‹ Léon RiotorChapitre 4 sur 7 · PUVIS DE CHAVANNES · texte numérisé non relu

PUVIS DE CHAVANNES

Riotor publia son Essai sur Puvis de Chavannes cette même année, en septembre (avec un portrait et deux planches en héliogravure, aux Bureaux de l'Artiste et à la Bibliothèque de l'Association).

Nous aimons la lumière, en tout ; dans l'humanité, c'est la vie, dont l'essence est l'esprit humain. Puvis, qui rénovait dans ce sens, rencontra les hostilités réservées à tout être supérieur. Ce peintre philosophe « a transformé l'école du pleinair en école du plein-ciel. » Riotor, lui, s'est imprégné de cette œuvre intellectuelle, il l'a comprise, aimée, avant de l'analyser, et c'est en poète que le critique nous annonce d'abord sa vive et réconfortante impression. — Cette humaine théorie, si variée, si expressive, si ingénieuse, antique et moderne, devant laquelle on est parfois effleuré des souvenirs de Poussin, des préraphaélites

anglais, est bien personnelle, bien française. Il a contemplé la nature et s'est recueilli, avant d' «ancrer aux murs de nos monuments ces beaux ciels attiques et ces nobles humanités sans hontes ni laideurs... où l'âme retrouve ses croyances et ses oasis. » Pendant dix-huit ans, les peintres officiels et les autres, les critiques d'art affectèrent de l'ignorer, haussèrent les épaules ; puis on l'attaqua, il fut défendu (1869), et la marche ascendante ne devait plus se ralentir. Les réalistes n'ont jamais d'ailleurs renoncé à leurs attaques ; mais une phalange est restée toujours fidèle. — Puvis, qui « travailla vingt-cinq ans avant de pouvoir tirer un gain de sa peinture », a fini par modifier la vision de son époque. D'anciens railleurs, caudataires du succès, devinrent ses admirateurs. N'importe, « les admirations trop spontanées sont frivoles et s'égarent avec une égale facilité aux antipodes de l'art. . . En art surtout, les peuples ont besoin d'éducateurs pour aider au travail des ans. » Artiste vrai, il n'écouta que lui-même, ne regarda que vers la nature et dans sa pensée, n'obéit qu'à sa magistrale simplicité. Suivent les opinions des critiques venus enfin nombreux à Puvis ; et les galeries, les expositions : « les enthousiasmes font recette. » Voici la création de la Société nationale des beaux-arts ; puis, les manifestations de la jeunesse, l'admiration des étrangers. — Comme pensée, l'œuvre est d'un philosophe. Elle offre le spiritualisme, et aussi la recti-

tude, la précision, la correction, des Lyonnais ses compatriotes. Mais surtout il y est entier ; toute une vie est enclose là. Et Riotor évoque ce banquet du 16 janvier 1895 qui date le triomphe, l'hommage d'une époque d'art, de la jeunesse, devant la haute unité de l'homme et de l'œuvre...

La Terre palpitait pour toi comme une mère Détenant l'idéal souci qui te hantait, Et tu vis, dédaigneux de gloriole éphémère, Du ciel aux blancheurs souveraines Descendre sous tes yeux des visions sereines Dans l'agreste clairière où ton rêve flottait...

Ecoutez encore le critique-poète : « Sous les horizons clairs des campagnes renouvelées passent d'exquises visions qui flottent longtemps, longtemps en notre mémoire charmée. Dans un cirque immense de montagnes bleuâtres, illuminées du reflet clair d'un soleil qu'on devine sans le voir, les Muses s'ébattent, et le rêveur les suit jusqu'au fond des forêts dont l'ombre herbeuse l'invite. Ce paysage de tous les temps, dont les teintes se ravivent au printemps nouveau, lui procure de douces jouissances ; tout y parle à son cœur et lui-même voudrait conter ce qu'il ressent à la pâquerette rose, au papillon qui vole, à la coccinelle menue. Il y retrouve ce qu'il aima, ce qu'il fut hier, ce qu'il sera demain. Au zénith, les cirrhus flottent, étoiles de bleu, le zéphir effrange d'immenses rideaux de vapeurs, et son désir court en-

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core s'y blottir. Puis c'est la voix multiple de la Nature, le chant des hamadryades invisibles, cachées en ces retraits profonds, aux mouvantes alcôves d'ombre. Elles lui tendent les bras, il se prosterne et adore. . . »

