez-voos, mais ne calomniez pas !
Le aioTEN Gharras. L'orateur a dit que l'opposition s'appuyait sur les sociétés secrètes. Je lui demande de prouTer cela.
Un» voix à gauche. C'est une calomnie I C'est un calomnia* teur I (Exclamations à droite et au centre.)
Le citoyen Président. Si l'orateur attaquait une portion quelconque de l'Assemblée actuelle, je ne le tolérerais pas; mais les assemblées anlérieuresi dont le temps est aceompli, sont livrées à la discussion. Par conséquent des faits ou des pièces qui se rattachent à l'opposition de l'autre assemblée... • (Interruption à gauche. — Allons donci — Bruit croissant.)
II n'y a pas là d'attaque à l'ordre parlementaire* (C'est évident!)
Ce n'est pas de l'opposition qui siège sur ces bancs qu^il est question.
Voix nombreuses à gauche. Sil sil
Le crrotEN Président. Laissez l'orateur s'expliquer.
Le citoyen Léon Faucher. Il est convenu, ce me semble» que, dans des discussions de ce genre, nous ne parlons pas les uns des autres. Il est parfaitement entendu qu'on ne parle que des partis en dehors de cette enceinte.
(Exclamations à gauche.)
A droite et au centre. Parlez I parlez 1
Le citoyen PRÉsmENT. Il n'y a pas dans les paroles de l'orateur un seul mot qui s'applique à aucun membre siégeant dans cette chambre.
A gauche. Sil sil Nous étions dans les élections les candidats de l'opposition, comme nous sonmies ici les membres de l'opposition. (Agitation.)
Le citoyen Heeckerën. M. Faucher a dit que ce n'était
ÉLECTIONS. DÉPÊCHES TÉLÉaRÂPHIQUES. 239
point à des membres de cette Assemblée qu'il s'adressait : qu'ont-ils alors à réclamer? (Le brait continue.)
(Le citoyen Considérant se lève et adresse à M. le Président des paroles qui ne nous parviennent pas.)
Le citoyen PaÉsmENT. Je suis seul juge, je vous rappelle à Tordre. (Exclamations à gauche.)
A droite. Très-bien I
Plusieurs membres à gauche. Ce que M. Faucher a dit est une calomnie; vous devez rappeler Torateur à Tordre! (Réclamations à droite et au centre. — Interruption.)
Le citoyen PRésmEnr, ^adressant à la gauche. Vous pouvez attaquer le Tait et y répondre à la tribune, c'est là votre droit; mais votre droit ne va pas jusqu'à juger de Topportunité du rappel à Tordre. (Nouvelle interruption.)
Le citoyen Suberyic, se levant. Le premier devoir d'un président c'est d'être juste.
Le citoyen PaismENT. C'est pour être juste envers vous que je vous rappelle nominativement à Tordre, monsieur Subervic. (Vive approbation sur plusieurs bancs. — Rumeurs à gauche.)
A gauche. Peu nous importe t Topinion publique jugerai
Le citoyen PRitsmENT. Soit; mais, en attendant, faisons observer le règlement, Topinion publique jugera. {A droite. Très-bien I) L'opinion publique veut que des législateurs respectent la forme représentative. (Rumeurs et bruit à gauche. — A droite. Très-bien! très-bien I)
Le crroYEN Yesin, s'adressant à la gauche. Nous vous demandons la paix, laissez-nous employer notre temps. (Noutelles rumeurs à gauche.)
Le citoyen PuismENT. Le calme existe dans une partie de TAssemblée, l'agitation est uniquement de ce côté (la gauche). (Vives réclamations à gauche.)
Le qtoysn DucHii au pied de la tribune^ au milieu du bruit.
Pourquoi soulevez-vous des tempêtes? Pour vous donner le plaisir de les apaiser. (Bruit.)
Le crroYEN Président. La parole est à M. Léon Faucher.
A gauche. Rappelez-le à Tordre 1
Le citoyen Président. Le règlement dit que le président seul rappelle à Tordre....
Voix à gauche. Que le président fasse son devoir!
Le citoyen Président. C'est votre règlement qui le dit. J'en suis seul juge ; j'en ai la responsabilité et je Tassume tout entière. Eb bien^ je déclare qu'après les explications données par l'orateur....
A gauche* Il n'en a pas donné du tout !
Le citoyen Président.... Il n'y a aucun fait personnel dans ce qu'il a dit.
Le citoyen Signard. Je déclare le contraire.
Le citoyen Président. Et qui êtes- vous pour le déclarer? Vous avez le droit de demander la parole^ mais vous n'avez pas le droit de déclarer....
Un membre. Qu'est-ce que cela veut dire, VopposUion? M. Faucher a dit : V opposition!
Le citoyen Président. Je rappelle les interrupteurs au silence; autrement dix, vingt personnes, en face de quatre cents personnes qui gardent le silence, feraient donc la loi à l'Assemblée!
Voix à gauche. A Tordre M. Faucher.
Le cnoYEN Président. Je ne le rappellerai pas à Tordre, je vous le déclare. Je ne rappellerai à Tordre que les interrupteurs. (Le bruit continue.)
Le citoyen Léon Faucher, au milieu du bruU. Je serais désolé que même involontairement....
A gauche. Répétez votre phrase!
Le citoyen Président. L'orateur répétera sa phrase et ses explicationsquandvousTécouterez ;il est àla tribune pour cela.
Le qtoyen Léon Faucher. Je serais désolé si j*ayais, même involontairement, donné lieu à l'orage, comme on le disait tout à rheure, qui vient d'élre soulevé.
A gauche. Par vous!
Le citoyen Léon Faucher. Je l'ai dit, on ne s'adresse» quand on veut parler de ce qui se passe dans les élections, ni à un côté ni à l'autre de la Chambre; îl est parfaitement entendu que nous nous respectons les uns les autres, et que nous ne nous adressons pas des imputations que nous ne pouvons pas venir prouver. (Rumeurs.)
Je crois que je n'ai, on me rendra cette justice, Thabitude ni de flatter ni de provoquer personne ; quand je dis donc que je ne m'adresse pas à un côté de cette assemblée, je dois être cru.
Un membre à gauche. Qu'est-ce que vous appelez Voppositionf
Un autre membre. Vous vous adressez aux électeurs de l'opposition, c'est la même chose I
Le crroTEN pRÉsmENT. Les électeurs sont en discussion quand les élections sont en discussion.
Le crroTEN Léon Faucher. Je parle de Taits que tout le monde connatt, sur lesquels la conscience de chacun peut faire écho à la mienne ; je désire, je demande, et c'est mon droit, la plénitude de ma liberté.
A draiu. Parlez 1 parlez!
Le citoyen Léon Faucher. Eh bien, est-ce un fait qu'il y a des sociétés secrètes dans le pays? Est-ce un fait qu'il y en a de nombreuses?...
Le citoyen Auguste Hie. Nous ne les connaissons pas!
Le citoyen Rolland (Saône- et-Loire). II n'y a que la société des Amis de F ordre qui soit une société secrète!
Le citoyen Président. M. Léon Faucher peut bien parler
contre les sociétés secrètes ; un décret de l'Assemblée consti-
tuante met au nombre des délits les sociétés secrètes et les punit.
Le citoyen Bertholon. La société des Amis de Fordre est une société secrète, et la loi n'a pas été exécutée» à son égard, par le ministre 1 (Agitation.)
Le citoyen Léon Faucher. Je suis fâché de n'avoir pas prévu l'interruption, j'aurais apporté des pièces qui prouveraient à celui qui m'interrompt, qu'il est complètement dans Terreur.
Ainsi il y avait dans le pays, il n'y a pas longtemps, deux sociétés puissantes, l'une qui se ramifiait déjà dans toutes les parties de la France, l'autre qui commençait à se former.*.. (Interruption.)
Un membre à gauche. Nous protestons contre cette assertion.
Un autre membre. C'est une maladie !
Le citoyen Mie. C'est une manie d'efirayer le pays!
Le citoyen Président, se tournant vers la gauche. Comment entendez- vous donc la liberté de la tribime? Elle consiste à parler pour et contre alternativement. Or, quand vous avez écouté en silence votre orateur, le précédent, vous dévorez les paroles de celui qui lui succède par des interruptions. Vous ne permettez pas la liberté d'allégation et de discussion. Vous avez quatre orateurs inscrits pour répondre, laissez donc au moins poser les faits. (Très-^bienl)
Le citoyen Lagrange. La liberté de la tribune n*est pas la liberté de la calomnie. (Murmures à droite.)
Le citoyen Président. 11 n'y a calomnie que quand on avance un fait qu'on ne peut prouver. Laissez discuter le pour et le contre, l'Assemblée prononcera. Voyez donc le spectacle que vous donnez à la France 1
Le aTOYEN MiB. Que M. l'avocat de la guerre civile con-=tinuel (Bruit.)
fiLEGTIONS. DÉPËGHBS TÉLÉGRAPBIQUES. S43
(En ce moment, le citoyen Rattier se lève et prononce des paroles qui ne parviennent pas jusqu'à nous. — Exclamations au centre et à droite.)
Pluri$urs tnembres, A la tribune 1
Le gttotsn Président. La parole est & M. Léon Faucher.
Le citoten Léon Faucher. Je dis qu'il existait deux sociétés puissantes, et que le Gouvernement avait cru recon « nattre dans ces associations le caractère des sociétés secrètes . J'ai publié, le MonUmr en fait foi, des circulaires qui avaient pour objet, à titre égal, la dissolution de ces deux sociétés; mais je reconnais que ces associations, en face des injonctions du pouvoir, n'ont pas tenu la même conduite. La société des Amis de tordre^ c'est un hommage à lui rendre et que je lui dois public, la société des Amis de Tordre s'est rendue aux observations que je lui ai transmises par l'organe des préfets.
(Un membre de la gauche adresse avec vivacité à l'orateur quelques mots que nous n'entendons pas; il s'engage entre lui et un membre du centre gauche une discussion animée. — Bruit.)
Le qtoten Président, se tov/mant vers la gawhe. Je con-^ State de plus en plus que vous ne permettez pas la libre dis* cussion à la tribune ; je le constate pour la vingtième fois« (Très-bien !)
Une voix. C'est une chose fausse I
Le crroTEN GoNsmÉRANT. Quand Porateur a dit... (Vives réclamations au centre. — Gris : A Vordrel)
Le citotEN Président. Vous n'avez pas le droit de prendre la parole.
Le qtoten CioNsiDÉRANT. Laissez-moi dire un mot.
LscrroTEN Président. Vous n'avez pas la parole.
Le citoten Considérant, h vous la demande pour dire un mot.
Le citoten Présdent. Vous n'avez pas la parole. Vous
Yiolez Tordre 9 monsieur Considérant; vous tous obstinez,
sans avoir le droiL Gardez l'ordre 1
Le citoyen Léon Faucher. Je dis que Tune de ces deux sociétés s'est rendue aux observations du Gouvernement, et je Ten loue. Quant à l'autre » il a fallu Tintervention des tribunaux qui l'ont qualifiée de société secrète» et qui l'ont con* damnée.
Cet incident, messieurs, a été amené par une allégation dont la vérité est & la portée de tout le monde : c'est qu'il y a dans le pays des sociétés secrètes, et qu'il y a un parti qui s'en est servi.
Un membre à gauche. Lequel? (Bruit confus.)
Un autre membre à gauche. L'opposition I M. Faucher l'a dit.
Le citoyen Président. Encore des interruptions 1 II ne doit pourtant y avoir ici personne intéressé à prendre la défense des sociétés secrètes ! (Rires approbatifs et applaudissements à droite. — Réclamations à gauche.)
Le cnoYEN Président, se tournant vers la droite. Vous violez le règlement à votre manière. Les marques d'approbation, surtout les applaudissements, sont défendus comme les interruptions.
Voix diverses. C'est vrai 1 Très-bien !^
Le citoyen u. Glaudure. Nous nions ce qu'a dit M. Faucher.
Le citoyen Président. Vous dénierez tant qu'il vous plaira; mais écoutez d'abord.
Le citoyen Léon Faucher. Je dis simplement que le parti socialiste a une organisation qui s'étend à toutes les parties du territoire, qu'il est parfaitement discipliné, qu'U agit sur un mot d'ordre et qu'il est très-obéissant à la direction que lui donneu t ses chefs. Il n'y a rien là qui offense personne. Un membre à gauche. Si 1 (On rit.) Le crroYEN Léon Faucher. Maintenant j'ajoute, comme la
contre-partie de ce fait, que le parti de Tordre s*es( divisé, qu'il ne s*est entendu, dans la plupart des départements, ni sur le choix des personnes^ ni sur la direction à donner au mouvement électoral. Je constate que cette division a été fâcheuse ; je dis enfin que si le parti de Tordre avait apporté dans ses efforts la moitié de Ténergie qui a été déployée de Tautre côté, le résultat, à mon avis, eût été très-diflTérent.
Le citoyen Rolland (Saftne-et-IiOire). Nous sommes le parti du désordre alors I
Un membre à gauche. Qu'est-ce que le parti de Tordre?
Le citoyen Président. Vous répondrez.
Le citoyen Lagrange. Si vous appelez vos amis le parti de Tordre, vous insultez l'opposition. Je déclare, moi, que je suis du parti de Tordre.
Un membre à droiu. Tant mieux !
Le citoyen Mie. Nous sommes du parti de Tordre républicain.
Un membre à gauche. Je demande à M. le Président s'il croit que nous sommes du parti du désordre. S'il ne le croit pas, il ne doit pas permettre qu'on nous insulte. (Agitation.)
Le citoyen Président. Veuillez vous asseoir et garder le silence.
Lb citoyen Bourzat. Le prétendu parti de Tordre n'est qu'une coalition d'éléments d'anarchie.
Li citoyen Léon Faucher. Messieurs , laissons cela, puisqu'rl n'est permis de parler ici ni de modération^ ni d'ordre. (Exclamations à gauche.)
Le crroYEN Gbarras. Il n^est pas permis de calomnier ses adversaires.
Le citoyen Préstoent. n n'y a rien dans ce que vient de dire l'orateur qui puisse blesser personne. Ce qui vient d'être dit ne dépasse pas ce que Ton a pu imaginer dans un sens contraire. (Réclamations à gauche.)
Le cttoten N... (de sa place). Je prie M. le président.. (Exclamations à droite.)
Je demande la parole.
(Le citoyen N... quitte sa place et se dirige précipitamment ▼ers la tribune.)
Le crroYEN PRésmEirr. Voulez-vous bien permettre à l'Assemblée nationale de continuer ses fonctions ! Quelle autorité avez -vous ici pour demander la parole et venir à la tribune lorsqu'un orateur ToccupeT De quel droit intervenezvous? Vous empêchez l'Assemblée nationale de fonctionner.
A gauche. Qu'on respecte la minorité l
Le citoyen N... J'ai demandé la parole.
Le citoyen Président. Vous l'aurez après Torateur qui est à la tribune.
Le crroYBN N... Je n'ai qu'un mot à dire.
Voix nombreuses. Vous n'avez pas la parole !
(Le citoyen N... regagne sa place.)
Le CITOYEN LÉON Faucher. Je voudrais, même en dehors de cette enceinte], n'attribuer de mauvaises intentions à personne; mais cependant je suis bien obligé de parler des faits.
