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I. Leçon faite à TAUiéoée le 27 novembre

M. Léon Say ne s*était pas contenté de donner aux ouvriers Tencouragement un peu platonique d*une conférence. Signaler au public de F Athénée les aspirations des ouvriers et indiquer les moyens de répondre à ces aspirations était bien; mais qu*est-ce que le témoignage de la parole, si elle reste sans effet? C'est directement sur les ouvriers que M. Léon Say s'était promis d'agir par la parole, par l'enseignement et aussi par l'action. Comprenant fort bien que la coopération n'est qu'une dangereuse utopie si elle ne s'appuie sur le crédit, il s'était rendu compte qu'avant de créer la coopération il fallait donner aux coopérateurs le moyen de vivre et de prospérer par le crédit. L'année môme où il faisait sa conférence de l'Athénée, il avait, de concert avec M. Walras, ouvert une série de cours « sur le crédit populaire et les moyens de le fonder ».

Dans le courant de 1866, il inaugura son enseignement devant un public ouvrier. Sa première leçon est purement scientifique. Parlant à des ouvriers, il ne cherche pas à capter leur confiance par des promesses, des flatteries ou des allusions politiques. Dès le début il aborde le côté pratique de la question, et parle un langage rigoureusement technique. Il commence par poser ce principe, que l'État est incapable de créer le crédit, et que le crédit ouvrier ne peut exister qu'à la condition que les emprunteurs et les prêteurs soient solidaires. C'est dans la classe populaire elle-même que les emprunteurs populaires

doivent trouver leurs prêteurs mutuels. * La classe populaire, dit-il, doit être sa clientèle à elle-même quand il lui faut emprunter. Mais ce n^est pas tout que d'énoncer une pareille vérité, il faut encore vous montrer que les classes populaires possèdent des ressources suffisantes pour pourvoir aux besoins du crédit populaire. » Il faut que les épargnes des uns viennent féconder le travail des autres; en un mot, que les emprunteurs populaires se rencontrent avec les prêteurs populaires.

Le problème n'est pas insoluble; l'intermédiaire entre l'emprunteur et le prêteur, le trait d'union est l'association, dont chaque membre se soumet à l'obligation de verser une certaine cotisation hebdomadaire ou mensuelle, qui sert de fonds de garantie. « Les grandes compagnies se soumettent à la chaîne de certaines annuités ; les associations ouvrières se soumettent à la charge de certaines cotisations hebdomadaires ou mensuelles. Les grandes compagnies représentent ces annuités à venir par des titres d'obligations ; les associations ouvrières peuvent représenter les cotisations à venir par des titres semblables. Il peut y avoir entre les annuités des compagnies et les cotisations des petites associations des différences de grandeur, de solidité, de confiance, il n'y a pas de différence de nature. Il y a de grosses obligations pour l'aristocratie de la finance ; il peut y avoir des obligations populaires pour la démocratie industrielle. »

Les obligations populaires, telles que les concevait

M. Léon Say, devaient être de vingt francs chacune et remboursables de la première à la cinquième ou sixième année avec un intérêt de cinq pour cent. Elles porteraient le nom et rengagement des associations au profit desquelles elles seraient émises : garanties par une société financière, leur remboursement se ferait au pair, sans primes ni lots. Il concluait en ces termes :

€ Le mouvement coopératif est encore loin d*avoir pris son essor; il grandit, et, comme un enfant, il cherche des points d*appui tout autour de lui. Nous avons voulu mettre à sa portée un instrument qui le soutînt, et cet instrument c*est Fobligation populaire. Vous pouvez faire qu'il sorte de cette modeste combinaison quelque chose de grand. Il vous suffit de ne pas oublier ce qu'il faut avoir présent à l'esprit quand il s'agit de faire triompher une noble cause, quand il s'agit de réunir dans le sein de la grande famille industrielle ceux qu'on pourrait appeler les orphelins du travail, quand il s'agit enfin, en s'honorant soimême, d'honorer son pays ; c'est que pour les masses : € Vouloir c'est pouvoir ».

C'est là le langage de la raison, mais il fallait, on l'avouera, un certain courage pour faire entendre ces paroles austères à des ouvriers, à des électeurs habitués à être flagornés et, par conséquent, dupés par les politiciens habiles & exploiter leurs passions.

