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LA VOCATION MERVEILLEUSE

DU Célèbre Cacique Piédouche

A Grabidous, tout le monde naît artiste, ou s'adonne aux métiers qui font le plus de bruit. Dans la famille Piédouche, on était tonneliers ; mais il fut décidé que l'aîné serait artiste. Et l'enfant grandit en imposant à tous ses fantaisies ; on n'osait morigéner le futur grand homme, qui, en attendant la gloire, restait parfaitement ignorant. L'auteur sort de là un bon retour sur lui-même, des réflexions sur les connaissances dont on voulut bourrer son cerveau, alors qu'il se plaisait surtout aux fleurs poussées librement à côté des rhétoriques, en son jardin personnel qu'il aimait cultiver selon son idée.

La satire, fine, un peu souriante, avec, en dessous, un filon incessant d'amertume qui rarement perce la surface, continue, par le rappel des leçons baroques et criardes du père ignorant mais prétentieux au jeune Piédouche. Tout cela dans la vie superficielle et bruyante de Grabidous et

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des grabidousiens, telle, à la fête de la Marasquinade : « Les voici sur le Mas. Devant eux s'étend une vaste place noire de monde. Sur les bascôtés sont rangés les grabidousiens de marque, assis sur des pliants, des chaises de paille, des tabourets, se rendant de mutuelles visites d'un clan à l'autre, c'est-à-dire d'arbre en arbre comme entre salons amis, arborant des chapeaux invraisemblables de hauteur et de forme, des habits violet, vert-bouteille, saumon, caca-d'oie, voire même jaune d'or, des robes inoubliables en peluche verte, en gaze orange, en dentelle lilas ou en crêpe mordoré. Les dames y prennent de petits airs pinces, mystérieux ou hautainement sots ; les messieurs gardent des poses décoratives, solennelles ou tragiquement ridicules, y remuent les bras comme des matamores, brandissent leurs cannes ainsi que des tranche-montagnes, drapés en capitans dans leurs manteaux surannés. Les clans ressemblent ainsi à des assises de jugement ou de conspirations, où se mijotent les plus ténébreuses intrigues, gardés par d'incorruptibles et d'inabordables dragons de courage... ï> Descriptions, paroles, mœurs, fêtes et coutumes, grosses et puériles vanités surtout, sont contées avec animation. Lui aussi, l'auteur, dit-il, a ses hannetons ! ce qui lui permet, sous forme d'apologue, d'évoquer la petitesse des efforts, des alliances et des querelles de l'humanité.

Voici un type curieux, l'éleveur de poulets, qui

apprend à fumer à Piédouche. Une gloire de plus I La vocation se dessine. A propos de volatiles, le satirique, voyant descendre un oiseau vers le sol, dit ceci, très indicateur de sa nature de réaliste et fort original d'idée et d'expression : «Tout mon système d'humanité est dans ce principe : Plus lourd que l'air. Il s'agit de tomber, non de planer; savoir tomber, tout est là. L'homme qui tombe bien se relève toujours. L'élan hors du nid ne mène jamais bien loin, la première chute a souvent des conséquences funestes sur le reste de l'existence, dont elle rompt parfois le cours. L'air trop vif, la course trop rapide, le vertige des horizons qui saisit cette jeune cervelle la grisent du désir de s'élever toujours plus haut, encore plus loin, de traverser les brises, de trouer les nues, de s'enflammer de soleil... Voyez l'oie, lourde et pensive, assise sur ses larges palmes, a-t-elle besoin de tant d'horizon, de tant de ciel ? Elle ne tombera pas, tant sa marche est assurée, et je comprends son dédain narquois pour les passereaux vagabonds qui flottent, éperdus dans le vent, pour les colibris qui voltigent de fleur en fleur, pour les gobe-mouches sur leurs fragiles branches ! — Méditez cette profonde pensée que rien n'est plus stable que le bon sol, parce qu'il est difficile de choir plus bas. La gravité a besoin d'un centre : vous le trouverez entre deux pieds massifs. La lourdeur est la mère de la sécurité. Aussi, je vous le dis, ne réussiront que ceux qui n'auront point de hautes aspirations.

— Elevez vos oisillons comme il convient. Certains n'apprennent à voler qu'en tombant du nid. Veillez que ce nid soit près du sol, qu'ils n'aient nul désir de s'élever hors de leur sphère, de sortir du monde positif. Veillez qu'ils s'appliquent uniquement à marcher, à grossir, à piller les grains du voisin, à s'aiguiser le bec, à ouvrir un large gosier. Veillez qu'ils aient les ongles pointus, qu'ils crient fort et longtemps, qu'ils sachent traverser la fange sans en crever, qu'ils prennent du ventre. Rognez leurs ailes autant de fois qu'elles repousseront. Apprenez-leur à barbotter dans là mare qui recèle des lombrics savoureux, des têtards substantiels. Plus tard, ils vous sauront gré de ne pas les avoir habitués à se nourrir de songes creux. »

A Grabidous, comme on naît artiste, on a de l'énergie en venant au monde. Piédouche était donc énergique autant qu'il était instruit. En voilà un qui fera fortune ! Nulle science, faiseur de tours, maraudeur, un peu vagabond : ah ! ce sera un grand artiste ! La satire du méridional continue, non en vives saillies comme chez Daudet dans Tartarin^ mais plus étudiée, suivie de près, pas à pas, en touches fines, nombreuses ; c'est plus serré, moins désintéressé, plus fort ou du moins plus viable. Après des histoires terribles, des aventures merveilleuses de l'oncle Colombette, Piédouche entraîne d'autres gamins à une grande expédition de découvertes, prend le titre de cacique et le commandement de la troupe. Us sortent

de la ville, passent des heures à rôder dans la campagne, rentrent harassés ; les habitants se portent à leur rencontre en chantant, et célébrant cet acte de puissante énergie grabidousienne. Suivent des réflexions contre l'éloquence, dont les promesses suffisent à tant d'humains, et contre l'aveugle foi en tout.

