LES BAYADÈRES
Sotuiez, tambours chinois, et dansez, bayadères, Voici les palanquins et les hauts drouiadairos.
Déployez le grand schall qui flotte à votre cou. Écoutez ! le tam-tam déjà vous accompagne ; Je vois vos seins bronzés palpiter sous la pagne, Comme un jonc de sandal fléchit votre genou. Le grand-prêtre brahmane est là qui vous regarde, Car vous le savez bien, fleurs d'Asie, on vous garde Pour les délices de Vichnou.
Partez, entrelacez vos bras, jeunes péris. Baissez vos yeux d'amour , dans votre course égale. Imprimez sur le sol votre courbe sandale. L'Orient vous prendrait pour ces fraîches houris Dont la virginité renaissant comme une àme. Ne se flétrit jamais sous des baisers de flamme, Baisers plus doux que l'ambre gris.
Éveillez dans les cœurs des désirs plus ardents ; Que chacune de vous par la danse enivrée, Fasse bondir son sein sous la gaze dorée, Ou laisse, fatiguée, tomber ses bras pendants. D'une sueur d'amour j'aime à vous voir couvertes, Et j'aime à voir briller, par vos lèvres ouvertes, Toutes les perles de vos dents.
Plus de pudeur! volez. Imitez en courant. Par un geste échappé de vos mains expressives. Ce long abattement et ces rages lascives De l'amour qui combat, de l'amour qui se rend. Bien 1 penchez votre corps comme un rameau de saule Peignez la volupté ! sur votre brune épaule. Que votre tète aille mourant.
Pour vous, on oublîrait la feuille du bétel, La pagode aux glands d'or qui s'élève en losange... On quitterait les bords du Bengale et du Gange ; Le fakir oublîrait Brahma sur son autel ; Le Mahratte, qui porte au cou les fruits d'Angola, Laisserait son cheval et sa femme mogole : On viendrait du Coromandel,
Il est doux de cueillir la fleur du cotonnier, De regarder le ciel à l'ombre du platane. De dormir lorsqu'un noir aère la cabane Avec son éventail tre?sé de latanier.
Mais il est bien plus doux, danseuses ingénues. De ne rêver qu'à vous, en voyant fuir les nues Durant un soleil tout entier.
Celui qui vous connut peut-il vous oublier? Vous le suivez toujours : qu'il vogue au fleuve Jaune Qu'il passe dans ces bois où le serpent qui sonne, Se défait de sa peau comme un noir d'un collier; Il vous verra toujours foulant la molle arène : Tel on voit un esprit glisser, la nuit sereine. Entre les rameaux du manglier.
A l'heure où le soleil se baigne au golfe bleu. Que le temple est fermé sur ses portes de bronze, Peureuses, vous livrez aux caresses du bonze Vos membres abattus et vos lèvres de feu ; Car le j)rètre est jaloux, et si sa main vous tourbe. Alors il vous destine à réchauffer la couche De Vichnou qui fut sept fois Dieu.
Sonnez, tambours chinois, et dansez, bayadères, Voici les palanquins et les hauts dromadaires.
Cette pièce a paru dans les Annales romantiques. — Il y ade beaux vers, mais pas assez ailés. Quelquesuns sont lourds. Méry, le premier maître de Léon Gozlan, ne pouvait se défendre de faire la grimace à la lecture de ces strophes. D'abord, comme il croyait avoir le monopole de l'Inde, il n'était qu'à demi contentde voir son élève chasser sur ses terres. En second lieu, il trouvait à la pièce un défaut capital et il exprimait sa pensée à cet égard avec une verve tout à fait méridionale : « Pourquoi a-t-il mis tant de dromadaires là-dedans? S'il connaissait mieux l'Inde, il saurait que les Bayadères consacrées à la couche du dieu ne vont que sur les éléphants. »
En fait, ces divers coupletsfurent à peine remarqués. — « Des vers ! s'écriait Jules Janin dans son feuilleton des Débais, voilà une denrée bien rare, en vérité, des vers ! Qu'est-ce qui n'en fait pas, des vers? Mais il faut les faire bons, et beaucoup de nos inspirés ne les font pas même passables ! » Léon Gozlan n'entendait rien à la prosodie, pas plus que Chateaubriand, pas plus que George Sand, pas plus que Jules Janin lui-même. Pourtant il s'est entêté, et, plus tard, longtemps après le Keepsake américain et les Annales romantiques, il a encore « chatouillé la muse », comme on dit de
nos jours. En ^845, il publiait dans VA7'tJste, d'Arsène Houssaye, une sorte d'élégie qui roule sur les mœurs des matelots. Un mousse, devenu amiral avec le temps, fait rhistoiredesapipe,lacompagne de toute sa vie. — Il y a quelque chose d'analogue chez un poète de l'Allemagne moderne. — Il n'importe : cette pièce n'est pas sans valeur et l'on ne sera certainement pas fâché de nous voir la repro duire ici.