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L'EMPEREUR DU RRESIL A MEUDON

L'hospitalité entre rois est chose bien entendue. Aujourd'hui pour l'un, demain pour l'autre. Guillaume d'Angleterre paie la dette de Jacques II; Holyrood acquitte Saint-Germain. On règne à terme, et la clignemusette des rois n'est pas encore à sa fin.

Après bien d'autres, don Pedro a son tour. Adieu au BrésU ! adieu aux rivières qui coulent de l'or, aux montagnes qui renferment des esclaves et des diamants, aux fleuves qui mûrissent les perles ; il faut dire adieu à cela! Par une sombre nuit, il faut faire sa malle comme un banquier qui s'évade à Bruxelles, fréter un brick, s'habiller en matelot, et descendre au Havre-de-Gràce, entre deux colis deMaragnon et quelques sacs de gingembre. « Montrez vos expéditions, capitaine. — Douze cents barils de rhum, un bison empaillé, six cents bûches de bois d'ébène, douze fardeaux alizarins, un empereur et sa suite. — Passez à la douane. — La cargaison est à la consignation de MM. Rochefort et C'«, du Havre. — Libre entrée. Les empereurs ne paient pas de droits et ne sont pas soumis au plomb. »

Où aller, maintenant? N'être qu'un simple ouvrier compagnon, artiste, ou pauvre mendiant sur la grande route, mais c'est avoir le temps et l'espace à sa disposition. Je veux le soleil : j'ai le soleil. Je veux l'ombre : j'ai tout un bois, toute une forêt. Manger; mais l'auberge de la Belle Image, de In Truie qui file, du Grand- Cerf, de l'ECU de France sont à moi. Garçon ! une

côtelette de mouton ! Garçon ! de l'eau fraîche ! Garçon ! où est la grange ? Puis, j'ai la lune pour lampe, la rivière pour bain, le grand noyer pour parasol : qu'il pleuve de l'eau ou du feu.

Dites-moi une émotion que la Providence ne m'ait dépaitie : avec une âme vive et un passeport, je suis citoyen de la terre. Viennent les gendarmes et la poésie, je suis prêt à tout.

Mais roi, empereur? le moindre roitelet vous observe; votre route est toute tracée; vous coucherez aujourd'hui à tel hôtel, demain dans une préfecture, aprèsdemain dans un palais abandonné ; et cehi par grâce, parce que vous êtes malheureux. Après tout, il vous siérait bien de vous plaindre ! N'avez-vous pas sur le cœur Sainte-Hélène ? remords de pierre qui pèsera longtemps. Ainsi donc, point de plaintes : marchez ! L'Angleterre vous déplaît, tant pis; vous respirerez du charbon et vous boirez des neiges ; vous aimez la France, son ciel, ses femmes, ses défauts; car qui a les défauts de la France? .\ous vous logerons au bord du Rhin ; pour horizon des forteresses, pour ciel le brouillard ; vous mangerez de la choucroi^fe, vous aurez de la musique prussienne au dessert.

Et si vous vous avisez de violer l'itinéraire, M. le préfet change votre billet de logement, Sa Majesté vous retire sa protection.

Comment don Pedro, comment dona .Maria, ces deux puissances déchues, ont-ils eu la France pour exil, Meudon pour séjour de captivité ? La France et Meudon ! Mais si, simjjles particuliers, on leur avait dit : « Voulez-vous réituer au Brésil ou manger vos

rentes près d'Auteuil, près de Sceaux, près d'Aulnay, vis-à-vis la Seine, vis-à-vis Saint-Cloud, à deux pas de l'Opéra et du Calvaire, vous qui êtes dévots et qui aimez Rossini? » N'auraient-ils pas répondu : « Arrêtez pour quatre heures deux places dans les Obligeantes, et trouvez-nous un excellent cuisinier. »

Eh bien ! Dieu soit loué, car ils ont tout : Meudon, l'excellent cuisinier, le Calvaire, l'Opéra, la Seine, qui ne roule pas de l'or comme l'Orénoque, mais qui baigne un peuple libre ! C'est un beau métal, la liberté.