Le cacique Piédouche ne sortit plus sans une longue pipe : le calumet ! 11 voulut naviguer sur la Tanflique, rivière de Grabidous, loua pour quelques sous un canot, et se hasarda en des promenades solitaires. L'histoire, depuis le début, ne cesse d'être amusante. Et les grabidousiens exultent de joie, s'extasient. La vocation se développait magnifique !

On mit le jeune prodige au lycée incomparable de Grabidous. Cela permet une satire de l'enseignement forcé, multiple, énorme, et presque inutile, qu'on donne là comme ailleurs. La science entassée dans les cerveaux stérilise les hommes, qui à leur tour rêvent de rendre semblables à eux, les gens sains, de travail fécond. — Rentré au domicile familial, Piédouche, à seize ans, résolut d'être écrivain. 11 lut, au hasard, des tas de choses imprimées, et commença d'écrire, en un style étonnant ; il se fit surtout une allure et un costume «littéraires ». Le cacique devenait poète. 11 envoya des poésies à un grand concours d'Aquitaine. 11 eut un prix, qui ne lui coiita que trentedeux francs cinquante, et on lui publia ses trois

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pièces, à dix centimes seulement par vers et moyennant une souscription à deux exemplaires du recueil à six francs pièce ; et avec un diplôme, de dix francs. On lui conseilla de s'abonner aussi à la revue, douze francs par an, où il collaborera. Quelle gloire 1 C'était pour rien. — A travers, toujours, surgissent des farces, des bouffonneries : effets de comique réussis. Suit une explication du cynisme dénommé politesse, pages très piquantes : «....La poignée de main a pour origine la reconduite des visiteurs jusqu'à la porte, où le maître de la maison s'assurait ainsi qu'ils ne lui avaient rien dérobé... Le baiser n'est qu'un reste de l'envie de mordre... Quel effroi ! quelle indignation ! si nous rencontrions le tonneau du Cynique ! » s'écrie-t-il, lui qui nous en sert toute une collection, de ces tonneaux, dans Tatelier retentissant du grabidousien Piédouche.

Le cacique, fils glorieux du bruyant tonnelier, possédait encore le génie musical. Il se mit en rapport avec l'Aréopage d'Aquiiaine. Rien de plus abordable : l'envoi de vingt francs pour tous droits, de cinq francs pour le diplôme, et du titre d'une composition, suffisait ; la musique n'était pas nécessaire. Rien que sur son titre, il obtint une mention honorable ; le certificat pouvait lui en être octroyé contre vingt-cinq francs. On les envoya. Quelle gloire ! quelle vocation !... Cela occasionne un tableau réussi du boniment : « .. .Le véritable homme des foules est un discoureur,

éternel et vain. » — Désormais, la popularité de Piédouche est consacrée. On l'admire, on est honoré de l'avoir croisé dans la rue, on l'imite, on le copie, on s'habille comme lui. Alors, à son tour, il fonde une société, et tout cela constitue une fine satire, bien observée, de ces oiseuses et baroques tentatives : cercles, ligues, unions, etc., dont pullulent tous les temps et particulièrement le nôtre. Celle du cacique se nomme l'Ecole globulaire. Elle est littéraire, naturellement, et Riotor en profite pour railler les petites écoles parisiennes : décadence, symbolisme, et autres : « Chaque objet, visible ou non, chaque cause, physique ou métaphysique, devenait le motif d'une comparaison poétique ; les figures de rhétorique étaient de vieilles vessies usées, incapables de contenir maintenant aucune couleur ; il fallait refondre les formules, briser les anciens moules, que l'école fût entièrement neuve, comme outillage et comme produit. La grammaire actuelle était trop veule, trop niaise, trop enchaînée, le dictionnaire était vide des mots nécessaires pour exprimer les symboles dont ils voulaient enrichir l'intellectualité. » Les fondateurs se confèrent des titres orgueilleux, créent un ordre de chevalerie, une langue spéciale, etc.. Et l'auteur nous donne, en marge, des fragments d'opinions, de jugements personnels ; souvent ces réflexions, fines et sages, prennent la forme d'apologues. Ici, c'est sur les crocodiles : « ...Je les ai longtemps observés, et j'étais heu-

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reux de retrouver chez les sauriens des vertus qui n'existent plus chez l'homme. » Cette historiette sur les crocodiles est des plus curieuses à lire.

Le cacique et son comité à leur tour délivrent des diplômes à dix francs, mirifiques. Suit l'anecdote, tout à fait comique, de la réception d'un nouveau membre du comité. L'école a son théâtre, dans une cave. Elle y fait connaître au monde le Geste globulique. Viennent alors des pages un peu excessives mais originales sur la chasse aux idées, sur les réformateurs de sociétés. On a aussi une exposition d'art, d'un mode neuf, surtout, et dans la tonnellerie paternelle.

Le cacique, doué d'une force peu remarquable, passait encore pour un hercule. Toute la vocation décidément ! « Ah ! ce garnement-là ferait bien de l'honneur à la ville 1 » disaient les anciens. Après tant d'exploits, avec tant de génie, Piédouche est maître des foules. On l'escorte, on se presse sur ses pas de triomphateur. Il ne parle pas, il dit seulement qu'il voudrait parler : cela suffit, la foule hurle d'enthousiasme et de bravos. Les journaux de Grabidous l'interviewent sur sa vocation politique. Car ne peut-il pas briguer tous les mandats électifs ? Il fait savoir qu'il y condescend, et toute la ville comme un seul homme se fait son propagandiste. On se réunit en un banquet tapageur, où l'on décide d'élever une statue au grand homme sur une place de la cité. Tel est le succès généralement accordé aux incapables, tandis que le mépris est réservé aux gens de mérite.

