LES ARTS ET LES LETTRES
Les remarquables articles de critique que Léon Riotor, depuis nombre d'années, publiait sur des travaux d'écrivains et d'artistes, devaient le conduire à fonder un de ces recueils, une de ces séries qui, lorsqu'elles paraissent, aident à mieux comprendre le temps où l'on existe, et plus tard, restent un tableau dont les documents et les jugements sont de précieuses enquêtes pour la connaissance des époques révolues. Z^^ Arts e^ les Lettres : tel fut le titre général que le critique adopta, et qui désormais comptera dans l'ensemble des études littéraires françaises.
Le premier volume, édité par Lemerre, en 1901, avec un frontispice de Puvis de Chavannes, était dédié à Anatole France. Dans une préface, Gustave Geffroy rappelait que « l'activité d'esprit de M. Léon Riotor s'est dirigée en divers sens, et toujours avec une loyauté parfaite. » Ici, « c'est une histoire littéraire et artistique vécue. » C'est
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]e début d'une nouvelle étape pour l'auteur, qui y conservera « la parfaite bonne foi, le savant talent d'analyse, l'émotion admirative, dont il a fait preuve au cours de tant de pages. »
Le livre s'ouvre par l'essai sur Piivis de Chavannes^ dont j'ai parlé en son temps. Il est précédé de cette lettre autographe :
« II, Place Pigalle. Paris, 21 octobre 96.
» Mon cher Riotor,
» Je regrette beaucoup d'avoir manqué votre bonne visite, d'autant plus que j'aurais voulu vous répéter de vive voix ce que je vous ai écrit, — vous dire qu'abstraction faite de ma personnalité votre étude porte la marque d'un véritable écrivain.
» S'il n'était pas excessif de penser qu'après moi il sera encore question de moi, ces belles pages sont de celles qui survivront et que l'on consultera.
» Cette opinion a déjà de nombreux échos.
» Merci encore et de cœur à vous,
» P. Puvis de Chavannes. »
L'étude était complétée par le sommaire définitif de l'oeuvre. Venaient ensuite les travaux sur Auguste Rodin^ Barbey d' Aurevilly , Léon Cladel, dont j'ai rendu compte précédemment.
Un bien curieux chapitre est celui sur les Phalanstériens de Montmartre. Il y marquait d'abord l'époque littéraire : « . . .L'orgie de style, dont le
siècle s'abreuve, le fera rouler bientôt sous la table comme un homme ivre de vins frelatés. » Les jeunes, qui revendiquent de lustre en lustre ce titre, sont alors perdus dans le pullulement des médiocrités baroques ou mercantiles, et des nullités encombrant tout. Mais voici les souvenirs animés du familistère de Montmartre, en 1883 : des gaietés, des folies de vingt ans, et aussi quelques efforts caractéristiques, soulignés par des citations, des articles de la presse. C'est un moment d'enthousiasme qu'il fait bon revivre là, fort agréablement raconté, et qui peut tenir lieu d'expérience à d'autres jeunes. On y rencontre encore des portraits brefs, expressifs, de camarades : George Auriol, Adolphe Willette, Albert Samain, Paul Mariéton, Alfred Vallette, Charles de Sivry, Georges d'Esparbès, Jules Bernard, Alphonse Allais, Edouard Dubus, etc.. La plupart étaient antinaturalistesexcentriques, jeunes avec ivresse, et tendaient vers une sorte de spiritualisme encore vague. Voici de justes pages, contre Zola, la chute dans la pornographie, pour forcer la vente ; des quantités déjeunes plumitifs, alléchés, devinrent disciples ; on eut la littérature du vice, de l'égoût, de l'ignominie. « Leurs œuvres innombrables ont pu sembler l'image de la vérité aux yeux de certains faibles, de certains crédules. » Zola passera, parce que, si « les œuvres de l'esprit sont toujours vivantes, celles de la vie sont bientôt démodées. » De l'autre côté littéraire, il constate : « Les ré-
dempteurs du spiritualisme naissent peu à peu. Est-ce bien du spiritualisme ? » Ce sont plutôt « les adeptes fervents d'un panthéisme qui brillera d'un vif éclat dans quelques dix ou vingt ans. » Songez à la date : 1883-1884. C'était là une prédiction remarquable, puisqu'en effet, depuis quelques années, nous sommes entrés dans le réveil spirituel. Riotor proposait encore : « La boue où nous pataugeonsnous écœure, balayons-la, oublions-la.» II s'écriait : « Hymnes solennelles du ciel, nous vous entendons ; larmes des choses, vous faites couler les nôtres : c'est comme cela que nous comprenons la nature ! » Et il conseillait : « Dans la matière, recherchez l'immatériel. » Je lis d'autres bonnes pages, sur le procédé facile des naturalistes et le proche retour du triomphe Imaginatif. Il y a même le plan complet d'un roman naturaliste, pour montrer combien c'est facile « d'en faire ! » Plus tard, dans un Epilogue (1895), il revint sur certains de ces jugements, à propos de Zola, entr'autres ; je le regrette.
Nous assistons ensuite aux débuts des Indépendants (àèctmhve 1885J. Les refusés du Salon, s'insurgeant, se déclarèrent indépendants. A la première exposition, ils furent envahis par une multitude de nullités ; et les suivantes s'améliorèrent peu. L'article est bien détaillé, trop bien pour un sujets! médiocre. « Il y a manque flagrant de travail, observait Riotor, ou, ce qui est pis encore, recherche voulue de cette originalité qui singe le
génie. » Une autre société se fonda à côté, quelques noms se dégagèrent. Cette étude d'art, comme les autres de l'auteur, est surtout de la critique d'esprit, portant sur la beauté générale, parfois de cœur, lorsqu'elle se laisse gagner par l'émotion, mais jamais de sens : le nu féminin ne lui paraît, quand il est beau, qu'une sorte de beauté. Suivent de bonnes pages sur l'art spiritualiste, l'art matérialiste, sur l'histoire, dont les évocations nous émeuvent, sur la religion maîtresse des âmes. Travailler, toujours, et marcher vers l'avenir : voilà le suprême conseil de Léon Riotor.
Le volume s'achève par une série de Camaïeux: Léonce Petit, très coloriée et variée description de son genre humouristique ; Paul Arène, verve jeune et vivace, avec de la gaieté et de la bonté ; le céramiste Léon Parvillée ; Edmond Lepelletier, acharné journaliste ; Adolphe Willette, qui « procède autant de l'imagination que de la nature et revêt de grâce et de beauté ses multiples créations, aimable penseur, gai philosophe » ; Hector Malot, Jules Claretie, Charles Cros, poète, et inventeur du phonographe, de la photographie des couleurs ; Charles Buet, avec le rappel des bonnes réunions chez lui ; Catulle Mendès. Tous ces articles sont heureusement des portraits intellectuels plutôt que physiques : l'artiste, ou l'écrivain, est indiqué, situé, vrai, sans approfondir cependant, mais avec l'agrément de souvenirs personnels parsemant ces claires ébauches.
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Ce livre, que sa variété, sa couleur, et une certaine juvénilité, rendent agréable à lire, est en même temps un bon et sérieux tableau d'une époque artistique et littéraire ; les jugements sur les œuvres sont judicieux et fermes, les mœurs du monde intellectuel bien observées ; le sens véritable et le pittoresque extérieur du moment s'y présentent ensemble et avec clarté. — Georges Renard, dans /a Lanterne, concluait son article : « ...Bons matériaux pour ceux des historiens futurs qui retrouveront dans ces souvenirs des noms oubliés ou des commencements de renommées et qui pourront étudier sur le vif comment à l'école naturaliste a succédé, suivant l'usage, une autre école, contre-pied de son aînée et abri provisoire d'une quantité de jeunes talents éparpillés ensuite par la vie. » Plus tard, Gaston Deschamps cita l'ouvrage à l'appui de sa chronique sur Albert Samain (/e Temps, 28 mai 1905). Mais lisons cette bonne lettre :
Comédie Française.