Je vois un système de terreur... (Nouvelle interruption à gauche.) Je vois partout des bruits faux répandus au moment des élections. Vous appellerez cela comme vous voudrez; que cela ait été ou non le résultat d'un concert, toujours est-il, on ne contestera pas le fait, que ces bruits étaient répandus partout, que j'en étais instruit, tantôt par les journaux, tantôt parles préfets, que la sollicitude du Gouvernement a dû s'éveiller, et qu'il aurait manqué à tous ses devoirs s'il n'avait pas démenti à l'instant même, en s'appuyant sur dei faits, les rumeurs mensongères qui avaient été propagées et qui effrayaient la population.
il droite et au centre. Très-bien 1 Irès-bien !
Le citoyen Ltfoii Faucher. Le 12 mai, au moment où j'allais envoyer la dépèche télégraphique, j'en reçus une du préfet des Pyrénées-Orientales qui me disait ceci :
c Le bruit court, d'après des lettres particulières, que le Président de la République et les ministres ont été mis en accusation par rAssemblée nationale, et que 3,000 hommes de nos troupes ont passé aux Romains.
« Gomme d'habitude , on prétend que je dissimule des dépèches officielles confirmant ces nouvelles. De semblables bruits répandus dans le département, dans les circonstances actuelles, peuvent y compromettre la tranquillité et produire le plus mauvais effet.
< Je demande qu'ils soient démentis le plus formellement et le plus tôt possible. >
Voix à gauche. Quels étaient les auteurs de ces bruits?
Voix à droite. Vous ! •
Le qtoten Léon Faucher. Maintenant j'ai ici les extraits de plus de quarante lettres de préfets, écrites à la même date, le 10 et le 11 mai, disant toutes les mêmes choses; on était dans la plus grande anxiété. Et enfin, Messieurs, ai-je quelque chose à vous apprendre sur ce point , quand vous avez entendu un honorable représentant reconnaître qu'il avait écrit une lettre dans laquelle il disait lui-même, écri • vaut de l'Assemblée, que le ministère était mis en accusation. Et les personnes qui commentaient, qui répandaient cette lettre, ajoutaient charitablement, prenant leurs espérances pour des réalités, que le ministère était à Vincennes, ainsi que le Président de la République.
Dans d'autres départements, on a répandu le bruit que le général Ghangarnier avait été fusillé. Voilà les bruits qui circulaient et qui répandaient l'effroi. Et puis des hommes pervers, et 11 y en a partout, disaient aux électeurs qui ne paraissaient pas appartenir k leur opinion : « Si vous votez ainsi,
faites-y attention, les socialistes triompheront » ; et alors les plus horribles menaces étaient proférées.
Voilà ce qui se passait , messieurs. (Violentes rumeurs à gauche. — A droite. Oui ! oui! c'est la vérité !)
Remarquez que les journaux socialistes eux-mêmes, dans les départements, ont constaté ces fausses rumeurs.
J*ai déjà eu Toccasiou délire à la tribune un journal socia« liste du département du Haut-Rhin, intitulé Le Rhin. Voulezvous que je vous lise un extrait d*un journal des Hautes-Pyréuéés? Je vais chercher ce journal à l'autre extrémité du territoire ; c'est Le Démocrate des Pyrénées.
« Samedi 12 mai. (Je vous prie de remarquer cette date.) Les ministres Barrot et Drouyn de Lhuys ont été écrasés parle discours de J. Favre, qui a marqué leur front d'un fer chaud. Tous les ministres ont été hués. >
On constate ici, les aménités que certaines personnes, dans la première Assemblée, étaient dans l'habitude d'adresser aux honnêtes gens...
Un membre à gauche. Alors cela ne vous regarde pas !
Le crroTEN Léon Faucher. « Cosaques, Autrichiens, brigands, misérables, voilà les épithëtes qu'on leur jetait à la face dans l'Assemblée; > non, messieurs, non pas de toutes les parties de rassemblée, de quelques bancs seulement, et, malheureusement, c'était une habitude.
Le crroYBN Gharras. Vous avez eu cinq voix pour vous absoudre; vous avez été blâmé par cinq cent dix- neuf voix 1
Le citoyen Président. On ne procède pas ici au dépouillement des votes qui ont eu lieu à cette époque-là. (Agitation.)
Lb crroYfiN Léon Faucher. On ajoute : « Hier soir, vers huit heures (c'étaient des nouvelles prétendues de Paris à la « date du 8 mai) , hier soir Paris était en fermentation ; le
peuple Youlait prendre les armes pour en finir avec les traîtres ; beaucoup de régiments étaient disposés, disait-on» à mettre la crosse en Tair, les représentants de la montagne ont parcouru les groupes du peuple et obtenu sa promesse qu'il resterait tranquille (rires à droite) , à condition que la mise en accusation de L. Bonaparte et de ses ministres serait proposée dans la séance d'hier soir.
< Cette proposition a été faite ; elle est signée par 60 membres parmi lesquels MM. Deville et Yignerte. »
On les recommandait ainsi aux suffrages.
A sfoucAe. Eh bien?
Lb citot£n Faucher. Eh bien^ je dis que lorsque de pareilles nouvelles étaient répandues avec cette affectation, avec cette universalité , et avec cette abominable fausseté, . elles l'étaient dans un but. On ne se souille pas de tels men songes sans qu'on ait an but détestable à poursuivre. Eh bien, c'est pour arrêter les espérances des factieux qui inventaient ces mensongères rumeurs que le Gouvernement a été obligé d'envoyer la vérité, et il l'a fait avec le sentiment du danger; de là les expressions que quelques personnes ont bl&mées , qui étaient parfaitement opportunes, qui résultaient de la situation et qui répandaient la lumière... (Réclamations & gauche) qui ont fait cesser la terreur.
Voilà le but que je m'étais proposé.
Le citoyen Gharras. Vos ministres, vos collègues, vous ont désavoué.
Le crroTEN Lagrange. L'Assemblée constituante a déclaré que vous aviez menti. (Violents murmures à droite.— Cm ; A l'ordre I)
Le citotxn Président. Monsieur Lagrange, je vous rappelle aux convenances.
Le citotbn Taschbrbau. On a dit cela à M. Considérant, on ne l'a jamais dit à M. Léon Faucher.
250 ASSBMBLÉE LÉGISLATIVE (1849).
Une voix à droite. Nous ne sommes pas l'Assemblée constituante, Dieu merci !
Un membre à gauche. Monsieur le Président, est-il permis dans cette enceinte d'insulter l'Assemblée nationale !
Le citoyen Président. Qui Fa insultée?
Un membre à gauche. M. Estancelin.
(Le citoyen Estancelin se lève.)
Plusieurs membres à gauche. Non 1 non 1 ce n'est pas lui.
A gauche. Mais rappelez donc à l'ordre celui qui a insulté l'Assemblée constituante !
Le citoten Président. Je ne sais ce qui a été dit. Il est fort difficile de saisir une interruption au milieu du bruit de soixante voix qui parlent incessamment. Je rappelle M. Estancelin à l'obligation de s'asseoir. (On rit.)
Le citoyen Léon Faucher. Je passe aux élections de l'Yonne qui ont amené ce débat, et voici ce que j'ai à dire.
La dépèche télégraphique a été incriminée principalement dans ce département , parce qu'elle contenait les noms des représentants. Je ne veux pas m'expliquer sur ce fait, mais je maintiens 4'opinion qui m'a déterminé à cette époque, et je dis seulement que, quant au résultat , les noms n'ont été affichés que dans dix départements sur quatre-vingt-six, qu'ils ne l'ont été que dans les départements où le Moniteur arrivait en même temps que la dépêche, qu'ils l'ont été sur- > tout dans les départements où les adversaires du cabinet avalent l'habitude d'afficher eux-mêmes les votes des représentants qui soutenaient le ministère.
J'ajoute, en ce qui touche l'honorable M. Frémy, chef du cabinet pendant que j'étais ministre de l'intérieur, que sa signature au bas du duplicata de la dépêche est un fait purement administratif; que sa signature se trouvait au bas du duplicata de toutes les dépêches télégraphiques circulaires qui étaient adressées le même jour, par la poste, à tous les pré-
fets. Pour éviter Terreur, on envoyait le duplicata par la poste à tous les préfets.
n n'y a donc là rien qui puisse vicier Télection de M. Prémy.
D'ailleurs, il était candidat avant d'entrer dans l'administration, et personne n'a fait moins que lui pour sa candidature ; il s'est renfermé dans la plus grande réserve, réserve qui, auprès d'électeurs moins consciencieux et moins appréciateurs de son mérite, aurait peut-être pu compromettre le succès.
Je ne fais ici que rendre hommage à la plus stricte vérité; je déclare que M. Frémy n'a rien fait pour son élection. (C'est vrai !) Ceux qui l'attaquent , ou ne le connaissent pas, ou ne rendent pas justice à son caractère.
Tenons maintenant à cette circulaire du préfet de l'Tonne, qui a ému, et je n'en suis pas surpris, des susceptibilités dans cette enceinte. Elle a ému la mienne aussi , et lorsque je l'ai connue, voici ce que j'ai écrit à M. le préfet de l'Yonne, le même jour :
c Tai sous les yeux votre dépèche du 10 mai , avec les pièces qui l'accompagnent. Je ne dois pas vous laisser ignorer qu'elle sort de la ligne de réserve que j'avais recommandée aux fonctionnaires de tous grades. Vous pouvez donner des conseils ; vous devez faire connaître l'opinion du Gouvernement, et je vous ai prescrit d'user principalement de cette faculté pour exhorter à l'union tous les hommes modérés ; mais envoyer des listes aux maires , lorsque le Gouvernement se défend de faire des listes, c'est étendre au delà de ses limites naturelles l'action du pouvoir. » (Trèsbien I)
Le citoten Ghakras. L*avez-vou8 destitué le préfet?
Le citoyen Léon Faucher. J'ai mis sous vos yeux le biflme; je ne rendrais pas justice à M. le préfet de l'Yonne si je ne
t52 ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE (]849).
faisais pas également passer sous vos yeux sa réponse. Ea voici quelques extraits :
« Je n'ai fait, dans la mesure que j'ai prise, que céder aux vives instances que je recevais de la part des électeurs, qui, au milieu du chaos des comités et des prétentions personnelles, ne savaient plus quelle direction suivre. On m'avait même proposé de me mettre moi*mëme à la tête de l'organisation des comités, de réglementer la formation des comités communaux, cantonaux , et le comité central du département : c'eût été mettre à exécution une loi électorale à deux degrés. Je n'ai donc pas cédé ; mais partout on attendait, on réclamait même l'initiative de l'administration. Je laissai les comités fonctionner en toute liberté ; je me suis seulement appliqué à amener une fusion qui a été rendue impossible par la persistance de certaines ambitions pHrticuiières, et quand on a vu le terme des élections approcher» quand on a vu la division des comités, on a eu de nouveau recours à moi pour me demander une liste de huit noms. Or, le sous-préfet de Tonnerre m'écrivait : « De toutes parts, les maires me demandent des listes; dans les campagnes on ne sait plus sur qui et sur quoi avoir confiance ; on ne veut plus se fier qu'à l'administration. >
c Tous les jours on me faisait verbalement les mêmes instances, et il ne m'était pas possible de garder le silence au milieu de l'inquiétude générale; j'ai, du reste, adopté le mode d'intervention qui pouvait faire le mieux comprendre que je n'entendais faire violence à personne, et certes il n'est pas un électeur qui puisse dire que, directement ou indirectement, j'aie pesé sur sa liberté. »
Eh bien, M. le préfet de ITonne a raison, je lui dois et je lui rends ce témoignage. J'ai bl&mé sa démarche , parce qu'elle sortait de la réserve qu'il devait s'imposer ; mais cette démarche, il ne faut pas la grossir, et tout irrégulière qu'elle
ÉLECTIONS. DÉPÉGH£S TÉLÉGRAPHIQUES. S53
est, eUe n'a pu avoir pour effet de faire violence à la volonté des électeurs.
Non, le préfet n'a pas pesé d'une manière illégale ni il* légitime sur les opinions ; il a envoyé des listes , mais si je me rappelle les termes de la circulaire d'une manière exacte, il s*est même abstenu de recommander les candidats.
Un membre à gauche. C'est au son de la caisse qu'il a recommandé.
Un autre membre à gauche. Vous avez eu tort de le bl&mer alors!
Le citoyen Léon Faucher. Mon Dieu, messieurs, soyonis justes. Oui , cela est vrai , il y a des fonctionnaires qui sont intervenus dans les^ élections, mais savez-vous lesquels? Ce sont ceux que l'administration n'a pas cru devoir déplacer, ce sont en grande partie des fonctionnaires qui se retranchaient derrière une sorte d'inamovibilité. Tout le monde sait que les instituteurs primaires, dans tous les départements» ont fait aux candidats du parti modéré l'opposition la plus vive, et qu'ils sont intervenus de la manière la plus directe.
A droite. C'est très-vrai !
Plusieurs membres à gauche. Il faut les supprimer.
Le crroTEN Léon Faucher. En cela ils ont manqué à tous leurs devoirs. On a vu, pendant les élections qui viennent de se faire, ce phénomène étrange, sans exemple dans ce pays, que l'administration intervenait dans les élections par des agents subalternes contre la direction de l'administration supérieure qui défendait d'intervenir.
A droite. C'est vrai I
Le crroTEN Léon Faucher. Ce sont les fonctionnaires qui avaient été façonnés dans d'autres temps, je parle de temps républicains, à cette intervention par d'autres gouvernements que le nôtre ; ce sont ceux que l'on avait chargés d'incarner le verbe social à la société; ce sont ceux-là et non
254 ASSKMBriÉR LÉGISLATIVE (1849).
pas d*autres. Et quand on parle d'impartialité, quand on se montre jaloux de la pureté des élections, voilà les faits contre lesquels il faudrait s'élever avant de venir accuser une administration qui peut se présenter à l'histoire.. • (Exclamations ironiques à gauche. — Adroite. Oui! oui I).,. qui peut, malgré vos clameurs, présenter à ses contemporains et à l'histoire comme un titre de gloire réel et unique sa conduite dans les élections ; et j'ajoute que le jugement ne se fera pas attendre. (Approbation à droite.)
(Le citoyen Léon Faucher, en descendant de la tribune, reçoit les félicitations d'un grand nombre de membres de la droite et du centre.)
Btdtd de la ▼érifloatlon des pooroln (Tonne). (Sèanoe du 6 juin).
Le citoten Léon Faucher. J'étais loin d'attendre M. Grémieux à la tribune ; mais ce n'est pas la première surprise de ce genre qu'il me cause. J'étais loin de m'attendre à le voir, lui, venir m'opposer le vote de bl&me qu'a émis l'Assemblée nationale contre moi , lui qui est tombé sous un vote de blAme émis par la même Assemblée. (Approbation à droite. )
Le citoyen Grébueux. Moi!
Plusieurs voix à droite^ Oui ! pour deux mensonges constatés.
Le cttoyen Léon Faucher. En ce qui me touche, tout ce que je veux dire sur ce bl&me que je pourrais expliquer, que je ne veux pas expliquer, c'est que j*ai la conscience de ne l'avoir pas mérité. (À gauche. Oh 1 oh 1 -* i droite. Très-bien 1 très-bien !)
M. Grémieux» daus ce discours en deux parties que vous avez entendu, s*est efforcé de prouver deux choses : premièrement, que le Gouvernement provisoire avait été d'une grande réserve dans les élections, et, secondement, pour ce qui m'est personnel, tout en rappelant des circulaires qui lui ont arraché des éloges, que mes actes ne ressemblaient pas à mes paroles. Je vais m'expliquer sur ces deux points, et rétablir la vérité sur Tun comme sur l'autre.
J'avais fait à peine allusion aux actes du Gouvernement provisoire, je ne l'avais pas attaqué ; si je recherchais quelque comparaison, j'avoue que j'en aurais voulu une de laquelle j'eusse plus de mérite à triompher.
