LE SCEPTIQUE LOYAL
A ce moment toute action littéraire ou artistique ne s'accomplissait guère en dehors de Léon Rlotor. On tenait à l'avoir dès qu'une campagne s'ouvrait; c'est un de ceux auxquels on pensait d'abord. Jehan Sarrazin lui écrivait (23 mai 1895) • «••• J^ travaille à un volume, la Vie à Montmartre et au Quartier- Latin ^ souvenirs 1885-1895... Je serai content de parler de vous, de Willette, d'Auriol, etc.. » Et un peu plus tard (31 juillet), c'était Jean Volane : «... En ma qualité de co-directeur de V Ardèche littéraire, je viens vous dire que nous serions très honorés de votre collaboration... » Moi-même je tins à son adhésion, pour l'Assodation que je fondai vers ce temps-là.
C'est en octobre 1895 ^^^ parut le Sceptique
y^ LEON RIOTOR
loyal, avec des fleurons de Grasset (Bibliothèque artistique et littéraire) Ce complément du Parabolain ?>& caractérisait par cette vibrante et noble affirmation : « Un unique penseur, un infime propagateur, compte plus que le césar, naissant dans Tes langes impériaux, le sceptre en main, en vertu d'un principe incompréhensible à notre époque. » Mais, ajoutait-il avec regret, il manque au Français, pour se débarrasser de ses préjugés, la logique.' Ce peuple brave, naïf et orgueilleux.^ ne méritera la gloire que lorsque, grâce à lui, le monde connaîtra la liberté, la prospérité, le bonheur. Voilà quelqu'un qui n'admire pas aveuglément notre passé, et qui nous pousse même à des actes plus grands qu'autrefois. Et nous sommes loin de cet état supérieur, nous qui écrasons encore des peuples faibles, sous prétexte de civilisation. D'autre part, le Français, crédule, « ne cherche rien des mobiles, ne tente de découvrir ni le levier des actions, ni le but des phrases. »
Riotor nous voudrait sages. Le sage s'abstient des entraînements ; il doit rester froid, revenir à la nature : « Les grands spectacles de la nature ont ceci de particulier que leur ampleur majestueuse éloigne la pensée de l'humanité. Qui songerait aux actes mesquins d'êtres, si fiers de leurs babylones, devant ces arènes incommensurables où souffle le vent du ciel, où le regard plonge dans un abîme extra-terrestre; qui se souvient des hommes infimes en face de ces monts dont les
sommets effrayent la nue, qui s'apitoie encore sur le triste cours de leur existence au bord de ces fleuves torrentueux qui roulent vers un destin fatal leurs ondes bouillonnantes et courroucées ? Ces cirques géants où la fourmilière humaine disparaît, où la vue est inhabile à l'atteindre, effrayent la pensée et dévastent l'imagination. La grandeur, la majesté, l'effroi sont trois maîtres au front enténébré, à Toeil chargé d'éclairs. Qu'importent les gestes des hommes en ce concert de toutes les forces et de toutes les beautés ! » Après cette belle invocation de la nature, Tauteur nous montre les villes balnéaires: «... Quel contraste angoissant que cet océan contemplé par ce résidu d'humanité ! »
Et c'est un réaliste qui dit cela, quelqu'un qui n'admet que l'expérimentation, qui n'a, presque, pas le droit de se tromper. Le voilà donc, avec sa vigueur reconquise, aussi solitaire parmi ces épaves humaines que le serait un idéaliste au milieu de rudes habitants des cavernes. Le réalisme^ il s'y maintient, il le préfère de plus en plus. C'est bien son domaine, malgré tous ses élans vers le mieux moral et social. Les départs vers l'idéal, ou les grandeurs, il faut y renoncer. L'auteur est effleuré par le souvenir de la fable des Deux Pigeons. Si les bourgeois, ajoute-t-il, s'entendent contre les rêveurs réclamant une société de gens heureux, pourquoi s'en étonner ? cette lutte est ancienne comme le monde.
Lisez deux fois cette juste observation-ci, qui vous mettra en garde contre les médiocrités affectant le dédain : « Rien ne réussit aussi bien près du public, même intelligent, que l'espèce de scepticisme dédaigneux affecté par certains jeunes gens. » Par certaines gens eût été plus général et non moins vrai. Mais voici la bonne réponse : « Toi, sceptique loyal, tu penseras : Les hommes se valent ! Montrez-moi vos travaux ; n'ayons pas de ces dédains ou de ces colères contre des gens qui demain auront produit plus que moi ; n'ayons pas de ces enthousiasmes inconscients pour ceux que ma loyauté m'obligera peut-être à renier dans une heure. »
Le ton satirique de l'auteur se précise. « C'est à qui, observe-til, en notre démocratie égalitaire, arborera des distinctions. » Il nous voudrait plus réfléchis : « Ne déambule jamais en pays étranger avec le parti-pris du dénigrement, pas plus qu'avec celui de l'enthousiasme. ^> En tous les pays, régnent l'orgueil national, et surtout l'intérêt.