« 24 mars 1901.
» Je viens d'être, mon cher confrère, si bousculé, si occupé, que je n'ai pu répondre tout de suite à votre cordiale lettre et à l'envoi de votre très beau volume. Je dirai tout ce que je pense du talent de l'auteur du Sage empereur et des Enfers boudhiques. Cette étude sur Puvis de Chavannes est digne du maître, c'est tout
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dire. Vos pages sur Rodin, sur Barbey, sur les Phalanstériens de Montmartre, sont une contribution qui restera, à l'histoire de l'art et des lettres. Je ne connaissais pas ces vivants souvenirs sur ces Montmartrois épiques ; mais je connaissais l'excellent chapitre que vous avez consacré au campagnard de Viroflay et qui m'a fait, hier encore, une nouvelle joie. Je ne vais plus guère à Viroflay et depuis deux ans je suis l'esclave et du théâtre et de Paris. La vision de ce jardinet, à travers votre peinture, m'a un peu consolé de ne plus franchir les fortifications. Et je vous suis, une fois de plus, reconnaissant.
» Votre cordialement dévoué,
» Jules Claretie. »
Voici, de ce temps-là, quelques autres souvenirs épistolaires : « 27 avril 1901. Vos remerciements partent d'un bon naturel, mon cher Riotor. J'ai dit le bien que je pense de votre énorme livre sans surfaire ni flagorner, selon ma coutume. Bien à vous. Laurent Tailhade. » — « 4 mai 1901. Je suis bien heureux que mon article vous ait plu et ait été agréable autour de vous. Cela m'encourage à vous demander s'il ne vous serait pas possible de me faire envoyer le n° 13 du Bulletin de la Société (contre la mendicité des enfants), lequel numéro manque à la collection que je voudrais conserver. Bien cordialement à vous, Lucien Descaves. » — « Groupe des poètes-chansonniers révo-
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lutionnaires. Paris, 6 septembre 1901. Notre groupe, dans sa dernière réunion, a décidé de faire appel aux confrères en renom, afin d'agrandir le cadre de sa propagande, en vue de faire prévaloir la chanson sociale. Il me charge de solliciter votre sympathique adhésion, espérant que vous voudrez bien nous en honorer. — Etienne Bellot. »
Le jeudi 26 décembre, Riotor fit à l'Egalité, université populaire des 9' et 10* arrondissements, une remarquable conférence : De Vinfluence sociale de la Chanson, avec audition de plusieurs chansonniers en vogue. « La chanson, disait-il, est un agent social d'une réelle puissance, qui mène le peuple aux armes ou aux barricades, qui rassemble les forces inconscientes et disséminées. » Il la montre surgissant, au cours des siècles, de chaque événement qui passionna les Français, et reprenant une vigueur incomparable dans la Révolution française ; puis, c'est Désaugiers, Déranger, Pierre Dupont, qui, « avec sa muse populaire et rustique, ses chants politiques et sociaux, marque une des plus remarquables périodes de la chanson : l'âme des paysans, le vent des plaines, la fraîcheur des grands bois s'y mêlent aux aspirations d'un peuple nouveau. » Voici Pottier, Nadaud, J.-B. Clément ; les contemporains : Xavier Privas, Marcel Legay, Yann Nibor, Mac-Nab, Edmond Teulet, Pierre Trimouillat, etc.. Et le conférencier s'écrie : « O chanson, petite abeille des peuples latins, vole et tourbillonne de fleur en
n jour d'été, dans le jardin du Moulin-de-Jouy, (1902) iM. et Mme Aug. RoDiN et M. et Mme Léon Riotor.
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fleur, de prairies en parterres, butine un miel de justice et de solidarité, et que ton aiguillon ne pique que les cuistres et les tyrans ! O chanson, petite sœur court vêtue de la poésie, continue tes rondes et tes bouquets, et que nous y respirions le parfum de la nature libre et de l'humanité heureuse î »
Lorsque YErmïtage fit une enquête (février 1902) sur cette question : « Quel est votre poète ? » Léon Riotor répondit : « Mon poète n'est peut-être pas toute la poésie et la pensée du 19^ siècle, mais il parle à mon cœur, il vibre à l'unisson de mes douloureuses pensées. C'est une lyre lointaine et triste, parfois amère. Elle me vient des confins du monde pour émouvoir mes solitaires songeries : et peu m'importe qu'il y ait plus lyrique, ou plus historique ou plus humain. L'harmonie de nos deux âmes évoque toute 1 harmonie. Celui-là. c'est Charles Baudelaire. »
Je rappelle un article de Duprey, sur Riotor, dans la Grande Revue, au commencement de 1902. Mais lui-même se faisait largement connaître, vers ce temps, par sa critique régulière au Rappel. Pendant trois années, sous le titre : le Rappel artistique et littéraire, il mena une active campagne, évoquant tantôt des figures du dernier siècle, tantôt parlant de monuments, de manifestations d'artistes ou de lettrés, mais propageant surtout un choix dans les travaux innombrables de l'intellectualité présente.
Parallèlement, il répondait à une enquête du Journal du Magnétisyne (septembre-octobre 1902): « La science médicale n'est pas seulement l'application matérielle des médicaments, mais avant tout la compréhension psychique de l'être à guérir. — L'influence morale peut être égale, sinon supérieure, à la médication. — Le diplôme n'empêche pas la pratique de l'empirisme. »
Le compositeur Gabriel Frontin mit en musique la poésie : Cependant f ai chanté, tirée de Fidélia. — L'Album Muri'ani {tome vu) publia le portrait de Riotor, et sa biographie où je lis : « ... Esprit d'analyse délicat, apte aux plus difficiles investigations de l'esthétique et de l'éthique, penseur averti de tous les progrès de la philosophie et de l'art, en même temps styliste ingénieux et coloré. » ^V/ntentzon Généreuse (Annonay, février 1903) donna un autre portrait, accompagné d'une notice qui rappelait : « On est toujours sûr de retrouver le nom de Léon Riotor toutes les fois qu'il s'agit d'une œuvre d'humanité ou de bon combat. » Au même numéro, il donna ce testament, que je cite entier, pour sa mélancolie et sa fermeté :
« J'aurais pu, comme d'autres, assembler des rythmes impérissables et m'admirer dans mon œuvre. Je n'ignore ni la science de la phrase, ni le moyen d'émouvoir les cœurs sensibles. Je préfère demeurer simple, écrire sans contrainte, vibrer à tous les vents. Des feuilles qui jonchent le
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sol nulle ne survit, au printemps prochain il en naîtra de nouvelles. Et chacun vantera l'arbre qui n'a pas obligé sa sève à donner plus qu'elle ne peut.
» J'ai visité des monastères perdus dans la montagne, loin du monde et des choses. Là sont des hommes qui n'ont plus de commun avec moi que l'amour de la paix. Dans leurs yeux éteints ne flottent plus de souvenirs, ils se mirent dans le ciel et l'éternel repos.
» Tintent-ils encore, leurs cœurs, sous ces robes de bure ? Sous quelles pensées fléchissent ces monacales tonsures ? La nature auguste étend autour d'eux ses décors inoubliables, ses monts tapissés de forêts, ses gorges sillonnées de torrents, ses vallées profondes. La cloche bénie de Dieu ne parvient pas à franchir ces vertigineuses solitudes. A peine le voyageur aperçoit-il par delà l'abîme le toit solitaire qui couvre les cénobites que, songeur, ému de ce coin de paradis ignoré, il s'éloigne en soupirant vers les villes prochaines.
» Oui, l'air semble pur dans ces retraites chastes, le rêve s'égare à loisir, longuement, parmi des spectacles merveilleux, c'est bien ici le repos de la paix. Ceux qu'enveloppe cette sérénité doivent se modeler à son image, se révéler aussi limpides, aussi tranquilles qu'elle. 11 n'y aura pour eux ni tourments, ni chagrins. Et je les envie.