Un membre à gauche. Allons donc 1 Plusieurs membres à droite. Très-bien !
Le citoyen Léon Faucher. Mais, enfin, l'on insiste, on dit que le Gouvernement provisohre n'a fait que ce qu'il devait faire ; qu'il n'y a rien à lui reprocher, et qu'il n'a pas pesé sur les élections. On oublie ce que nous n'avons pas oublié, nous, et l'on cherche à se couvrir du jugement que l'Assemblée nationale a pu porter sur les élections. Eh bien, messieurs, en supposant que l'Assemblée nationale eût étendu une espèce d'amnistie sur certaines élections des membres qui y ont trouvé un accès, je dis qu'il n'y a pas d'amnistie pour les jugements de Tbistoire.
Mais je me hâte d'ajouter qu'au moment où l'Assemblée nationale a rendu ce verdict qu^on nous oppose, elle ne connaissait pas tous les faits que l'enquête de juin a révélés (Approbation) ; elle ne savait pas, notamment, qu'une partie de ces fonds secrets, qui ont reçu depuis un meilleur emploi, on le reconnaît et je m'en fais un titre de gloire (Très-bien I très-bien 1)^ on ne savait pas alors que, sur ces fonds secrets plus de 100,000 fr. avaient été remis à un sieur Longepied pour alimenter la propagande électorale^ et quelle propa-
256 ASSAMBLÉE LÉOISLATIVE (1849).
gande, encore ! une propagande immorale, violente, éhontée, scandaleuse, dont le pays entier a rougi. (Nouvelles marques d'approbation. — Applaudissements.)
On dira peut-être que ce sont des agents subalternes qui ont compromis le Gouvernement ; on dira que les instructions ne ressemblaient pas à l'interprétation qui en était donnée. Je déOe de soutenir cela en lisant ces instructions ellesmêmes. On n'en a lu qu'une partie.
U est vrai que l'instruction générale, qui porte la date du 7 avril, se termine par un paragraphe à l'adresse des commissaires; il est vrai que le Gouvernement provisoire leur recommandait de ne pas briguer dans leur intérêt personnel des suffrages qu'il valait mieux laisser à l'appréciation des électeurs. En cela le Gouvernement provisoire a bien fait; je l'en loue; je ne lui cherche pas des griefs imaginaires. Mais la circulaire ne porte pas, dans ce qui précède, l'empreinte de la même réserve. Elle est, au contraire, véhémente dans les termes et impérative dans son esprit : vous en jugerez par quelques citations.
« Le Gouvernement doit-il agir sur les élections ou se borner à en surveiller la régularité?
« Je n'hésite pas à répondre que, sous peine d'abdiquer ou même de trahir, le Gouvernement ne peut se réduire à enregistrer des procès-verbaux et à compter des voix ; il doit éclairer la France et travailler directement à déjouer les intrigues de la contre-révolution, si, par impossible, elle osait relever la tête. Ces principes-là, citoyen commissaire, tracent la ligne de votre conduite. S'il vous était possible de vous multiplier, d'être partout à la fois, de mettre à chaque heure votre pensée en contact avec la pensée publique, vous ne feriez rien de trop. Digne missionnaire des idées nouvelles auxquelles le monde appartient, vous préparerez leur pacifique avènement. Ce qu'il y a de praticable dans cette laborieuse
tâche doit être accompli par vous, par vos amis, par vos écrits, par vos discours^ Ainsi, profondément et pacifiquement remué, le pays, malgré le peu de temps qui lui est laissé pour se recneillif* et se reconnaître, pourra distinguer ceux qui méritent l'insigne honneur de le représenter. Dans toutes les occasions où vous serez appelé à le guider, pénétrez^vous de cette vérité que nous marcherions vers Tanarchip si les portes de TAssemblée nationale étaient ouvertes à des hommesd'une moralité et d'un républicanisme équivoques. (Approbation à gauche:) »
Ls OTOTEN PiLHBS. G'est aiusl que les commissaires ont sauvé la France de l'anarchie. (Explosion d'hilarité.)
Ls. CITOYEN LÉON Fauchbr. Yoici une-aûtre circulaire, et je prie l'Assemblée d'être ici convaincue que, même dans l'intérêt de ma défense, je ne ferai jamais usage, des* faits, des actes, ni des documents qu^ les fonctions que j*ai remplies m*ont mis à portée de connaître. Je déclare que pas une des pièces que je vais communiquer à l'Assemblée n'est venue à tna connaissance pendant que j'étais ministre; je n'en ai reçu communication que depuis que j'ai cessé de prendre part aux affaires.
Yoici, messieurs, une circulaire adressée par M. Jules Favre, au nom de M. Ledru-RoUin, à tous les commissaires. Elle est ainsi conçue :
« Citoyen commissaire, veuillez m'adresser, sans retard, la liste définitive des candidats choisis par les comités électoraux de votre département, afin que je puisse, après en avoir conféré avec mes collègues du Gouvernement provisoire, désigner à votre attention les noms de ceux sur lesquels vous devez plus spécialement appeler les suffrages des citoyens. » (Mouvelnent à droite et au centre.)
Vous le voyez, messieurs, ce n'est pas un préfet qui envoie des listes comme dans le département de l'Yonne^ en s'abste*
S58 ASS^IOUSS LÉGISLATIVE (1849).
nant de recommander les noms qui j soQt portés; non, c'est le sous-secrétaire d'État^ au nom du ministre de Fintéirieur, qui veut qu'on lui envoie les listes, et qui se réserve de les porter à la connaissance du Gouvernement provisoire pour les recommander ensuite aux électeurs.
Ls crroTBN Napoléon Bonaparte. Pourquoi n'avez-^vous pas porté cette circulaire devant l'Assemblée nationale? M. Jules Favre n*est plus ici pour se défendre. (Agitation.)
Ls crroTBN LioN Faucher. J'ai déjà eu l'honneur de me rencontrer à la tribune avec l'honorable personnage dont j'ai cité tout à l'heure le nom. Je ne décline pas ces rencontres, et l'Assemblée a pu s'apercevoir que je ne les provoquais ni ne I^ craignais.
J'ai cité une circulaire qui est un fait administratif dont le ministre est responsable. Ge ministre est présent; je ne croîs donc avoir manqué à aucune convenance ni à aucune courtoisie. (Très4ûen I très-bien 1)
Il peut arriver qu'un ministre, consulté, ait à se prononeer sur cerlains noms, ou tout au moins à s'expliquer. Le Gouvernement provisoire s'est trouvé dans ce cas ; tous les gouyernements peuvent être dans ce cas. Je demande à l'Assemblée la permission de faire passer sous ses yeux les lignes qu'écrivait, pour \e ministre toujours, le secrétaire général de l'iatérievir, M. Jules Favre, au sujet d'un des membres de cette Assemblée, qui était alors candidat comme la plupart d'entre nous : « La candidature de M. Thiers doit être combattue par tous les moyens possibles (Exclamalions), et le Gouvernement provisoire attend de vous que vous fassiez les plus grands efforts pour qu'elle échoue. Que les électeurs en fassent justice. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle doit être votre conduite relativement aux candidatures des membres de l'ancienne majorité ministérielle; vous devez être conv^ncu, en effet, que leur élection» dans les circonstances aotu^Ues,
ÉLECTIONS. DÉPâCBBS TÉLÉftIUPHIQUES. 859
{Mourrait conduire aux plus grands dangers. » (Approbation à gauche.)
Le Gouvernement provisoire s*e?t expliqué sur la candidature de M* Thiers. Je me suis trouvé dans le cas de m*expliquer sur la candidature d'un autre anqien ministre, sur celle de M. Guisot.
Je prie TÀBsemblée de donner son attention aux termes dont je me suis servi, je lui laisserai le soin de faire ensuite la comparaison et de conclure.
A H. LE PRÉFET DU GaLYADOS.
«c Paris ,^ 4 avril.
« J'apprends que des électeurs du Calvados doivent se réunir en grand aoml>re à Lisieux samedi prochain, pour examiner fii\ convient de porter M. Guizot sur la liste des représentants que ce département enverra à TAssemblée législative. On parait étonné en même temps de ce que radministratioq n'a émis aucune opinion à ce sujet. Le Gouvernement respecte covfi\ne il le doit, dans toute leur plénitude, l'initiative et la liberté des électeurs ; mais les observations qui me sont transmises semblent indiquer que les électeurs eux-mêmes tiennent & connaître sa pensée avant de prendre une détermination définitive. Si vous êtes consulté, je vous autorise à dire que, malgré les éminentes qualités de M. Guizot, après la chute du gouvernement dont il était le premier ministre, je ne crois pas son élection désirable. (Mouvements divers.) Elle pourrait avoir Tair d'une protestation contre la République, et diviser les amis de l'ordre dont l'union me parait plus que jamais nécessaire pour sauver la société. » (Mouvements en sens divers.)
Voilà, messieurs, le langage que j'ai tenu. Je n'ai pas demandé que l'op repoussât la candidature de M. Guizot par tous les moyens. (Rumeurs & gauche.) Je me suis borné à
dîrç que celte élection n'était pas désirable ; les électeurs ont ensuite librement prononcé.
Après avoir cherché à justifier l'attitude du Gourernement provisoire dans les élections, M. Crémieux, ainsi que j'avais l'honneur de vous le rappeler tout à l'heure, s'est efforcé de me mettre en contradiction avec moi-même. Il a cherché et n'a pas trouvé un seul acte de mon administration qui démentit le& paroles qu'il voulait bien louer ; seulement il a cru voir dans une lettre que j'aurais adressée à un sous^préfet, pour lui dire que si le parti modéré voulait répandre des journaux, c'était à lui de le faire et non pas à l'administration : il a cru voir là je ne sais quelle intervention qui transformait cette lettre à un sous-préfet en une circulaire adressée à tous les fonctionnaires pour leur recommander les actes et les doctrines de la réunion qui portait le nom de Comiti de la rue de Poitiers.
Je n'ai pas caché, messieurs, quand les circonstances m'ont amené aie dire, mes sympathies pour les hommes honorables qui s'étaient mis à la tête de ce comité et pour les opinions qu'il professait ; je ne les ai pas cachées, mais je n'ai dit mon sentiment que lorsque j'étais provoqué à le dire.
Gela m'est arrivé une fois. J'ai produit à cette tribune une lettre adressée à un sous-préfet que je blâmais d'avoir envoyé les circulaires du comité de la rue de Poitiers, parce qae ce n'était pas là un acte administratif; mais il ne m'est point arrivé, parce que j'ai cru que, si cela entrait dans mes droits, il n'était pas absolument de mon devoir de recommander les doctrines, les hommes que cette réunion représentait cela ne devait pas être, à mon avis, et cela n'a pas été : je défle qu'on me prouve le contraire.
Voilà donc, messieurs, encore une accusation qui s'écroule. Je ne voudmis pas prolonger Outre mesure une discussion qui, déjà, peut-être, a fatigué l'Assemblée, (il gauche. Oui!
ËLECnONS. DÉPÊCHES TÉLÉGRAPHIQUES. Sl61
— Non 1 non I — Parles 1) Je ne veux pas m'appesanlir sur le fait vingt fois déballa de la dépèche télégraphique, mais je continue le parallèle qu*on a voulu élahlir, parce que je le crois instructif.
A droite et au onUre. Oui ! oui I — Parlez !
Los ciTOTBN Léon Faucher. Il m'appartient» messieurs, d'opposer partout la vérité à Tillusion. C'est à vous détromper que j'aspire. M. Crémieux a dit que no^is n'entendions pas la République de la même manière. Gela est vrai, et je ne l'ai pas caché. Pour mon compte, je ne crois pas avoir été encouragé à l'entendre» comme M. Crémieux Tentendait» par l'exemple qu'il a, pour sa part» concouru & donner. (Trèsbien I) Il n'a pas assez bien réussi pour tenter des imitateurs. (Nouvelle approbation. — Bruit.)
La politique que le Gouvernement provisoire a pratiquée aux affaires, & mon avis» rendait la République impossible. (C'est vrai! c'est vrai! — Murmures à gauche.) La politique que j'ai cherché & pratiquer pour ma part....
Une voix à gauche. Rend la monarchie très-possible 1
Le aTOTEif LioN Faucher. La politique qu'est venu inaugurer le ministère auquel j'ai eu l'honneur d'appartenir» se promettait de rendre la RépubUque possible» et» je l'espère» la rendait possible. (Bruits divers.) Si Ton peut la fonder en France» nous aurons, je crois» l'honneur de l'avoir fondée.
On prétend que cette administration a vu quelques désordres éclater dans le pays pendant qu'elle dirigeait les afiiedres. Il est encore vrai que nous avons eu ce rapport» ce trait commun avec le Gouvernement provisoire. Oui» sous les deux gouvernements il a éclaté des désordres dans le pays; mais la ressemblance s'arrête là.
Je vais vous dire où commence la différence. La différence la voici : les désordres qui ont éclaté sous le Gouvernement
proTifloire étaient tolérés ou n'étaient pas suffisamment répri"* mes par une partie de ce Gouvernement. (Rumeurs à gauche.) Ils étaient, c'est mon avis, je Tai dit quand ce GoUfemement existait, j*ai bien le droit de le dire aujourd'hui, ils étaient surtout le produit de cette agitation factice que l'on arait provoquée dans le pays» quand on s'efforçait, comme on le disait alors, de le républicaniser» quand on voulait lui donner la fièvre chaude, quand on lui jetait à la face les buUelins de la République. (Approbation à droite et au centre. — Interruption à gauche.) Ils étaient le produit de cette organisation anomale que l'on avait laissée naître et se développer à côté du gouvernement, je veux parler des ateliers nationaux, d'où est sortie la journée du 15 mai, et d'où sont sorties les jour«nées de juin. Ce gouvernement est tombé devant les désordres qu'il avait eu le tort de ne pas réprimer à leur naissance et qu'il avait laissés grandir.
Quant au gouvernement dont j'ai eu l'honneur de faire partie, oui, il a voulu, quand un désordre s'élevait dans l(i pays, que le pays le connût, qu'il en eût le réeit et (|u'il ^n Vit la cause ; mais, à côté du désordre, il a constamment montré la répression vigilante et prompte. Voilà l'enseignement. Le désordre paraissait, il était réprimé à l'infitant.
Un» voix à gauche. Il n'existait pas.
Lb citoyen LÉoif Fauchbr. Quel en a été le résultat? Après cette journée, que vous vous eObrcez de calomnier, mais vous n'y parviendrez pas, après cette journée du 89 jativier, qui est devenue Téclatante consécration de l'ordre (Rires irotii^ ques à gauche)^ le pays a retrouvé la sécurité. (Oui ! oui I — Allons donc! allons donc!) Le pays, rassuré sur son avenir, a repris son activité ordinaire, le travail a recommencé à ileurir. (Exclamations à gauche.) L'industrie et le commerce ont reçu une impulsion nouvelle, le crédit a repris son essor. (Oui ! oui! - Très-^bieu !) Vous savez bien tout cela, et nos
ÉLECTIONS. DfiPÉCflBS TÉLÉGRAPHIQUES. â63
plus obstinés adTersaires sont bien forcés de se rendre à réfidence.
Une fx>v(B à gau(^. Montez an Gapitole 1
Lb citoteh Léon Faucher. A qUel taux avons-nouS trotivé les fonds publics, et à quel taux les avons-nous laissés ? (Exclamations et rires à gaucbe.)
Le crroTEN Léon Faucher. Je ne croyais, en vérité, ofibnser personne ni faire tort à aucune opinion (Bruit); je croyais rappeler un fait qui témoignait de la prospérité, des bonnes dispositions du pays. (Interruption. — C'est évident!)
