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LE DEY D'ALGER A PARIS

Rien ne nous étonne plus. Le neuf est usé. Où est ce temps où les Osages faisaient les délices de la cour ; où le moindre diplomate tunisien ne pouvait franchir la barrière sans être assailli d'épitres orientales ? Les épîtres, les Tunisiens, les diplomates sont tombés dans le plus profond oubli. On ne se mettrait pas à la croisée pourvoir passer le grand khan de Tartarie. Tout est passé de mode. Le Jownal de Paris ne s'occupe plus des chiens décédés dans la nuit ; la Gazette de France ne fait plus d'oraisons funèbres pour les grandes, nobles et hautes comtesses mortes d'un cancer.

Le dey d'Alger est victime de notre incuriosité. Qui sait qu'il y a un dey à Paris, un dey logé place "Vendôme, ni plus ni moins qu'un président de la Chambre ; que le grand Hussein a été aperçu dans une voiture du Delta, allant manger une matelotte à Bercy? C'est pourtant vrai.

Le féroce satrape, comme aurait dit Bossuet, est un respectable vieillard fort doux, fort retiré, mangeant chez Terré, à l'espagnole, parce qu'il est Algérien, et lisant le Coran dans les allées des Tuileries, à côté de gens qui lisent de la politique, Coran pour tout le monde.

« Hautesse, lui a-t-on dit, ceci est la Colonne, ceci est le Louvre, ceci les Tuileries ; trois merveilles. Cet homme qui passe, c'est M. Berryer, qui n'est pas une merveille. » Hussein a demandé du tabac Scaferlaty, et du Toneins; il a prisé, fumé, craché dans la rue. Et M. Berryer est passé.

« — Bonjour, Dey !

— Bonjour, chien !

— Paris est la sultane des villes. Voulez-vous voir Paris?

— Voyons ta sultane.

— Irons-nous voir le Jardin des Plantes, l'Académie, les Champs-Elysées, les boulevards, les spectacles, hautesse?

— J'aime mieux le café au lait.

— Nous prendrons du café au lait ; mais après le déjeuner

— Je prendrai un bain. «

Quand Hussein fut bichonné, badigeonné et raclé, on le conduisit au café Turc, il trouva un chapeau tricolore, des garçons normands, et des œufs frais ; ce qui lui prouva toujours que Paris, selon M. Prud'homme, est le rendez-vous de toutes les nations.

Il lut la Quotidienne, et la trouva turque comme un fîrman; il fut mordu par un chien, et sa joie fut au comble.

<( — Allah soit béni ! j'ai trouvé un pays où les chiens sont respectés. »

Ce qui le toucha beaucoup aussi, ce fut de voir, à Paris, dans un pays qu'on lui avait dit si horriblement civilisé, des quartiers de bœuf, de mouton et de veau, sanglants, hideux et ouverts, balancés à des crocs de fer.

« — Toujours Alger ! s'écria-t-il. Mais y pend-on quelquefois le boucher? demanda-t-il avec curiosité.

— Non, Dey.

— Alors, ce n'est que dégoûtant. »

38 LÉON GOZLAX

Il alla à la Chambre des députés.

Sur cinq ou six cents hommes qui se grattaient le front, qui se frottaient les mains, qui avaient des tics, il y en avait trois qui parlaient, mais qui parlaient toujours. Il écrivit : « J'ai vu en France trois hommes qui parlaient pour trois cents. Les trois cents sont les sages. » On lui dit : « Ce sont les ministériels. » Il effaça sa note.

En descendant les boulevards, il vit un attroupement de deux mille jeunes gens qui se ruaient sur une porte. Les uns avaient les yeux jaunes, les autres l'habit crasseux, ceux-ci la cravate débraillée, ceux-là la poitrine ouverte; beaucoup n'avaient ni cravate, ni poitrine; tous avaient la moustache-bouc, les favorischèvre, les cheveux-lama. On lui dit : « Ceci, c'est la jeune France »

Et il demanda une définition plus claire.

Il lui fut répondu que ces messieurs allaient soutenir un drame.

Il crut qu'un drame c'était un roi, un despote, un souverain.

11 lui fut encore objecté qu'il prenait l'effet pour la cause, et que partant il n'était pas loin d'avoir deviné.

C'est toujours comme à Alger.

Et comme il rentrait à son hôtel, d'habiles filous trouvèrent moyen de lui voler son turban et sa blague. 11 rit beaucoup et s'endormit en disant : « La France est un beau pays ! »

Dans ces tableaux, on retrouvera, certainement, beaucoup de la verve plii]()su[)lii(jue et moqueuse qu'il y a dans les Lettres Persanes; Léon Go/.lan,

d'ailleurs, était passé maître dans ces sortes d'esquisses. Mais cette figure de l'ex-maître d'Alger lui tenant fort au cœur, il y revenait avec une insistance marquée. Ce serait à faire supposer qu'il y avait dans le fait de cette persistance quelque chose comme des rapports de consanguinité : le petit Sémite se servait d'un autre Sémite pour dire leur fait aux Occidentaux de Lutèce.