Don Pedro est à Meudon. Vous connaissez tous Meudon; ses solitudes, ses fraises, ses violettes, son curé ; les poètes qui habitent les environs, les cerfs qui sont autour, les grisettes qui sont au milieu. Rien n'est joli, frais, parfumé comme Meudon ; c'est le boudoir des forêts. Allez dimanche prochain à Meudon.

Et à peine établis dans leur royale résidence, tous les exilés portugais, tous les patriotes espagnols, démocrates bronzés, le cœur plein d'espérance et de nationalité, sont venus porter leurs hommages à don Pedro, à dona Maria. Le malheur attache. Il y a cour à Meudon, grand lever et petit lever. Le matin, on cueille des noisettes des bois ; à midi, on trône par habitude; le soir, on réiièle Coradino, on II Turco in Itnlia. C'est l'idéalisme de Scudéry et de laCalprenède réalisé ; le roi et le berger se touchent, la houlette se lie au sceptre ; c'est le fromage à la crème et le gâteau de Savoie; il y a de quoi faire tourner la tête à don Quichotte, à rendre sentimental Melternich.

Toutefois le positif n'est pas exclu; j'ai parlé d'un

LFON GOZLAN

excellent cuisinier, c'est vrai; mais c'est la cuisine nationale qui domine. Le piment rouge, le concombre cru, les tomates crues, mêlées, assaisonnées de poivre et de gingembre, adoucissent les douleurs d'une captivité naissante. L'ail a les honneurs de sa vieille nationalité. Don Pedro mange de l'ail, dona Maria mange de l'ail comme un Cortez, les réfugiés mangent de l'ail. Vous le voyez, on a beau fuir la patrie, elle est partout. Que va dire Ferdinand ? que pensera don Miguel?

Allez maintenant, jeunes fdles, allez parcourir les ombreuses profondeurs de Meudon , et si vos amants... pardon si je vous en prête ! si vos amants, trop grands pour votre naissance, vous disent : « On a vu des rois épouser des bergères », répondez en soupirant : « C'est vrai ! puisque des rois sont devenus bergers, des régentes bergères. »

Nous avons dit que Léon Gozlan reviendrait au Dey d'Alger, et, en effet, voilà qu'il y revient, et c'est encore à propos d'une repre'sentation à l'Opéra. On donne, dans la salle de la rue Le Peletier, un nouveau ballet, intitulé : IJ Orgie, et aussi un opéra dont M. Scribe a écrit les paroles. De même que tous les esprits d'élite, notre journaliste n'aime pas M. Scribe, et il trouve, h tout propos, le moyen de le dire. Mais revenons à Hussein-Dey. Lo sujet d'un nouvel article, c'est la rencontre, dans ce même spectacle, de don Pedro V' ci de l'ex-Paclia. A ces deux délrAnés, ajoutez la petite reine dona Maria da Gloria, la souche des princes qui ngncut

en ce moment même à Lisbonne, Tout cela, vous le pensez bien, forme un tableau d'où il de'coulera plus d'un enseignement, mais ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est le raffinement que met l'e'pigrammatiste à se montrer un fin et impitoyable révolutionnaire. — Oui, cela est, car nous sommes toujours en 1831; mais, plus tard, eh bien! plus tard, il retournera sa casaque et affichera des sentiments monarchiques. Mais n'allons pas plus vite que les violons.

Léon Gozlan commence par raconter l'éblouissement dont ses yeux sont le jouet, ce soir-là, rue Le Peletier. Est-ce que cette soirée n'est pas plus éblouissante que toutes les Mille et une nuits ensemble ? L'histoire du petit bossu est ravissante ; les poissons qui parlent, l'eau jaune, les Kalenders, l'Arbre qui chante, Aladin sont des chefs-d'œuvre, mais ce sont des rêves, et cette soirée est une réalité. Trois détrAnôs à voir dans une salle encombrée de merveilles 1 II se reprend à parler du Dey d'Alger; mais, cette fois-ci, par exemple, je ne sais par suite de quelle fantaisie il le pose en voyageur égrillard. 11 en fait un amoureux des danseuses.