Un rrwmbrê à gauche. Les fonds ont monté après Waterloo, ne l'oubliez pas! Ainsi ce n'est pas une preuve!
Le crroTEiT LioN Faucher. Enfin, il me semble, messieurs, que ce n'est pas un malheur, dans ce pays-ci, que les fonds haussent.
Le crroTEN Baudqv. Je vous demande pardofa ! (Explosion de rires à droite et au centre.)
Le crroTEN Léon Faucher. Messieurs, je parle ici à des hommes publics à qui les affaires sont familières, et je ne leur apprendrai rien quand je leur dirai qtte le cours élevé des fonds publics est synonyme de la réduction du taux de Tinlé^ rèt; or la réduction du taux de l'intérêt est un bienfait dont tout le monde profite. (Très-bien ! très-bien \)
Voilà pour les malheurs que nous avons attirés sur la France ; mais l'honorable M. Grémieux a poussé le reproche plus loin.
A son avis, nous n'entendions pas la République de la même manière que lui, parce qu'il est arrivé à l'administration dont j'ai eu rhonneur de faire partie d'apporter de nombreuses modifications dans le personnel des préfets et des sous-préfets.
Sur ce point je ne demande pas mieux que de m'expliquer de la manière la plus catégorique.. .. •
Le citoyen Laidet. Je demande la parole.
264 ASS£MBLË£ LÉGISLATIVE (lo49).
Le citoyen Léon Faucher. Je m'efforcerai de rendre Fox* plication instructive. Nous apprendrons non-seulement comment se font les révolulions, nous le savons déjà, mais comment elles se consolident et s'organisent, ce que tout le monde ne sait pas.
li y a des gens qui s'imaginent que les révolutions apportent tout avec elies aux affaires, qu'un pays a une administration de rechange, et que, parce que vous avez écrit à la place du mot de monarchie le mot de république^ parce que vous avez changé la forme du gouvernement* il faut que vous renversiez l'administration tout entière, et qu'à la place d'instruments utiles, fonctionnant comme il convient, on peut trouver sou-dain, et sans transition, d'autres. instruments tout aussi utiles et pouvant rendre les mêmes services. Eh bien, encore une fois, cela est une illusion complète ; cela le serait dans tout pays, cela l'est même en France, au degré de civilisation auquel nous sommes parvenus et avec les richesses de lumières, de moralité, d'instruction, de probité, de dévouement que ce pays renferme. (Très-bien !}
Non, un pays n'a pas une administration de rechange, et il n'y a pas d'acte plus insensé, quand on arrive aux affaires, que celui de renverser d'un soufQe de sa parole le personnel qui existe et qui administre le pays. (Interruptions diverses à gauche. — Approbation.)
I/n«nem(re,à9auc/ie.Ilfautrappeler Guizot; ce sera logique !
Le citoyen Léon Faucher. Voilà pourtant ce que le Gouvernement provisoire a fait. Dans un rapport présenté à l'Assemblée constituante, M. Ledru-RoUin, avec une franchise à laquelle je rends hommage...
À gauche. Ah I
Le citoyen Léon Faucher. Gomment, cela vous étonne 1 es«l-ce qpe j'ai coutume d'injiu'icr mes adversaires? (Non I non I)
Je reprends :
L'honorable H. Ledru-Rollin, avec une franchise à laquelle Je rends hommage, disait qu*il n'avait pas entendu envoyer dans les départements des administrateurs; qu*il avait voulu y envoyer desmissionnaires.
L'honorable M. Ledru-Rollin se rendait compte, comme on voit, de la vérité que j'exprimais tout à l'heure à cette tribune^ et qui, je crois, réunit désormais Fassentiment de tout le monde, à savoir, qu*on n*improvise pas des administrateurs ; mais il a cru qu'à la place des administrateurs on pouvait envoyer des missionnaires. C'était là une. tentative qui ne pouvait pas aboutir et qui n'a pas abouti. Malgré les efforts qu'ont faits nos prédécesseurs depuis le Gouvernement provisoire pour améliorer le personnel que leur avait légué la commission executive, il& n'ont pu y parvenir que d'une manière très-imparfaite. Quand je suis arrivé au ministère, j'ai trouvé un personnel qui ne pouvait pas servir d'instrument à une bonne administration... (Interruption à gauche.)
Veuillez me rendre la justice de supposer que je ne parle pas ici des opinions. Je ne crois pas qu'il y ait un ministre qui ait, moins que moi, cherché à pénétrer les fonctionnaires placés sous ses ordres d'un esprit exclusif et de parti. Ce que j'ai voulu foire, c'a été de relever l'autorité, de rétablir partout l'empire de la règle, de rendre aux affaires leur activité, en leur donnant une impulsion vigoureuse et soutenue. Si j'y avals failli, messieurs, ce serait peut-éUre faute d'intelligence, mais ce ne serait pas, assurément, faute de zèle et de dévoue* ment, car j'y ai consacré les nuits et les jours.
A droiu. Très-bien! très-bien I
Le citoyen Léon Faucheb. Eh bien, messieurs, pour reconstituer un personnel vériuiblement administratif, que devais-je faire?
Voici comment j'ai entendu mes devoirs. J'ai fait appel aux hommes de toutes les opinions.
266 ÀSSBMBLfiE LÉOISLÀTIVB (1849).
A f anche. Allons donc I
Un fMmkrt à 4^atiefte. Bxceptè de l'opinion répnUkaine!
Le ctTOTEM Léon Fauchbr. Je le répète» j'ai fait appel ant hommes de toutes les opinions* (Nouvelles dénégations à gauche.)
Ce n'est pas votre pensée que j'exprime, messieurs, c'est la mienne.
La GiTOTBif Mie. C'est un fait, ce n'est pas une pensée. Vous TOUS trompez sur ce fait; tous avez destitué les républi*" cains et rappelé les royalistes, voilà tout.
Le citoyen Léon Faucher. Je n'ai pas interrompu l'bonorahle M. Crémieux ; il a été écouté en silence ; j'ai le même droit, je le réclame de vous.
Ce que je dis, je le dis sous l'empire d'une conviction pro«^ fonde... (Kumeurs dubitatives à gauche.)
Le orroTBN Présiisnt. Eh ! mon Dieu, vous ne voules pas même qu'on soit convaincu 1 (Rire général.)
Un membre à gauche. Il nous parait difficile qu'on le soit.
Le citoyen Léon Faucher. Je vous dis avec une convie-* tion profonde, et je suis sûr de n'être pas démenti par l'opi*nion publique, que j'ai fait appel aux hommes de toutes les opinions qui pouvaient m'apporter une intelligence éclairée^ une expérience suffisante, et un dévouement complet au pays. Je n'ai pas examiné quel régime on avait servi, je tûe suis borné à rechercher, comme c'était mon devoir de le faire^ si celui qui se présentait à moi^ ou que j'appelais, car j'ai plus souvent provoqué les dévouements qu'on n'est venu me les offrir, je me suis borné à rechercher si le fonctionnaire qui se préâentait voulait franchement, loyalement, défendre, sou« tenir l'ordre nouveau.
Le citoten Morbllet, au pied de la tribune. Est-ce la République ?
ÉLECTIONS. DÉPÉGHBS TËLËORAPHIQUES. W
Le GiTOTJBN Faughbr. La Républiqae. It de qoi élais-je donc le ministre T
Lfi crroTBM Morêllst. Du Prérident.
Le ciTOTBif LÉôm Faucher. C'est pour cela, messieurs, quej*aiètë obligé d'aller chercher, surtout pour les postes difflciles, les hommes qui avaient Texpérience des fonctiofas administratives. Si je n'avais pas fait cela, je n'aurais pas été digne d'être ministre, j'aurais manqué au premier de mes devoirs, j'aurais manqué de discernement.
ParUii ces anciens fonctionnaires, et j'ai eu le regret de n'en pas trouver un plus grand nombre...
A gauckB. Ah ! ah !
Le citoyen LéoM Faucher. Oh t je vais vous expliquer tout à l'heure pourquoi il ne faut pas s'en réjouir.
Oui, j'ai trouvé, quand j'ai jeté les yeux sur le personnel administratif de la monarchie, qu'il y avait des lacunes déplorables ; j'ai trouvé que ce personnel aVait vieilli ; j'ai trouvé que l'administration s'en allait en lambeaux. Je l'ai reconnu, à ma grande affliction, et je vous déclare que ce {bit, plus que bien d'autres, m'a expliqué la chute de la monarchie. (Mouvement.)
Eh bien, je disais que j'avais eu le regret de ne pas rencontrer^ parmi les hommes qui avaient servi leur paySi ce qui est toujours un titre, sous le gouvernement monarchique, utt plus grand nombre de serviteurs capables de servir le gouvernement républicain ; je disais que tous ceux que je n'avais pas trouvés compromis par leurs antécédents, et & qui j'aYdIs reconnu des intentions droites, une expérience sufflsante et des lumières, tous ceux-là je les avais proposés à M. le Président de la République pour être placés dans des postes administratifs ; et en le faisant, messieurs, j'ai rempli mon devoir : j'ai organisé et je laisse, en me retirant, tme administration à la France.
J'entendais murmurer tout à Tbeure autour de moi que j'avais exclu des fonctions publiques tous les républicains.
Eh quoi, ne sait-on pas que, sur quatre-vingt-six préfets, je n'en ai nommé que quarante-deux. (Rires à gauche.)
Plusieurs membres. La moitié ! c'est déjà beaucoup !
Le citoter Léon Faucher. Ne sait-on pas que parmi ceux que j'ai nommés se trouvent même d'anciens commissaires dn Gouvernement provisoire ?
Enfin, messieurs, pour aborder en passant un fait qui est relatif aux élections de l'Yonne... (Ab! ah !) tout ce tapage porté à la tribune par M. Grémieux... (Murmures à gauche.)
Le citoten Grémieux, se taumantvers'la ^aticAé. Messieurs, on m'a laissé parler^ laissez parler M. Faucher.
Le citoyen Léon Faucher. Mon Dieu, messieurs, n'envenimez pas mes pensées; si l'expression déplaît à quelqu'un, je la retire ; c'est ce que je suis toujours prêt à faire.
Tout le bniit que M. Grémieux a fait à la tribune, il l'a fiiit en vue de l'élection de l'Yonne, en vue du préfet de l'Yonne ; quand il a parlé des nombreuses mntationsque j'ai opérées dans le personnel des préfectures, il pensait au préfet de l'Yonne.
Eh bien, il se trouve que le préfet de l'Yonne est précisément un préfet que je n'ai pas nommé, non plus que le souspréfet de Tonnerre. Le préfet de l'Yonne est le propre beaufrère d'un membre du Gouvernement provisoire, de l'honorable M. Marie. (Rires à droite.)
Quand j'explique ces faits, c'est que l'on m'a forcé à les expliquer; car, pour mon compte, je serais profondément attristé si l'on en tirait un argument contre le préfet de l'Yonne. Du moment où je l'ai conservé dans sa préfecture, c'est que je l'ai jugé digne de la confiance de l'administration. On m'a entendu le défendre à cette tribune, et je ne retire rien de ce que j'ai dit; je démontre seulement que raccusation qu'on a
ÉLECTIONS. DÉPÊCHES TÉLÉÛRAPHIQUES. 269
él6yée contre moi ne pouvait pas porter plus à faux. (Trèsbien 1)
Je ne crois pas nécessaire de reprendre un à un les griefs déjà vingt fois réfutés que M. Grémieux a cherché à accumuler contre Télection de T Yonne; celle t&cbe ne peut être remplie par personne mieux que par le rapporteur. Je la lai laisse; je ne veux pas la déflorer.
Mais il me jreste un dernier mot à dire, en descendant de cette tribune*
J*ai été, sans le vouloir, Toccasion très-innocente d'une espèce d'orage que l'honorable M. Grémieux a soulevé^ dans la séance d'hier^ à propos de la centralisation.
Je n'éprouve, pour mon compte, aucun embarras à m'expliquer sur ce point.
On Ta bien pressenti dans la dépêche que j'ai eu Thonneur de lire à l'Assemblée, dépèche que j'adressais à M. le préfet de la Haute-Marne, je suis de mon temps, je suis un homme de la Révolution ; c'est vous dire que Je suis partisan de la centralisation établie par la révolution de 1789 ; je le suis, moins ses abus et ses excès. (Vive approbation à droite.}
Voix diverses. Tous 1 tous ! Nous le sommes tous !
Lb crroTBii Lfon Fauchxr. Gomme tous les hommes sensés, je défends l'institution sans repousser des réformes qui deviennent nécessaires ; mais je n'admets pas qu'on se serve de la centralisation comme d'un instrument de parti ; je n'admets pas qu'on applique i la centralisation politique et administrative, ce qu'on a proclamé de la dictature de Paris dans les temps de révolution. (Nouvelle approbation.)
Je n'admets pour aucune partie du pays cette espèce d'ascendant qu'on voudrait lui donner sur le reste de la patrie. (Très-bien! très-bien!)
Nous sommes tous ici citoyens au même titre ; nous avons tous la même liberté de jugement et de vote, et nous ne pas-
370 ASaBMBLÉB LÉGISLATIVE (1849).
sons SOUS les foorcbes caudines de personne. (Nouvelles et vives marques d'approbation à droite et au centre.)
Non, il n'y a pas de dictature de Paris ni pour la révolution ni pour la contre-révolution.
Je me borne & ajouter un mot, et je le dis à Tadreffse de mes amis politiques : ce que l'opposition a faK, à mon sens avec raison, voulant réussir, c*a été de faire partir de Paris, pour relier ensemble tous les éléments de 8«s candidatures dispersées sur la surface du territoire, un mot d'ordre et une dilution unitaire; et saves-vous ce que je reprocbe au parti modéré ? c'est d'avoir méconnu la poissance^de oette arme, et de n'en pas avoir fidt usage de son côté. (Yives et nombreuses marques d'approbation.)
Le ototen Président. On demande à aller aux voix. (OuU oui 1)
Je vais consulter l'Assemblée sur les oondusions do btt<reau.
A gauche. Le scrutin de division 1
Lb citoten PRÉsmBiiT. On demande le scrutin de diviiion.
A gauche. Oui ! le scrutin de division sur Fannulation des élections.
Voix nombreuses. Non pas 1 sur les conclusions du bureau !
Le citoyen Président. On va voter sur les conclusions du bureau, c'est-à-dire sur la validité des élections du département de l'Yonne.
Un membre dans Phémioyok. Je demande que l'on fasse connaître les noms des membres qui ont demandé le scrutin de division ; rien ne constate qu'il y a vingt membres.
Le crroTSN PRÉsmENT. Gomment 1 II yen a plus de trepte.
A gtmche. Nous le demandons tous ; nous sommes plqs 4e cent cinquante.
(Un grand nombre de membres se lèvent sur les bancs du cAté gauebe.)
DISCOURS ▲ BORMAUX. 971
Le cnoTBN PaisiDStiT. Il va être procédé au scrutin de divisioo sur les conclusions du bureau*
(Le scrutin est ouvert.)
Lr ctroTEii Président. Voici le résultat du dépouillement du scrutin sur les conclusions du 15* bureau relativement aux élections de TYonne.
Nombre des. votants 536
Majorité absolqe 269
Billets blancs (pour) 352
Billets bleus (contre). .••.... 184
L'Assemblée a adopté les conclusions du 15« bureau sûr les élections du département de l'Yonne.
Disoonrs prononoé par K. lAon Paiioh«r, à BordMiuc, dans la «aU« Fv^i^^bl, 4 la cl«^^»ld• ^^ Gonité èlaotoral.