En ce temps-là, le docteur Louis Véron était directeur de l'Opéra, et il faisait reprendre la Muette de Portici, ce beau drame lyrique, qui avait tant cillumé les esprits à la veille de 1830, et au bruit duquel s'était faite la révolution belge, à Bruxelles. A cette reprise, Adolphe Nourrit, chargé du rôle de Mas-Aniello, se montrait, à un moment, sur la scène, dans son costume de pécheur napolitain et en tenant à la main un drapeau tricolore. Les jeunes gens, encore tout pleins des souvenirs de ce qu'on appelait la grande semaine, lui demandèrent la Marseillaise, et le grand ténor chantait de sa voix si grave et si sonore l'hymne de Rouget de l'Isle, non encore profané, ainsi qu'il l'a été depuis, par tant d'ivrognes et par tant d'imbéciles braillards. Or, pour donner un attrait de plus à ce spectacle, on y avait convié le Dey d'Alger, lequel s'était empressé d'y venir avec sa suite.

Léon Gozlan se fait l'historien de cette soirée.

Pour commencer, il interpelle les badauds de Paris jusqu'à les piquer par l'aiguillon de l'invective.

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Vous avez été trompés si souvent que vous ne voulez plus croire à rien. Tout étranger qui vous arrive, s'il n'a pas un habit fait à peu près comme ceux que vous portez, vous le mettez dans votre estime au rang d'un certain roi des Iroquois qu'on vous expédia de je ne sais quelle foire gasconne. Tout vous est Osage ; et don Pedro lui-même, quoiqu'il ait un frac, quoiqu'il soit frère de don Miguel que vous détestez, vous auriez pour lui cette considération que vous avez pour un danseur de corde italien, ou pour un des jongleurs de l'Inde qui avalent des épées, si par bonheur il n'avait épousé la belle et charmante fille d'Eugène Beauharnais.

En vérité, je vous le dis, cela est mal. Vous avez trop d'esprit et trop besoin de rire. Que savez-vous pourtant si vos plaisanteries n'iront pas blesser un cœur bon et sensible; si vos bouffées de gaieté n'iront pas offenser un malheureux"? Vous seriez fâché d'apprendre qu'il en est ainsi. Eh bien ! cela est.

Ilussein-Pacha, ce dey que la France a détrôné, vient demander à la France une hospitalité de quelques jours, et aussitôt le Turc est moqué, parce qu'il est Turc sans doute, et que vous croyez qu'un Turc ne peut être blessé des moqueries françaises. Mais il arrive que ce Turc a le sentiment profond de sa dignité d'homme, et qu'il n'est pas assez civilisé pour supporter sans chagrin le mépris, ou seulement ce qui en a l'apparence. Il s'est plaint d'être ainsi méconnu; non pas avec la violence que vous i)ournez croire, mais avec une noblesse et une simplicité calme qui vous auraient étonné, si vous aviez entendu le Pacha.

« J'espérai?, a-t-il dit, qu'on aurait quelque pitié pour un vieillard qui fut ce que j'étais, qui est ce que je suis maintenant. » Cette observation est-elle d'un barbare ? Elle m'a fait rougir.

Le pauvre Dey av^ait éprouve' un autre déplaisir. Chacun s'était ingénié pour l'accaparer et en faire une spéculation. Ainsi, les plus étranges propositions lui étaient arrivées, une moins concevable que les autres. Des femmes, qui croient que tout est permis, l'avaient invité à aller à une fête qu'elles donnaient en plein jour, dans les jardins Tivoli, une sorte de bacchanale, ainsi que vous l'aurez bien supposé. Ne dissimulons rien.- L'espoir de quelques-unes de ces drôlesses était que le Pacha jetterait les yeux sur elles et qu'elles seraient admises à l'honneur du harem provisoire, et qu'on les paierait par une poignée de diamants. Il est bon de dire que le Barbare est fidèle à ses propres femmes, qu'on était en train, en ce moment, d'installer à Naples, et, ensuite, qu'il n'aimait pas les dévergondées d'Occident. Il avait donc refusé d'assister à la fête de Tivoli.

Mais, quant à l'Opéra, c'a été autre chose ; il s'est empressé d'y venir, et Léon Grtzlan, bien renseigné, insiste sur ce point que les Parisiens se sont fait une fausse idée de cet Oriental.

Ecoutez seulement le trait suivant, dit le journaliste. Dites si le vieillard d'Alger manque de délicatesse et

de manières aimables. Le fait n'est pas bien vieux ; il date d'avant-hier.