» Donc à quoi bon supputer s'il vaut mieux agir
que rêver, à quoi bon s'enfler d'une énergie factice qui lasse notre chair et fatigue nos nerfs, à quoi bon hausser son talent au-dessus du gazouillis de la source dans le bois ?
» Mes amis, je vous en prie, dites seulement de moi : « C'était un brave homme. . . Il eut des intentions qu'il ne réalisa pas, parce qu'il le crut inutile. Dans la vie et le bruit du monde il marchait, couvert de l'indifférence pour tout ce qui agitait le flanc de ses voisins. II sut demeurer luimême. » Et vous songerez que la chanson inconsciente du vent dans les branches n'est pas sans quelque mérite. »
Riotor prit part au banquet offert en avril 1903 au poète Ernest Raynaud. Le mois suivant, il fut élu au comité de la Société des Poètes français. Le Bourguignon, journal quotidien d'Auxerre, publia son roman la Femtne et V Argent, et sa biographie par Charles Jacoutot, rédacteur en chef, qui remarquait justement : « . . .La diversité ne nuit pas à l'ensemble d'une œuvre quand l'auteur, toujours, écrit parce qu'il a quelque chose d'intéressant et de personnel à dire. Et c'est le cas de M. Léon Riotor. Jamais il n'est banal, jamais il n'est creux. Chacune de ses productions est substantielle. C'est une qualité capitale à notre époque où l'on édite tant de volumes absolument vides... Nous souhaitons qu'il continue son œuvre avec le fier talent, avec la dignité et la probité littéraires dont il a fait preuve jusqu'ici.
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Qu'il reste l'écrivain sérieux, documenté, toujours savoureux et original, qu'il a été jusqu'à cette date, et sa réputation s'accroîtra, à chaque nouvelle étape. Ce sera la juste récompense due à un écrivain de haute valeur, à un écrivain de race, à un vaillant qui met des dons naturels de premier ordre et une opiniâtre volonté au service d'une conscience généreuse, loyale, éprise d'idéal artistique et de progrès social. »
Le deuxième volume de la série : Les Arts et les Lettres, ^dirutc\ïtz Lemerre (1903). avec un frontispice d'Auguste Rodin, et une dédicace à Roger Marx. Il s'ouvrait par cette lettre autographe :
« Mon cher ami, « Votre série des Arts et des Lettres a été présentée par Geffroy avec sa droiture habituelle. Je m'associe de tout cœur à son appréciation flatteu-
se.
Votre série est une belle œuvre parce qu'elle parle un langage que nous aimons tous, parce qu'elle constitue désormais un chapitre de l'histoire de l'art, — une bonne œuvre parce qu'elle est remplie d'une sincérité trop rare aujourd'hui.
» En ce qui concerne les pages que vous avez bien voulu me consacrer, que dire, sinon qu'elles demeureront précieuses à consulter, et je pense qu'on les consultera chaque fois que la critique d'art impartiale voudra s'exprimer sur mon œuvre,
» Vous connaissez mes idées sur la sculpture : faire vrai et vivant, et je considère que vous les avez exprimées.
» A vous, mon cher Riotor, bien affectueusement,
» Aug. Rodin.
» 14 novembre 19c i. »
Riotor nous conduit au pavillon de la Ville de Paris, à l'Exposition universelle de 1900, et nous le détaille sur documents administratifs. Il nous en offre la description générale, puis celle de chaque partie, chaque service de la cité : pages de renseignements, toujours bonnes à relire. R.emarquons les bijoutiers modernes, d"art complexe et savant : « . . .La femme règne sur nos arts domestiques ; quand ce n'est pas pour elle, c'est d'elle qu'ils sont inspirés, ennoblis de son corps, ensoleillés de son sourire. » René Lalique a été « l'émancipateur du bijou moderne. » Les dentelles, leur délicatesse, leur finesse, procurent une sérieuse étude, comme celle des bijoux. La soierie aussi, intéressante par les documents rassemblés à son sujet : chapitre très fouillé, qui révèle une connaissance spéciale, surprenante chez un littérateur, même lyonnais.
Riotor examine la question de l'art théâtral à Paris. Le théâtre municipal est-il un bon projet ? Qu'y jouerait-on ? Ce que l'on joue partout, du vaudeville banal, du mélo insipide, la propagande éhontée de l'adiiltérisme ?... On ne s'entendit
Lettre autographe de A. Rodin pour la 2^ série des Arts et des Lettres (1901).
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pas, d'ailleurs ; on parla d'amadouer le peuple, de lui offrir un théâtre lyrique, puis un théâtre mixte. « Où sont vos auteurs, dans tout cela ? » demandait Riotor. On ne fit rien, et tant mieux. Là comme aux scènes existantes, on n'eût guère joué, parmi les nouveaux, que des médiocrités ou des nullités, des amis de la maison, des commanditaires plutôt, riches, surtout riches ! puisqu'il n'y a plus que cela que l'on joue, qui est admis : Taro-ent. et l'adultère banal et lâche, son complice.
Aux Salons (1892), Riotor compte beaucoup d'artistes étrangers, principalement anglais et américains. Le cosmopolitisme en art est établi chez nous. Parmi les Français, quelques bonnes œuvres. Le critique, connaisseur, sensitif, est accueillant : je note son indulgence dès qu'il aperçoit un effort, un coin suffisamment réussi. Donc, bien des gens sont par lui remarqués. Il ne peut cependant, à la fin, s'empêcher d'écrire : « Jamais je n'ai tant ressenti l'ennui d'une telle agglomération de produits. Tous les genres s'y coudoient, s'y amalgament, et rien de nouveau n'y paraît. » — En 1894. il précise : « Salles bourrées, combles, débordantes de tableaux, d'enluminures, de coloriages, de barbouillages, et pourtant combien vides ! Un air glacial y flotte, rien ne parle à l'esprit, les yeux ne s'arrêtent que sur des sujets mille fois traités, des conceptions rebattues, des « retailles » des années précédentes ; le geste ne
coudoie, dans cette foule pressée, entoilettée, en tenue de parade, que des femmes vaines et sottes, fières de leurs guipures et de leurs mantelets, aux bras de messieurs qui ne connaissent de la peinture que ce qu'en veut bien supporter leur végétation pileuse ou l'épiderme non encadré de leur compagne. Ces chevalières et leurs chevaliers sont chez eux. C'est bien ici le Palais de l'Industrie, plus que jamais, et, même sous cette avalanche de peinture, l'énorme bâtisse de fer ne saurait mentir. » — Plus loin, il se livre à ces réflexions : « Chacun juge avec son esthétique personnelle la couleur ou les lignes que lui soumet le peintre. Le critique, tout en admirant la science ou même la conscience de l'artiste, cherche surtout la part du cerveau qu'il a mise. Les tableaux peuvent être tristes, gais, sots ou intelligents, comme les êtres. J'ignore jusqu'à quel point leur procréateur s'y reflète. Il y en a qui parviennent à rendre les harmonies de la nature, d'autres à pétrifier les eaux et les végétaux. Il y en a qui donnent à leurs personnages une intensité de vie superbe, d'autres les immobilisent, quoiqu'ils aient les bras levés, les jambes en action, la bouche ouverte. Il y en a d'autres enfin qui n'atteignent pas ce but, ou le dépassant, laissent flotter une sorte d'attente, d'émoi, auxquels le spectateur ajoute son esprit, complétant de son imagination propre^ objectivant pour son tempérament particulier ce que le peintre a jeté sur la toile. En deçà ou au
delà de la nature servilement copiée, c'est l'art. Autrement, le travail le plus consciencieux demeure stérile. »
Au Cercle de l'Union artistique (1896) : « il ne faut jamais ^attendre de ces petits salons, dit-il, autre chose qu'une exposition aimable de tableautins prêtés, de ci de là, et de portraits dont les possesseurs sont au moins flattés de se voir dévisagés. »
Le critique nous donne de nouveaux Camaïeux: Rubens architecte de l'église Saint Charles, à Bruxelles ; un harem au Caire ; de vieilles et nouvelles chansons, qu'il aime, toutes. L'affection particulière vouée à Pierre Dupont est un signe de jugement sûr :« ...L'essence de son génie s'en allait par le monde, à travers les robustes poumons des ouvriers^ créer le règne de la mélodie, et jeter sur la mère-nature un peu de la tendresse qui lui fut refusée. » Il nous fait connaître un émule de Dupont, le stéphanois Jacques Vacher, nous parle des Cenci du poète Shelley, du salon de Louise Colet. Son pinceau rapide évoque le sculpteur Delaplanche, Joséphin Soulary, le peintre Pelouse, Willette, qu'il aime jusqu'à « ces délicieuses pages de chronique, lesquelles semblent l'ébauche enfantine d'une vocation qui s'essaie, mais dont la science est si pleine de finesse, et très souvent de malice. » Suivent des souvenirs de ses visites à Théodore de Banville, chez Alphonse Daudet ; puis des œuvrettes, de
pâles lettrés, des groupes littéraires et des types pittoresques de la fin du siècle ; d'autres souvenirs encore, plus lointains, lyonnais, d'adolescence débutante, et parisiens, de remuante jeunesse ; de bonnes pages sur le paysage dans l'art. Voici renaître le visage narquois d'Edouard Dubus. Riotor nous entretient du roman français au 19' siècle, du poète et député italien Félice Cavallotti, qui fut son ami. Il sème des personnages graves, ou fantaisistes, de ci de là, nous conte Balzac à Tours, égrène des notes sur Verlaine, Leconte de Lisle, quelques artistes. Il dit son mot sur le malaise universitaire : « Ces professeurs, ces doyens, ces commentateurs sont encore sous la féodalité morale... C'est eux qu'il faudrait d'abord instruire des nécessités de demain. Ils nous donneront peut-être alors un enseignement qui pourra nous servir à quelque chose. » Léon Deschamps, fondateur de la Plume, clôt cette série.