(13 juin 1849.)
Messieurs,
Je ne trouve pas de paroles pour vous rendre Témotion et la reconqa|ssance dont je suis pénétré. Dans les temps dp révolqlion surtout, il faut faire le bien pour le bien, et je sens qu'un devoir rempli porte en soi sa récompense. (Approbation.)
Mais j'ajoute aussitôt que Tborame politique est soutenu dans sa carrière par le plus puissant des encouragements, par le seul qui soit digne de soq ambition, lorsqu'il recueille la sympathie des gens de cœur, lorsque surtout il est l'objet de cette sympathie au milieu d'une population d'élite, lors-
27^ ASSBMBLÉB LËGISIATIVB (1849).
qQ*H se trouve au seia d'une population qui a su, dis-je, allier la défense de ses droits au culte le plus intelligent do la liberté.
Je ne peux pas oublier, messieurs, que la première révolution a gravé, en lettres ineffaçables, les noms de plusieurs d'entre vous, qui ont péri martyrs de leurs convictions et de leur fidélité à ces convictions ; je ne peux pas oublier qu'au début de la révolution de Février qui s'annonçait sous de si tristes auspices, et qui, je Tespère, produira des fruits meilleurs, vous avez repoussé avec rénei*gie d'une population libre, un de ces commissaires qui vous étaient envoyés par le Gouvernement provisoire, et qui marchaient à la conquête de la^ France avec des pistolets dans leur ceinture. (Tonnerre d'applaudissements.)
Je ne veux pas otblier que, lorsque se sont faites les élections de l'Assemblée constituante, vous avez des premiers député à cette Assemblée des hommes qui ne craignaient pas d'exprimer énergiquement la pensée de la France, cette pensée qui veut qu'un gouvernement soit digne du pays qu'il représente. EnOn, messieurs, comme le disait tout à rheure votre honorable et digne président, je ne veux pas oublier que je suis dans la patrie de toutes les libertés, que l'on a été à Bordeaux plus conséquent qu'ailleurs, et qu'on y a compris que la liberté commerciale est sœur, est fille de la liberté politique. (Applaudissements nombreux.)
Je viens donc à vous à la fois avec reconnaissance et avec confiance : je suis sûr de frouver ici un écho pour tous les sentiments qui font battre mon cœur. Je suis sûr que ce que j'ai voulu et défendu toute ma vie, une liberté modérée, et l'ordre sans lequel il n'y a rien en ce monde, l'ordre qui est l'empreinte réfléchie de la Providence (Murmures d'approbation), je suis sûr de trouver tout cela au milieu de vous, et voilà pourquoi , messieurs , je ne crains pas de vous dire
que les paroles que je viens de prononcer sont l'expression de mon cœur plus encore que l'expression de ma pensée.
C'est vous dire que je suis reconnaissant de ce que vous voulez faire pour moi. L'accueil que je reçois ici n'est pas seulement la consolation d'un homme politique dans l'infor* tune, ce serait aussi le plus noble encouragement d'un homme politique au pouvoir. Si je tenais à être vengé, j'aurais en ce jour la plus digne vengeance que j'aie pu rêver. (Tonnerre d'applaudissements.)
Souffrez que je vous dise que le pays est dans une situation grave; tenons une consultation, et voyons quels seraient les moyens de le sauver. J'ai envie, messieurs^ de vous dire ma pensée tout entière. Je vous la dis, non-seulement parce que je trouve ici des encouragements h la dire, mais parce que je la dirai en tous lieux, parce que c'est un devoir impérieux de la faire connaître, et de confesser, à la face du soleil, ce que l'on veut et ce que l'on sent. (Applaudissements prolongés.)
Messieurs, nous avons eu une révolution ; j'ai résisté, je suis sorti de la Chambre des députés comme il convenait, le dernier, la douleur sur le front et Tétonnement dans le cœur. J'ai vu périr une monarchie à laquelle je croyais de plus longues destinées; je l'ai vue périr, et j'ai compris pourquoi elle périssait : elle a péri, messieurs, non pas tant à cause de ses fautes, quoiqu'elle en ait fait beaucoup, elle a péri, parce qu'elle s'était abandonnée elle-même. Ainsi périront tous les gouvernements qui n'auront pas la conviction de leur devoir vis-à-vis du pays. Non, il n'est pas permis aux gouvernements de s'abandonner eux-mêmes, car ils représentent quelque chose: et quand ils s'abandonnent euxmêmes, c'est la société qu'ils désertent, la société que la Providence leur avait confiée.
Je le dis, moi, non pas avec l'autorité de mon expérience,
274 ASSEMBLÉS LÉOISLATIVB (1849).
mais avec l'autorité de rexpérience universelle, les gouvernements qui ne veulent pas périr ne périssent pas. (Applaudissements universels et prolongés.) Aujourd'hui que nous avons la société à sauver, je vous dis, moi, qu'elle ne périra que si vous voulez qu'elle périsse ; et comme je suis sûr que vous ne le voudrez pas, je jure ici qu'elle ne périra pas ; je le jure au nom de ces vingt siècles de civilisation dont votre honorable président vous parlait tout à l'heure. Non, il n'est pas possible qu'après ses longs travaux et ses nombreuses conquêtes, la civilisation recule devant la barbarie ! (Tonnerre d'applaudissements.)
fih bien! messieurs, qu'y a-t-il donc à faire? Les élecdous viennent de s'accomplir, vous savez ce qu'elles ont produit ; elles ont classé le pays en deux grands partis. Je le rappelle ici, car je l'ai dit dans une autre enceinte, en face des hommes qui pouvaient me contredire et qui ne l'ont pas fait, il n'y a que deux partis : le parti de Tordre et celui du désordre. (Applaudissements nombreux.) Je sais bien qu'il s'est glissé à travers, pour ainsi dire, les doigts de notre révolution, il s'est glissé quelque chose qu'on appelle un tiers parti (rires); ce quelque chose, je ne le comprends pas.
Je ne crains pas ici d'humilier mon intelligence, je déclare que dans des temps calmes, réguliers, pacifiques, j'ai de la peine à comprendre un tiei^ parti. Je sais qu'il en a existé un sous la monarchie; je sais même qu'il a contribué à la perdre; je n'ai pas pu oublier qu'en 1839, au moment où la population de la France cherchait à résoudre ce grand problème de soustraire le pouvoir au gouvernement per-^ sonnel, à cette pensée qui voulait dominer la volonté du pays, celte tentative pacitique, parlementaire, a échoué, parce qu'il s'est rencontré des hommes qui, par je ne sais quelle petite intrigue, ont trahi la volonté du pays.
La cause du gouvernement personnel a été gagnée pen-
dant quelques années ; mais dès lors le gouvernement a été condamné à périr. Voilà ce que le tiers parti a fait de mal sous la monarchie; et j'ajoute : si le tiers parti était une faute sous le gouvernement royal, dans une république, dans un temps agité tel que celui qu^ nous traversons, un tiers parti, mais c'est un crime 1 (Applaudissements.)
Concevez-vous un moyen terme entre l'ordre et le désordre? concevez-vous un traité de paix entre ces deux armées qui représentent, l'une les bases immuables de la société, et l'autre cette étemelle pensée de désorganisation? Entre ces deux extrêmes, il n'est pas de milieu.
Laissons cela, messieurs, arrivons à l'état réel des choses ; le voici : nous avons la majorité dans le pays, nous l'avons dans l'Assemblée. C'est une grande amélioration, nous avons fait un grand progrès ; la victoire est dans ces mots : nous avons la majorité.
Cependant il faut savoir à quel prix nous l'avons obtenue, pour prévenir les mécomptes. Nous avons la majorité, mais nou3 l'avons moindre que nous ne l'attendions. Le résultat n'a pas répondu à notre attente, nos adversaires le savent mieux que nous; ils sont la minorité: cette minorité que l'on croyait il y a quelques années une chimère, cette mino* rite qui était de cent voix dans l'Assemblée constituante, comment s'est-elle doublée dans l'Assemblée actuelle? par quel moyen? Je vais vous le dire, ou plutôt tout le monde le sait: par deux causes, l'activité de nos adversaires, et la négligence du parti modéré.
Ah! je le disais à l'Assemblée, et il est bien bon de le ré" péter encore : Nous avons un exemple à emprunter à nos adversaires» et c'est le seul : c'est la merveilleuse activité . qu'ils déploient et leur dévouement.
Faisons pour la bonne cause ce qu'ils font pour la mauvaise. Nos adversaires, je le sais, quoiqu'ils le nient au grand
Jour de la discussion, en le confessant partout ailleurs, nos adversaires ont appris la discipline dans les conspirations et dans les sociétés secrètes. Je ne vous propose pas la même école, messieurs. (Rires et applaudissements.)
Je cile un fait; je dis qu'ayant appris la discipline à cette école qui n'est ni la vôtre ni la mienne, ils ont établi à Paris un comité central et des comités secondaires dans les départements, dans tous les arrondissements, dans les cantons, je pourrais aller jusqu'aux communes. Ces centres d'action ont agi au moment décisif; ils avaient un gouvernement à opposer au gouvernement régulier; ils constituaient un État dans l'État; rien n'y manquait, ni les agents, ni les moyens; ils avaient leur budget, je ne leur en fais pas un crime : c'étaient des rétributions volontaires; nous pouvons les imiter et même les surpasser. Ils avaient des agents que le gouvernement auquel j'ai eu l'honneur d'appartenir n'a pas eu le temps de déplacer. Pour thon compte, je ne me suis point épargné. (Applaudissements réitérés.) Je n'ai fait que mon devoir, mais j'ai fait tout mon devoir. (Bravos prolongés.)
Je m'étais proposé ce problème, que j'espérais résoudre, de relever l'autorité de son abaissement dans ce pays, de rétablir une administration, de faire renaître partout, au moyen de la confiance que le Gouvernement inspirait, une force que les gens honnêtes doivent avoir.
Cette tâche, je ne l'ai peut-être remplie qu'à moitié, le temps m'a manqué ; mais je crois avoir fait tout ce que les forces humaines peuvent faire en n'épargnant ni le temps, ni la santé, ni le dévouement pour l'accomplir.
Pardon, messieurs, de cette digression : tous ceux qu'il n'a pas été donné au Gouvernement de changer appartiennent à nos adversaires; ils ont encore avec eux un grand nombre de fonctionnaires que nous avons été obligés de laisser en place; il me répugne de les désigner, mais je fais
allusion à des faits que la conscience de chacun reconnaîtra par ce qui se passe sous ses yeux.
Je ne vous apprendrais rien, si je vous disais que ce parti inondait la France entière de rumeurs mensongères; mais le croiriez-vous? ils avaient une poste à eux, des lignes télégraphiques i eux, si bien organisées, qu'en un moment ils ont pu annoncer dans toutes les parties de la France l'incarcération des ministres, la mise en accusation du Président de la République et le meurtre du général Ghangamier. Ils ont cherché ainsi à^détourner les électeurs de voter; j'ai voulu combattre l'effet de ces impostures, et c'est ce qui m'a valu un bl&mCy dont je vous demande la permission de m'hono* rer devant l'histoire. (Applaudissements.)
Voilà, messieurs, pour la conduite de mes adversaires; je ne l'ai point chargée, je ne l'ai point flattée. Maintenant, messieurs, qu'avons-nous fait? Je parle librement devant les électeurs de la Gironde qui ont fait leur devoir. Je voudrais, de toute mon &me, pouvoir adresser les mêmes éloges à la France entière. Le parti modéré s'est endormi; il a compté sur le Gouvernement, qui avait besoin de compter sur le parti modéré. Il y a, en effet, deux opinions en présence; il y en a une qui est la France; elle est de taille à se défendre. Qu'elle agisse donc!
Si les soixante ans de révolution n'avaient pas mûri la France, il faudrait désespérer de son avenir. Eh bien, c'est dans cette conviction qu'en tout j'ai agi. Malheureusement cette conviction n'est pas répandue d'une manière assez complète; on s'est divisé sur le choix des hommes, on ne s'est pas entendu sur les moyens ; il en est résulté que l'on a pu maintenir dans leur aveuglement, dans leur hostilité, diverses classes de la société. On est parvenu à surprendre le bon sens proverbial, le bon sens séculaire d'une partie de nos campagnes*
Partout où Ton rencontrait des pays pauvres» on a répandu des promesses fallacieuses» on a fait surgir au sein des populations des espérances qu'un gouvernement ne peut pas remplir; on leur a dit que le Gouvernement ferait ce que Dieu même ne fait pas, qu'il supprimerait le mal de ce monde ! Je ne m'étonne pas qu'on l'ait dit» je m'étonne qu'on l'ait cru ; mais ce qui domine mon étonnement, c'est que le parti modéré n'ait pas assez fait pour l'empêcher. Voilà la situation, messieurs» à laquelle nous sommes arrivés.
Je ne veux pas exagérer les périls» je ne veux pas les dimi* nuer. Le propre des hommes sages est d'envisager la situa-» tion telle qu'elle est.
Ce que je vous propose, c'est d'aviser» messieurs» et sans retard. Qu'y a-t-il à faire? Deux choses» à mon avis» mais vous devez agir. Vous devez faire ceci : d'une part, réprimer» de l'autre» ramener. On doit réprimer. Il n'est pas possible que la société se laisse attaquer ainsi par tous les moyens; que les lois» ni les droits, ne soient respectés.
Quand un parti se sert des clubs, de la presse, des associations» de l'embauchage» cette ignoble pratique qui s'adresse à l'honneur de l'armée» comme si cet honneur pouvait être entamé, il faut punir la tentative qui ne peut pas réussir. A côté de cela, messieurs, il faut prouver aux populations laborieuses» il faut leur prouver que si la société est armée pour réprimer» le cœur est animé de sympathie pour tout ce qui souffre, et est disposé à rendre justice à qui la réclame en vain depuis longtemps.
Je dis qu'un pouvoir tenant en main les intérêts de tous est le premier défenseur de ceux qui ne peuvent pas se défendre. Il y aura toujours dans la société, à quelque degré de lumière qu'elle soit parvenue» des gens qui sauront davantage, et des gens qui sauront moins; des forts et des faibles ; mais il ne faut pas d'opprimés» il ne faut pas non
plus d'oppresseurs, car ce serait la honte pour tout le monde, la honte pour ceux qui souffrent l'oppression, la honte pour ceux qui l'exercent 1
Ainsi, ce n'est pas un reproche que j'entends adresser dans le passé à mon pays ; à aucune époque la France n'a été déshéritée de ces sentiments d'humanité; elle ne l'a pas été avant 1789, elle ne l'a pas été depuis. Mais je dirai volontierSy comme le poëte en parlant des bienfaits de César à son favori ; je dirai aux classes souffrantes :
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler.
Messieurs, il faut aller jusqu'à la dernière limite des sacrificeâ, il faut faire pour les classes laborieuses tout ce que nous pouvons faire, tout ce qui est sage ; il faut éviter les chimères, mais accorder la réalité.
Il faut leur dire que la société fera pour elles tout ce que doit faire une bonne mère; mais en même temps qu'on leur refusera de la manière la plus inflexible, de la manière la plus inébranlable, ce qu'on ne doit pas leur accorder. Ce qu'on ne doit pas leur accorder, ce sont les principes que la Providence a donnés en garde à tous les hommes qui pensent el qui sentent, les principes qui sont la base immuable de l'ordre en ce monde. Il faut que la société soit généreuse, mais il ne faut pas qu'elle s'immole ou qu'elle immole le droit, dont l'image ne peut être voilée dans un pays sans qu'elle souffre et s'éliole jusqu'à périr. Vous m'avez compris. (Approbation.)