Lisez donc.

Dans un petit coin seulement, pour voir du naturel et de l'impossible, du petit et du grand, du mélancolique et du gai, du bouffon et du monarchique, l'histoire et le roman, l'Afrique et l'Amérique, rapprochés,

à la distance de quelques loges, se saluant de la main senvoyant des mots flatteurs; tout un hémisphère, tout un Océan comblé entre deux ouvreuses, vingtcinq millions d'habitants turcs ou américains, représentés par un vieillard qui se gratte les pieds, par un jeune homme en gilet blanc piqué, en cravate noire; par une belle impératrice lisant le programme des spectacles.

Cet homme qui entre, c'est le Dey. 11 a les moustaches cendres, la barbe étoupe, une veste éblouissante d'or; il est petit, gros; il mâchonne; ses pantoufles sont molles ; il nage dans ses pantalons. Œil lubrique.

Deux Orientaux le suivent; deux grands personnages, deux teftedar (gardes des sceaux au moins. On reconnaît le rang brillant où le ciel les a fait naître à leurs sales cachemires, à leur air ennuyé, à la place qu'ils occupent à côté du Dey. Dieu! s'écrient les dames du balcon, quelles belles fonctions ils doivent remplir auprès de M. Hussein, Belles ! en effet, mesdames : cet homme respectable, c'est son barbier, Kabile de naissance; ce fashionable Bérébère, c'est son cuisinier.

Eh bien! il est philosophe, le Dey! il a souii au contrôleur, il a envoyé une bénédiclion du Coran à l'ouvreuse qui lui tendait le tabouret; il a salué le parterre absolument comme un auteur romantique quand il a la modestie de se rendre aux vœux des applaudissements, et le parterre a répondu. Bon parterre, composé de papetiers, de marchands de chandelles, de courtiers naturels, d'agents de change. Ce sont ces fous, ces élégants qui te lorgnent, que tu crois si frêles, si femmes, si fleurs et si papillons, qui t'ont

battu, qui t'ont détrôné, qui t'ont chassé. Voilà la France, Hussein; de gaze au dehors, de fer au dedans. On s'est lavé les mains noires de poudre, et l'on est venu L'applaudir.

Nouveau spectacle. L'empereur et l'impératrice du Brésil, et dona Maria sont entrés. On les a montrés au Dey; le Dey leur a été désigné; ils ont souri. Le peuple a battu des mains.

— Voilà le Dey d'Alger, empereur.

— Voilà un empereur. Dey.

— Il a été détrôné par les Français ?

— Ses sujets n'en veulent plus.

— Il est logé à la place Vendôme ?

— On lui a donné le château de Meudon.

— C'est drôle, seigneurs.

— C'est bouffon, monsieur l'interprète.

Oh! maintenant, Bossuet, Bonald, Lamennais, Chateaubriand, parlez-nous des grandes douleurs des rois qui tombent du trône, des grandes calamités que la Providence jette sur la tête des peuples; comptez goutte à goutte les larmes des potentats, étalez les remords des peuples !

Voilà un empereur, voilà un dey, voilà un peuple : celui-ci détrôné, celui-là chassé, cet autre régicide de la légitimité. Est-ce qu'on pleure, est-ce qu'on a des remords? Jetez l'histoire au feu; la morale, lancez-la dans l'eau. Tout le monde s'amuse. Don Pedro est excellent musicien, il bat la mesure sur son fauteuil; l'impératrice est belle et l'innocent orgueil de le paraître la préoccupe; dona Maria est un enfant : tout l'amuse, le lustre qui tourne, l'or qui grimpe le long des colonnes, le Dey qui passe son pied au-delà des

limites de sa loge dans un accès d'enthousiasme pour les paroles de M. Scribe ; et ce peuple, qui a brisé une dynastie, n'est pas fâché d'être en si bonne compagnie. Tous bons bourgeois au fond. Lhomme est partout : les rois sont excellents quand ils sont détrônt's.