Après un détour vers les silencieux : Michel de l'Epée, l'institut des sourds-muets, l'écrivain nous rassemble ses contributions à des enquêtes : — Origines et auto-psychie (V Humanité nouvelle, juillet 1896J, où il se raconte et s'explique franchement : pages à lire entières, pour le connaître bien ; — l'Alsace-Lorraine et la jeunesse française [Mercure de Frarice, 1898), question clairement aperçue, judicieusement estimée : le dépit de la défaite est devenu superficiel ; l'indifférence est générale ; pourtant il y aurait peu de défections
en cas de guerre ; mais la véritable ennemie, et de la France et de l'Europe, c'est l'Angleterre; puis, « la guerre est une telle horreur dans nos idées modernes que rien ne l'excuse » ; — V Individualisme : « La société nous a pris plus qu'elle ne nous a rendu. 11 en résulte un antagonisme entre l'individu, qui n'oublie pas cette spoliation, et la collectivité dont il réprouve maintes lois » ; — la Guerre et le militarisme {Humanité nouvelle, septembre 1898) : la guerre est dans la nature, mais « les classes spéciales (dont l'esprit a reçu le nom de militarisme) se croient appelées à un rôle de domination que rien ne saurait justifier » ; il faudrait renvoyer les armées aux champs : mais qui commencera ? nul roi, nul empereur ; les peuples seuls pourraient instituer la paix universelle. Cette deuxième série des Arts et des Lettres offre la même variété que la première. Son auteur a de la race, une franche vocation de critique, et il garde, là comme ailleurs, du raisonnement philosophique, une orientation sociale, un talent de peintre très descriptif, en nuances brèves et pressées, sans rien qui traîne. L'amenuisement de la lumière, l'allure aisée du style, mettent tout en place sans efïort apparent : idées, objets et mots. L'écrivain possède la clarté.
« Léon Riotor excelle à condenser en quelques pages tout ce qui caractérise une personnalité ou un milieu, déclara Pierre Vanneur d3.ns le Penseur de décembre 1903 ; or, son livre a cinq cents
pages, et, comme le sens d'une nette concision y est marqué d'un bout à l'autre, on voit quel monde actif et vaste l'ouvrage évoque, représente. » Mortagne, au Rappel du 15, consacrait au recueil toute une chronique ; il aimait surtout les Camaïeux : « Ils sont, à mon avis, les plus jolies pages du livre ; ils constituent presque ce bréviaire idéal où l'on irait, aux heures sombres, aux moments d'ennui, puiser un peu de force, de douceur, dans le charme artistique de la forme et le sentiment délicat du fond. » La Petite République (le 29) notait : « C'est un tableau précis des manifestations littéraires et artistiques qui ont marqué dans ces dix dernières années. . . Ce sera un document précieux pour ceux qui voudront connaître le mouvement des lettres et des arts. » L Informateur des gens de- lettres, du 31, cita les pages sur le « défilé de la hache », de Flaubert {Salammbô). « A l'analyse sincère, délicate et subtile, qu'il fit de la vie et de l'œuvre de Puvis de Chavannes et de Rodin, remarqua Henry Lapauze au C'^/^/^zV du II janvier 1904, il ajoute les pages les plus intéressantes sur Tart industriel français, montrant ainsi qu'un écrivain d'art informé peut parler avec un égal bonheur du génie individuel et du génie même de notre race en quelque endroit qu'il se manifeste, et sans paraître changer de sujet. » Ces opinions sur Riotor se retrouvaient en nombre d'autres articles, tels, de Charles Chabault {Revue idéaliste, 15 janvier), de la Revue (i^'" février), de
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la Presse (12, février), de \a^ Chronique des arts (25). Ph. Pagnat consacra une chronique au livre, dans Vox, de mars. Les Annales politiques et littéraires (20 mars) déclaraient : « Voici un livre fait pour plaire aux amoureux d'art. Les questions les plus variées y sont abordées avec une légèreté qui rend la lecture fort agréable. » Le Monde illustré, la Chanson (Lyon), etc. , signalèrent ce recueil varié, original. Le Conseil général delà Seine et le Conseil municipal de Paris, peu de jours après l'apparition, avait souscrit aux deux premiers tomes des Arts et les Lettres, comme plus tard ils souscriront au troisième.
Ce troisième a paru chez Lemerre en 1908. II s'ouvre avec un bois de P.-E. Vibert, et une lettre importante sur la décadence artistique de ce temps, signée d'Adolphe Willette, à qui l'ouvrage est dédié.
Ce sont d'abord d'intéressantes pages sur la Maison de Victor Hugo, où Riotor a rappelé de curieux souvenirs personnels. Il nous fait la description et l'historique du château de Langeais, construit sur les ordres de Louis XI, en Touraine, et donné à l'Institut par Jacques Siegfried. Une longue partie du recueil est consacrée aux Décorateurs. Il prend la défense de « ces modestes qui travaillent obscurément au compte des grands industriels, des fabricants réputés, troquent pour un morceau de pain leur talent et la parcelle de gloire à laquelle ils ont droit. » La
Lettre d'Adolphe Willette ouvrant la 3e série des Arts et des Lettres.
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Société nationale des beaux-arts s'associa d'abord les ouvriers d'art ; ensuite fut fondée la Société des artistes décorateurs, dont il décrit la première exposition, nous livrant ses impressions devant ces « mélanges de goût, où les arts s'associent et se complètent l'un l'autre ; on juge ainsi de leur effet réel dans l'appartement qui les contiendra. » Il se montre bien informé pour le détail, l'explication des meilleures œuvres, dans leur technique, leur aspect, leur destination. D'autres chapitres forment un développement à celui-là, de l'Exposition de Saint-Louis à la Société des artistes français, d'un intérieur moderne à la maison de Diricks, de l'hygiène et l'habitation à un concours d'enseignes; puis, des notes encore, même la photographie décorative, et des broderies roumaines, un salon d'art moderne à l'exposition de Liège (1905), la Société d'art décoratif contemporain, fille un peu dissidente de la Société des artistes décorateurs, et les Ecoles départementales. Tout cela forme un ensemble instructif sur la décoration dans nos temps, en montre la floraison, le développement rapide : excellent document sur cette importante question.