L'ensemble connu de l'œuvre, « si unie en sa complexité », examinons les détails : ces croquis, ces études, nombreuses pages fragmentaires, « où l'on découvre la succession des teintes et des idées qui devaient s'épanouir si magnifiquement dans la fresque. » La description de ces toiles est imagée et précise : ces deux bonnes qualités du vrai critique. Et le poète l'emporte de nouveau, quand il s'agit de la fresque : « Comme dans une symphonie le musicien harmonise les bruits infinis de la terre et du ciel, le fresquiste dans son labeur assemble toutes les ordonnées de la vision et de la vie, dans un art souple, grand de teintes et d'espaces... Il y mettra son esprit, son âme entière, y fera figurer les plus poétiques idylles de la Terre, et se réjouira d'avoir écrit durablement cette page de la nature pour servir d'intermédiaire entre l'époque et la beauté. » Mais surtout la lumière, l'enthousiasme : « Le rayon lumineux est la source de l'espoir, les plantes tournent vers lui leurs corolles lassées et s'en réconfortent : l'homme dans la nuit suit d'un œil humide les mondes lointains qui poudroient les immensités sidérales. Ah 1 que de rêveurs auraient voulu pouvoir identifier cette lumière avec notre chétive

existence d'infinie médiocrité, et voir florir pour jamais ses vertus consolatrices 1 Son origine si haute, si subtile, domine Tâme humaine rapetissée, l'entraîne aux bornes de l'univers, lui fait concevoir des sites imaginaires et des inconnus étrangement attirants. Source de l'espoir et de l'émoi, elle engendre alors l'idée esthétique ; mère de la beauté, la lumière continue son rôle divin, elle crée les religions et construit le ciel de toutes pièces, elle éclaire le verbe et en fait la poésie, elle purifie l'animalité et en fait l'humanité ! Elle rayonne en tous lieux et toujours, notre esprit n'existe que par elle : n'est-ce pas la substance même de notre âme ?» — C'est principalement dans la fresque que « cette messagère de vie » se complaît. En Puvis, « chaque homme retrouve la pensée qui est sa compagne la plus habituelle, la poésie, le labeur, le rêve, l'extase ou le mouvement. L enfance et la maternité y sont quasiment omnipotentes, le travail y est sain et robuste, la vieillesse respectée, tout s'y rencontre honnête et fort. » — Riotor nous entretient des travaux considérables au musée d'Amiens, de ceux du Palais des Arts de Lyon, du Palais de Longchamp à Marseille, de l'Hôtel de Ville à Poitiers; du Panthéon, de la Sorbonne, de l'Hôtel de Ville, à Paris ; du Musée céramique à Rouen, de la Bibliothèque de Boston : — description fidèle, qui procure sous une forme pratique une autre idée d'ensemble de l'œuvre. Il nous rappelle que

Lettre autographe de Puvis de Chavannes pour la ir« série de Les Arts et le Lettres (1896).

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les adversaires et les admirateurs n'eurent aucune influence sur le peintre, dans sa vie calme et retirée où « il ne se révélait d'émotions que l'éclosion de ses œuvres.» Et de celles-ci reste surtout la sensation de la pureté lumineuse : « La noblesse de la vie s'y manifeste sous touteslesformes, dans l'amour de la paix, du travail et de la maternité. La beauté de l'espèce y est complète, parce qu'elle s'y allie et s'y mélange à celle de la nature. Les paysages sont toujours d'une agreste poésie, pour que le rêve puisse y flotter à loisir... C'est l'idéal, but de nos aspirations, espoir de nos lassitudes, réconfort de nos fatigues. »

Voilà un livre fidèle, de quelqu'un qui aime l'œuvre et ne cherche point à faire de rhétorique autour. On y connaît bien Puvis de Chavannes. C'est sobre et lumineux comme ses fresques. Ce n'est pas de la critique pour elle-même, mais une action de littérateur qui combat pour ce qu'il préfère : et il n'y a pas d'autre critique viable.

« Merci de votre belle plaquette sur Puvis, écrivit à Riotor Eugène Gilbert. Elle m'arrive au moment où je mets à la poste à votre adresse un « tiré à part » de ma Revue littéraire où je signale, en termes forcément trop succincts, votre Sage empereur. » (3 octobre 1896;. — Jules de Marthold, le 13 : « Votre étude sur notre cher et grand Puvis a bien toute la large ampleur de pensée, de forme qu'exigeait si vaste sujet. Et merci d'avoir bien voulu rappeler mon nom dans ces pages qui res-