\'oici quelques injustices ou erreurs à propos de Jeanne Darc. « Mysticisme hystérique », dit-il. C'est tout ce qu'ont pu trouver les bas médecins voués à l'hypnotisme et les petits savants que toute grandeur rend stupides : gens qui croient ravaler par ces mots sans portée les âmes supérieures qu'ils ne pourront jamais atteindre. Jestime que Riotor se doit et nous doit de ne pas aider ces besognes de rampante jalousie.
Il voudrait l'union intime des peuples latins et des peuples du Nord, les Etats-Unis d'Europe, « seule puissance politique qui pourra lutter contre une invasion, inéluctable, des asiatiques. » Voilà la vraie clairvoyance. Quelques années auparavant, j'avais prévu et annoncé les guerres de l'Asie et de l'Europe; et j'ai noté ici avec plaisir cette rencontre dans la même prévision.
Suivent des réflexions pessimistes, d'indifférent, sur l'immoral, l'amour vénal. L'époque, ignoble, l'a découragé. Mais un autre voile est levé sur l'avenir, au sujet des députés : «... Prends tes envoyés dans tes rangs, parmi ceux que tu vois à l'œuvre, parmi les tiens. Peuple, choisis un du peuple. » Tout n'ira bien, en effet, que du jour où le peuple élira les siens, et non ses ennemis naturels et sociaux, qui le flattent pour obtenir ses suffrages. « Cette exaspérante politique, reprendil avec amertume, a mis en branle les passions les plus ignorées, a réussi à instaurer, pour défendre ses favorisés, une véritable féodalité administrative.... » Et il explique : «... La démocratie ne fut pas plus tôt décrétée qu'il s'y créa une aristocratie. Chacun des phénix qui la composèrent se crut aussitôt un parangon d'éloquence et de talents divers. Peuple français, tu commentas ses moindres gestes, la presse imprima ses plus obscures paroles, et, depuis, un travers aussi peu redoutable grandit jusqu'à la frénésie. » Il est vrai que, souvent, les grenouilles politiques réclament un
honnête homme ; mais s'il vient, elles le veulent associer à leurs petites et louches combinaisons, ou le repoussent.
Voici un portrait original de « l'homme qui pense », où l'on reconnaîtra les qualités de l'auteur, soit comme fond naturel, soit comme forme littéraire : « L'homme qui pense, qu'agite le désir du mieux, que tourmente la soif des foules, est à jamais perdu pour le bonheur. Son intellectualité l'entraîne sans cesse à quelque nouvel enthousiasme. Il s'éveille en sursaut et voit dans l'obscurité de ses longues nuits s'agiter un monde de tourments. Son cerveau est empli de désolantes chimères. Les rares satisfactions de son existence ne font qu'augmenter désormais la fièvre qui le ronge. Rien de ce qui peut distraire le mortel avisé ne peut plus l'attendrir. Comme le sommeil, l'appétit le fuit, son estomac se convulsionne, se ratatine. Ses nerfs trépident, ses yeux ardent d'une brûlure intérieure. Aucun rêve d'amour ou de tranquillité n'éclôt plus dans sa tête surchaufïée. Il rit de ceux qui conservent quelque tendresse pour la femme, les enfants, quelque respect pour l'amitié. Il est le feu public que ranime le moindre souffle, qui s'éteint et se rallume sans cesse au courant d'air de la rue. Chacun vient s y réjouir, ou s'en moquer, ou s'y chauffer, hors les siens qu'il désole. Il s'imagine être d'une essence supérieure, et ce n'est qu'une pauvre loque humaine au service des passants î Tel est ce damné mystérieux
des époques modernes, qui, entraîné loin du modeste foyer de son enfance, mourra de cette magie à laquelle rien n'a pu le soustraire. »
En littérature, conseille plus loin Riotor : « N'applaudis que lorsque l'écriture et l'idée sont dignes l'une de l'autre, et dignes de toi. » Et devant les attaques, il recommande de ne pas s'indigner. L'envie, la calomnie guettent quiconque réussit; il faut leur préférer les attaques franches. « Ne serre pas ces mains si moites de caresses, n'embrasse pas ces bouches si prodigues de baisers. Les unes te mordront, les autres t'étrangleront. »
L'auteur constate que l'intelligence indépendante succombe où triomphe la niaiserie servile.Il montre encore que la satisfaction et la souffrance sont inséparables, que la fonction désintéressée n'existe pas. Puis, tout à coup, il prétend que le principe de la matière est unique et absolu, que tout est chimie, force chimique dans l'Etre. Non, Riotor! il existe autre chose que cette matière mécaniquement animée dont plusieurs disent l'Univers exclusivement constitué ; et même une locomotive, bien construite et bien approvisionnée chimiquement et physiquement, a besoin de l'intelligence d'un mécanicien. De même l'Univers serait immobile et inutile, si sa matière inBnie n'était ordonnée et actionnée par une intelligence infinie, un mécanicien digne de lui, un chimiste universel. Pour vous le rappeler, je ne me réclame même pas del'instinct,
So LÉON RIOTOR
de l'inspiration ; je ne pars que du réalisme le plus précis, le plus scientifique. Aussi, voyez, vos excellentes pensées, vos réflexions solides, que tout vrai démocrate devrait lire pour se fortifier et s'éclairer, abordent à cette conclusion, qu'il faut viser le bien-être, pour Tindividu, la famille et la nation. Eh quoi ! pas autre chose ?... Nous n'aurions pas d'autre but que le bien-être, ce rêve, croyez-le, de tous les animaux, et nous n'essaverions pas d'y joindre quelque chose qui nous autoriserait à être, tout de même, un peu plus que leurs égaux?...