J'ai vu ensuite l'empereur, au foyer de l'Opéra, se promener aussi nul et aussi peu distinct qu'un tiers d'auteur cherchant ses deux autres fractions. Il a été reconnu par M. Roullet.

Mais le ballet a commencé, et M. Bacri s'est chargé d'expliquer le poème ù. son ex-seigneur et maître M. Hussein. M. Bacri est connu du monde entier, connu par un beau poème et onze à douze mille procès contre le genre humain. Les Bacri sont les Ouvrard de la Barbarie. Donc M. Nathan Bacri a été pendant cette soirée le Monaldeschi de la Christine mâle qui l'avait fait appeler pour lui traduire en arabe pur le ballet de l'Orgie. Et c'était beau de voir cet homme, qui ne serait entré chez le Dey que pieds nus, tète nue, et peut-être sans tète, rendre par geste, par signe, par aspiration, par gutturales, par nasales, et par palatiales, les ronds de jambes de M"* Legallois.

Il n'y a qu'un Dieu, c'est Dieu ! Il n'y a qu'un théâtre, c'est l'Opéra. Et ta loge est la plus belle, Hussein! Viendrait-il, Nicolas, l'empereur de la Chine, qui appelle le soleil son cousin et la lune sa belle-sœur, le soleil viendrait-il en personne, qu'il n'aurait pas de plus belle loge! Aussi voyez comme il admire ces arbres qu'il croit de bois, ces femmes qu'il croit de cire tant elles sont belles, tandis que son interprète lui explique ro[ié[a qui se joue sous ses yeux. Auber est traduit mot pour mot en arabe, M. Scribe devient

naturel en pur algérien ; et il rit, le Satrape ; il fait la roue, il est content. 11 dit : Oui ! preuve qu'il n'a pas compris ; et s'il a compris, que Dieu le bénisse. lui et sa race, car moi. je n'ai rien compris. Il est vrai que je suis Français.

« — Combien cette petite femme, brune, riante, et qui a des dents éblouissantes comme la neige?

— Dey puissant....

— Combien de sequins cette grande blonde, grasse à remplir un sofa?

— Respectable Hussein....

— Combien de paniers de dattes, de livres d'ivoire, de cachemires, celle qui est plus loin, qui ressemble à une de mes odalisques passées?

— Vénérable Pacha, on ne vend pas les femmes en France; il n'y a pas de marché d'actrices. Parole d'honneur! »

On lui a dit que les femmes ne coûtaient rien en France. « C'est bien cher ! » a-t-il ajouté.

Alors le Dey a attendu l'entr'acte, et il s'est entretenu quelques instants installé avec son cuisinier. Et puis le spectacle a repris et les danseurs ont dansé.

u Yek fa-ènà chabaan ! Je n'en puis plus ! s'est écrié le Dey. C'est beau ! c'est magnifique! c'est oriental ! Je veux vivre ici, loger ici, prier ici; ce sera ma table, mon lit et ma mosquée. Apportez-moi des fleurs; couronnez-moi de femmes ! »

Mais tout a fin dans ce monde : les dynasties et les ballets. Le ballet a fini.

Les corridors étaient pleins de braves réfugiés, qui, pleins d'amour et de respect, sont venus baiser les traces de leur reine future ; jeune divinité qui les a

bénis en passant, et leur a promis un avenir meilleur. Puis tout s'est écoulé. Empereur, impératrice et régente ont regagné Meudon à la lueur des étoiles ; étoiles aussi belles, aussi pures que celles du Brésil.