Toutefois, l'enseignement par la parole n'a qu'une portée relativement restreinte s'il n'est secondé par la

presse. G*est pour combler cette lacune que M. Léon Say fonda, en collaboration avec M. Walras, un journal intitulé : * Le Travail^ organe international des intérêts de la classe laborieuse » — avec le soustitre : « Revue du mouvement coopératif » . Le premier numéro de ce journal, qui s'imprimait en Belgique et qui était rédigé mi-partie par des Français et mi-partie par des Belges, parut le 31 juillet 1866. Il vécut deux ans, et son existence, pendant ce court espace de temps, fut plusieurs fois menacée par les tracasseries du gouvernement impérial, et, ce qui est plus grave, par des dissensions intestines. Ce n'est qu'à force de patience et de volonté que M. Léon Say parvint à maintenir momentanément la concorde entre des rédacteurs animés sans doute des meilleures intentions, mais trop disposés à s'user dans le socialisme révolutionnaire, ou enclins à se jeter dans la réaction. Le rôle de médiateur, qu'il s'était imposé dans l'intérêt de la cause ouvrière, n'était pas sans ennuis, si l'on en juge par la lettre suivante, adressée à un des rédacteurs belges, qui, dès le début, s'était insurgé contre la discipline imposée avec raison par la rédaction française.

Paris, 12 octobre 1866.

€ Monsieur, M. Walras a bien voulu me communiquer la dernière lettre que vous lui avez écrite, et je lui ai demandé de me laisser prendre la parole un

instant, parce que votre correspondance mutuelle était montée à un ton d'où il devenait difficile de la faire descendre, et qui pouvait entraîner la rupture de relations tout à la fois agréables et utiles.

> Je vous avouerai que je ne trouve pas irès pratique de nous faire les uns aux autres de petites professions de foi. Nous savons que nous appartenons les uns et les autres au parti libéral, et cela devrait nous suffire pour faire en commun un journal de faits bien plus que de doctrine. Les journaux de doctrine ne sont pas lus en France; non pas que je croie qu'un journal doive se passer de doctrine : ceux qui n'ont pas de principes sont de pauvres politiques. Mais ces principes ne doivent être traduits que dans des faits, et ne pas donner lieu à des traités que notre public n*est plus capable de lire avec attention ni fruit.

» Nous avons à ménager, en France, une situation très difficile. La révolution de Février est loin d'être finie, et nous pensons qu'elle ne doit pas être continuée comme elle a été commencée. Pour ma part, je n'aime pas plus Proudhon que la rue de Poitiers. C'étaient mes deux bêtes noires en 1848; elles le sont encore aujourd'hui. N'est-ce pas là entre nous un point de contact très suffisant?

» Pour ne tomber ni dans l'un ni dans l'autre, il ne faut faire la cour ni aux Proudhoniens ni aux autres. Les uns, nous étions habitués à les appeler socialistes, et les autres, réactionnaires. C'était notre dictionnaire. On peut, si on veut, donner à ces mots

» LE»! SAT, SA Tll. SIS SCTEIS.

des sisnificatMas «oareHes, ma» il est «iifiScile 4e s^accoohuKT à chaneer la siczii^îcatica de m^ts^ dool on s*est scflxî pendant ^[ixinar answ Poor mot il n'exisie pas plus de icms socitùutgs qœ «le i^jas râfAn— iihk et quand j'entends se miir de Texpression et bon socialisme, j'ai tocj'Xtrs penr qn'on ne TenîIIe de cette façon coodUer, non pas rabtme qui eûsie entre les doctrines^ cela est impossible, mais ceîm qui exisie entre les hommes. Je n'espère pas tes riMf nfr.ei je ne Tenx pas traxailler aTec enx. Les élèTcs de Proadnoa el de Cabet ne seront jamais mes an» en politûjue — »

En dépit du talent de ses rédacteors, en dêpil de Tutilité de la cause qu'il défendait. U Tntç^il ne Técnt que deux ans. U disparut Caute d abonnés. PeutnHre aussi ses fondateurs araient-ib trc»p préjc^ des forces de leur clientèle. Us araient cru que le public oorrier Tien«lrait à eux aTec Tunique préoccupatioQ de s'instruire, de se grouper, et ensoite de mettre en application les idées, qui, aTec l'habitude, lui seraient derenues familières. L'expérience leur démontra qu'ils se trompaient. Mais M. Léon Say ne se découragea pas; il ne se crut pas si tùt quitte euTers la cause au soccès de laquelle il s'était Toué. D lui restait un dernier effort à tenter : c'était de démontrer, non plus par des di>cours ou des articles, mais par l'expérience, que le double problème qui consiste à fonder et à faire TÎTre la coopération par le crédit populaire n*était peut-être pas insoluble. 11 résolut de prêcher d'exemple.