Ainsi ce petit livre remarquable, caractéristique, écrit en février-mars 1892, nous révèle le point extrême atteint par Léon Riotor,non plus seulement dans la voie féconde du progrès social, mais dans le sentier dangereux du scepticisme. L'évolution, depuis le Parabolain, à travers les Raisons dePascalin, s'achève, aboutissant à cette conception matérielle du bien-être, but de nos efforts. Toutes influences spirituelles sont éliminées, l'idée est poussée à sa dernière limite. Mais, par le même motif qui lui fait délaisser l'autre élément de toute vie : l'esprit, il atteint une rare vigueur d'opinion réaliste ; sa personnalité très accentuée dans ce sens, est donc apte à nous bien exprimer ce qu'est le réel seul, l'unique point de vue pratique. 11 aime tant le certain, le précis, le prouvé, qu'en sa présence, et j'entends à sa lecture, il n'est pas permis de s'égarer en de vagues formules; il oblige
l'idéalisme à se montrer aussi net que lui-même, et voilà un résultat précieux, duquel peuvent sortir de définitives et fertiles discussions.
« J'ai trouvé à lire votre volume, écrivit, de Bruxelles (8 octobre), Léon Paschof, une joie d'art qui s'avivait encore en pressentant un esprit sympathique se révéler sous le charme des pages. Les notes de votre loyal sceptique, qui avec plus d'amertume n'eût plus été sceptique du tout mais serait devenu satiriste, m'ont fait jeter un regard sur les événements qui m'entourent et me les ont fait envisager d'une façon un peu plus profonde que je le fais de coutume. C'est là un rehaussement d'esprit dont je vous fus redevable, et c'est la meilleure preuve pour vous dire que j'ai trouvé grand profit et plaisir à vous lire. »
Parmi les publications où collaborait alors Léon Riotor, je rappelle la Revue encyclopédique^ la France scolaire, V Ecolier illustré^ la Lanterne. Mais il eût voulu employer son activité dans les milieux politique et administratif, passer de la théorie à la pratique. Un tempérament bien constitué désire toujours réaliser ses idées, et nous verrons de plus en plus l'inventeur et l'exploitant réunis en un seul individu ; toutefois, l'éducation sociale n'est pas assez développée pour faire entrer cette coutume dans les mœurs publiques, à
g2 LÉON RIOTOR
moins qu'une secousse profonde ne hâte Tavènement des littérateurs-politiciens, comme la secousse de 1789 décida celui des avocats. Riotor se heurta donc à bien des obstacles, lorsqu'il posa sa candidature aux élections municipales du 13 octobre 1895 (quartier de la Sorbonne).
« Mon amour de la démocratie ne s'est pas répandu en de vaines paroles, disait-il dans un de ses discours; depuis dix ans je l'ai publié en maintes brochures qui demeurent, qui sont des gages imprimés de mes idées libertaires et de ma sincérité. J'ai partout cherché la justice et ne l'ai rencontrée nulle part. J'en conclus que nos institutions ont besoin d'un contrôle assidu, que certaines doivent être réformées complètement, que l'équité la plus absolue doit présider à la répartition des charges, que la coalition des citoyens pour la défense de leurs intérêts corporatifs doit-être, non pas seulement une faculté, mais encore un devoir. » Il ajoutait : « Ne séparons pas l'ouvrier manuel de l'ouvrier intellectuel. Il y a là une question sociale au plus haut point. » Et d'autre part, un groupe indépendant déclarait aux électeurs : « Nous connaissons Léon Riotor depuis longtemps. Nous avons été à même d'apprécier son caractère droit, actif, tenace ; nous sommes sûrs de son désintéressement comme de son dévouement ; et des témoignages écrits demeurent, par ses livres, de sa foi socialiste et républicaine.» Une biographie, avec un portrait par Bombled et
des extraits d'un programme électoral, résumant les propositions pratiques des ouvrages que nous avons présentés, fut en même temps publiée.