Mais Hussein, mais le vieux Dey, appuyé sur son barbier, soutenu par son cuisinier, a gagné la place Vendôme en criant sans cesse : « Yek fa-ènà chabaan ! Demain, comme tribut d'hommage, je veux qu'on apporte de ma part une pipe à M'^® Legallois. »

On le voit, rien n'arrête le satiriste. Faisant cause commune avec les combattants des Trois Jours, il n'épargne pas Berryer, le premier et le dernier des orateurs de la légitimité. L'École romantique triomphe à la Porte-Saint-Martin, à cause d'un drame jadis proscrit, et ce drame est couvert d'applaudissements; Léon Gozlan vise le poète à la tête. Arrive le Dey d'Alger, qui devient pour la foule un objet d'indiscrète curiosité. Eh bien ! il daube sur la foule. Survient don Pedro, un Etéocle qui se battra demain contre don Miguel son frère, dont il fera un Polynice, et, provisoirement, ce prince chassé s'étiole k Meudon avec sa fdle. Nouveau thème à quolibets et à mille remarques malignes. Mais il ne s'en prend pas seulement aux Majestés, il va désormais tout droit aux démagogues, et se met en devoir de nous apprcmlrc ([u'il y a aussi des Tartufes parmi les amis de la lil>erl(i.

Sur la fin de IS.'Il, le jeune parti républicain avait à sa tète de jeunes tribuns très vaillants, d'un désin-

téressement avéré et d'un talent sans conteste. On n'a oublié ni Godefroy Cavaignac, ni Armand Marrast, ni le chevaleresque Guinard, ni Kersausie, descendant de Turenne et héritier de ses armes, ni vingt autres. Mais, dans le même parti, se trouvaient aussi des Gracques faux teint et qui exagéraient la sévérité des mœurs républicaines pour en faire de la grossièreté et qui arrivaient à la grossièreté pour flatter le peuple et parvenir au pouvoir. Léon Gozlan a vu ce travers; il l'a étudié et il l'a décrit autant pour le corriger que pour nous en garantir. De là ce croquis de l'éligible hypocrite, un très beau coup de crayon, ainsi que vous allez le voir.

LE JEUNE ELIGIBLE

Être éligible ou ne l'être pas, comme l'a dit différemment Shakespeare, c'est toute la question. Il n'y a pas de moyen terme. D'où un homme payait hier quatre cent quatre-vin;;t-dix-neuf francs quatre-vingt-dixneuf centimes d'impôt, et il était bottier, cardeur, avocat, ancien commissaire des guerres ; rien autre : il trouve un centime et le voilà éligible : il paie cinq cents francs. Avec ce centime, il peut être député, ministre, et tout ce qui lui plaît.

Or, il y a une jeunesse en France qui paie cinq cents francs d'impôt et qui veut voir Paris. Il faut que les jeunes gens voyagent, jusque-là c'est bien; mais

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cette jeunesse veut y être vue. Et c'est assez difficile lorsqu'on n'est pas dey, empereur ou d'une profession analogue. Reste à se mettre député : on se fait éligible.

La province est sévère, elle veut des mœurs au député, elle veut de la rotondité ; du ventre ne gâterait rien, toutes le garanties sont acceptables, l'homme marié est préféré.

Je vois donc mon jeune éligiblequi aimait le vin fin, la femme discrète, le cheval fringant, l'opinion du club, se dire un beau jour en rentrant chez lui, en tirant ses bottes, en se mirant dans sa glace : « Il faut que cela finisse ; demain je me mettrai sur les rangs pour la députation. » 11 se couche jeune homme, il se lève stupide. Il se mariera.

Dans toutes les villes, il y a un maire, un receveur général, un commandant de place, qui a une demoiselle blonde qui touche du piano, qui dessine des fleurs aux trois crayons, et qui est sage. Ces choses ne s'excluent pas.

11 s'habille de noir, prend son oncle sous son bras et demande la jeune fille en mariage. Il l'épouse. C'est déjà la voix du commandant de place, du maire, du gros-major en faveur de la nomination.

Cela fait, il déserte le club, vend ses chevaux, s'irapose tous les supplices possibles : il promène sa femme le dimanche après vêpres.