Un des Français qui sont auprès d'Hussein-Pacha a des enfants ; le Dey l'a appris, et il a désiré qu'ils lui fussent amenés. Parmi ces enfants est une fille, jeune, agréable, timide. Arrivée devant le Pacha, celui-ci lui a dit : « Comment vous nomme-t-on? — Fanny, a répondu la jeune demoiselle. — C'est un nom charmant (en arabe, Funny signifie l'intelligence), et qui parait bien vous convenir- J'ai trois filles ; elles s'appellent... » (Je ne me rappelle pas ces noms arabes qui n'ont été dits qu'une seule fois; mais supposez qu'ils signifient : la prudewie, la bonté, la douceur.] u Elles sont tontes dans mon cœur ; je rapprocherai la seconde de la première, et, entre la troisième et l'autre, je mettrai Fanny : ainsi j'aurai quatre filles. » Les patriarches que nous admirons, les pères les plus bienveillants, les Européens les plus spirituels auraientils mieux dit ?

Avant-hier, à l'Opéra, quand Hussein a vu l'admirable tableau du 3' acte de la Muette, il en a été frappé. Cette énergie du peuple soulevé contre la tyrannie et courant à la vengeance, a absorbé toute son attention. C'est d'ailleurs une chose que les Orientaux comprennent à merveille ; elles ne sont pas éloignées de leurs mœurs. Son drogman, M. Jouannin, lui a dit : « Voilà comme nous avons été pendant trois jours. — Oui, a répondu le Pacha, je sais que ça a été très beau. » La représentation de Masnniello lui a fait un grand jjlaisir; il connaît Naplcs et son peuph; passionné ; aussi a-t-il suivi avec beaucoup de soin

l'action du drame dont les acteurs lui sont assez familiers. Le courage du pêcheur de Portici, sa générosité, la fureur brutale du peuple à son égard, et sa fin tragique, ont vivement intéressé le Dey. Le spectacle des danses, qu'il trouve charmantes, celui du triomphe de Masaniello, l'irruption du Vésuve, l'ont pleinement satisfait.

M. Véron avait fait placer dans la loge du Dey un canapé, des carreaux, et une petite table pour placer des rafraîchissements. Hussein a été sensible à cette attention, et il a dit qu'il n'avaitjamais été mieux chez lui et plus tranquille que sur ce sopha. M. Jouanninlui a donné sur Je gaz et les bougies menteuses qui éclairent les loges des explications qui l'ont intéressé: car, comme il 1' a dit, il est venu à Paris pour s'instruire. Pas si barbare, comme vous voyez.

Hussein avait dans sa loge Mustapha et un autre serviteur dont j'ignore le nom, Arabe d'une quarantaine d'années, que le Dey affectionne particulièrement ; M. Jouannin, interprète des langues orientales; M. Bacry, M. Decazes, M. André à qui le Pacha est recommandé, un aide de camp du maréchal Clausel, je crois, et une personne que je ne dois pas nommer. C'est d'elle que je tiens tous les renseignements qu'on vient de lire.

Je ne dois pas oublier de dire que, pendant les trois grandes heures qu'il a passées, Hussein s'est abstenu de fumer. Il sait que l'odeur du tabac incommode les femmes françaises, et il ajourne son plaisir. Y en a-til beaucoup parmi nous qui feraient un tel sacrifice, non pas au théâtre, mais à la promenade? Nous nous

gênons moins que le Turc dont nous nous raillons ; nous empestons les boulevards avec nos cigares, seulement pour nous donner l'air Espagnol, Italien, Allemand ou Turc.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, ce sujet lui plaît par dessus tout, et il ne laisse passer aucune occasion d'y revenir. Croyez bien qu'il va le reprendre très prochainement. Au surplus, un épisode politique, tout à fait impre'vu, y prêle, et voici quel est cet événement. Don Pedro I", empereur du Brésil, n'a pas eu plus de chance que le Dey d'Alger et que Charles X ; il lui a fallu fuir de ses Étals. Où aller? Un des successeurs de "Washington, l'Américain JefFerson, a dit une grande parole : « Tout homme a deux patries : la sienne, d'abord; puis, la France ». Don Pedro I" s'est rappelé ce cri d'un républicain et il est venu, en compagnie de doua Maria da Gloria, sa fdlc, demander l'hospitalité à notre pays, et Louis-Philippe, le roi des barricades, les a recueillis, l'un et l'autre, au palais de Meudon, en attendant qu'ils puissent aller ;\ Lisbonne, d'où ils chasseront don Miguel, l'absolutiste, une des bêtes noires du libéralisme moderne.

Sur ce, Léon Gozlan improvise trois ou quatre belles pages, que nous donnons, sans en rien retrancher. On jugera sans doute, comme nous, qu'il n'y a pas là-dedans m(»ins de vérité ni moins de charme (jue dans un tableau de Meissonier.

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