Au Journal d'Annonay, dont il était rédacteur en chef, Riotor menait une vive campagne en faveur de ses idées, entr'autres sur la séparation des Eglises et de l'Etat, dont il était partisan. A la Plume un de ses articles lui obtenait cette lettre du plus informé et du plus consciencieux des critiques belges :
« Louvain, 22 novembre 95,
» Cher monsieur,
» Je viens de recevoir la Plume où je lis le magnifique article que vous me consacrez. Vous comprendrez, monsieur, que je n'en serai satisfait complètement qu'après vous en avoir témoigné ma gratitude. Vous avez fait de mon livre {le Roman français au iç" siècle) une étude solide, sérieuse, importante et profonde, auprès de laquelle pâlissent extrêmement les pauvres petits comptesrendus que le manque de place me permet de consacrer dans la Revue générale à vos intéressants travaux. Mon livre n'aurait éveillé que l'écho dont je vous suis redevable, que déjà je me tiendrais satisfait et récompensé de mes peines. Ainsi, si je n'avais déjà donné à M. Léon Riotor toute ma sympathie, ce serait le cas de la lui dédier à jamais.
» Les banalités de la vie littéraire nous font
g4 LÉON RIOTOR
craindre d'employer des termes et des expressions usés. Voulez-vous, cependant, oublier que ces choses ont été dites en manière de politesse conventionnelle, et me permettre de vous confier dans toute la sincérité de mon âme que je suis fier et heureux d'avoir été jugé par un analyste de votre envergure et de votre probité ?
« Croyez donc, cher monsieur, à ma gratitude et à l'expression sympathique de mes sentiments les plus cordiaux. — « Eugène Gilbert. »
Une biographie de Léon Riotor, signée J.-L. Croze, parut dans le Journal d' Annonay du 25 janvier 1896. Vers le même temps, l'écrivain aux multiples efforts préparait une pièce théâtrale avec Edmond Lepelletier. En mars, il publia Des Bases Classiques allemandes à la Librairie de la France Scolaire.
Luther, dit l'auteur, porta le plus rude coup au latin en Allemagne ; il ouvre l'histoire littéraire moderne de son pays ; « il propage dans toutes les classes, par sa traduction de la Bible, l'idiome allemand qu'il va chercher dans sa pénombre roturière, il lui donne par des adoucissements, une épuration savante, une richesse, une ampleur, une sonorité inconnue jusqu'alors, et les écrivains qui l'avaient délaissée comme incorrecte se ressaisissent avec enthousiasme de cette langue neuve, qui sera la leur, avec laquelle ils pourront élever des monuments littéraires nationaux. » La
floraison est remarquable, avec Camerarius, Mélanchthon, Erasme, Andurster, Burkhard Waldis, Goetz de Berlichingen. Les guerres de religion et de partis causent un affaiblissement. Cependant la langue littéraire se forme. Une transition est opérée par l'école silésienne de Martin Opitz ; l'école de Gottsched, dite saxonne, achève d'ouvrir la voie.
Riotor reprend son sujet en remontant aux Sources. Jadis, la Germanie avait des bardes ; Charlemagne éveilla le goût de la littérature. Mais l'oppression féodale produisit un désarroi, et c'est alors que s'implanta le latin. Sous cette langue factice, pourtant, un courant subsistait, celui des minnesaenger, ou chanteurs d'amour, poètes nomades, célébrant aussi l'héroïsme ; on leur doit les Nibelungen. Des tournois littéraires, des écoles poétiques, affinèrent le goût public. Le critique nous donne l'analyse des Nibelungen. C'est une mise au point historique, les Burgondes après Attila, Siegfried régnant sur le peuple des Nibelungs, aux embouchures du Rhin. Le sommaire de l'œuvre est établi avec clarté. L'esprit allemand garda de ce poème un reflet d'héroïsme sombre ; les conteurs y puisèrent, en même temps qu'ils empruntaient aux Chansons de France. Puis, cette littérature racique prit un développement à la fois héroïque et mystique, où brilla Conrad de Wurtzbourg.