Or, Piédouche atteignit ainsi la trentaine. Un revirement heureux l'amena soudainement à vouloir travailler comme son père. « Je savais bien qu'il savait tout faire ! s'écria celui-ci ; tout, tout, même un tonneau ! » Et il épousa Rosine, la fille du charcutier. Il devint père. « Vois-tu, Piédouche, lui dit encore le tonnelier, je savais bien qu'avec une vocation comme la tienne, on pouvait arriver à tout.... même à faire un enfant ! »

Voilà un livre dont la lecture est agréable, dont l'esprit critique, armé d'observation, de clairvoyance, s'exerce finement, sans acrimonie. La pensée est vigoureuse, l'expression sobre. Et ce n'est pas seulement une mise au point de certains accaparements opérés par des intellectuels... de Toulouse et du Midi, c'est général, c'est toute une bonne satire des prétentions individuelles et des manies collectives qui pullullent en notre temps, dans toutes les régions. Puis, ces incidents divers, ces fondations baroques, ces descriptions de types et de décors, sont exposés en un style, en des mots, sous une allure dignes de la lignée matoise, gaillarde, des conteurs d'antan. C'est bouffon, vrai sous la bouffonnerie, et susciteur de narquois sourires. Par instants même, on rit aux larmes. Oui, c'est un livre de bonne satire, sans cris ni colère, mené en douceur, avec à peine quelques légères amertumes : un ouvrage rusé, fin, et gai.

« Bon roman de satire littéraire, dont maint pédant allégoriste gardera les marques, » nota

Camille de Sainte Croix dans la Petite République du 17 mai 1898. A la fin de son compte-rendu, G.

de Kéronan {Revue populaire des beaux-arts^ 11 juin) concluait : « D'ironiques études de moeurs provinciales agrémentent ce livre d'ailleurs tout de gaîté où de nombreux passages font penser tour à tour à ;Daudet, à Rabelais, voire à Paul de Kock, sans que soit pastiché pour cela un seul de ces illustres dont i\I. Riotor me semble le vrai descendant, franchement gaulois ». Charles Grolleau (le Rappel, 19 juillet) : « Cette œuvre est l'étincelante fantaisie d'un maître ironiste, la flagellante satire des cénacles et des petites chapelles. La raison y revêt des oripeaux de carnaval dont elle s'accommode joliment pour railler à son aise. » Charles Moreau-Vauthier (Europe artiste^ 14 mai) : « C'est un récit plein de verve, d'humour, de joviale et spirituelle bonne humeur où les aventures du jeune héros se trouvent, de chapitre en chapitre, arrêtées par l'auteur qui, prenant toute la scène, fait au lecteur, sous forme de réflexions concomitantes, d'abracadabrantes, ironiques et philosophiques confidences... Nous conseillons à tous, grands et petits, la lecture de cette œuvre d'amusante fantaisie et d'observation juste, qui a la qualité rare de former une lecture très honnête en même temps que très divertissante. » Eugène Gilbert {Revue générale, Bruxelles) : « Esprit des plus originaux, nature loyale et sincère, sujette peut-être à des erreurs de point de vue, à des

Ex-libris, par Edmond Rocher (i

scepticismes outrés^ mais d'une allure franche et nette, styliste savoureux, tel nous revient cette fois encore l'auteur de la Vocation merveilleuse du célèbre cacique Piédouche. Empruntant à Cervantes l'épigraphe de son récit, il nous affirmait ainsi, dès le seuil, ses intentions satiriques et humouristiques. On aurait tort d'y rechercher un recueil de philosophie transcendantale, mais quelle fantaisie piquante et quelle verve railleuse !...» Un peu plus tard, Jules Mazé écrivit à l'auteur : « Déjà nous avons tous fait connaissance avec le célèbre cacique Piédouche, et je vous envoie toutes nos félicitations pour cette oeuvre de fine satire et de belle ironie. »

Je signale, vers ce temps, un article sur Riotor dans la Revue biographique contemporaine (2" série, tome i), et un autre, de Georges Denoinville, dans le Parisien de Paris (n° 71). Charles Fuinel, dans son volume : Art et critique (1898), lui consacre un chapitre : une chronique, datée d'août 1896, sur le Sage Efnpereur.

L'Excuse, un acte par Félice Cavallotti et Léon Riotor, avait été proposée au Théâtre Antoine. « A la mort de Cavallotti, répondit le directeur, j'avais parcouru l'adaptation que vous avez faite de sa pièce l'Excuse. La pièce est intéressante ; mais la situation est trop romantique pour moi. » Le député et littérateur italien avait été tué en duel, au mois de mars 1898. En avril suivant, l' Excuse fut publiée par la

Revue de France . — La scène se passe à Meudon. Le poète Géraud achève de s'éteindre, solitaire, désespéré, mais acceptant son sort sans récriminations. Cependant un ami, le vieux docteur Surville, a découvert la cause morale de cette maladie physique ; il connaît la femme que Géraud aime sans jamais la nommer. C'est Agnès de Blazac. Il a décidé de Blazac à venir, avec sa femme, voir son ancien camarade mourant. En une scène paradoxale, qui proclame l'anarchie en amour, mais habile, variée, très vive, le docteur convainc de Blazac qu'épousé pour sa fortune, il doit payer sa dette sociale en permettant à sa femme de consoler, par un suprême adieu, le poète agonisant, qui d'ailleurs ignore qu'elle est mariée. Et ne va-t-il pas mourir ? Agnès joue son rôle avec réserve ; puis, émue de pitié, elle va faiblir, quand de Blazac reparaît, inquiet : le docteur le contient, et Géraud, extasié, sauvé par son erreur, puisqu'il croit Agnès libre, s'endort doucement. Alors Surville : « L'âme est joyeuse, le cœur a triomphé, Géraud vivra ! » Ce qui laisse de Blazac anéanti. — Cet acte est sans exagération sentimentale, moderne, très humain sous l'originalité vraiment hardie de la situation. Il ferait sur la scène un effet vif, d'émotion très prenante, sans heurts ni fatigue.