teront, monument à la gloire du génie. » — Emile Michelet, 27 octobre : « Tous mes remerciements pour votre complète et profonde étude sur Puvis. On sera toujours obligé de la consulter quand on s'occupera de l'art de ce temps. » — Roger Marx (octobre) : « Je vous sais le plus grand gré, mon cher confrère, de m'avoir adressé votre belle étude sur Puvis de Chavannes ; je l'avais suivie, avec un intérêt infini, lors de sa publication dans r Artiste, et peut-être avez-vous su que je la tenais pour une des plus précieuses, des plus compréhensives dont le maître ait été jusqu'ici l'objet. J'espère que vous me donnerez quelque dimanche matin le plaisir d'en causer avec vous, et en attendant je vous prie de trouver ici, avec mes remerciements pour mon discours du Poussin et la citation, mes meilleurs et plus distingués sentiments.» — Daniel Baud-Bovy : « Aeschi-s/-Piez, canton de Berne, Suisse. 8 janvier 1898. Très cher monsieur, c'est ici seulement, dans la solitude et le silence, que j'ai voulu lire votre Essai sur Puvis de Chavannes . J'ai été bien confus, bien heureux aussi, d'y voir si sympathiquement citée ma modeste étude. — Je viens donc vous dire merci, et merci deux fois ; car à côté d'une vive satisfaction personnelle, vous m'avez donné une joie d'ordre général, une joie intime et profonde. Vous avez éclairé, dégagé des pénombres de l'inconscient, certaines des raisons du culte que j'ai voué au maître admirable. Vos belles lignes sur la lumière « messagère de vie »

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sont d'une rare et forte éloquence. Elles vous amènent, logiquement, naturellement, à conclure que la sensation prédominante éprouvée devant une œuvre de Puvis de Chavannes est celle de pureté lumineuse ; l'expression est complète, révélatrice \ »

Riotor contribua au numéro de la Plume consacré à Valadon. «J'ai lu vos quelques lignes au vieux maître qui en a été très touché », lui manda Yvanhoé Rambosson (3 janvier 1897). ^ répondit à l'enquête du Mercure de France sur « dix académiciens à éliminer », et publia, à la Bibliothèque de la Plume^ un nouveau poème légendaire, Fidélia, (avec des culs-de-lampe d'Ed. Rocher, janvier).

C'est l'éternelle histoire amoureuse, qu'une pièce liminaire résume ; puis, chaque vers de ce prologue est commenté par un chapitre du livre. Une passante a laissé l'homme tremblant d'émoi ; elle lui a souri, il a chanté sous sa fenêtre ; elle vient, il s'enivre de sa beauté. Ses prières sont très profanes. . .

Je veux croire en un dieu, non de marbre ou d'airain, Mais un dieu qui palpite, admirable en sa forme, D'une haleine suave au goût de romarin, D'une chair ondoyante ainsi qu'un flot marin, D'une étreinte très douce où mon âme s'endorme...

Ses cantiques à Fidélia sont surtout un orage sensuel, et ses serments, de l'adoration :

Tu vois, j'ai devancé le jour Jusqu'au sommet bleu des montagnes Pour te chercher en nos campagnes Quelque idéal et beau séjour...

L'amant ferme les yeux. . .

Ta bouche est pourpre et ma lèvre est brûlante ;

Qu'importe à ma tête indolente

Si tu me trompe et si ton baiser ment !

Mais viennent le chagrin, un adieu, et la tristesse, l'égarement. Il la rappelle :

Je ne conserve au coeur où bout le sang vermeil Qu'une image, la tienne, ainsi qu'au lac perfide Le vaisseau de l'espoir est ancré pour jamais...

et ne la revoit qu'en rêve ! Sa joie maintenant réside en son souvenir, douloureux et que pourtant il aime. Puis il la retrouve ; c'est un renouveau d'allégresse.

Mais le doute aussi revient. . .

La rose n'a besoin que d'un pleur de l'aurore Pour ouvrir son calice au doux soleil de mai : Ton âme de vingt ans n'a-t-elle pas encore Au soleil du printemps qui veut la faire éclore Choisi son époux bien aimé ?

Surgissent des rêves lugubres, qui s'accomplissent dans la lassitude, la séparation définitive. Si

parfois il veut ressaisir l'illusion, il retombe plus découragé.

Lorsque j'entre en la nécropole Où s'assombrisssent les cyprès, Je ne vois dans chaque symbole Que la fausseté des regrets. . .

Il oppose alors le scepticisme à l'amour :

Adieu, car il fait noir, il fait froid, l'heure passe, Les aquilons rageurs t'ont chassé loin des nids ; Séparons-nous, printemps, et vogue dans l'espace La nacelle où naîtront mes dédains infinis !...

Mais c'est la mort qu'il souhaite. Elle est longue à venir, il se résigne à vieillir, jusqu'au jour où la poussière, les reprenant tous deux, éteindra jusqu'au souvenir.