Vers la fin du i3« siècle, règne une poésie didac-
g6 LÉON R{OTOR
tique, froide et lourde ; au milieu du I4^ florit une nouvelle époque littéraire, celle des meistersaenger, maîtres chanteurs, artisans poètes, enfermés en des modèles. Académies et tournois brillent. Hans Sachs est le plus célèbre de ces fervents de la muse, qu'ils aimaient pour elle-même, sans intérêt matériel. A côté, s'établit Técole des spruchsprecher ou improvisateurs, d'inspiration bouffonne ou satirique. Subsistent quelques derniers rejetonsdel'époque chevaleresque, entr'autres Veit Weber. Puis la poésie faiblit, la prose fait des progrès. Avec Luther, nous l'avons vu, la langue nationale s'affirme, une école puissante se forme. Alors, « fleurit un éclatant parterre d'hommes illustres, d'écrivains, de professeurs, de prédicateurs autour du berceau luthérien. » L'école silésienne, à l'origine, avec Martin Opitz qui édicté des règles, veut fonder aussi la littérature. Weckherlin, Barth, G. Rod se font connaître. De nombreuses académies sont ouvertes. Un cérémonial s'organise. Viennent ensuite la boursouflure, la froideur, et des écoles de forme seule qui passent vite ; enfin, une période de repos, au iS» siècle.
Alors, sous Frédéric II, commence une ère de prospérité inoubliable. Ce sont des sociétés littéraires en plusieurs villes, et l'école de Gottsched ou Saxonne. C'est Klopstock, « dont la Messiade, vaste poème épique et religieux, qu'il mit trente ans à édifier, fait songer au Paradis perdu de Milton, dont il a l'ampleur et la sereine majesté. »
C'est encore une pléiade de poètes badins, populaires, ou idylliques, comme Salomon Gesner. Voici le critique et dramaturge Lessing, le penseur Mendelssohn Moses ; Wieland, Biirger, Voss, mystiques, influencés par Kant, Voltaire et Diderot, surtout par Voltaire, qui arrête l'optimisme de Leibniz : ils fondent une académie poétique. Kant « marque le temps de solidification de l'empire allemand, » parachevé par Hegel. Tous les genres sont cultivés, les talents nombreux : Thiedge, Mathisson, Herder, le dramaturge Kotzebue, le romancier Lafontaine.Richter, le brillant métaphysicien.
Goethe paraît, « dont l'esprit vaste et abondamment pourvu embrassa tous les genres et y sema d'abondantes récoltes pour les générations suivantes. » Savant, critique d'art, dramaturge, romancier, poète, il incarne le génie nébuleux et rêveur de l'Allemagne. Pour Schiller, dramaturge, poète d'élégies, d'idylles, de ballades, historien et romancier, « son rôle dans la philosophie générale de l'époque fut parallèle, et pour ainsi dire complémentaire de celui de Goethe. »
En somme, « le fonds de métaphysique, accumulé depuis quatre siècles dans l'intellectualité allemande, sert de modérateur aux hardiesses intempestives, et c'est ce qui fait sa force. La marche est progressive, mais non précipitée. » Aujourd'hui, le règne des classes existe encore ; mais l'individualisme s'y oppose à l'intérêt de la
race. L'Allemagne marche vers Tétat socialiste. Dans cet essai, Klopstock est cité trop sommairement. Alors que les Nibehmgen sont largement analysés,il y alàun manque d'équilibre. La Messiade, le plus grand chef-d'œuvre allemand, devrait avoir beaucoup plus d'importance qu'une épopée primitive comparable à notre Chanson^ de Roland. Au contraire, le nébuleux et l'ennui de Goethe, les erreurs de Schiller, en font des moitiés seulement de génies: donc, trop d'espace à eux, suivant la proportion accordée à Klopstock. Cependant, les Bases sont une bonne étude de la littérature allemande.Elles suivent la ligne chronologique, qui est la meilleure; elles groupent avec ordre les époques, observent bien la perspective des périodes, et généralement la hiérarchie des mérites. C'est un ouvrage mesuré, complet dans sa brièveté, à propager. Ce petit livre est de ceux qui démontrent l'excellence de la précision, de la méthode, de la clarté, dans les œuvres de la critique. Riotor tend à conclure d'après son tempérament social : individualisme, socialisme, et la rencontre est juste, car, aux yeux observateurs, l'Allemagne va rapidement vers ce dénouement.