Riotor a visité les Primitifs français (mai 1904), cette exposition inoubliable, qu'on ne reverra peut-être jamais, et qui démontre que la peinture française existait en des temps reculés. Les étrangers même nous ont souvent emprunté. Divers sujets sont expliqués, historiés : « Cette exposi-
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tion semble issue du désir de rendre justice à nos primitifs français, de leur restituer une part de la gloire inconsidérément accordée aux Flamands et aux Hollandais. » Le critique examine les objets, de salle en salle ; son travail restera un des comptes-rendus les plus expressifs de cette exposition. « Qu'ajouter, dit-il, aux sensations trop hâtives de ce retour dans le passé, dans un paradis mystérieux d'art insoupçonné ? La science y côtoie la légende... Le pittoresque de la légende éclate à chaque pas, devant ces documents palpitants d'une mentalité bien connue, essais naïfs d'où sortiront les maîtres, en face de ces ex-votos merveilleux, de ces figurations de héros que notre imagination seule concevait à travers les mensonges de l'histoire. Et certes, ce sont bien là des joies véritables, à la gloire de l'art français. »
La Dentelle ancienne et moderne suggère au critique un nouveau chapitre, sur cet art qui « reflorit, gracieux et fertile, avec les ingéniosités de notre science mêlées aux charmes de la pensée moderne. » Il en suit l'historique aux siècles antérieurs, montre des essais d'actuelle renaissance.
Le critique nous rappelle les éducateurs du goût d'hier : Gustave Geffroy, Roger Marx, Moreau- Vauthier, et toute une compagnie de décadents ! puis, voici des notes vivantes sur quelques bons écrivains : Emile Blémont, Huysmans, Ernest Raynaud, Madeleine Lépine, sur l'Enquête à propos de décentralisation de Jean-René Aubert, sur
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des incidents ou des manifestations littéraires. Le musée Gustave Moreau, la collection Dutuit, les legs Thomy-Thiéry, Rattier, les céramiques de Jean Carriers, les Salons de 1906, et des Camaïeux: Rodin, Steinlen, Raffaëlli, James Vibert, Cyrille Besset, André des Gâchons, Constantin Guys, achèvent de faire du livre, salué comme les précédents par une presse cordiale, une nouvelle et fructueuse évocation de notre temps si peuplé d' « arts » et de « lettres ».
Au Théâtre des Capucines, Georges Veillât fit une conférence sur Léon Riotor, et je lis un compte-rendu de G. Chrétien {Revue mauve, mars) : « La troisième conférence de M. Georges Veillât n'a pas été moins brillante et moins délicieuse que les deux précédentes.. . Mlle Yvonne Mirval, du Théâtre des Poètes, et M. Paul Rameau, de rOdéon, ont été pour beaucoup dans les applaudissements qui ont salué l'œuvre du poète, très puissante par la pensée, très originale par la forme. »
Vers ce temps, le docteur Emile Duché recueillit de nombreuses réponses sur le cas des enfants | prodiges, il en remit le dossier à Riotor, qui en I tira un curieux article, paru dans la Revue : '| « ...11 faut, disait-il, se garder de généraliser. Les uns continuent les brillantes promesses d'un pré-
coce printemps, les autres se fanent de suite, las d'avoir épandu trop vite leur parfum, et n'atteignent jamais l'été, pauvres fleurs épuisées de dominer les autres. En somme, toutes ces confidences témoignent surtout contre les enfants prodiges. » Bon nombre de journaux et revues signalèrent cette chronique.
Voici une lettre qui se rapporte à la campagne du Rappel : « Paris, 8 avril 1904. Mon cher Riotor, je ne me suis jamais trouvé si loin du quai de Béthune qu'après avoir lu votre article du Rappel, et j'aurais bien voulu aller tout de suite vous serrer la main. Je n'attends donc pas une rencontre pour vous dire tout le plaisir que m'a causé cette page si vive et si charmante, où je vois avec beaucoup de sympathie littéraire, qui m'honore, infiniment d'amitié qui me touche. Excusez-moi pour n'avoir pas répondu avec autant d'empressement que vous le méritiez à toutes vos offres cordiales. Hélas ! vous le savez, la vie dispose comme elle veut et comme elle peut, de chacun de nous. Je suis heureux de votre bon souvenir, et je vous prie de croire à mes sentiments très reconnaissants et très fidèles. Gustave Geffroy. »
Riotor, réélu membre du Comité de la Société des gens de lettres, fit partie, cette année-là, du jury d'examen des poèmes présentés au concours du prix Sully-Prudhomme. Il devint aussi membre du Comité de la Société des poètes français, et du
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Syndicat de la presse artistique. Il écrivit la préface de l'Amour sème, la mort fauche, de Teneo et Chapiseau.
Le sculpteur James Vibert, qui fit un buste de Riotor, écrivait à celui-ci, de Genève, le 20 septembre : « Je vous expédie ci-joint une notice pour le Salon d'automne. Je tiens à exposer votre buste cette année, et je vous prierai de bien vouloir le faire porter le 29 au matin, au Grand Palais. Cette œuvre est reçue de droit. Ce sera ma carte de visite pour cette fois-ci. Car je viens déposera Berne sur son socle mon groupe du Grutli, haut de 3 mètres sur 2 m. 50 de large, maquette plâtre; c'est le travail de mes six derniers mois, à part mes cours. Rappelez-moi au bon souvenir de madame Riotor, et recevez, bien cher ami, ma cordiale et affectueuse poignée de mains. »
Dans sa réponse à r^"??^?^^^^ sur la séparation des beaux-arts et de l'Etat {les Arts de la Vie, octobre 1904), il se montra un adversaire résolu de tout asservissement à une foi artistique quelconque. A une autre enquête : la Jeunesse et le prix Concourt {la Presse, 5 décembre), il donna cet avis :« La vraie jeunesse, en art, est sans limites. Goncourt, je le tiens de certains de ses amis faisant partie des dix, n'a jamais songé à cette limitation peu libérale. Il me semble plus exact de croire que ceux des goncourtiens qui nient la jeunesse au-delà de trente-cinq ans, espèrent favoriser, par cette restriction, un candidat
LÉON RIOTOR, par Fréd. Front (1904).
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de leur choix. — Homme ou femme peu importe. Riches ? Non 1 Ceux-là ne manquent ni de relations, ni de moyens pour monter au pavois et se faire célébrer. — Il est fort possible que Goncourt ait pensé faire pièce à l'Académie française, puisque sa porte est fermée aux candidats passés, présents ou futurs du bout du pont. Les goncourtiens devraient donc choisir une œuvre inconronnable par l'Académie française. »
En décembre, Riotor fut élu membre du Comité de l'Association Syndicale des critiques littéraires. Au dîner de la Société des gens de lettres, il porta, en l'honneur de Auguste Dorchain qui présidait, un toast que reproduisit le Penseur ; il y disait : « ...La poésie ne nourrit pas son homme ; aujourd'hui, elle veut le faire vivre. Ajoutant une corde à la lyre divine, les poètes ont à leur tour compris la puissance de la collectivité ; solidaires, ils seront plus forts... Nous voulons l'assimilation complète du poète « maudit » à l'écrivain tranquille pour ses vieux jours. Le vague rimeur qu'on rencontrait bayant aux étoiles ne mourra plus de faim... »
Ce même mois, la Mère du HérOS fut éditée, avec illustrations, chez Delagrave. Le titre du livre est celui du premier récit. Kasper Arnold, élevé par sa mère dans le culte de la liberté, dans la haine de maîtres tyranniques, ne rêvait plus que de se distinguer ; ce fut lui qui, à Sempach, saisissant une large brassée de piques ennemies^
se fit tuer, mais ouvrit un passage aux Suisses et à leur victoire.