Le numéro 467 des Hommes d'aujourd'hui (9' volume) fut consacré à Léon Riotor. Le portrait est de Paterne Berrichon, le texte de Georges Denoinville, qui dirait au cours de sa notice :

« Sous des airs d'indifférence et de nonchaloir, dissimulant, sans aucune affectation, une extrême ardeur et une volonté opiniâtre, dont depuis ses débuts littéraires, brillants, il a donné d'évidentes preuves... Très complexe, doué d'une imagination débordante et d'une facilité inouïe d'écrire, avec des qualités d'observation, d'analyse tout à fait spéciales, Léon Riotor a un bagage littéraire, poétique, pédagogique, esthétique et théâtral qu'ambitionneraient de plus âgés... Nature studieuse, fortement réfléchie, mûrie par les événements, ne se contentant pas d'un à-peu-près et aimant à creuser le fond des choses et à s'assimiler toutes les connaissances, Riotor a tout appris, et peut-être est-ce là l'écueil qui l'a retardé un instant et le tort qu'il a eu de s'être trop éparpillé et d'avoir semé un peu à tort et à travers des parcelles de sa lumineuse intelligence et de son érudition. Néanmoins, et il n'a pas borné là sa production, Riotor s'impose hautement parmi les esprits les plus éclairés de la génération dont font partie ceux qui furent les pionniers d'avant-garde et qui seront les hommes de demain, si ce n'est déjà d'aujourd'hui ».

Vers ce temps, à Jouy-les-Oiseaux, sur la rivière d'Orge, dans un vieux moulin acheté en 1898 proche le fameux domaine de Basville où Guillaume de Lamoignon traitait Louis XIV, Boileau-

Despréaux, Fléchier, le conteur Perrault, — c'est sans doute au lieu même où s'élève le moulin que Perrault écrivit son Chat botté, Lamoignon y figurant le marquis de Carabas, — Léon Riotor se recueille, les pieds dans des galoches, élève des abeilles, regarde couler l'eau. Au hasard des saisons, c'est là qu'il reçoit Léon Deschamps, Auguste Rodin, — dont VAdam orne le jardin, — Gustave Geffroy, la famille de Rougé, Léon Maillard, Victor Dalle, Ernest Raynaud, xMartin-Videau, Marcel Lenoir, Frédéric Front, Brindeau de Jarny, Paul Peltier, G. de Vorney, Jacques Sadoul.

Riotor ne garde rien de ce qui le concerne, du moins sous forme de collections ou d'archives. Les amas d'articles ou de lettres qui s'entassent dans les caisses sont jetées à poignées, y fouille qui veut, tout en sort, rien n'y revient, et il est fort difficile de se documenter méthodiquement dans ces reliefs disparates. La correspondance serait une bonne source si les amateurs d'autographes n'y avaient infatigablement puisé depuis vingt ans. Voici pourtant quelques extraits de lettres : « Je suis extrêmement touchée du portrait exquis que vous avez fait d'une femme, qui veut n'être et qui n'a été que femme. En lisant la plaquette de mon ami Ed. Champion, je m'étais amusée à croquer cette femme naturelle, qui a une sœur si poétique dans l'œuvre de Camille Lemonnier. Comme tout cela est loin de notre modernité ! Féminisme à

Portrait photographique (1898).

part, nos contemporaines sont mille fois plus intéressantes. Vous les connaissez aussi bien que moi, mon cher confrère, et votre œil d'artiste doit se réjouir de tout ce que l'énergie et la pensée ont ajouté de séduction à la femme. .. Gabrielle Réval. » — « Janvier 99. Mon cher Riotor, Je vous remercie et vous envoie mes amitiés. Vous savez que votre très sagace étude de la revue m'a fait honneur. Et c'est pour moi et pour le public une occasion de vous dire merci. Très vôtre, Auguste Rodin. »

Jeanne de Beauvais, poème légendaire, avec un frontispice de Frédéric Front (édition de la Revue des beaux-arts et des lettres^ 1899), nous transporte en la cité beauvaisienne, les 25, 27 juin, et 20 juillet 1472. La foule : bateleurs, bourgeois, marchands et peuple, entremêle ses ébats ; c'est jour de fiançailles de Jeanne Laisné, fille adoptive du capitaine Gomel de Balagny, avec Pillon de Goincourt. Or, Jacques Orthez, jeune gentilhomme, aime Jeanne et la veut. Il défie Pillon. Au champ clos, Orthez est désarçonné. Pillon est vainqueur; voilà Jeanne heureuse. Mais les Bourguignons sont annoncés : on crie aux armes ! Les fiancés, avant la bataille, échangent des serments...

Voici venir les doux aveux Comme des agneaux par la plaine, Ma bouche a fait de son haleine Flotter le lin de tes cheveux...

J'ai conté, sans qu'il le fallût,

La bagarre au son des épées,

Et de tragiques épopées

Oui t'ont fait vibrer comme un luth,

Mais mon amour

Qui peut le dire, C'est la fleur que mon cœur respire Et mon soleil de chaque jour !

Pillon court à la bataille, tandis que reparaît Orthez. Le parjure aborde Jeanne, mais fuit devant Balagny, et, dans sa colère, ouvre la porte aux Bourguignons. Pillon doit reculer. Alors Jeanne s'élance, une hache à la main, rallie les fuyards, chasse les assaillants. Balagny a maudit Pillon, mais l'amour de la vaillante fille l'emporte, et le mariage s'accomplit.

L'amour est plus fort que la mort, Le coeur est plus fier que l'épée, La bouche de baisers trempée Triomphe de la dent qui mord.

Ce poème théâtral, écrit en 1886-1887, offre du mouvement, de la variété de décor, beaucoup de détails de l'époque, une langue évoquant ce temps

naïf, guerrier, amoureux, et de la poésie éparse en ces vivantes scènes. Louis Bombled avait reconstitué les costumes, armes et décors, et Paul Dupin écrit une partie musicale. Un opéra-lyrique aussi touffu ne se jugerait bien qu'au théâtre ; sa représentation est à souhaiter. — Dans la Fédération artistique^ de Bruxelles, Edgar Baes signala « ...ce poème théâtral destiné au peuple, en plein air, comme les mystères de jadis, et dont la portée archéologique et pittoresque s'allie curieusement à une prosodie brusque et vivante qui a dû tenter certes un jeune compositeur. » Riotor reçut aussi cette lettre :

« 14 mars 99.