Voilà, pour mon compte, ce que je veux : une répression ferme, sévère au besoin ; que toutes les tente^tives de désordre soient réprimées ; mais en môme temps, l'octroi volontaire, généreux de ce qu'il est possible de donner. Protection à la faiblesse et châtiment à la rébellion. (Bravo 1}
Messieurs, tout cela le gouvernement peut le tenter; peut- Il le faire sans votre concours? C'est ici que je vous demande la permission de vous dire la vérité; elle ne vous blessera pas, vous l'accueilierez, car ce sont vos propres pensées que je vous rends.
On s'est trop habitué à voir la société dans le Gouverne* ment : il n*est pas tout, il ne peut pas tout être. Il y a quelque chose qui vaut encore mieux que la loi la plus excel* lente ; ce sont les mœurs publiques, c'est l'esprit public, c'est le vieil adage qu'avait l'opposition sous la monarchie des Bourbons. Aide-toi^ le ciel f aidera. Ah ! messieurs, cet adage est plus que jamais de circonstance ; car, si vous n'aidez pas le Gouvernement, vous périrez et à bon droit. (Sensation.)
Tout à l'heure, M, le président faisait allusion à une perte que je considère comme irréparable : la mort du maréchal Bugeaud est un malheur public; la France ne perd pas seu« lement en lui un capitaine qui faisait l'orgueil de l'armée, et le seul homme peut*étre qui eût sur son esprit cet ascendant que donnent les services militaires; mais, à côté de cette gloire, il était un homme politique d'un grand sens ; c'était le tableau le plus vrai, le plus juste, parce qu'il n'était pas exagéré, de ce qu'on a nommé le soldat laboureur. Le maréchal Bugeaud est le seul homme que j'aie vu être à la fois un homme de guerre et un citoyen ; tout est dans ce mot : le maréchal Bugeaud était un grand capitaine et un grand citoyen, (Applaudissements.)
Ici, messieurs, je ne veux pas affaiblir, je voudrais plutôt expliquer le deuil de vos &mes; mais j'ajoute immédiatement ici : comme homme, vous ne remplacerez pas le maréchal Bugeaud. Mais que faut-il faire quand la mort frappe un grand citoyen? Ce qull faut faire, c'est que tous se mettent à la tâche commune, et que le grand nombre le remplace. Mettez-vous à l'œuvre.
Organisez-vous ; rélection est un jour dans la durée des peuples; mais il faut être prêt tous les jours. Vous ne savez pas, je ne sais pas, je ne veux pas prévoir ce qui peut arriver tout à l'heure, mais je vous dirai comme ce philosophe du christianisme qui recommandait d'attendre la mort à toute heure, je vous dis : Attendez les événements, et préparez* vous à les dompter. Que dans chaque département les hommes d'ordre s'unissent : qu'ils se préparent, quoi qu'il arrive, à défendre leurs convictions et leurs droits pied à pied et face à face. (Bravos prolongés.)
Notre nation a assez brillé par rintelligcnce; elle a laissé dans l'histoire un long sillon de lumière. On la dit mobile ; on dit qu'elle n'est pas persévérante. C'est par le caractère que vous vaincrez ; c'est par le caractère que vous gouvernerez. Que le parti modéré, précisément parce qu'il est modéré, montre donc du caractère....
Un dernier mot.
Noos voici au milieu d'une révolution dans laquelle nos adversaires ont la prétention d'exhumer les souvenirs d'un passé qu'ils ne font encore que parodier ; en face de nous est une Montagne. Eh bien! mettons en face de la Montagne la Gironde; une Gironde qui se compose du parti modéré de toute la France : une Gironde qui sache ce qu'elle veut, qui ne se décourage en rien, qui ait une forte trempe, qui profite de l'expérience de sa devancière et qui, comprenant le malheur que celle-ci a eu de se diviser, s'unisse et se fortifle. Savez-vous ce qui manquait à vos Girondins? Ce qui leur manquait, messieurs, c'était de vouloir vaincre; ce qui leur manquait encore, c'est qu'ils ont trop désespéré de la patrie et d'eux-mêmes. A la différence de vos pères, vous ne voudrez pas périr et vous ne périrez pas 1 ! (Triple et longue salve d'applaudissements.)
La salle retentit des cris de : Vive M. Faucher!
88S ASSEMBLES LÉGISLATIVE (1849).
Diaooara de M. Léon Faoûhar, prononcé lors de la réoeptlon gui Inl a été fUta par le Ggnaté oentral de la Haute-Vienne.
(20 août 1849.)
Messieurs et chers concitoyens,
Je venais me retremper au contact de la terre natale. L'accueil que je reçois de vous, en me pénétrant de reconnais* sance, m'impose de nouveaux devoirs. Par le jugement beaucoup trop flatteur que vous voulez bien porter de mon passé politique, je vois ce que vous attendez de moi. Sans me faire illusion sur mes facultés, fort de ces encourage* ments qui échauffent l'intelligence et qui élèvent le cœur, je t&cherai du moins de mettre mes intentions à la hauteur de vos espérances. •
Dans les élections du 13 mai, vous m'aviez destiné le plus grand honneur qui puisse être conféré à un citoyen, celui de représenter les hommes au milieu desquels la nature avait placé ses souvenirs et ses affections. L'événement a trompé votre légitime attente. Permettez-moi cependant de me considérer, quand je songe au nombre et à la valeur des suffrages que j'ai obtenus, comme Félu de ce déparlement. HM. les électeurs de la Marne, qui m'ont conservé leur estime et leur attachement à travers tous les périls et toutes les crises, comprendront que j'associe dans mes prédilections, aux contrées qui m'ont adopté, les contrées qui m'ont vu naître. (Vifs applaudissements.)
Il y a, messieurs, des révolutions qui font avancer les idées, les mœurs, les institutions, qui marquent, en un mot, un progrès dans la marche de l'esprit humain. Il en est d'autres qui sont un ch&liment pour les peuples, et qui uppa-
DISCX)URS A LIMOGES. 283
raisseni comme un méléore, pour jeler leurs sinistres clartés sur les profondeurs de Tordre social. Lorsque celles-ci écla* tenf, il se fait dans le pays un véritable chaos. Voilà le spec-^ tacte qu'a présenté la révolution de Février, à son début. La révolution de Février nous est apparue comme un ch&timent. Elle est venue frapper la classe moyenne, coupable de n'avoir pas bien usé du pouvoir qui lui avait été conflé pendant dixhuit années. Car, il faut bien en faire l'aveu, ne fût-ce que pour continuer l'expiation, la classe moyenne, aveuglée par des intérêts égoïstes, a failli à ces idées généreuses qui doivent être le mobile de quiconque a l'honneur de mettre la main aux destinées du pays. (Sensation.)
Mais le chaos ne peut pas durer sur la terré. Nous sommes voués à l'ordre, puisque nous sommes voués au progrès.
Dans cette rapide et décisive expérience, vous avez pu compter deux étapes : la victoire de juin 1848, qui a mis un terme au mouvement ascendant du désordre ; et l'élection du 10 décembre, qui a consacré le rétablissement de l'ordre dans la société.
L'élu de la nation, élu qui a pleinement justifié sa confiance (vive approbation), a compris cette grande mission qui n'avait encore été donnée à personne depuis le Consulat. Louis-Napoléon a trouvé la France abaissée et affaissée sur elle-même, comme à l'époque du directoire. Hais je fais tort au directoire, messieurs; car il y avait encore, au 10 décembre, la gloire de moins.
Permettez-moi donc de renvoyer à M. le Président de la République Thonneur et le mérite d'avoir compris la tâche dont il avait remis une part dans mes mains. Sous ses auspices, j'ai voulu, avec quelque fermeté peut-être et avec quelque esprit de suite, rétablir l'administration et relever l'autorité dans le pays. Il ne m'appartient pas d'examiner si les résultats ont répondu à mes intentions et à mes efforts; mais
284 ASSEMBLÉE LÉâlSLATlVfi (1849).
je croîs pouvoir me rendre celte justice que j'ai voulu faire tout ce que vous dites que j'ai fait. Laissez-moi ajouter qu'en plaçant à la tète de ce beau département l'habile et courageux magistrat qui a su y ramener l'ordre» j'espère avoir dignement répondu à ce que vous attendiez du concitoyen et du ministre. (Applaudissements unanimes et prolongés.)
L'approbation que vous voulez bien m'accorder, messieurs, est complète. Je dois cependant vous avertir que deux reproches contradictoires ont été adressés à mon administration; et je suis tenté de vous en faire juges.
Les républicains de la veille ont supposé et prétendu que, m'inspirant de je ne sais quelle passion de parti, je venais rayer de la carte de la France tous les fonctionnaires qu'ils avaient distribués sur cette vaste surface, avec la libéralité que vous connaissez. Non, messieurs, j'ai pensé au contraire que, pour rétablir et pour maintenir Tordre, ce n'était pas trop de toutes les forces du pays. Je n'ai apporté dans le choix du personnel aucune exclusion systématique; je n'ai exigé d'autres titres que l'intégrité, la capacité, le dévouement au pays et, autant que cela était possible, une certaine expérience; partout oCi j'ai rencontré ces conditions, je les ai accueillies ou respectées. Est-ce ma faute, à moi, si les choix de mes prédécesseurs dans le gouvernement ne supportaient pas un examen impartial, attentif et tant soit peu sévère? Je le répète, messieurs, tout ce que les gouvernements nés de la République avaient choisi d'administrateurs capables et honnêtes, je l'ai conservé avec bonheur. Mais ce bonheur, c'était celui de l'antiquaire qui découvre une médaille rare; j'ai gardé, messieurs, des républicains de la veille, ne fût-ce qu'à titre d'échantillons. Et après tout, le parti de la veille n'aurait-il pas dû me savoir quelque gré de n'avoir pas suivi son exemple, lui qui a fait table rase, non pas seulement des incapacités, mais encore des lumières, des
talents, des services rendus, arrachant de leur siège, comme on Ta YU dans celte ville, jusqu'aux magistrats qui hono* raient le plus la toge? (Vive approbation.)
Un reproche bien contraire m*a été également adressé. On a prétendu, après coup, il est vrai, et par une sorte d'accusation posthume, que je n'avais pas fait assez. Je ne me vante pas, messieurs, je l'avoue, de n'avoir rien laissé à faire. J'ai remplacé i peu près la moitié des préfets et des sous-préfets de la France. Si j'avais survécu, comme ministre, à l'Assemblée constituante, je me proposais d'autres remaniements dans le personnel administratif. Mais pour faire ce que j'ai fait, en cinq mois, quand on veut n'agir qu'avec réflexion, après un examen sérieux des hommes et des choses, et en vue de résultats durables, il fallait, croyez-moi, quelque résolution et une certaine dose d'activité. Il n'y a que l'imprévoyance et la témérité qui aillent plus vite. N'oubliez pas, au reste, que chacune de ces réformes m'a valu un combat. Les républicains de la veille tenaient encore plus à disposer des emplois publics qu'à défendre leurs convictions; et dans l'intérêt de ces possessions usurpées, ils soulevaient contre moi ciel et terre; à ceux qui trouveraient que, dans cette situation, je n'ai pas assez fait, je me contenterai de demander où ils étaient lorsque l'Assemblée constituante, cherchant à paralyser dans mes mains l'initiative dont j'usais pour rappeler, quand il y avait lieu, aux aflaircs, d'anciens et bons serviteurs de l'État^ infligeait aux préfets, dont le conseil d'État avait liquidé la pension, un examen corporel semblable à celui que l'on fait subir aux conscrits? à ceux qui ne m'apportèrent pas ce jour-là leur appui, à ceux qui me laissèrent défendre seul la dignité de l'administration et la cause de l'équité, je ne reconnais plus aujourd'hui le droit de critique. (Adhésion.)
Ceci m'amène à vous dire, messieurs, que la plus grande
difficulté que j*aie rencontrée n'a pas été la résistance ni l'agression d'une majorité hostile. Non ; le Gouvernement a trouvé un écueil plus périlleux encore dans les exigences de ses amis ou de ses alliés. Ce que l'on appelait, sous la monarchie, Vabus des influences^ au lieu de disparaître ou de diminuer sous la République, avait terriblement grandi. J'ai entrepris de me soustraire à l'empire de ces habitudes, qu'une révolution n'avait pas déracinées. J'ai affranchi le pouvoir des influences parlementaires qui l'assiégeaient et qui le dominaient. J'ai cru que la sûreté de son action tenait à son indépendance. Je n'ai voulu céder à personne un droit que je tenais de H. le Président de la République, pour l'exercer dans l'intérêt général. (Applaudissements.) De là, messieurs, des inimitiés et des intrigues qui pourraient m'inquiéter si j'étais pressé de rentrer au ministère.
Je viens de rappeler ce que le Gouvernement avait fait ou commencé à faire; c'est maintenant à la société de Tache* ver. Le Gouvernement a eu l'initiative; mais sans l'union de tous les bons citoyens, sans la fusion de tous les partis dans une pensée d'ordre, sans le détachement de tous les anciens drapeaux, le bien deviendrait impossible; la société ne ré* sisterait pas longtemps à ses ennemis.
Le mal n'est plus ce qu'il était autrefois. Nous ne voyons plus le pouvoir disputé à un parti conservateur par une opposition parlementaire. Les divisions d'opinion sont plus profondes, et l'on ne se borne plus à mettre le pouvoir en question.
La monarchie de juillet a péri pour avoir corrompu la classe moyenne; pour avoir développé^ dans les rangs de ses défenseurs, l'appétit des intérêts matériels, sans y apporter pour contre-poids le sentiment du devoir; pour avoir trafiqué des emplois et des votes. Au lieu de réprimer cette contagion, la République l'a d'abord étendue et aggravée. La
DISGOnRS A UMOGES. 287
République a fait, en trois mois, plus de mal que la monarchie en dix*huit ans; elle a fait descendre la corruption jusque dans les rangs inférieurs de la société; elle a démoralisé les classes laborieuses, ce que Ton est convenu d'appeler le peuple. Le gouvernement républicain, dans ces tristes débuts, ne se bornait pas à trafiquer du pouvoir, à prostituer les emplois au premier venu; mais il conviait encore, en déchaînant les mauvaises passions, toutes les classes et tous les individus à la destruction des principes sur lesquels repose Tordre social. (Sensation.)
A peine la République était-elle proclamée dans les rues de Paris, que le Gouvernement provisoire préludait aux attaques dont la propriété devait être Tôbjet, en faisant largesse, aux ouvriers des barricades, du million échu de la liste civile, traitement qm, n'ayant plus de destinataire, aurait dû revenir au Trésor. Plus tard, il annonçait hautement rintenlion de conGsquer, moyennant une indemnité dérisoire, les chemins de fer, les canaux et les assurances; comme si, après la ruine des associations et la confiscation des propriétés col* lectives, la propriété individuelle pouvait rester debout. A la même époque, on enseignait au Luxembourg des doctrines qui préparaient l'insurrection générale des classes laborieu* ses, et qui, en attendant, amenaient les entrepreneurs d'industrie, par l'avilissement graduel de leur capital industriel^ à donner presque pour rien à l'État, qui s'érigeait en entrepreneur universel du travail, ce dont il n'aurait pas osé s'emparer à force ouverte. Enfin, l'on suspendait les paye* ments du Trésor, et Ton conduisait TÉtat, par l'injuste ran-» çon imposée à ses créanciers^ à la hideuse banqueroute, s'il n'eût été relevé par tout ce qu'il y avait d'honnête et d'intelligent à la fois dans l'Assemblée constituante^ de cette honte qui ne devait pas peser deux fois sur la France. (Bravos pro* longés.)