Au cours de ses voyages en Angleterre, il avait été frappé du développement des sociétés coopératives de production et de consommation, alors que presque toutes les tentatives faites pour acclimater chez nous ces utiles institutions avaient misérablement échoué, n s*était vite rendu compte des causes de cet insuccès. Si les sociétés coopératives avaient si bien réussi en Angleterre et en Allemagne, c'est que dans ces deux pays le crédit ouvrier était fondé, et que les travailleurs trouvaient dans des caisses et des banques populaires des ressources pour leur fonctionnement. En France au contraire, comme cela arrive souvent, on avait commencé par la fin. Au lieu de créer d*abord des banques populaires, sans lesquelles les associations coopératives ne peuvent vivre, on avait d*abord organisé, en 4848, une foule de sociétés coopératives subventionnées par les libéralités de rÉUt

C'est à M. Léon Say que revient llionneur d'avoir posé le problème, et d'avoir essayé un des premiers, de le résoudre. Le point initial consistait à fonder une caisse destinée à mettre le crédit i la portée des plus modestes travailleurs manuels. Après avoir mûrement réfléchi, il se mit à l'oeuvre avec l'ardeur qu'il apportait en toutes choses.

Le moment semblait favorable. M. Léon Say proposa i plusieurs personnes d*une honorabilité absolue et ^parienant aux divers partis politiques, de fonder une caisse d'escompte des associations populaires.

MM. d'Haussonville, Hippolyte Comte, Casimir-Perier, Jules Simon, Delessert, Récamier, Germain, Benoistd'Azy, Walras, le duc Decazes, répondirent à son appel. Par acte notarié en date des 23 juin et 1*' juillet 1864, la < Caisse d'escompte des associations populaires » était constituée'.

Voici, en résumé, le programme et le fonctionnement de la nouvelle société.

La société organisée dans une vue essentiellement philanthropique était une société à responsabilité limitée, au capital primitif de 100 000 francs, qui fut plus tard porté à 200000. Pour mettre le crédit à la portée des travailleurs, elle eut recours aux moyens suivants. Elle faisait des prêts à long terme aux associations ouvrières, qui lui remettaient en échange des obligations populaires de vingt francs au porteur, productives d'intérêt. Ces obligations devaient être négociées par les soins de la Caisse d'escompte, et elles devaient s'amortir par voie de tirages au sort au fur et à mesure du remboursement des prêts. Ainsi les obligations formaient la contre -partie des prêts, et la Caisse d'escompte n'était qu'un intermédiaire. Son capital restait disponible. C'était un capital de garantie.

1. Le 17 janvier 1865 a été faile la déclaration relative à la souscription et au versement du quart de leur montant, soit 25 francs. Une assemblée générale, tenue le 11 janvier 18B5, a vérifié la sincérité de cette déclaration et a nommé administrateurs :

MM. Benoist-d'Azy, Brolemann, H. Comte, le duc Decazes, H. Germain, L. Halphen, H. Moreau, Léon Say, Jules Simon, L. Walras.

Président, M. Léon Say. Commissaires censeurs, MM. Félix Vernes et Horn.

Malheureusement, le placement de ces obligations populaires rencontra beaucoup de difficultés. On ne parvint qu'avec beaucoup de peine à en mettre un petit nombre en circulation. 11 en résulta que le capital des prêts fut forcément imputé sur le fonds social : ce capital fut bien vite absorbé et se trouva immobilisé au détriment de la société, et contrairement aux intentions des administrateurs. Cette branche d'affaires ne put donc recevoir aucune extension.

La Caisse d escompte faisait aussi des prêts à court terme, c'est-à-dire qu'elle escomptait des effets pour les faire ensuite réescompter avec sa signature par la Banque de France. Dans ce cas, elle jouait encore le rôle d'intermédiaire. Pour parer aux risques de ces opérations, et suppléer aux garanties que ne présentaient pas les travailleurs auxquels elle voulait venir en aide, elle eut l'idée de réunir en groupes un certain nombre d'emprunteurs et de former des syndicats : il était stipulé que ces syndicats seraient responsables du paiement des billets laissés en souffrance par chacun de leurs membres. Cette combinaison, d'ailleurs, n'était pas nouvelle; elle a réussi dans d'autres pays, où l'esprit d'association est plus développé et mieux organisé qu'en France. Quoi qu'il en soit, elle n'a pas suffi à sauvegarder les intérêts de la société. Enfin, la Caisse d'escompte des associations populaires favorisait la création d'un comptoir destiné à prêter aux sociétés coopératives sur factures.