Le chapitre suivant nous laisse dans les cantons helvétiques. C'est le Serment de Kasper Waldis. Gardant sa mère et sa fiancée, tandis que les Suisses se rassemblent, il apprend que leur chef, Guillaume Tell, arrêté, est dans la prison d'Altdorf. Il jure d'être là dans deux jours, part, et à la tête de quelques braves, attaque la prison ; il est tué, et c'est son cadavre, ramené deux jours après à la maison, qui tient son serment. Ce récit est bien coloré du paysage des lacs et des hauts sommets, robuste comme les montagnes où il se déroule, évoquant toute la simple grandeur de ce temps, de ce peuple.
L'Ame du petit violon, c'est l'histoire triste d'un savant de Crémone à la fin du 17^ siècle. La Poupée dansante est cette curieuse aventure du duc de Bouillon et de la danseuse articulée qui le passionnait, intercalée dans /e Mannequin, L'Angélus du retour, dramatique épisode de la campagne d'Iéna et d'Eylau, montre que la peur suprême ou la suprême joie peut tuer ; cela est bien détaillé : la guerre, ses horreurs, autour d'un vieillard affolé et de sa gracieuse fille. Nous connaissons la Jument noire. L'Ami des chiens, récit de Sibérie, offre beaucoup de pittoresque dramatique. Le Punch de Jédédiah est une scène maritime, horrible. Une historiette américaine : la Petite Eddy, est réussie, dans le ton des contes
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de là-bas. Le Nom fatal : celui d'un fou, est le pivot de ses actes de folie, et le fil du récit, très analysé, savamment déduit, procure une vive ano-oisse. La Fin d'un rêve met en scène, d'une manière captivante, poignante, un sculpteur ; il a entrepris un travail de force ordinaire, mais il trouve, grâce à ce rêve, la vraie force morale de l'œuvre, le génie, et en même temps conquiert celle qui fera le bonheur de sa vie. Cette lecture est fort attachante.
Ce livre n'a rien de la nouvelle banale. Ses récits atteignent l'extraordinaire du conte, mais paraissent toujours vrais. Les sujets sont exposés clairement, l'exécution est sobre, le style actif : rien ne languit, ni en description, ni en psychologie. C'est un bon retour aux courtes et intéressantes histoires de jadis, quand la « nouvelle y> n'était pas ou guère inventée.
Je signale quelques articles, de la Vie de Paris, du Figaro du 21 janvier 1905, du Rappel (3 février) où Charles Méré disait : « ...Non seulement Léon Riotor est un excellent théoricien, mais encore il sait garder dans sa précieuse fraîcheur ce que les vieux humanistes appelaient \d, gaie science et qui vaut bien mieux que la science... tel est ce livre, terrible et doux, naïf et complexe, pittoresque et infini. L'écriture en est pure et ferme. En résumé ce sont mieux que des contes pour les enfants, c'est une série de nobles leçons pour tous les hommes. »
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A une enquête du Bejfroi, demandant quels pourraient être, en face l'académie Concourt, les dix poètes d'une académie poétique indépendante, Riotor indiqua, entr'autres, Laurent Tailhade, Auguste Dorchain, Edmond Haraucourt, Ernest Raynaud, Madeleine Lépine, « et enfin, ajouta-t-il, comme dixième, en ce temps de publicité personnelle et éhontée, pourquoi pas moi-même, puisque j'ai beaucoup rimé, et que l'âge venant, je me sens le besoin, comme beaucoup, de critiquer à mon tour mes congénères, de leur allouer des palmes, et de codifier de nouvelles règles ? »
Au banquet offert, le 17 janvier 1905, à Léon Frapié, auteur du roman couronné par l'académie Concourt, Riotor porta, au nom des écrivains, assez nombreux, employés à l'Hôtel de Ville, un toast dont la presse s'entretint. Le mois suivant, il devint collaborateur de V Art et les Artistes^ que fondait Armand Dayot.
Au même moment, les quotidiens enregistrèrent cette nouvelle : « Par arrêté du ministre de l'instruction publique, en date du 14 février, M. Léon Riotor est chargé d'une mission en Belgique, à l'effet d'étudier l'art à l'école, et, plus spécialement, la nature et le développement de l'imagerie scolaire. »
Cette mission a donné lieu à un volumineux rapport : TArt à l'école, Retour de Belgique^ Mission de 190^. Les premiers chapitres : Nouvelles pancartes murales^ A propos de V imagerie
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scolaire eyt Belgique (sujet sur lequel Riotor a fait plusieurs conférences), et les Fresques des écoles d'Anvers^ ont paru dans l'Art décoratif ^t dans la Revue pédagogique. L'ouvrage se complète avec : r Image animée, les Jardins d'enfants» Promenade scolaire en Belgique, les Ecoles d'art industriel en Belgique. — Ce qui frappe d'abord dans l'imagerie scolaire belge, c'est la diversité. Bruxelles surtout se distingue par ses jardins d'enfants, l'arrangement et la décoration des classes, l'enseignement par l'aspect. L'éducation des enfants, placés dans un milieu imprégné d'art, est plus rapide, plus sûre, plus fertile en amélioration morale. Des estampes, des frises décoratives, des photogravures (paysages, monuments, œuvres de maîtres, etc.), des peintures murales, des ornementations architecturales et mobilières transforment l'antique froideur des écoles en un décor agréable, un milieu où l'âme des jeunes générations s'affine et s'ennoblit. « L'enseignement communal belge qui, au point de vue de l'embellissement des locaux scolaires, n'a pas d'équivalent en France, les résultats qu'il obtient, joints à ceux dûs aux efforts particuliers, suggèrent certains désirs que nous pourrions nous employer à réaliser avec l'aide des pouvoirs publics. Tels seraient, émanant du ministère des beauxarts, l'institution d'une commission permanente d'art à l'école, et la création, par l'initiative privée, pour tous travaux d'exécution, d'une société
de l'art à l'école, intimement subordonnée à la susdite. » — J'ajoute que cette société a été formée depuis, par les soins de MM. Charles Couyba et Léon Riotor, et qu'il s'en est suivi, entre ces deux hommes, une longue et fructueuse collaboration.
Sur la question de la réforme de l'orthographe, Riotor, au Beffroi (Lille, avril 1905), rappelait avec raison que nous sommes traditionnalistes, quant aux formes du langage ; mais il admettait des modifications graduées, telles qu'il s'en est produit de siècle en siècle jusqu'à nos jours.
La France républicaine, revue biographique, publia, en avril 1905, une biographie assez étendue de Léon Riotor, par Etienne Bellot, qui disait : « ...Un remueur d'idées, laborieux, chercheur, jeune encore et déjà mêlé au mouvement littéraire d'un quart de siècle... Pour compléter les caractéristiques de son tempérament, révélons le passionné de marche et de mouvement, cavalier de mérite, faisant de la bicyclette dès le jeune âge, de la natation dans le Rhône, des ascensions aéronautiques mouvementées avec son ami Georges Juchmès, et un des premiers à faire son tour de France en automobile, mais détestant les armes à feu et adorant les animaux. »
Le 10 avril, Léon Riotor fut élu trésorier de la Société des gens de lettres. Une nouvelle biogra phie, avec la reproduction de son portrait par Steinlen, fut publiée dans V Informateur des gens
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de lettres du 15 juin ; il y était annoncé une prochaine étude surJ.-B. Carpeaux, «pour laquelle Técrivain s'est transporté à Valenciennes, lieu d'origine de l'artiste. » Riotor contribua au numéro du I" juillet de la Plume^ sur Rodin. Il fit partie encore de la commission du prix Sully- Prudhomme, adhéra au Comité indépendant des fêtes et cérémonies humaines présidé par Charles Morice.