Voilà, messieurs, le chemin que Ton avait fait en quelques mois. Au Gouvernement siégeaient des socialistes sans le savoir et saus le vouloir, qui frayaient les voies aux autres ; derrière eux venaient les socialistes qui savaient très-bien ce qu'ils voulaient, et qui nous ont bien prouv6 que le communisme était la logique de cette situation, le dernier mot de l'anarchie. Cependant la propriété que Ton attaquait, que Ton réduisait à merci, que Ton dévorait en espérance, s'est vengée en sauvant le pays. Elle a porté le poids des 45 centimes, et elle a mis ainsi à flot cette barque avariée du Trésor, qui menaçait de s'abtmer dans la tourmente. (Vive approbation.)
Le socialisme, messieurs, le socialisme fort de la tolérance et des encouragements qu'il a trouvés dans les débuts de la République, fort de cette propagande éhontée qu'il fait incessamment dans les régions inférieures de la société, voilà désormais l'ennemi à combattre. Vous demanderez, peutêtre, où le saisir. Il emprunte des formes diverses, je le sais ; mais qu'on le juge par ses œuvres. Au point de vue matériel, n'a-t-il pas déjà troublé les ateliers, paralysé l'industrie et le commerce, et transformé des travailleurs honnêtes en émeutiers ou en mendiants? Au point de vue moral, n'a-t-il pas semé entre les hommes la haine et l'envie; en faisant de l'homme sa propre idole, n'a-t-il pas enivré les &mes d'un panthéisme grossier?
Certes, il a fallu un de ces cataclysmes qui troublent le bon sens des populations, pour rendre le socialisme contagieux en France. Mais pense-t-on que ses adeptes, si aisément conquis, aient compris les systèmes fort subtils qui leur étaient prêches? De toutes les écoles qui se disputent l'empire du socialisme, le vulgaire n'a retenu que les attaques à la propriété et à la famille : voilà tout ce qui surnage du saintsimonisme, du fouriérisme, de l'oveénisme et du cabétisme.
Les maîtres peuvent débattre entre eux les combinaisons imaginaires d'un monde nouveau ; mais les disciples marchent droit à l'état sauvage. Le partage des biens et la com* munauté des femmes, voilà ce qui est dans l'air, ce qui cir* cuie, ce qui est accueilli. C'est, en effet, à ce dernier terme que la logique du socialisme conduit.
Le socialisme ne renferme pas, comme on l'écrit, l'avenir du monde. Le socialisme n'est pas l'avenir, il est le passé. On retrouve encore sur le globe ces sociétés qui reproduis sent les caractères de l'enfance des nations, et qui traînent après elles la dégradation ef la misère I Celles qui ne connaissent pas la propriété, ne connaissent pas le mariage ; la propriété et le mariage suivent la même fortune dans l'histoire : ce sont deux progrès contemporains dans la marche des sodétés. L'homme met l'empreinte de la personnalité sur les affections en même temps que sur les choses. Et pour trancher les disputes d'un mot, la propriété c'est la civilisation, le communisme c'est la barbarie. (Très-bien !)
Ce que je pardonne le moins au socialisme, c'est de s'être adressé, comme le tentateur, aux populations les plus ignorantes et les plus pauvres. Là se révèlent, jusqu'à l'évidence, son infériorité et même son immoralité. Il s'est bien gardé de chercher à convertir les hommes éclairés et relativement heureux, ceux qui peuvent juger le fort et le faible d'une doctrine; il n'a voulu avoir affaire ni à la raison, qui examine et se rend compte, ni à ces situations dans lesquelles on résiste à échanger un bien certain contre un mieux hypothétique. Non, il a trouvé plus commode de faire briller la convoitise aux yeux des plus humbles, de les étourdir en leur jetant, pour ainsi dire, la Californie à la tête, et d'allumer dans leur cœur cette Qamme de l'envie qui consume sans éclairer.
Mais malgré les ravages qu'il a faits dans les départements
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du centre^ je n*avais pas prévu, je l'avoue^ le succès même passager de ses funestes doctrines dans notre pays natal. Les nabitants du Limousin se distinguent par une probité et par une droiture qui se transmettent comme un héritage de génération en génération. La douceur règne dans les mœurs par tradition autant que par caractère. La division des propriétés et des cultures y a supprimé ces inégalités de fortune qui servent de texte aux prédications anarcbiques. S'il y avait donc un lieu qui dût se trouver préservé de l'invasion du socialisme, c*était le département de la Haute-Vienne; et, pourtant, je le dis avec une douleur profonde, il semble en être devenu le quartier général.
L'épidémie s'est abattue d'abord sur la ville de Limoges. Le mal a été inoculé, comme à Paris, comme à Lyon, par les ouvriers de luxe et par les contre-maîtres, par les plus capables, par les plus instruits, par ceux qui recevaient les plus forts salaires, en un mot, par ces enfants ingrats que la nature et la société avaient comblés de leurs dons. Le socialisme a débuté ici, comme partout, par les hommes que j'appellerai les sous-offlciers de l'armée industrielle. C'est un fait malheureusement trop réel et trop général, que les ouvriers les plus mécontents de leur sort, ceux qui se mettent le plus volontiers en révolte contre le pouvoir, en lutte contre la société, ne sont pas poussés à ces extrémités par l'injustice ni par la misère. C'est l'ambition et non pas l'oppression qui leur met les armes à la main. Les plus turbulents sont aussi les moins économes. L'argent que l'on gagne trop vite se dissipe de même. Il faut que la fortune entre dans une maison à pas lents, pour n'y pas ébranler la moralité. (Vive adhésion.)
J'espère, messieurs, que les ouvriers ne trouveront pas ce langage trop sévère. J'ai toute ma vie éprouvé la sympathie la plus vive pour les classes laborieuses ; j'ai consacré mes
veilles à Télude de leurs besoins; je ne puis donc pas leur être suspect, quand je cherche à leur dire la vérité, et à faire du moins sortir une leçon d*une situation périlleuse. Je suis Tami des ouvriers, parce que le devoir de l'homme public est de se préoccuper principalement de ceux qui ont besoin d'appui; or, Tami n'est pas un flatteur, et la sympathie doit parler un langage austère.
Eh bien! nous ne devons pas nous le dissimuler, il se fuit dans rindustrie un mouvement peut-être factice, mais à la faveur duquel les fausses doctrines se répandront ; les contre-maîtres du travail manufacturier aspirent à remplacer leurs chefs. De là, leurs coalitions, leurs conspirations et leurs révoltes. Un déplacement semblable s*opéra dans les rangs de l'armée, pendant les premières années de l'immortelle révolution de 1789; mais quelle différence entre les situations et entre les hommes !
Ce fut bien légitimement et à tous titres que les sous-ofSciers prirent la place dans les cadres des officiers que leur Age ou leurs opinions écartaient de notre armée; en s*élevant, ils firent la fortune militaire de la France. Les sousofficiers de la révolution étaient des hommes braves, dévoués, instruits, meilleurs, pour tout dire^ que leurs devanciers, qui donnaient leur sang à la patrie pour la défendre et pour l'agrandir. Les grades qu'ils conquirent furent le prix de leur valeur» et non de leur ambition. Si la plupart devinrent colonels ou généraux, et si quelques-uns trouvèrent le bâton de maréchal dans leur giberne, c'est que la victoire leur avait ouvert le chemin des dignités ; c'est que souvent, avec chaque grade qu'ils obtenaient, ils nous donnaient une province. Tel fut ce brave et illustre maréchal dont vous m'avez rappelé la perte irréparable, et qui nous a manqué au moment où son épée, son autorité, sa haute intelligence et son patriotisme devenaient plus que jamais nécessaires au pays*
En scrait-il de même ici? Et d*abord, les chefs actuels de l'industrie sont-ils donc inutiles ou hors de service? Est-il temps de proclamer la déchéance du capital, après laquelle on a déjà inventé celle de la propriété foncière? Les manufacturiers ont pour eux l'intelligence, Tinstruclion, l'expérience, l'autorité, et le moteur universel, le crédit. Les contre-mattres réuniront-ils, pour s'approprier le commandement, et, par suite, les profits du capital, les qualités nécessaires? Qu'ils le sachent donc bien, une couche de la société ne se. superpose jamais violemment à une autre. Pour sortir des rangs des ouvriers et pour s'élever à la direction d'une entreprise, il n'y a pas d'autre moyen, avec une intelligence bien douée, que le travail et l'épargne. On ne mérite pas un pareil sort en descendant sur la place publique.
J'ajoute qu'un mobile élevé manque à ces ouvriers dans leur entreprise. Quand on fait à la société une guerre de pot au feu ; quand on se mutine pour avoir une plus large part à la distribution de la richesse, on n'attire sur soi ni intérêt ni relief. Il faut un mobile plus puissant et plus noble que l'intérêt individuel pour amener les transformations sociales. Il arrive là ce qui se passe dans le monde moral, où l'on n'at* teint jamais le bonheur en le recherchant pour lui-même, et où l'on n'y parvient qu'en s'élevant à un idéal plus pur et plus noble : celui du bien.
Les ouvriers de Limoges, messieurs, en avril 1848, se sont trouvés maîtres de la ville. Qu'en ont-ils fait? Je me hâte de reconnaître qu'ils n'ont pas détnenti leur vieux renom de probité; qu'ils ont respecté tout ce qu'ils ne pouvaient pas toucher sans souiller leurs mains; qu'ils ont protégé les propriétés et les personnes. Ils ont été loyaux et honnêtes; mais ils ont étalé en même temps une parfaite impuissance. Eb bien ! que cette impuissance les fasse rentrer en eux-mêmes et leur serve de leçon.
DISCOURS A UlfOOES. 893
Ne s'est-il pas rencontré un fabricant qui a youIu leur abandonner son usine, qui leur a même offert une cornmaudite, qui leur a dit : « Vous voulez être les maîtres, soyez-les; mais rendez le mouvement au travail que vous avez arrêté. » Les ouvriers n'ont pas accepté ce marché, et ils ont bien fait. Il n*y a rien à attendre de ces associations dans lesquelles tout le monde commande. Toute industrie a besoin, comme TËtat lui-même, de Tunité d'impulsion. (Très-bien !}
En passant de Limoges aux campagnes, je l'avoue, ma surprise redouble. Gomment les campagnes ont-elles été envahies en si peu de temps? J'en crois les témoins oculaires, et j'en juge d'ailleurs par comparaison avec les moyens que le socialisme a partout employés. U a fait d'abord appel aux mauvaises passions, en semant les rumeurs les plus mensongères. On a dit aux populations rurales que le Président de la République, l'élu de six millions d'hommes, s'était fait le président des bourgeois; et Ton a excité ainsi une classe contre une autre. On a poussé les excitations plus loin, et l'on ne s'est pas arrêté aux semences de la guerre civile. On n'a pus osé dire aux paysans : « Vous êtes appelés à partager les propriétés de ceux qui possèdent, » parce que les paysans limousins ne sont pas des voleurs, et qu'ils ont horreur de la violence. Mais on leur a dit avec plus d'adresse et non moins de méchanceté : c Les champs que vous arrosez de vos sueurs ne vous donnent qu'une portion des fruits récoltés; vous aurez tout. »
Voilà pour les métayers ou colons; quant aux petits propriétaires, on les a gagnés en leur promettant une exemption absolue d'impôts. On leur a dit que les grands propriétaires, désormais, supporteraient toutes les charges. Or, je le demande, dans un pays où la terre et les fortunes en général sont divisées à l'infini comme le nôtre, si la petite propriété ne payait pas Timpôt, qui le payerait?
C'est à Taîde de ces moyens grossiers que Ton a surpris les populations rurales. Mais le charme n'a pas duré; le mirage socialiste commence à se dissiper; Téleclion de mon honorable collègue, M. Tixier, cet acte de réparation et de justice, Ta déjà prouvé. (Applaudissements. Tous les regards se portent sur M. Tixier, et les applaudissements redoublent.)
Il faut aller plus loin, messieurs. L'ennemi n'a pénétré dans les campagnes, que parce que les campagnes n'étaient pas gardées ; il faut les garder. Rappelons-nous que ceux qui possèdent sont les tuteurs naturels de ceux qui ne possèdent pas. L'affection du supérieur peut seule préserver l'inférieur de l'enyie et de la haine.
Il n'y a pas de société là où l'intérêt forme le seul lien entre les hommes. Les campagnes n'appartiendraient pas longtemps aux propriétaires, s'ils n'y paraissaient que pour consommer les fruits et pour toucher les fermages. N'y a-t-il pas une sorte de contre-sens à faire moins pour des colons libres que Ton ne faisait au moyen âge pour les serfs de la glèbe? Il ne faudrait jamais perdre de vue ce bel axiome du droit anglais : « La propriété n'a pas seulement des droits, elle a aussi des devoirs. » (Applaudissements.)
Jetez les yeux sur nos riantes vallées, sur nos vertes montagnes; et, au milieu de ces richesses de la nature, vous aurez l'àme navrée de rencontrer une population hâve, étiolée, qui dégénère et dépérit.
Voilà les stigmates de la misère et de la souffrance ! Une population nombreuse exploite le sol du Limousin, et n'y vit pas dans les conditions de nourriture, d'habitation, de salubrité qui sont nécessaires pour développer Tintelligence et le corps. Cela doit avoir un terme, messieurs; cela n'est pas dans l'ordre. Il faut que l'indifférence du propriétaire n'y soit pour rien; sinon il s'élèverait de toutes parts une clameur accusatrice contre lui. Tout est dans ce mot, je le ré-
pèle : que celui qui possède se considère comme le tuteur de celui qui ne possède pas.
Je ne veux pas pousser pins loin cette démonstration. Mais le mal étant ce que j'ai dit qu'il était, tous me deman« derez ce qu'il reste à faire. Les progrès du socialisme, vous le savez, ont tenu surtout à l'opinion que l'on avait, et qu'il accréditait encore, de Tinstabilité du pouvoir. Tant que Ton se flatte de - renverser le gouvernement dans une émeute, dans une élection, par un coup de main, l'audace des partis grandit en raison de leurs espérances. Que cette conviction disparaisse, et l'on n'ébranlera plus les masses par Tattrait de ces déplorables nouveautés. Il faut donc fortifier le pouvoir, et le placer au-dessus de toute atteinte. Il faut raffermir le sol qui menace de se dérober sous nos pas ; et sur ce sol, qui présentera désormais un point d'appui solide, opposer la propagande du bien à la propagande du mal. Quoil tout devient instrument pour le mal, et tout ne serait pas instrument pour le bien? Employez donc toutt'S vos facultés et toutes vos forces. Ne perdez ni un jour ni une heure. Que l'ennemi vous trouve partout, veillant, prêchant et agissant. (Vive approbation.)
On a cru trop longtemps qu'il n'était pas nécessaire de combattre l'absurde. C'est là une profonde erreur; l'absurde a aujourd'hui droit de cité. Sachez, de plus, que la raison ne fait pas son chemin toute seule. On ne la fait triompher dans ce monde que comme on gagne son pain, à la sueur de son front. (Bravos unanimes.)
Vous avez constitué, messieurs, un comité électoral qui a déjà rendu de grands services. Qu'il ne se sépare pas, qu'il se recrute, au contraire, qu'il serre ses rangs, et qu'il agisse sur l'opinion. Songez-y bien, le moment est décisif et solennel : il s'agit de savoir si la France gardera le rang que la civilisation lui a marqué en Europe, ou si ou la fera des-
cendre, en faisant violence à ses grandes destinéesi sur la pente qui mène à la barbarie.