« J'ai lu avec profit votre livre, lui écrivit Léon Paschof, et il m'a initié à un ordre de connaissances qui me faisaient entièrement défaut. Permettez-moi de vous féliciter sur la diversité de vos écrits qui semblent chaque fois être l'œuvre
d'un nouvel esprit. . . » (Bruxelles, 29 mars 96). Et le 21 août suivant : «... J'ai relu récemment votre petit livre sur l'Allemagne, devant me rendre prochainement dans ce pays. Vous y défendez l'éducation ayant pour base la langue et la littérature maternelles. Cette thèse a en Belgique de nombreux partisans, et nous avons fait à ce sujet une campagne très vive, sans cependant aboutir à aucun résultat appréciable. Nous voudrions amoindrir les études latines, supprimer les études grecques et remplacer les classiques du siècle d'Auguste parles classiques chrétiens. Ce dernier projet a fait se joindre à nous assez de membres du parti catholique... »
Le Sage empereur, poème légendaire (Edition du Mercure de France^ 1896), est dédié par Léon Riotor à la mémoire de son père, « Célestin- Nicolas Riotor, promoteur des associations syndicales, proscrit de l'empire. » Dans une préface, il affirme que l'ancienne règle poétique « est devenue banale en son cadre étroit, ne se prête plus guère aux vivacités de formes et d'images qu'on peut espérer d'une philosophie plus libre dans une rhétorique plus ample ; et d'ailleurs le poète ne doit-il pas tout essayer pour parvenir à l'intensité de coloris à laquelle il aspire ? » Cependant, « ne répudions pas absolument la règle, mais servonsnous en sans contrainte. » Disposons du jour, de l'air, de la souplesse dans le vers. « Tout poème, outre la clarté et la liberté, doit avoir un but et
suivre le développement logique d'une idée.» Voilà qui s'inscrit contre l'art pour l'art.
L'empereur est autant que Dieu. Wilhem possède la force suprême, son âme est énergique, les hommes plient sous son autorité ; il rêve de la foudre lui forgeant la victoire.
Il adorait Tétoile et le sort de son père
Qui, le sabre à la main, eut un règne prospère
Et se fit dans l'histoire un renom de terreur ;
Il désirait aussi cette auréole hautaine
Qui flamboya surtout au front du capitaine
Plutôt qu'au front de l'empereur...
Sa capitale, terrifiante et triomphale, se déploie en une description variée, colorée. Son gouvernement lui paraît le meilleur et le plus brillant de tous ; il y aime surtout la discipline qui courbe tout devant lui. Ses ministres sont exemplaires. Vraiment, est-il en lui ou autour de lui la moindre imperfection ?
Mais l'empereur n'est qu'un homme. Suivons son cortège d'orgueil dans l'éveil printanier, parmi la foule acclamante. Les soldats chantent autour du drapeau. . .
Les plus vaillants de nous sur les champs de batailles Dorment leur éternel sommeil, Mais nous arroserons au jour des funérailles Leur vert tombeau de sang vermeil...
Passent de farouches guerriers, des canons rou-
lant leurs fracas, des cavaliers la lance haute : tout un appareil de rude puissance. Des hétaïres dansent....
Zéphirs troublants, rayons, flocons d'écume,
Pollen d'avril, ou brises que parfume
Le grand effluve de printemps,
Cervelles légères de plume
Au souffle amoureux des vingt ans,
Elles font, ces faunesscs aux yeux bleus,
Fleurir les amours dans leurs jeux...
Voilà des princes et des rois, autour de Wilhem; et des poètes qui le célèbrent, rivalisant d'adulations. L'armée suit, parmi les vivats de la foule que l'enthousiasme rend insensée :
Fils de l'horrible et du carnage, Amants ardents des vents d'orage, Compagnons des démons hardis.
Ils sont nos glorieux bandits !...
On les exalte, ces soldats, et leurs armes, leur courage, tout ! Pourtant,
Wilhem, pensif et l'œil perdu, Sur son coursier plus blanc que neige, Parmi les princes confondu.
Ecoute ces chants du cortège...
quand s'élance un mendiant, criant : « Je suis Sophis, et je suis le Maudit 1 » Il adjure l'empereur d'oublier la sanglante magie des guerres, d'être bon ; il récuse les adulateurs. L'autre le
raille, se vante de sa lignée vaillante et orgueilleuse, le menace. Mais le iMaudit clame son indignation, oppose à toute cette puissance guerrière la force invincible de la vérité. Son seul bien, la sagesse, l'emporte sur l'attirail de massacre et de ruine. Le monarque la lui demande : elle ne se vend ni ne se donne. Veut-il l'acquérir par luimême ? Qu'il le suive...
Comprends des hommes les usages, Apprends à respecter leurs droits ; Le plus hautain parmi les rois Est le moindre parmi les sages.
Le peuple est autant que Dieu, inscrit l'auteur en tête de la partie suivante. L'empereur et le sage, partout et longtemps, s'en allèrent ensemble. Wilhem, conscrit, connaît la douleur de quitter la tendre fiancée qui pleure et ne songe qu'au temps de son retour. Soldat, grisé de batailles et d'amours, il oublie ; mais, proscrit, il erre en gémissant. . .