Ainsi, toutes les facilités étaient données à l'association ouvrière : avances à long terme, escompte du papier de commerce, escompte des factures. Il y avait peut-être là un abus du crédit, et il était à prévoir que, lorsque ce crédit viendrait à manquer, les sociétés ouvrières seraient arrêtées dans leur marche. C'est, en efifet, ce qui arriva.

Au bout de trois ou quatre années, les auteurs de cette tentative, si louable en elle-même, puisqu'il s'agissait de mettre le crédit à la portée des petits producteurs, durent reconnaître l'impuissance de leurs efforts. Les effets arrivés à échéance revenaient trop souvent impayés : il fallait les renouveler et, pour ne pas se prêter à une circulation d'effets de complaisance, la Caisse d'escompte dut cesser ses opérations. Les événements de 1870 portèrent le dernier coup à l'institution.

A la suite de ces événements, un grand nombre de ses débiteurs disparurent, et par suite la liquidation s'opéra dans les plus mauvaises conditions. En présence de ce résultat, les administrateurs crurent devoir, bien qu'ils n'y fussent pas tenus légalement, — les statuts étant formels sur ce point — faire des sacrifices personnels pour faciliter des arrangements et mettre fin à des procès. M. Léon Say, en sa qualité de président et de fondateur de l'entreprise, donna l'exemple : il n'hésita pas à faire volontairement une brèche à sa fortune.

Si on avait quelque chose à reprocher à M. Léon

Say et à ses amis, c'était d*aYoir eu trop confiance dans Téducation économique et financière des classes populaires et d^avoir dirigé une affaire, qui aurait dû être avant tout commerciale, comme une œuvre philanthropique. En effet, si la Caisse d^escompte a échoué, c*est surtout parce que ses clients, les petits artisans, les ouvriers qu*elle admettait généreusement au bénéfice de Tescompte, ne présentaient pas de garanties de solvabilité suffisantes, et aussi parce que le but qu*elle avait en vue était quelque peu chimérique.

II faut bien le reconnaître, c*est toujours une tentative dangereuse que de vouloir devancer son époque. En 1866, les mœurs populaires n*étaient pas mûres pour la discipline rigoureuse que le crédit populaire impose à ses adhérents, et malheureusement il est permis de craindre que, sous ce rapport, la démocratie n*ait pas fait de grands progrès, comme le prouve Finsuccès de toutes les tentatives essayées depuis pour acclimater en France les institutions de crédit populaire, qui ont si bien réussi en Allemagne et en Italie.

C*est par Fétude assidue des questions sociales et politiques, complétées par de nombreux voyages à Fétranger, en Angleterre surtout, que M. Léon Say se préparait à la vie publique vers laquelle, d'ailleurs, Fattiraient ses instincts, ses goûts et son sentiment du devoir. Dans son adolescence, il avait suivi avec une curiosité passionnée les débats des assemblées parlementaires, et nous voyons par une de ses lettres

à son oncle» qu'en 1847, avant d'avoir Fâge d'être électeur, il s'échaufTail au spectacle de la lutte électorale de son quartier, dont il notait avec soin toutes les péripéties. Très assidu aux séances de TAssemblée nationale de 1848 et de FAssemblée législative, la clôture du Palais Bourbon causa un vide dans son existence. Mais, dès que les portes en furent ouvertes, il reprit avec empressement son rôle d'observateur.

c Voilà bien longtemps, mon cher oncle, lisonsnous dans une lettre du 17 janvier 1864, que je ne t'ai écrit. Je suis dans ce moment très occupé. Je tâche de fînir ma journée à deux heures pour pouvoir passer mon après-midi à la Chambre. Les débats sont des plus curieux à suivre. J'ai entendu Thiers, Favre, Ollivier, Picard, Rouher, Rouland et, au point de vue de l'art, j'ai eu beaucoup de jouissance. Le gouverijement est évidemment très* effrayé. Il cherche à faire peur à la majorité pour lui donner plus de cohésion, mais il a de la peine. A côté d'une fraction violente de la majorité, il y a un centre assez raisonnable, très dévoué à l'ordre de choses, cela va sans dire, mais très disposé à s'entendre contredire. Ou le gouvernement fera par la peur que cette fraction modérée se jette dans les bras de la fraction violente, ou il sera obligé de faire quelques concessions libérales.

y* J'ai eu une longue conversation avec un des membres de la majorité qui sortait d'un entretien avec Morny et Rouher, entrelien qui avait lieu chez

Morny pendant qu'il se reposait des fatigues de la présidence, à un moment où la séance n'offrait pas d'intérêt.