» Tous mes compliments, mon cher confrère, pour ce poème légendaire que Beauvais aurait dû mettre en action. Ce n'était peut-être facile, mais c'était bien attirant, et je regrette que la ville de Jeanne ne l'ait point tenté. Ce qui est certain, c'est que l'idée qui vous hantait vous a inspiré de nobles pages. Vos visions sont des résurrections et on entend sonner les clairons et retentir le fer.

L'amour est plus fort que la mort, Le cœur est plus fier que l'épée. ..

«J'aurais voulu entendre ce chant, ce cri sur les lèvres de la foule.

« A vous de tout cœur et merci pour votre bon souvenir. — Jules Claretie. »

Je rappelle encore, de Georges d'Esparbès : « Mon vieux Riotor, j'ai luton drame, etjecompte bien en parler dans le Journal. Mais il me semble qu'il faudrait le rattacher à l'actualité, par exemple à la fête annuelle de Beauvais. Préviensmoi huit jours à l'avance. Nous ferons bras dessus bras dessous (au figuré, car ce serait bien gênant dans les gares et les hôtels) ce petit voyage en causant du bon et joli passé, qui ne semble t'oublier que pour te ménager de belles surprises, et nous combinerons un article où la réclame ne paraîtra point trop et dira cependant quel poète et quel fort penseur tu es. » — De I.éon Dierx : « Je vous remercie de tout mon cœur pour le gracieux envoi de votre Jeanne de Beauvais ; je viens de lire cet essai d'art populaire, comme vous l'appelez, et c'est un plaisir de plus de vous en féliciter. » — D'Edmond Haraucourt : « Au poète dramatique de Jeanne de Beauvais, cordial et sympathique souvenir. »

Mais revenons à la campagne littéraire de Riotor. Voici d'autres lettres : « Je vous suis reconnaissant de ce que vous venez d'écrire dans le Rappel ; on m'a dit aussi que pour un numéro qui va paraître des Maîtres artistes, vous avez bien voulu mêler votre nom à ceux de mes bons amis ; j'en suis très touché. Croyez à mes sentiments d'admiration pour votre œuvre littéraire que je suis et que j'apprécie infiniment depuis longtemps. J.-F. Raffaëlli. » — « Paris, ce 30 janvier 1900.

Cher monsieur, excusez-moi d'avoir été si longue à répondre à votre aimable mot du 21 janvier... Pourquoi ne venez-vous pas me voir, renouveler connaissance avec mes enfants qui sont tous grands et qui ont gardé de vous un si bon souvenir... Voici les dates demandées (des œuvres de Léon Cladel). D'ailleurs, vous le savez, pour plus amples renseignements, je suis toute à votre disposition. Recevez, cher monsieur, l'expression de mes sentiments très cordiaux, Julia Cladel. »

En 1900, parut le Mannequin, avec des illustrations de Frédéric Front et une préface d'Octave Uzanne (Bibliothèque artistique et littéraire). Riotor parle d'abord du corps de la femme, et de la mode : « façon d'associer le naturel et l'artificiel.» C'est un tableau gracieux, varié de louanges et d'ironies, de la mode depuis un siècle. Il étudie ensuite la nature et le mannequin, celui-ci servant en une foule de cas, même hors de la mode. Un ton un peu gai, un peu léger, fait passer une certaine aridité du sujet. Et voici le mannequin et l'histoire, le rappel du mécanicien Vaucanson, lequel fabriqua une ballerine si bien agencée qu'elle dansait à s'y méprendre. Puis, la mode rendant nécessaire le mannequin, pour l'essayage, pour juger de l'effet, et le faisant entrer dans les mœurs. C'est un objet surtout d'industrie parisienne, naturellement : la mode étant la grande préoccupation de nos contemporaines désœuvrées. En somme, le sujet si spécial admis, cet album repo*

se sur une bonne documentation de texte et d'images, et le texte est traité avec humour. Il donna motif à une chronique de Georges Dubosc dans le Journal de Rouen.

Un nouveau roman, Agnès, daté juin 1895-mars 1897, parut chez Lemerre en 1900. Dédié à Julie Stockman (madame Riotor), il nous offre sous une autre forme l'idée de l Excuse et divers personnages des romans précédents de l'auteur. Voici le sommaire de ce sujet amplifié et détaillé, mais aussi intéressant à lire ici que dans la pièce en un acte. La base reste la froideur du mari, la pitié féminine. Agnès d'Antraigues a épousé Gaston de Blazac, sèche nature. Elle l'aimerait, s'il paraissait l'aimer. Elle lui est pourtant fidèle, par un peu d'éducation et beaucoup d'orgueil. Or, un poète de talent, Paul Géraud, sentimental, romanesque, faible, l'ayant rencontrée jadis, jeune fille, se meurt de n'avoir pas l'idole pour qui tousses vers chantent. Son vieil ami, un curieux type de médecin, le docteur Surville, ne voit qu'une chance de guérison : Agnès aimant Paul Géraud. Tenace, rusé, connaissant bien la femme, il fait un savant appel à sa charité. Longtemps elle lutte, se débat contre la curiosité, contre le plaisir de cette adoration lointaine. Mais son mari a une maîtresse, Violante d'Arbourg, dite Fidélia ; il lui naît

une colère, un désir de se faire libre aussi. Et le docteur l'enveloppe de ses discours habiles, telles, ces belles pages de description et de sentiment :

« Géraud respire dans la nature, lui dit-il. Les vents du ciel ont de tout temps soufflé dans son esprit, les feuilles vertes et les oiseaux ont leur place dans ses musées éternels, il aime l'écume des vagues, la poussière des chemins, le silence des grèves. Il s'éprit de la mer en Normandie, au pied du Calvados bessin. Ses vacances brèves n'avaient jamais mieux choisi leur décor et leur musique.