Citons dans les lettres de ce moment : « Vannoz, 30 juillet. Merci pour votre adhésion. Elle m'est d'autant plus agréable que je sais votre influence sur un groupe de jeunes, et que vous vous ferez, j'en suis sûr, le champion écouté de ces doctrines auprès d'eux. Je n'ai pas oublié notre entrevue d'il y a quelques mois. Rien n'est encore décidé quant au journal : s'il se fait ce sera vers octobre, et à ce moment nous nous verrions. Etienne Lamy. »
Je note aussi la biographie de Riotor parue dans les Archives biographiques contemporaines (2' semestre 1905), et sa « silhouette littéraire» par Sylvain Déglantine, au Voltaire du 10 décembre. « Il possède, notait le chroniqueur, au plus haut degré le sens artistique, une érudition étendue à tout, un esprit actif, méthodique, enrichi par l'observation, mûri parla leçon des faits et par la réflexion. »
L'étude de l'œuvre de CarpeauX; illustrée de vingt-quatre reproductions hors-texte, fait partie
de la collection : les Grands Artistes^ placée sous le patronage de l'administration des beaux-arts (Henri Laurens, 1906). Carpeaux « est un fils de la grâce française, de la ligne souple et joyeuse, dit-il, mais on ne peut nier maintes influences étrangères, de vision, d'enthousiasme, de tempérament. Il a lu Dante, il a vu aussi Rubens. » Dans Valenciennes, sa ville natale, jeune encore, il s'éveilla au goût des arts, perdit son écorce d'ouvrier mais en garda la vivace énergie. Il vint à Paris, vers quinze ans, et y subit une vie besogneuse. Trois années plus tard, il entra à l'école des beaux-arts, et aussi dans l'atelier de Rude. Puis il travailla à des restaurations ; mais une passion le possédait, pour l'étude de la vie : « Il allait, à tout heure, examinant les foules et les individus, distrait de son travail décoratif par une posture, une attitude. » En même temps, « des essais gracieux laissaient prévoir sa grâce robuste. » Il alla faire quelques travaux à Valenciennes. Grand prix de Rome en 1854, ce fut la période décisive où s'aflfirmèrent son talent miiri, son indomptable volonté. Riotor conte cette vie, la formation et les débuts de cette œuvre, sans s'attarder en des considérations : la lecture est agréable autant qu'instructive.
Après quelques remarquables envois de Rome, dont le Pêcheur napolitain, Carpeaux mit debout son groupe : Ugolin et ses enfants, où il exprima « en cet amas de membres convulsés, l'amour
furieux et la douleur tragique. » C'était un détachement d'avec l'école, une énergique affirmation de personnalité. Comme d'ordinaire, les officiels, les critiques déchaînèrent leurs rébellions et leurs hostilités. Mais il obtint d'être introduit à la cour impériale, et le succès commença. Il produisit la Jeune fille à la coquille, des bustes, des décorations, une Flore accroupie : bas-relief, et des portraits encore : « La physionomie humaine, ingrate, froide en ses lignes géométrales, prend sous sa main le frémissement de la chair, la bouche aspire, le regard a la vivacité de la lumière, sous le front cheminent les pensées. » Resté simple et respectueux des classes dites supérieures, il rêvait d'aristocratie ; et pourtant, « de sa gloriole, presque enfantine, personne n'eût osé sourire ; car la générosité, une bonté indulgente, une foi ardente dans son art, en faisaient quand même un être d'élite dont le dévouement pour autrui s'exerçait à toute heure. »
D'importants travaux, tels, les Quatre parties du monde, cette fontaine monumentale du Luxembourg ; la Danse, un des motifs de la façade de l'Opéra, furent interrompus par la Guerre et la Commune. Il gagna Londres, y sculpta Daphnis et Chloé, la Frileuse. Rentré à Paris, dans son atelier d'Auteuil, il avait repris son œuvre nombreuse, quand la maladie, de terribles souffrances, l'enlevèrent en pleine maturité. — Suivent des pages sur Carpeaux peintre et dessinateur, et
d'autres, très poignantes, sur ses derniers moments. « Il avait donné l'existence à d'émouvantes conceptions, et dans une chair toujours vibrante, crépitante, en saltation, avait su enclore toute la grâce et son adoration de la vie. Chacun de ses projets, longuement mûri, repris, retravaillé, durant des années, avec des modifications et des évolutions, était bien arrivé à constituer sa pensée complète, définitive... » C'est « le continuateur expressif de la force et de la grâce, celui qui fit, sur le vieil arbre planté par Pierre Puget, après Clodion, Rude et Barye, reflorir le rameau cher à la tradition française. »
Ce livre est complet, soigneusement documenté, composé avec talent, d'une écriture sobre et forte ; il est vraiment une reproduction de Carpeaux intégral.
On se reportera avec fruit aux critiques de Charles Méré {Rappel, 23 septembre 1906), Charles Morice {Mercure de France, août), Georges Rocher {Correspondance française), Paul André {Belgique artistique et littéraire, T'" janvier 1907).
Riotor, qui contribua à la création de la Bourse de voyage littéraire, fondée grâce à la Société des poètes français et de son président Emile Blémont, est trésorier de la Commission chargée de l'attribution. Mais en cette année 1906, lieutenant de réserve d'artillerie (bientôt il est nommé capitaine), appelé au régiment, il ne peut assister aux réunions décisives de la Commission,
Portrait photographique 1906
pas plus qu'à celles du Comité du prix Sully- Prudhomme.
Signalons l'ode de Riotor, dite par M. Silvain à l'inauguration du monument de Voltaire à Chatenay (i8 novembre 1906), sa collaboration ^u Radical et au Penseur, son activité dans le fonctionnement de la Société nationale de l'art à l'école (constituée le 14 février 1907), ses biographies parues en diverses publications de ce temps, sa graphologie dans T/ie American Register du 22 novembre 1908, par Helléa, ses conférences à la Société « Art et Science », aux « Amis de Carrière », aux « Peintres du Paris-Moderne », un article de Dumas- Vorcet (/^ /^r^i-j^, 23 février 1908) et un autre de Victor Margueritte sur sa contribution à « l'Art à l'Ecole ».
Le Livre de l'Art Scolaire (Larousse, Paris 1908), préfacé par Maurice Couyba, affirma « la nécessité d'appeler le peuple à la vie supérieure de l'esprit ». Il expliquait l'art naturel, les musées de l'enfance, les réalisations de plusieurs pays voisins, celles commencées en France, la mission de l'auteur en Belgique, l'imagerie scolaire, la Société nationale de l'art à l'école. Des illustrations nombreuses et variées complétaient ce livre, document utile et agréable, achevé sur ces mots : « L'art à l'école sera une des forces agissantes de la nation française. »
Riotor, quoique d'une santé assez légère, fut toujours un épris de grand air et de déambulation,
Léon RiOTOR, portrait-charge en couleurs par Moloch. — Salon des Humoristes 1909.
c'est pourquoi on le voit capitaine de réserve d'artillerie, allant faire les grandes manœuvres, parcourir pendant dix ans la France en automobile (ce qui lui vaudra de figurer avec d'intéressants portraits dans les Revues spéciales et dans le fameux Annual de Baudry de Saunier, et aussi trois ans de collaboration assez bien rétribuée aux Sports) et ce qui nous vaudra les 2 volumes En Auto et Un Chauffeur. Dans le i""' il raconte son voisinage avec Wright à Avours, et comment il ne put monter en aéroplane (1908). Il a narré ailleurs ses ascensions avec Juchmès, et comment, un beau jour, ils furent pris à 3400 m. en l'air par un orage de grêle.
Tout cela lui fit écrire, pour Les Sports, un curieux roman, La Guerre future^ où s'associent toutes ses connaissances d'artiste, d'artilleur et d'homme de sport, non publié encore.
Un Cliauffeur (Lemerre, Paris 1909), est le roman des premiers temps de l'automobilisme, avec incidents variés, quelques accidents, de petites aventures : tableau exact de cette monomanie nouvelle. « Nous voici sur les routes, écrivit Jean Lorédan dans la Nouvelle Revue du 15 avril 19 10, lancés comme des trombes, renversant, brisant. broyant tout, écrasant bêtes et gens, traversant villes et villages, emmitouflés dans nos fourrures, haletant sous le masque, ridicules avec nos casquettes et nos larges besicles. »
En Auto (Lemerre, Paris 1909) acheva de nous
exposer la folie de ce nouveau sport. De la vitesse, le triomphe de la bête déchaînée ! Et l'aéroplane : autre chose utile détournée du but. pour un plaisir de puérile bravade ou pour l'âpreté du gain. « En Auto est, si j'ose m'exprimer ainsi, le chant du cygne de la littérature automobile », écrivit André Billy dans VEcho bibliographique du Boulevard.