Cette légende, datée 1883-1886, est surtout l'aventure de l'amour charnel, avec peu de joies, une teinte de mélancolie, un ton navrant qui règne du commencement à la fin. Le pessimisme de Riotor est là très évident.

Je signale un article d'ensemble sur ses ouvrages, par Louis Lumet, dans la Plume du 15 mars 1897, ^^ un autre du même dans Moderne Revue. Et voici une lettre de Gabriel Parisot, directeur de V Avocat, journal hebdomadaire, à propos de son opinion sur le théâtre municipal : « Votre article publié dans le Mercure de France estun des mieuxfaits et desplus consciencieusement

documentés qu'il m'a été donné de lire sur la question d'un théâtre municipal. Et Dieu sait si j'en lis ! Mais quel que soit l'écart qu'il peut y avoir entre nos deux conclusions, votre article, monsieur, a une valeur incontestable à laquelle je dois rendre hommage. » (g février 1897). — Notons quelques autres lettres de ce moment : «Mars... je vous remercie d'avoir pensé à moi pour votre conférence. Puvis de Chavannes. » — « 21 avril 1897. • • Je suis tout à la préparation de mon premier numéro de \2. Revue philanthropique ^ pour laquelle j'espère bien avoir un de ces jours de la bonne copie de vous... Paul Strauss. » — «21 mai 97. J'ai fait demande avant-hier au préfet et au président du conseil municipal, pour l'achat de ma Porteuse aux champs ou de ma Misère, que je voudrais, l'une ou l'autre, placer dans un square neuf, place Vaugirard. Donnemoi un coup d'épaule, violent si possible. Toutes amitiés, Henri Bouillon. »

A un essai de Théâtre civique, furent dits des poèmes de Riotor. Et je retrouve d'autres souvenirs encore de sa vie si remuante, en des lettres d'Ernest Raynaud, Paul Souchon, de Bornier, qui répondait à une demande d'article : « Paris, 5 mars 1898. Mon cher confrère, Vous me faites l'honneur de me demander quelques lignes pour le Bulletin de la Société contre la mendicité des enfants. Le titre de votre bulletin suffit et vaut certes mieux que tout ce que je pourrais dire. L'enfant mendiant, ce serait le titre d'une pièce

de vers ; vous qui êtes, je le sais, un excellent poète, écrivez-la. Vous y mettrez toute votre âme etje vous applaudisd'avance. Voilà pourla question poétique; quant à la question sociale, elle est bien simple ce me semble : il faut tendre la main aux enfantspar tendresse, afin de lesempêcher de la tendre pour l'aumône. Croyez bien, mon cher confrère, à toutes mes sympathies pour votre œuvre et pour vous, Henri de Bornier. » Riotor, en effet, avait accepté la tâche de diriger le Bulletin de cette société, et il l'accomplit pendant plusieurs années. Je rappelle son article, qui fut très remarqué, sur Puvis de Chavannes, dans la Revue populaire des heaux-arts (n^ 17, avec treize reproductions), et une étude sur Cavallotti, dans la Revue encyclopédique. Puis, cette lettre : « Paris, 25 mars 1898. Mon cher confrère, Je ne vous ai pas encore remercié de votre aimable envoi, parce que me trouvant momentanément assez absorbé, j'ai lu trop lentement vos trois volumes. Mes meilleurs compliments pour l'Ami inconnu. Ce roman, d'une donnéesimple et d'une tendre psychologie, m'a paru fort intéressant et fort sympathique. Il me semble que vous êtes là dans votre véritable voie, et que vous aurez tout avantage à appuyer, dans l'avenir, sur des histoires de ce genre, exposées et racontées avec une vive sensibililé. L'âme du poète se trouve là aussi, en dehors des recherches de rythmes, et des variations de la poétique moderne. Dans les Raisons c?^ Pa.?^^/î«, j'ai remarqué des morceaux

assez pénétrés d'ironie. J'ai noté maintes pages qui m'ont para piquantes et curieuses, et qui sont empreintes de philosophie humoristique et de théories sociales, et le livre est bien écrit et bien conté. Je vous suivrai dorénavant, avec plaisir, et je vous prie de me croire bien cordialement à vous, Antony Valabrègue. »

Riotor, vers ce temps, collaborait à l'Epreuve^ la Lanterne, la Revue de France. ^'Age d'Art, etc., et faisait des conférences, parmi lesquelles je rappelle celles sur le Théâtre municipal (6 avril), V Œuvre religieuse de Puvis de Chavannes (17 avril). En avril encore, le Mercure de France édita la Vocation merveilleuse du célèbre cacique Piédouche.

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