» Cet agreste pays le transporta d'aise. Chacun des sites aperçus éveillait son esprit, ses idées se mouvaient dans l'ampleur de l'horizon, un arbrisseau coupant le paysage évoquait un rêve. Le soleil glissant du flanc d'un nuage illuminait les rocs, les taillis incendiés de lumière se refermaient jalousement sur leurs ombreux lits de mousse, des rideaux de plantes agitées par la brise limitaient le domaine de mille oiseaux.

» Ce coin de nature plut mieux que la plus superbe cité à cet amoureux de silence, chacun des détails y surpassait la plus magique architecture, l'ensemble éblouissait son âme passionnée. L'aube revenait chaque matin réveiller cette splendeur, la brise la caresser, le poète l'admirer. Il s'égara le long des ruisseaux, s'oublia dans les bois jusqu'à ce que les ténèbres les aient couverts de leur manteau. Les filles d'Arromanches se moquaient

de son aspect sauvage. Jadis il avait eu sa petite amie pour aller s'asseoir au pied de quelque haie, tracer des ronds dans le sable ou cueillir des fleurs des prés. L'idylle enfantine devait ouvrir la porte à la dominatrice des vingt ans. Ces lueurs timides du premier âge annoncent le grand amour qui incendiera le ciel !

» On rencontre dans ces villages côtiers de nombreuses familles que chaque été renouvelle. Géraud n'en connaissait aucune. Mais une jeune fille passa, comme une déesse, a dit le poète latin. Il resta songeur et troublé, la regarda s'éloigner, longtemps. Cette rencontre décida de son sort. Son cœur qui n'avait pas encore battu s'emplit de cette passante. Toute son inspiration vint d'elle et y retourna II s'imagina quelques jours qu'elle vivait à ses côtés et ce fut bien le paradis sur la terre. Pourtant il pleura la vérité cruelle, celle qu'il étreignait en songe était si loin de lui qu'il désespéra de jamais lui parler. Que de fois gémit-il en revoyant la jeune fille dont le vent soulevait pudiquement le vêtement, dont le pas léger faisait à peine gémir le gravier, dont le regard si hautain était si caressant et si ami ! Le sommeil le reconduisait en sa présence, il n'entendait plus alors la voix de la mer grondant sous sa fenêtre. Il reste quelque douceur dans ces regrets, où le cœur s'abreuve d'un souvenir. Géraud suivit les flots sur les grèves désertes sans distraire sa passion croissante. C'est ainsi qu'il se laissa ron-

ger le cœur avec ivresse et sans désirer de remède. »

Je n'ai pu résister au désir de citer tout ce bon fragment, d'une pureté classique, d'une lumière moderne. Et voici une autre page, des souvenirs sur Géraud, qui est digne de celles-là :

« Lorsque, rêvant le soir, le front sur la vitre glacée, il apercevait Paris semé d'étoiles, il se remémorait ses luttes de jadis, ses premiers pas dans la vie littéraire, les déboires de ses débuts. Il l'aimait comme un fils aime sa mère. N'était-ce pas dans cette atmosphère vivante que son âme s'était façonnée ? Chaque partie de la géante ville rappelait l'éclosion de quelqu'un de ses poèmes, et plus tard les étapes du mal qui tuait son énergie. Que de fois n'était-il pas parti avant le jour sur les hauteurs de Montmartre, s'égarant dans les ruelles silencieuses de la colline sainte, s'enivrant dune poésie triste et lointaine dans le minuscule cimetière de Saint-Vincent, allant plus loin, dans les dernières prairies penchantes sur des soutènements lézardés, dans les jardins baignés d'ombre, prolongeant son rêve ambulant jusque dans la ville embrumée, assistant au lever du soleil à l'enceinte de l'incommensurable cirque. C'était de là que sa tendresse s'envola, qu'il avait jeté dans la foule irrespectueuse le meilleur de son esprit, c'était là qu'il s'était aguerri à contempler les humains, qu il avait vu rayonner les dômes étincelants et noircir l'or des fausses gloires. Il y vint

souvent, dans ces ruelles agrestes, son âme s'y ouvrit à la mélancolie, à la lassitude du présent. Les brumes montèrent jusqu'à lui, toute cette fiévreuse vie l'obséda, la clarté qui s'épandait n'éveillait plus la beauté du panorama, les rayons dorés de l'horizon n'avivaient plus l'éclat victorieux de cette cité unique, sa mère spirituelle. Il ne songea plus qu'aux espoirs trompeurs qui habitaient cette ruche : nul ne pouvait s'y prétendre sans souffrance. Plus égoïste, il compta ses larmes et se détacha de celles d'autrui. Dès lors il passa dans la vie, morose et solitaire, accablant ses nuits de prières à la Beauté qui l'incendiait. Seul dans le réduit d'où son regard plongeait dans la fourmilière humaine, à la clarté de la lampe et des étoiles, il écrivit des pages qui demeureront dans la postérité. »

Agnès ne résiste plus. Elle voit Géraud, s'attendrit. Ce sont des instants de joie. Puis, la jalousie du mari s'éveille, la femme revient au foyer, essaye vainement de ranimer le bonheur conjugal. Elle ne retourne plus, depuis longtemps, chez le poète, quand, dans un journal, elle lit qu'il est mourant. Elle va, elle court, sous la pluie et l'orage. 11 est seul. « Adieu, spectacle que j'aimais, murmure-t-il, panorama de la cité, vaste cirque humain. Et vous, forêts profondes où j'errai, sentiers herbeux, clairières agrestes, ombrages où s'écoulèrent mes rêveries, ruisseau limpide qui conduisait mon désir de repos jusqu'à la Seine

tranquille, murmures, hymnes des vents, harmonies éternelles de la nature, adieu, je vous ai connus pour la dernière fois. Le vent déchire l'écho, le fantôme des cauchemars plane sur la forêt, la chouette hulule, la pluie ravage les sentiers, adieu mes chères promenades ! » — Elle s'élance, il se ranime ; mais c'est trop tard, il meurt. « Si ce n'avait été lui, c'aurait été moi ! » dit-elle, redressée dans son orgueil, la fille de caste, artificielle, inguérissable.