On avait une jeune servante, on en prend une vieille ; allant en soirée, on en donne; la conversation était grivoise, maligne et quelque peu scandaleuse; on ne parle plus, ou l'on ouvre la bouche que pour dire : L'équilibre européen craque de toules juirts ; l'autel de

la patrie est menacé par dfs factieux qui s'agitent dans l'ombre; nous avons soif d'institutions municipales. Ces trois phrases valent douze voix. C'est le nombre carré.

La mise éprouve aussi son 18 brumaire ; on agrandit les ailes de son chapeau, on n'a plus de talons de fer à ses bottes (la province porte encore des talons de fer), on boutonne l'habit sur l'estomac, on se fait un ventre. Quarante voix parmi les pères de famille. Le ventre vaut cela.

Et les femmes disent : « Comme il a vieilli ! » les hommes : « Comme il est grave ! » les jeunes gens : « Comme il est ridicule ! » Vieux, grave et ridicule, sa nomination est assurée.

Les élections ont lieu, et il se présente. Il se présente avec une profession de foi, un habit noir, un gilet blanc et des lunettes sombres. Il est nommé.

Souhait accompli. Le voilà député, le voilà à Paris. Rien de plus empressé pour lui que de justifier le choix de ses commettants, de défendre les intérêts du pays, le programme de juillet. Il parle, et, au bout de trois minutes, il est déjà aussi ridicule que s'il eût siégé parmi les 221. Indigné, il retourne dans son pays, après avoir demandé un congé pour cause de grossesse.

Soyons ce que nous sommes, restez ce que vous êtes, c'est le meilleur. On peut fort bien défendre le peuple avec un habit élégant, des yeux sans lunettes, des dents blanches, même avec des gants et de la jeunesse. Nous ne justifions pas le luxe ; mais nous n'aimons pas l'hypocrisie de mise, de patriotisme, de manières. L'habit de soie et la cour de Charles X ont

passé. Nous ne demandons que du talent et de la conscience ; nous vous permettons une figure agréable et un habit bien fait; Mirabeau parut au Jeu de Paume avec des manchettes.

Ces pages sont-elles un te'inoignage de farouche indépendance? sont -elles un commencement de conversion? De loin, quand on e'tudie à la loupe ce temps si mouvementé et les hommes qui y e'taient en scène, on est amené à faire une autre conjecture : c'est que, s'en prenant à tout le monde et se moquant de tout, allant jusqu'à égratigner H. de Balzac lui-même, ce même grand romancier dont il fera, un jour, un demi-dieu, il a, suivant le mot d'Horace, un triple airain dans la poitrine. Et l'on se dit : — « Ah cà, qui donc, en définitive, trouvera grâce devant cet autre Lucien de Samosate, contempteur de toutes les idoles ? »

Léon Gozlan a-t-il du cœur? — Sympathies pour la Pologne. — Aspect (le Paris à la nouvelle de la prise de Varsovie. — Le mot du général Sébastiani. — Une élégie. — La Pologne écrasée. — Nouvelle protestation du Figaro. — Comment Léon Gozlan a éclairé le mot du général Sébastiani, ministre des affaires étrangères. — Tableaux de la conquête. — Les dix mille. — L'affaire du comte Gurowski, dans le jardin des Tuileries.

Ce serait à supposer que ce jeune homme de vingt-quatre ans n'a point de cœur et qu'il n'aime rien, qu'il ne souffre de rien. Mais ce serait là une grave erreur. Croyez plutôt que cette indifférence souveraine, croyez que ces grands airs de misanthropie ou de cruauté' littéraire ne sont, après tout, qu'un rôle de convention et un jeu habilement mené. La preuve, c'est qu'il va être l'un de ceux qui soulèveront tout à l'heure Paris à propos des malheurs de la Pologne.