Le voyageur s'asseoit sur le bord de la route, Il conserve l'espoir qu'on lui tendra la main, Mais dans la nuit glacée, hélas ! nul ne l'écoute, Il doit continuer son pénible chemin, Et tandis qu'au foyer la famille est en fête Le voyageur n'a rien pour reposer sa tête...
11 est pauvre, affamé : tableau bref et énergique de la misère. Puis il se fait prêtre, et soutient les
hommes. II devient époux et père, du sentiment fleurit près d'un berceau, l'amour console sans cesse :
Voyez l'enfant dormir... A peine sa jeune âme Est-elle éclose au monde, à peine un jour entier A-t-il marqué son front du tranchant de sa lame, Qu'il flamboie à nos yeux d'une mystique flamme, Ange et fils à moitié.
Et son regard n'a pas entr'ouvert sa paupière Qu'il a régénéré nos âmes pour jamais.
Son clair sourire illumine nos fronts de pierre, Et son petit bras serre ainsi qu'un brin de lierre Qui nous tient désormais...
Pour moi qui garde au cœur une brûlante lave, Je ne vois pas sans peur son regard bleu d'enfant ; Dans l'émoi puéril où mon orgueil s'entrave, Je me prosterne alors tremblant comme un esclave Sous son doigt triomphant !...
O cher petit enfant, soit que juillet fleuronne, Ou que mai dans les prés sème les boutons d'or, Soit que décembre arrache à l'arbre qui frissonne Une dernière feuille, ou que le vent d'automne Pleure en le corridor.
Je viendrai dans tout temps, pèlerin sur ta route, Chaque fois que mon ciel aura noire couleur, Eteindre mon tourment et refréner mon doute. Je viendrai vers l'azur limpide où tu m'écoute Te conter ma douleur.
Plus tard tu chercheras le bonheur qu'on souhaite Partout, dans les chemins que la vie a tracés, Dans les plaisirs trompeurs qui troubleront ta tête, Et tu te souviendras, partout, dans chaque fête, Où tu courras à pas pressés,
Quand tu t'échapperas aux jours de peine amère, Et que l'amour cruel aura su te griser. Qu'en ce temps d'innocence, hélas ! trop éphémère, Ton désir ne voulait que les bras de ta mère Et sa lèvre à baiser.
Le berceau qui a inspiré cette bonne page est vide désormais. Combien d'espoirs s'évanouissent ! La douleur paternelle déchire l'orgueil de rhomme. Il faut s'exercer à souffrir :
Ainsi, les chagrins noirs et les soucis nous rongent, Et, lentement, des sens et de l'esprit vainqueurs. Ils mangent notre chair et déchirent nos cœurs En des tourments affreux que toujours ils prolongent. .
S'ils ferment un instant leur museau détesté. Comme des chiens hargneux menacés de la cage, C'est pour hurler ensuite avec bien plus de rage, Et pour reprendre encor plus de férocité...
Il connaît bien d'autres choses ! Il voit des conscrits sans enthousiasme mais scandant pour s'entraîner une pittoresque chanson du coucou, et les horreurs d'un champ de bataille, la fureur et la folie d'hommes s'entr'égorgeant pour de vaines gloires. 11 comprend enfin Tatrocité de la guerre
seule nécessaire pour un rôle de justice. Quand il a tout vu des misères de l'humanité, il s'humilie, se retrempe dans la nature...
Tout à coup le soleil, en gerbe triomphale, Déchira le brouillard ainsi qu'une rafale, Et ce fut le réveil d'un matin de printemps : Dans le fond du vallon le fugitif murmure Du ruisseau qui fuyait au loin sous la ramure Vint ranimer les bois chantants.
La Poésie lui apparaît. Les âmes vulgaires de ce temps, dit-elle, ne peuvent plus la comprendre. Et il repart, errant, dans l'ombre, seul, désemparé, mais guéri de toutes faiblesses, gardé par sa volonté. Alors Sophis le rend à son empire, qui sera gouverné non avec la gloire meurtrière, mais avec la sagesse féconde. L'empereur lui offre tout ce qu'il voudra ; Sophis ne tient qu'à la sagesse. Wilhem organise son peuple pacifiquement, renvoie son armée au travail, organise le bonheur du pays, protège l'art, congédie les princes. Il ouvre l'ère des prospérités.