C'est un roman de fine drescription et de psychologie captivante. « Mon cher ami, écrivit Emile Blémont à l'auteur, le 23 mars, Votre A^nès a été la très bien venue. J'ai suivi ses amours avec le plus vif intérêt, avec la plus fidèle sympathie ; elle est adorable, avec Fidélia nue devant elle ; et Paul Géraud est de ceux qu'on n'oublie pas ».

Le Petit National du 21 mars publia : «... L'auteur a su rendre ses héros sympathiques par leur caractère poétique, par leurs passions empreintes d'idéal. Il y a de tout dans l'œuvre : des tableaux clairs, un peu de philosophie, des pages écrites dans un style élégamment châtié, pur et élevé. Les délicats de lettres, aussi bien que les femmes romanesques, liront ce roman et le reliront. » D'autres quotidiens firent l'éloge du livre, La Vie, de mai, nota « sa fine psychologie et ses descriptions heureuses. » L Eclair, du 28, annonça « ce roman d'un Imaginatif, d'un poète pénétrant dont les fictions tirent leur charme aussi d'une vérité

réelle. » La Vie Moderne du i'^'' juillet remarqua les types très réussis du docteur Surville et du père d'Agnès, le prince débauché. Philippe Gille, au Figaro (23 octobre), déclara le dénouement très dramatique.

Vers ce temps, la Société contre la mendicité des enfants fut près de disparaître. Cette œuvre utile, représentant déjà six ans d'efforts, ne s'était maintenue qu'avec peine. Une lettre du .secrétaire, M. Keller, à Léon Riotor, directeur et un des rédacteurs bien informés du Bulletin, laisse voir, une fois de plus, combien les individus et l'Etat, si zélés pour les entreprises d'intérêts ou de glorioles, le sont peu dès qu'il s'agit de tentatives modestes mais vraiment généreuses. Je signale, au sujet de cette Société, un article de Jean Frollo au Petit Parisien.

Riotor collaborait alors à \ Epreuve, à la Reznte des Arts décoratifs ; il devint aussi secrétaire de \ Art décoratif. Il écrivit au Sagittaire, en août 1900 : « Mes chers amis, un écho de l'un de vous m'a traité d'infatigable. Je ne sais si l'épithète est ironique, ou si elle est pour réconforter ma courte honte. Moi qui me désole de voir le temps s'enfuir en mille choses ! et ma plume rester inerte sur le papier, et l'encre pâlir et se dessécher durant mes rêveries ! Je m'accuse de paresse, quoiqu'écrire ne fut jamais pour moi qu'un plaisir, je me laisse aller, comnae Horace, aux délices des bois et des fontaines, et les jours passent, et les années s'en-

fuient, et je récapitule à peine quelques pages en quatre saisons, pas même les cinquante - deux chroniques des écrivains qui se réservent pour la maîtrise ! Et je m'accuse de méconnaître ce sens pratique de la vie qui dicte : « Puisque tu veux écrire, prends la plume, ne t'arrête pas d'écrire ! » Mais le travail manuel a tant d'attraits quand on n'y est pas obligé ! Et je saisis le râteau, la pioche et la brouette. Mais peut-on s'asseoir devant du papier, quand la sève monte aux bourgeons et qu'on voit s'épanouir feuille par feuille l'arbre dont on guettera l'ombre, et que les fruits si menus grossissent à chaque heure d'une miette de plus ; quand l'eau chante ; quand les prés s'ébattent sous la brise, et que la diligente abeille revient chargée de pollen à la ruche où je les abrite ?... »

Le numéro de septembre du Sagittaire publia une biographie de Riotor signée Léon Frapié, accompagnée d'un portrait par Steinlen. C'est aussi vers ce moment que parut, à l'Exposition de la place de l'Aima, puis chez Messein, l'étude sur Auguste Rodin(avecun dessin inédit). Voici deux lettres qui s'y rapportent : « Pardonnez-moi ma réponse tardive. Oui, avec plaisir je vous demande de choisir un dessin pour l'en-tête. J'ai attendu et n'ai pu encore réussir à concentrer les différents écrits sur ma sculpture... Merci, mon cher ami, du livre que vous faites en mon honneur. Votre volonté précise et vos admirables qualités

de force de style font marquer du doigt la réussite de l'œuvre. Votre ami, A. Rodin. » — « Mon cher Riotor, j'ai été bien heureux de la façon sérieusement belle avec laquelle vous avez étudié la sculpture de votre ami. Je considère ce résumé complet et beaucoup plus étendu qu'on pourrait le croire. Car il provoque l'étude tout en disant le principal. Je suis, vous pensez bien, devenu un de vos amis très reconnaissant et très dévoué, Auguste RODIN. »

Le livre fut publié en allemand, anglais, espagnol, italien et russe ; le sculpteur Emile Bourdelle s'était occupé de la traduction espagnole, le peintre Heilbut de celle en allemand, mademoiselle Eugénie Cimino de celle en anglais. Le premier chapitre présente l'œuvre et ses aventures, les travaux du sculpteur, depuis 1864, surtout depuis 1877, son acharnement, ses luttes. Dans ses bustes de contemporains, « il n'a pas saisi l'être intime de ses sujets, peut-être même l'a-t-il dédaigné, et n'a-t-il vu que des héros publics. » Il ne conquit d'abord que des initiés, se heurta aux hostilités des commissions : les monuments refusés parce que trop réalistes, trop violents. Chacune des grandes compositions fit crier ; mais beaucoup de jeunes affirmèrent leur sympathie.