Une dépêche télégraphique, à la date du 15 septembre 1831, annonce qu'en dépit de ses héroïques efforts la Pologne est vaincue ; Paskewich vient d'entrer à Varsovie, à la tête de ses Cosaques : cette

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révolution du Nord, fille de la nôtre, va êlre noyée dans le sang. A cette nouvelle, Paris s'émeut. Ahl dans ces temps-là, se fondant sans doute sur de vieilles sympathies historiques, la nation française était pt^lcjnaise de cœur. Les hommes de 1830 avaient encouragé l'insurrection; les bonapartistes se rappelaient les combats de l'Empire, la fraternité d'armes de Poniatowski et de Sulkowski ; quant aux catholiques, ils voyaient dans le fait un moyen de réagir contre le schisme d'Orient. Au Cirque, on jouait trois cents fois de suite, succès sans pareil, les Polonais, un mimodrame dans lequel se montraient péle-méle ThaddéeKosciusko, le dictateur Clopicki et la comtesse Plater, à cheval, l'épée à la main. .\ l'Opéra, pendant les entr'actcs, Adolphe Nourrit, électrisant la foule, se présentait avec le drapeau des Slaves et chantait la Varsovienne de Casimir Delavigne. En même temps, un des fils du maréchal Lannes, le jeune Gustave de MontebeHo, prenant sa part de l'enthousiasme général, était allé s'enrôler parmi les r('V(»ltés et s'était fait tuer en pointant un can<m. (J"'<»njuge de l'émotion qui ilul s'emparer des esprits et des cœurs le jour où l'on apprit (jue la Pologne était mortel A la vc'rilé, le général Sébastiani avait pn'dil ce dénouement. — « La Pologne est destinée à périr, » s'était écrii' lo miiiislrc des ad'ain's étrangères. Cir>mmenl, rnèriir avt^c If {•onc(Mn's df la France, aiu-ait-fUr pu tfuir Irle aux trois aigles

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noires d'Autriche, de Russie et de Prusse ? Mais la passion ne raisonne pas. On en voulait au gouvernement du roi à cause de son abandon, et le lendemain, après la publication de la de'péche, lorsque le ministre dit à la Chambre : « Il est vrai : il n'y a plus de Pologne, mais l'ordre règne à Varsovie. — Oui, l'ordre des tombeaux ! » répliqua une voix à gauche. Paris était consterné et plein de colère. Trois mille jeunes gens des écoles et deux fois autant d'ouvriers des faubourgs accoururent à l'ambassade moscovite. Ils brisèrent l'écusson du tsar; ils insultèrent le drapeau russe. Plusieurs groupes parlaient d'aller arracher M. Sébastiani à son hôtel, les uns pour le huer, les autres pour le pendre à une lanterne. Par bonheur, dans la soirée, l'orage s'apaisa. Qui savait ce qui pouvait survenir ? On ne devait pas gaspiller son énergie. Le plus pressant, c'était de songer à résister à cette Russie, alors hostile, et qu'on supposait vouloir briser Paris comme elle venait de réduire Varsovie.

Léon Gozlan fut l'un des jeunes gens qui ressentirent le plus vivement le contre-coup de ces scènes populaires. En lui, le lyrique reparut. Récidiviste de l'art, il fit encore des vers; mais, cette fois, des vers nuancés de tristesse et brûlants d'indignation. La Pologne morte ! A trente ans de distance, il s'étonnait de l'intérêt qu'il avait pris jadis à cet événement.

Au point de vue de la facture, cette œuvre laisserait beaucoup à désirer; à très peu de chose près, la forme est la même que celle des odes malheureuses du recueil des Nautiques. Mais que de passion, et comme les pointes de l'ironie sont acérées ! Avant même de pleurer sur les soldats morts, le poète entre en plein dans cette conjecture que la Pologne vaincue, en tant qu'avant-garde de la France, le Nord de l'Europe va songer à nous briser à notre tour; et vous allez voir avec quel emportement sacré il apostrophe à ce sujet ceux qui sont au pouvoir. A nous maintenant ! tei est le titre de la pièce.