Le 23 novembre 1910, un banquet offert à Léon Riotor réunit Maurice Couyba, Emile Blémont, Edouard Petit, Frantz Jourdain, V.-E. Michelet, Edmond Lepelletier, Victor Koos, Willette, Ernest Raynaud, Alcanter de Brahm, Marcel Legay, Théodore Maurer, Pierre de Bouchaud, Pierre Trimouillat, Mme Léon Riotor, et cent quarante autres convives. L'écrivain de race dont nous avons suivi l'histoire si remuante, si féconde, connut ce jour la satisfaction de recueillir une superbe gerbe de sympathies méritées.
Léon Riotor a annoncé plusieurs autres ouvrages : le Bataillon sacré, Petits poèmes selon le mode lyrique, la Main de gloire ; les Mères blanches, quatre actes avec Léon Frapié ; le Meneur de loups, deux actes avec Edmond Lepelletier, un roman sur la vie d'artiste à Montmartre. On ne peut oublier que c'est un homme d'action, car ce livre en germe Les Joyeux Artilleurs, n'est-ce pas la suite des heures militaires ? Et ses deux livres : En Auto et Un Chauffeur, n'est-ce pas l'intense journal d'un amoureux de mouvement ?
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Cependant sa vie s'écoule sinnple et paisible, entre sa femme et son fils adoptif (un neveu orphelin), dans une tranquille maison du quai de Béthune, ancien hôtel des présidents de TEscalopier. D'un côté la Seine molle coule, sillonnée de chalands et de vapeurs légers, les enfa-nts jouent, peu troublés par les voitures ; de l'autre, une cour-jardin où piaillent les oiseaux, avec, comme fond, la vieille église de Saint-Louis-en-l'JIe.
Aux murs et sur les meubles, les souvenirs de toutes les amitiés que l'écrivain d'art a côtoyées depuis vingt ans : des gravures d'Auguste Rodin, Félicien Rops, Maurou avec la signature de Joseph Bail dont il reproduit les marmitons, de Pierre-Eugène Vibert ; des dessins, aquarelles lithographies, de Willette, Georges de Feure, Luminais, J.-F. Raffaëlli, Steinlen, Louis Bombled, Frédéric Front, Puvis de Chavannes, Rodin, Amédée Besnus, Mérowak (l'homme des cathédrales), Degas une copie des Danseuses du Luxembourg, Lobel-Riche, iMarcel Béronneau, L'Hoest, Gaston Prunier, Léofanti, LéonLebègue, Paul de Semant, George Auriol, Marcel Lenoir, de Brissot, Uzès ; des peintures de Paul Saïn, P. Baudouin, Frédéric Front, Georges Besnus, Charles Moreau-Vauthier, Camel, Paul Simons, Peccatte, Jeanne Mahudez (des mendiants à la porte d'une église), un ciel de Murer, un cheval de Vacquier, une sortie de messe d'EvelioTorent, une vue neigeuse de Droeback par Edwards Di-
riks, et une poétique page or et mauve d'Alphonse Osbert ; quelques toiles anciennes, dont une de Jules Romain, d'autres d'écoles anglaise ou flamande, une héliogravure (portrait) retouchée par Marcelin Desboutin. Puis des plâtres, un pur profil féminin de Lucien Schnegg, un bébé d'Emile Derré, la Fortune de Mme Laure Coutan-Montorgueil, \xm Bretonne de Mme Gonyn de Lurieux. Des bronzes, /^ Poète, évocateur au vaste front, aux yeux creusés en abimes, de Joseph Bernard, et le buste de Riotor, par le même, qui exposé en 1906 chez Hébrard souleva l'admiration de la critique ; une statuette, Pandore, de Duchamp-Villon ; un autre buste de Riotor par James Vibert, qui figura au Salon d'automne de 1904, signalé par Thiébaut-Sisson dans le Temps, Louis Vauxcelles dans Gil Blas, Victor Thomas dans l'Epreuve ; enfin, divine maîtresse du lieu, une Vénus de Milo, grande comme un enfant. Des grès flammés, d'une matité si heureuse, de Vallombreuse ; un vase en coloration « impressionniste » de Félix Massoul, le curieux céramiste, d'autres de Simmen, d'Emile Decœur, de Schenck, dont les plaques et boutons de porte, les appareils d'éclairage font merveille. Un panneau de tournesols, cuivre repoussé à l'ébauchoir, de Mathieu Gallerey qui s'affirme novateur de goût en divers meubles ; une coupe en pyrogravure teintée de Ribe-Roy ; toute une série d'objets, embrasses de rideaux, patères, coupe-papiers, écritoire, bougeoirs, vide-poches
en cuivre découpé, repoussé au marteau, patiné, de Paul Brindeau, magique forgeron du cuivre, qui puise dans la nature une stylisation harmonieuse pour ces objets d'usage. Au plafond rayonne un lustre, du même : c'est une disposition savante de feuilles de platane d'où pendent les fruits, petites boules lumineuses.
Non loin de Paris, dans la pittoresque vallée d'Orge, sur les confins des forêts de Rambouillet et Fontainebleau, Riotor a établi ses quartiers d'été au hameau de Jouy-les-Oiseaux. C'est un vieux moulin dont les pièces, dépouillées, se parent peu à peu des grâces de l'amitié, des saveurs de l'art. Les murs se garnissent de tentures tapissées de Julie de Rougé, de frises peintes de Duru, de toiles de Bordas, de Frédéric Front, d'aquarelles de Willaert, de Grun, de Roedel. Là, devait prendre forme une fresque de Marcel Lenoir, les Trois âges de la me, d'après un paysage local. Trois cheminées y ont été édifiées sur des dessins anciens, avec l'emploi de moulages de Jean Goujon et de Donatello, des compositions curieuses où se retrouve la recherche d'art du maître de la maison. Dehors, un haut-relief de Clodion, V Enfance de Bacchus. Parmi les arbres, sur un piédestal rustique, l'Adam, de Rodin, qui fut tant remarqué à la Centennale. — Ici, paraissent les amis, Gustave Geffroy, Auguste Rodin, Léon Maillard, Frédéric Front, Paul Brindeau, Charles Vaudet, Ernest Raynaud, Martin-Videau, Léon
Lebègue, Marcel Lenoir. Léon Deschamps, fondateur de la Plu77ie, jadis y venait. On cause dans le jardin, où bruissent les abeilles, près des eaux murmurantes, à l'ombre des orrands arbres. Le pays est pittoresque, dominé par le château de Basville, où Guillaume de Lamoignon reçut Louis XIV, et, dans cette prestigieuse cour littéraire qu'il sut y réunir, s'érigea en protecteur de l'esprit français. C'est lui que Boileau, dont la plupart des œuvres furent écrites à Basville, dépeint dans son Lutrin sous le nom d'Ariste ; c'est le marquis de Carrabas du Chat botté, car le conteur Perrault s'égara maintes fois dans les immenses domaines qui s'étendaient au-delà de trois vallées, jusqu'à Chamarande et Etréchy, et le propriétaire du Chat tout puissant fut peut-être un humble prédécesseur des meuniers de Jouy-les- Oiseaux. En ces lieux se réunirent, outre Boileau et Perrault, Fléchier, Vincent de Paul, Rapin, rimeur latin des Jardins, Bourdaloue, madame de Sévigné. Quelle atmosphère d'histoire et de littérature, au seuil prestigieux du Premier Président 1 Riotor a retracé tout cela dans sa jolie étude sur Une Eglise gothique villageoise, Saint- Sulpice de Favières, dont les restes majestueux se profilent dans le ciel, mélancoliques des ravages que les guerres civiles leur ont fait supporter, superbes encore dans un cadre ou l'azur des cieux baigne la verdure des forêts.