Le critique nous révèle Rodin dessinateur : « Ses profils tendres et robustes... Jamais ils ne sont pauvres de lignes : un trait, un point, un coup d'ongle, tout converge vers l'intention... Les

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Centaure blessé, dessin de Rodin pour la brochure de 1900.

I4S LÉON RIOTOR

courbes charnelles s'élancent, reviennent, raccordent les muscles qui se nouent et se meuvent comme des serpents. » Suivent des pages sur les caractères de l'œuvre, les projets de l'artiste, son habitation au sommet d'un coteau de Meudon. Dans tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il projette, la beauté, pour lui, c'est la vie, simplement. « Il a regardé, il a compris, il a conçu des personnages réels que son goût d'exactitude rendit plus réels encore. » C'est « la puissance dans la passion... Il y a une force expressive et complète dans le moindre fragment... Le repos même de ses statues est plein d'action. »

Cette étude repose sur une bonne documentation. Chaque détail est brièvement mais clairement désigné et historié. Le développement de Toeuvre, les luttes à chaque étape, à chaque travail du sculpteur, quelques mots de description, quelques réflexions, et des rappels de critiques forment un ensemble sobre, très simple, narratif, adéquat au sujet. « Cher monsieur, avait écrit, le 13 juillet précédent, Daniel Baud-Bovy à l'auteur, j'ai lu dans la Plinne votre belle étude sur Rodin, si pleine de cet enthousiasme compréhensif qui est la raison d'être de la critique. Merci de vous y être souvenu de mon essai sur ce grand sculpteur. Lorsque l'on est, comme moi, retiré du monde, perdu dans la montagne, il est doux de sentir, çà et là, quelques esprits qui ne vous ont point encore oublié. » Il lui récrivit, le 30 décembre : « Je

viens de relire, tout d'une haleine, votre belle et synthétique étude. Elle est digne du grand artiste. » Le Mercure de France, la Plume, le Sagittaire, etc., saluèrent sympathiquement l'apparition du livre. Et l'auteur reçut cette lettre :

« Paris, 3 Janvier igor. Mon cher ami, » Vous avez eu la bonne pensée de m'adresser votre quadruple Rodin, et je m'empresse de vous dire combien votre envoi m'est agréable. J'ai pu vous lire en français d'abord, puis en espagnol ; j'ai continué en anglais, et j'ai essayé de finir en allemand, mais j'ai dû pour comprendre bien la version germanique avoir le thème français en regard. A vous seul, vous lancez les quatre Evangiles de la sculpture, et vous donnez à quatre peuples la « bonne nouvelle » du grand art. Merci ! et bravo pour l'artiste et pour le poète ! Je reste, sans fanatisme, il est vrai, l'ami fidèle et le sincère admirateur d'Auguste Rodin. Et vous savez quelles vives et cordiales sympathies, mon cher Léon Riotor, je vous garde. Votre dévoué, Emile Blémont. »

Parmi divers articles de ce temps-là sur Riotor, je rappelle ceux de Gustave Geffroy {Mercure de France), et de la Revue d'Europe (février). Ses ouvrages furent étudiés dans plusieurs journaux et revues brésiliens, par Figueiredo Pimentel, de Rio de Janeiro. Il conférencia sur l'Art pour le peuple, et sur l'Art dans la vie, à la Coopération

ICO LÉON RIOTOR

des Idées. Je signale encore un article de Lucien Descaves, dans T Echo de Paris, quand disparut sans recours la Société contre la mendicité des enfants (février 1901). (Il y reviendra plus tard, en Mai 1906, dans le Journal).

Un mystificateur avait présenté à TAcadémie la candidature de Léon Riotor, qui protesta ; divers journaux avaient déjà propagé la nouvelle, nulle part elle n'avait soulevé de moqueries. Riotor fut considéré comme un candidat très possible. 11 y eut même des éloges. Mais Le Courrier du Soir, dès le 11 mai publia : «... L'Académie vient de recevoir un autre désaveu de lettre de candida" ture, celui de M. Riotor, jeune poète de talent, et ancien candidat aux élections municipales dans le quartier delà Sorbonne. M. Riotor proteste contre l'abus qui a été fait de son nom », et toute la presse suivit.

La Femme et l'Argent fut édité par Lemerre en 1901. L'idée de ce roman, c'est la rencontre idyllique de Huguet d'Antraigues et de Lucile, fille inconnue d'un oncle de Huguet, décédé très millionnaire en lui léguant tous ses biens. Une bande d'escrocs mondains et demi-mondains s'efforce d'accaparer l'héritage. On retrouve là Fidélia, maîtresse de Gaston de Blazac, et d'autres « filles». Le financier sans scrupules qui tente de mettre la griffe sur la fortune de l'orpheline est un type réussi de ces aventuriers dont les faits- divers nous révèlent parfois la vie infâme et la chute

dans la boue qui les a produits. On connaît, on voit remuer ce monde de « filles » et de « chevaliers d'aventure », de nobles sans foi, de riches féroces, qui commandent leur époque, très flattée, la goujate, de respecter ces goujats : toute l'ignominie qui prépare la décadence française, si l'on n'y met promptement remède. Le roman est très captivant, d'allure bien contemporaine, mais gardant cette forte composition des romans, sans laquelle ce genre reste inférieur et n'a pas de durée. Après une longue série de mystères, de complications, de drames, Huguet et Lucile se marient.

Ce qui se dégage du livre est surtout le flot des passions déchaînées autour de l'argent et de la femme. Tout ce qui, dans notre temps, représente la débauche, le vice, la cupidité, la férocité, les hontes enfin que préfère et honore un public digne de ces décrépitudes, est noté avec une froide précision. On rencontre plusieurs personnages des romans antérieurs de Riotor. C'est décidément une suite de romans sur la société cosmopolite moderne qu'il a voulu écrire. Certes, elle y est entière : restes des nobles, bourgeois égoïstes, aventuriers étrangers, reines immondes et stupides du vice, parmi lesquels poussent quelques fleurs rares, comme pour indiquer que, même en ces pourritures, la nature puissante et réparatrice persiste encore.

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