Frères, vous êtes morts! Frères, montez aux cieux! Frères, votre drapeau n'est plus qu'un crêpe sombre, Et l'astre de Juillet n'est plus qu'un disque d'ombre Que les Rois pourront voir sans se brûler les yeux ! Vous avez mieux que nous ! Votre couleur sans tache, Qui périt dans le feu vaut mieux que trois couleurs; C'est mieux qu'un coq doré qui chante coninn' un lAche Et bat des ailes à vos pleurs !

Dans les autres strophes, il fait des reproches à tout le monde, même aux impuissants amis de la la Fohjgnc. — <- Ou'avdns-nous fait p(»ur vous, frères? <iil-il. Vous dcniandiez ihi sang; nous vous av(ins envoyé de la charitic ! Fh bien! désormais, la France n'a phis qu'à se défendre! » Plus spécia-

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lement il interpelle les hommes du gouvernement, des Gains qui ont laissé égorger leurs frères :

Hier, je les ai vus. Quand le noir télégraphe Sur le Palais-Bourbon reflétait l'épitaphe De cent mille héros, nos frères de Leipsick, J'ai vu cette Excellence, en son fauteuil ravie, Applaudir aux Baskirs d'être, dans Varsovie, Entrés avec l'ordre public !

11 y a là-dedans beaucoup de salpêtre, et ces imprécations sont sincères, car rien ne force cet amuseur à changer son ton de tous les jours ; mais si les stances sont conformes aux règles de la métrique, peut-on dire qu'elles soient réellement composées de vers I Comparez, s'il vous plaît, ces strophes à la Némésis correspondante à cette date du 17 septembre et intitulée : Varsovie, et vous verrez ! Il y a mieux. Qu'on prenne dans V Avenir, au même jour, l'hymne en prose de Lamennais : « 0 Pologne 1 dors sur ta couche ensanglantée 1 » et la diflerence aussi sautera aux yeux. Le superbe et terrible anathème des Feuilles d'automne brochait sur tout cela et achevait de faire oublier ces alexandrins. Disons, néanmoins, à la décharge de Léon Gozlan, qu'il n'a plus recommencé à rimer, et qu'il s'est remis à la prose, très vaillamment.

11 ne sera que juste de noter aussi que cet esprit, d'ordinaire frivole, s'est fait un point d'honneur

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de demeurer fidèle à la cause de la malheureuse Pologne. Sous ce rapport, du reste, il marchait d'accord avec l'opinion publique. Ah ! la Pologne ! Nul n'oubliait combien de vieux liens historiques nous rattachaient à elle. Même vaincue, même écrasée par la masse de 300.000 Russes, Cosaques et Kalmousks, la fière 'nation, si héroïque dans sa résistance, ne cessait pas d'être vivante pour nous. Pendant les derniers mois de l'année 1831, Paris, en cela, était un foj-er d'enthousiasme. « France ! s'écriait le comte de Montalembcrt, alors tout jeune, n'oublie pas ta sœur du Nord ; sa cause, c'est la tienne; c'est la cause du désespoir et de la liberté ! » Mais il n'y avait plus d'espoir à nourrir; la Pologne, déjà tronçonnée en trois parties, à cause du lâche abandon do Louis XV, était morte encore une fois, et pour toujours. Pour toujours, c'était ce que Paris ne voulait pas admettre. On se transmettait de main en main les dernières nouvelles de la défaite, avec autant d'intérêt qu'on se fût communiqué les détails d'une résurrection ou d'une victoire. Au Figaro, encore journal d'avant-garde, Léon Go/.lan stipulait très noblement pour les vaincus.

Dans une séance fameuse de la Chambre des députés, trop fameuse pour l'honneur national, le général Sébastiani, ministre des affaires étrangères, avait prononcé la parole que l'on sait : « L'ordre règne à Varsovie. » — Quel ordre ? Figaro jugea

qu'il y avait à éclairer là-dessus la conscience publique; notre jeune et ardent journaliste ne craignit pas alors de descendre dans les profondeurs de lanalyse. Aidé des gazettes allemandes, il fit voir ce qui se passait dans la capitale de la Pologne reconquise.

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