Après ce discours, des applaudissements unanimes, plu«sieurs fois répétés, ont été suivis de nombreux cris de : Vive M. Léon Faucher I
Mille à douze cents personnes assistaient à cette réunion, qui se con^posait d'ouvriers, de commerçants, de magistrats et de citoyens appartenant à toutes les professions.
DSfloonn proiionoé par M. Léon Fanobar, aa banquet qxd loi a 6fe6 offert par les êleotean de Ghâlons-sur-Mame.
6 septembre 1849.
A la fin du banquet le président de la commission d'organisation, a porté ce toast, quia été couvert d'acclamations:
« A M. Léon Faucher!
< Le département de la Marne est heureux et fier d'avoir ouvert la carrière politique à Thonorable M. Léon Faucher. (Bravos, oui/ owi/)
« Homme de cœur, citoyen dévoué à toutes les prospérités du pays , il est entré pur au pouvoir, pur il en est sorti (Acclamations unanimes. Pwr il y rentrera.)
« Il a compris que, dans cette guerre implacable contre la société, il fallait à l'énergie de l'attaque opposer l'énergie de la défense, à l'énergie de la destruction, l'énergie de la réorganisation. (Vifs applaudissements.)
« Il a compris que s'arrêter dans la victoire c'était rétrograder, et que rétrograder c'était tomber dans l'abime. (Bravo ! Bravo 1)
DISCOURS A CHAlONS-SUR-MARNE. 297
« Appuyons, messieurs, de nos acclamations, cette virile fermeté, cette Inébranlable conviction, ce véritable courage civil.
< Donc, messieurs, à l'honorable M. Léon Faucher ! » (De tous les points de la salle : Vive Léon Faucher!)
M. Léon Faucher s'est levé et a prononcé le discours suivant, au milieu de marques d'approbation sans cesse répé* tées:
Messieurs et chers concitoyens,
Votre honorable président vient de me rappeler un souvenir qui reste toujours présent à mes yeux, et qui est gravé profondément dans mon cœur : c'est le département de la Marne qui m'a ouvert la carrière politique; c'est lui qui m'a permis de faire, pour notre chère et malheureuse patrie, le peu dont je suis capable. Sans lui, je pouvais assurément me jeter dans la mêlée, mais je n'avais pas l'espoir de contribuer à la victoire ; car je n'y apportais que les forces d'un humble individu, et vous m'avez donné l'autorité de 85000 suffrages. (Applaudissements. Nous vous les continuerons.)
A chaque jour son œuvre, messieurs. Vous m'avez envoyé à la Chambre des députés, avec la mission de combattre pour le progrès modéré des libertés publiques. Vous m'avez envoyé à l'Assemblée constituante pour défendre l'ordre social menacé. (Approbation.) Vous m'avez placé, enfin, au milieu de collègues, dans une phalange d'élite avec laquelle tout devient possible. (Applaudissements prolongés.)
L'accueil que vous voulez bien me faire aujourd'hui , messieurs, me reporte à celui que j'ai déjà reçu dans celle même ville, et des mêmes hommes. Alors comme aujourd'hui , le département vous avait chargés de lui servir d'interprètes et d'arbitres. Il y avait deux mois à peine que la révolution de Février avait effacé la monarchie de notre livre politique: c'était l'époque où la conscience publique, un moment vio-
lentée et réduite au silence, commençait à remonter du fond de l'abîme et cherchait des organes; on s'essayait devant TOUS à reconnaître et h proclamer les immuables nécessités de l'ordre, pendant qu'à quelques pas de lè^ une simple allusion à ces destinées de la société faisait bondir sur leur siège, comme une offense personnelle, les agents improvisés du pouvoir central. Vous jugiez dès lors la situation avec une sévérité prévoyante. Ne vous ai-je pas entendus saluer de vos acclamations, ne vous ai-je pas vus élever sur le pavois le nom d'un homme qui pouvait être , dans ce moment suprême , l'incarnation du bon sens national, et qui a préféré, comme il Ta dit lui-même , faire alliance avec la foudre , au risque d'aller se perdre avec elle dans la poussière où gisent tant de renommées? Je rappellerais la sentence d'excommunication que vous prononciez en même temps contre un autre membre du Gouvernement provisoire , s'il n'était à la veille de comparaître devant la justice, et s'il ne devait à ce titre m'ôtre sacré : un accusé n'est plus pour moi un adversaire. (Sensa* tion et vive approbation.)
Au mois d'avril 1848, j'arrivais ici, non pas découragé ni abattu, mais humilié dans mon orgueil national, et me demandant si la France, dans le naufrage qui l'avait enve* loppée, aurait la volonté et la force de comprimer toutes les mauvaises passions échappées de l'outre révolutionnaire. Mais aussitôt que j'ai mis le pied dans ce département, je me suis senti sur un terrain solide. (Assentiment unanime.) Ma résolution s'est fortifiée de vos espérances : j'ai compris la puissance finale de Tordre et Timpuissance du désordre. (Applaudissements.) J'ai vu clairement que les lois qui régissent la marche des sociétés humaines ne seraient pas renversées , et que l'anarchie, qui visait à la permanence d'une institution, ne serait qu'un accident douloureux, mais éphémère.
Nous avons obtenu, messieurs, par une longue et pénible
DISCOURS À GHÂLONS-SaR-MARNE. 299
lutte, quelques-uns des résultats que vous aviez en vue dès le mois d'avril IS48. Nous avons sauvé l'unité du pouvoir confié désormais à des mains intelligentes et sûres. Nous avons rétabli, pour quelque temps, du moins je Tespère, Tordre matériel dans les rues; enfin, nous avons la majorité dans l'Assemblée législative, une majorité qui peut servir de point d'appui au Gouvernement et au pays.
Gela suffit-il à la société, messieurs? Évidemment non; car elle n'est pas complètement rassurée, et elle n'a pas repris son assiette.
Le travail est heureusement en pleine activité sur plusieurs points de la France. Mais cette activité ne fait que répondre à des besoins dont la satisfaction avait été longtemps suspendue. Une société riche, éclairée, laborieuse, ne peut pas se passer de consommer et de produire. Les ateliers et les boutiques se rouvrent dès que l'émeute n'a plus le haut du pavé. Mais tout cela se fait au jour le jour, sans aucune accumulation de capitaux ou de produits. Il n'y a pas d'opérations à long terme ; personne n'ose s'aventurer dsms les projets ni dans les calculs de quelque durée. Il n'y a pas de crédit. Le portefeuille de la Banque est vide; la lettre de change, le billet à ordre, ces suppléments delà monnaie et des billets de banque , ne circulent plus que par exception. Nous sommes remontés pour un moment à l'enfance des sociétés, à ces époques dans lesquelles les échanges ne s'opèrent qu'au comptant et en nature. Le commerce, limité à ces opérations élémentaires, n'a qu'un faible élan dans le pays ; et l'impôt, qui suit le mouvement de la consommation, ne rend pas à beaucoup près tout ce qu'il pourrait rendre. En un mot, la société hésite encore dans les voies de la confiance ; elle semble ne pas compter sur un lendemain.
A quoi cela tient-il, messieurs? Est-ce que la société française se croirait déshéritée des bienfaits et des garanties de
la civilisation? A Dieu ne plaise! mais les inquiétudes tiennent à deux causes, aux progrès du socialisme d'abord , et ensuite à ce caractère d'instabilité que la constitution attache à Texi* stence du pouvoir exécutif. (Approbation.)
Je ne m'étendrai pas ici sur les dangers du socialisme, ni sur les moyens de le combattre. J'ai traité cette question ailleurs, là où je pouvais rencontrer des adversaires; ici, je ne prêcherais que des convertis. (Rires et applaudissements.) Mais je crois le moment venu d'aborder l'autre.
La constitution de 1848 décide que la présidence de la République sera élective, que les fonctions du président dureront quatre années, qu'il ne pourra pas être réélu au bout de ce terme, et qu'il ne sera rééligible qu'après un intervalle de quatre années.
Nous avons fait, je me hâte de le reconnaître, un grand pas vers l'ordre, le jour où nous avons obtenu, sous la forme de la présidence, l'unité du pouvoir exécutif dans la Republique. L'élection de ce pouvoir ne blesse pas non plus essentiellement les mœurs d'un peuple qui a de fait, en moins d'un demi-siècle, élu successivement trois monarchies. Hais la durée de la présidence, voilà la difficulté.
On dirait que les auteurs de la constitution ont voulu se montrer plus républicains que les fondateurs de l'Union américaine. Aux États-Unis, en effet, le président est rééligible après quatre années d'exercice. La stabilité du pouvoir exécutif, en perspective du moins, s'étend ainsi à une période de huit années ; et cependant la stabilité serait bien autrement nécessaire en France.
Les États-Unis, vous le savez, messieurs, sont un gouvernement fédéraiif. Les États dont l'Union se compose ne mettent en commun que leurs intérêts les plus généraux, restreints encore par le fait de cette neutralité à laquelle Washington destina sagement son pays vis-à-vis de l'Europe.
DISCOURS A CflÂLONS-SUR-MARNE. 301
Leur position géographique ^ position d'indépendance et d'isolement, rend la suite dans les décisions , la tradition politique, la durée du pouvoir, en un mot, moins indispensables. Pourtant les États-Unis ont admis la réélection du président, et cette faculté n*est pas demeurée une lettre morte dans leur histoire.
La France est politiquement et géographiquement dans des conditions complètement différentes. Loin de figurer une aggrégation d'Ëtats, c'est le pays le plus unitaire du globe. Le travail incessant des siècles la pousse vers l'unité. C'est la révolution de 1789, qui, mettant le sceau à ce progrès, a fait une seule nation des provinces encore dissemblables qui la composaient. La constitution de 1848, fidèle à ces données de l'histoire, proclame la République une et indivisible. Tout ce que la France a d'intérêts généraux est mis aujourd'hui en commun sous la garde du pouvoir central; de là, l'impérieuse nécessité de la durée, de la stabilité, pour donner vie et force à tous ces intérêts.
La France est enclavée dans les États monarchiques et à peine constitutionnels de l'Europe. Ces gouvernements ont une politique séculaire, et ils sont doués d'une permanence qui leur donnerait une trop grande supériorité sur une République condamnée à une mobilité perpétuelle. Pour tenir tête à des monarchies militaires, qui peuvent, à un moment donné, tourner leurs armes contre nous, il faut être dans des conditions analogues aux leurs. Si la République ne veut pas faire regretter la monarchie, qu'elle donne à son pouvoir exécutif ce qui rend le pouvoir respectable, la durée. Laisser ce pouvoir dans la situation misérable où il est , en face des grandes monarchies militaires de l'Europe, ce serait oublier les leçons du passé; ce serait nous exposer ou à l'invasion que je déclare impossible, que la France, j'en suis sûr, ne verra pas deux fois {non! non! applaudisse-
iiients}y et je puis le dire avec orgueil devant les vaillants hommes qui en 1814 ont défendu la Champagne; ou à dévier de la constitution et à aller de la République à TEmpire. Il n*y a pas, messieurs, d*autre alternative; et l'anarchie aboutit fatalement au pouvoir absolu. (Sensation.)
On est donc parti, en rédigeant l'article 45 de la constitution, de fausses analogies que l'on a exagérées encore. On a méconnu les nécessités et les périls de notre situation.
Non, la société française ne se résignera pas à un pareil contre-sens. Son honneur, son intérêt et son existence de nation le lui défendent. Une élection présidentielle tous les quatre ans serait plus qu'une crise; ce serait une révolution périodique eu France, une révolution tous les quatre ans! (Vive sensation.) Le travail suspendu, le commerce paralysé, le crédit détruit, les ouvriers manquant de pain, l'émeute en permanence, la vuine universelle, et peut-être des torrents de sang, quelle société pourrait supporter une telle situation, ou même seulement une pareille perspective?
Admirez l'inconséquence à laquelle on nous aurait condamnés I Nous avons reconduit la Restauration dans l'exil ; nous avons laissé tomber la monarchie de Juillet ; deux dynasties se sont écroulées parce qu'elles ne gouvernaient pas selon le vœu de l'opinion publique ; et nous ne pourrions pas garder, même quatre ans de plus, un président dont l'opinion publique se montre satisfaite, qui n'est ni rétrograde ni téméraire {(Tesi cela. Approbation générale), et qui se dévoue réellement au pays I
Nous renoncerions volontairement à ce don inespéré de la Providence 1 ou plutôt l'on condamnerait la France à être mal gouvernée ! On ne lui montrerait un bon gouvernement^ et on ne lui permettrait d'en goûter pendant quelques années^ que pour le lui interdire ensuite comme une sorte de fruit
DISCOURS A CHÂLQNS-SUR-MARNË. 303
défendu ! En un mot, ce que la France du dix-neuvième siècle travaillerait à réaliser, l'idéal qu'elle poursuivrait dans le temps et dans l'espace, tantôt par les révolutions et tantôt par les constitutions, ce serait l'absence de gouvernement I
Non, non, cela n'est pas possible, messieurs, et cela serait insensé. Si vous voulez que la République soit écrite ailleurs que sur le papier, il faudra l'accommoder au tempérament et à la situation de la France. Il faudra donner au pouvoir exécutif la durée qui lui manque, et, en partant de cette base, procéder à la révision du pacte fondamental.
Dans l'Assemblée constituante, quand nous avions à faire cesser le désordre des esprits et la confusion des langues; quand on nous accablait sous une avalanche de lois extravagantes et incohérentes , quand il semblait que ce pays, qui est pourtant la patrie du bon sens, fût condamné à marcher sur la tète; obtenir alors que le pouvoir exécutif fût confié à un président, proclamer T unité d'action, c'était. faire une grande conquête; et il a bien Mu s'en contenter. Mais aujourd'hui que la majorité appartient au parti modéré, dans TAssemblée législative comme dans le pays, il est permis d'aspirer à une constitution du pouvoir plus complète et plus sérieuse.
Nous voilà d'accord sur ce point: il y a lieu de reviser une constitution à laquelle nous avons assisté , mais que nous n'avons pas faite. Mais le vœu même de cette révision aurait-il, comme on l'a prétendu, le caractère d'un acte iUégal?
Sans doute il ne faut pas, même par un vœu, porter at* teinte à la constitution. Mais tout en la respectant et en se renfermant , sans les restreindre ni les exagérer, dans les limites qu'elle-même a tracées, pourquoi n'exprimerionsnous pas notre opinion sur ce qui est à faire? Où est le périls où est rinconvénient de dire, dès à présent^ par toutes les
bouches qui ont autorité, que la constitution doit être revisée, et dans quel sens il convient deJa reviser?
Je sais bien que, dans l'intention de certains consti-* tuants, Tarticle 45 était destiné à lier les mains à leurs successeurs. On s'est évidemment défié de l'Assemblée législative, et l'on a prétendu l'enchatner, parce qu'on n'espérait pas la convaincre. Nous pourrions briser ces chaînes, messieurs; nous ne les briserons pas, nous attendrons qu'elles tombent. (Vive sensation ; applaudissements prolongés.) Le parti modéré, qui est la France, précisément parce qu'il n'a pas le rôle d'une minorité, ne rouvrira pas de sa main la carrière des révolutions. Il veut réformer, et non pas détruire. Il sera patient parce qu'il est fort; et il ne prendra que les moyens paciiiques et réguliers pour faire entrer la constitution du pays dans les données du bon sens et de l'expérience.
Ce qui appartient à l'Assemblée législative, c'est de décider le moment de cette révision; mais tous les citoyens ont le droit de faire appel à son initiative. Les individus peuvent adresser des pétitions; et les corps électifs, émettre des