C'est bien le monarque idéal, celui qui n'exista jamais, celui que jamais on ne verra: le sage empereur! Ce rêve de poète, transcrit de 1889 à 1894, est curieux à connaître. Riotor est un penseur avant tout, et cette vocation domine ses vers comme elle rend sa prose substantielle. Il retrouve l'allure et le ton primitifs, la manière simple des auteurs de Gestes et Chansons ; souvent même il
ÇÔ LEON RIOTOR
donne à ses vers un peu libres, la forme et l'enseignement des maximes, sentences et dictons populaires. Parmi cette naïveté, ce réalisme bien français, d'où sans cesse s'élancent de grands désirs de justice, on voit que le sceptique Riotor recèle un fervent de Tidéal, sous l'aspect d'une constante solidarité humaine. En lui et dans ses écrits, toujours l'idée l'emporte, et surtout l'idée sociale.
Pierre Halary publia ; « L'âge d'or est devant
nous, non derrière : parole de Jean Reynaud qui
pourrait servir d'épigraphe au poème de M. Léon
Riotor, le Sage empereur. Son héros fonde sa
gloire sur la paix. Comme il paraît n'avoir pas de
voisins, c'est chose facile... » Philippe Gille, au
Figaro, parla du livre avec sa clairvoyance et sa
conscience remarquables. « C'est un poème de
large conception et de très grand travail, » nota
le Magasin littéraire d'octobre 1896. Plus tard
(4 juin 1898), le bibliographe du A^^z'zbw^/ observa :
< Ce beau poème légendaire est conçu en des
idées riches de force et de paix, écrit en une
poétique affranchie de la métrique conventionnelle,
mais sobrement affranchie, ce qui me séduit au
lieu de me déplaire. L'âpre ironie et la parole
sage se croisent et luttent dans le Sage empereur ..,
C'est un livre à méditer par les princes de la terre.
Cette œuvre est une page énorme de l'histoire du
passé et une page claire et sobre pour l'histoire de
l'avenir. » Paul Dupray recommanda l'ouvrage
dans VEvenemeyit et V Indépendance belge.
« Je serai bien charmé de vous consacrer un chapitre dans mes Jeunes^ série que je vais commencer dès que je serai un peu libre d'un roman qui m'occupe, avait écrit Charles Buet à l'auteur, le 30 mai 1896. Je pense relire alors avec soin tous vos livres. Je ne regrette qu'une chose, c'est d'être plus Imaginatif que philosophique. Serai-je apte à bien comprendre ? Mes meilleurs vœux et compliments. ^ Remy de Gourmont : « Tous mes compliments pour ce considérable poème, qui est une grosse et heureuse tentative.» Et Henri Mazel : « Je reste en admiration devant votre beau zèle pour le beau poétique et pour le bien politique. Quelques réserves que puissent faire certains lecteurs (et je crois bien que j'en ferais moi aussi), personne de peut se refuser de rendre hommage à une oeuvre d'aussi sincère et continue inspiration et qui, en somme, vous fait le plus grand et le plus légitime honneur. 23 juin 96. »
L'Humanité nouvelle^ en juillet, publia une enquête : Origines et Autopsychie, à laquelle Riotor avait répondu longuement, se racontant, s'expliquant avec franchise. Il y disait ceci, sur ses aptitudes :
« Observateur, certes oui! de tout, mais surtout de la façon d'être et d'agir des gens que je coudoie. J'aime beaucoup les sciences philosophiques, et en général toutes les sciences ont conservé pour moi de mystérieuses attractions. — La moindre musique m'émeut, me trouble et m'hypnotise,
ç8 LÉON RIOTOR
quelle qu'elle soit, mais je n'aime pas la déclamation.
»... L'extérieur agit sur moi surtout par le mode visuel; une sensation n'éveille que des images en mon cerveau, sans se lier jamais à aucune sensation antérieure, dont je ne garde d'ailleurs nulle mémoire.
« J'admets peu l'usage de mots particuliers, pour exprimer une sensation spéciale, et je suis de plus persuadé par exemple que la facilité d'élocution s'acquiert par l'exercice.
»... Je me représente ma pensée bien plus par le décor que par la parole ; ce sont des images, même de choses dont j'ignore la forme, et qui se dessinent d'elles-mêmes à l'instant précis où j'y pense.
»... J'ai surtout la mémoire synthétique des physionomies et des objets, peu des noms, des airs musicaux, guère de leurs appellations.
»... Si je caresse l'intention d'une œuvre, c'est surtout /'z'ûf/^ qui me domine, avec sa forme inconsciente. C'est un roman, ou un poème, ou une étude philosophique. Je suis mélodiste et coloriste, sans pourtant dénier le charme de l'harmonie et du dessin. Tout ce que j'ai vu, entendu, lu, les milieux naturels, familiaux ou sociaux, ont une grande influence sur mes idées, non pas immédiate, mais lointaine et inconsciente. »
.1^ 4io^ K«v
Frontispice pour Les Arts et les Lettres^ par Puvis de Chavannes (1896).