» La conversation entre ces trois messieurs avait roulé sur ce qu'il y avait à faire, et le plus réactionnaire des trois, qui n'était ni Morny ni Rouher et qui se pose comme regrettant les décrets de novembre, demande quoi? une loi sur la presse, l'initiative des Chambres; tout cela réglé, comme il le disait, pour tâcher d'amortir l'effet des discussions annuelles de l'adresse. Un autre membre du parti gouvernemental, notre ami le sénateur Michel Chevalier, est dans un effroi qu'il ne cache pas. Nous sommes entraînés, suivant lui, dans un mouvement irrésistible, seulement il ajoute < funeste ».

» Je ne veux rien exagérer et je crois qu'il se trompe; les choses ne sont pas aussi avancées que ces messieurs le craignent; mais le mouvement libéral est lancé et doit aboutir au succès, qu'il se réconcilie ou non avec les Bonaparte.

» On dirait à la façon dont je te parle de tout cela que je fais partie du Corps législatif. J'ai, par mon audace, tellement habitué les garçons à me voir là que toutes les portes me sont ouvertes, et que j'ai l'air d'être chez moi dans la salle des Pas-perdus. Comme je connais beaucoup de députés, cela me pose auprès^ des garçons, et je suis toujours bien placé dans une tribune ou dans une autre... »

Ce rôle d'observateur ne devait pas durer longtemps.

L'heure était enfin venue pour M. Léon Say de payer de sa personne et d'aborder la vie politique. En 1869, une occasion s'offrit : le parti libéral de l'arrondissement de Pontoise, dans lequel il avait élu son domicile politique à Stors, lui proposa une candidature aux élections législatives.

Le moment semblait bien choisi. A l'Empire autoritaire avait fait place graduellement l'Empire libéral, et l'avenir s'ouvrait plein de promesses. Il ne s'agissait donc plus pour la jeunesse libérale d'user ses forces dans un combat disproportionné, et de se consumer dans une opposition sans responsabilité, mais d'entrer dans la carrière avec la ferme intention de conserver le terrain péniblement conquis, et avec l'espérance de remporter de nouvelles victoires. Il y eut alors un élan d'enthousiasme dont seuls ceux qui en ont été témoins peuvent comprendre la profondeur et l'étendue. Ce qu'on ne sait pas encore, l'histoire n'étant pas faite, mais ce que l'on saura plus tard par la publication des mémoires et des lettres intimes de ce temps, c'est combien le goût et la passion de la liberté étaient vivaces dans la jeune génération.

Aujourd'hui que la jeunesse, déçue par le spectacle de tant d'avortements et de palinodies, a perdu la foi en toute chose, et que, selon la trop juste expression de M. Aynard, € son idéal est l'indifférence dans le confortable », on a peine à comprendre les généreuses aspirations qui animaient la plupart des jeunes gens élevés sous le régime de l'Empire autoritaire. Il ne

s'agit pas, qu'on le remarque bien, d'une de ces illusions familières aux hommes, qui, au seuil de la vieil- .lesse et trompés dans leurs premières espérances, aiment à parer le passé de couleurs séduisantes, et à répéter que, de leur temps, les âmes étaient mieux trempées, les caractères plus virils, les passions plus désintéressées. A défaut des souvenirs personnels, qui peuvent être mensongers, consultez les éducateurs de la jeunesse, ceux qui vivent en communication directe de pensée et d'action avec elle, tous vous diront qu'un abîme immense sépare la jeunesse nourrie dans la haine du coup d'Etat et la jeunesse actuelle, témoin indifférente et sceptique des expériences qui eussent passionné ses devanciers. Certes, il y avait beaucoup de préjugés et d'inconscience dans ce mouvement qui entraînait toute une génération à la conquête d'une terre promise, et des habiles devaient l'accaparer et l'exploiter au seul profit de leurs intérêts électoraux. Mais le but était noble. On s'imaginait avec une candeur touchante qu'en changeant le régime et les hommes au pouvoir, une ère de liberté, de prospérité et de tolérance se lèverait sur la France régénérée, que la vertu triompherait, que les finances publiques, mieux administrées, permettraient d'alléger le poids des impôts, qu'une sage décentralisation aurait raison des abus d'une bureaucratie envahissante, que le favoritisme ne serait plus qu'un vain mot et que chacun, traité selon ses mérites, n'aurait en vue que l'intérêt* public.

L'histoiro dira un jour comment et pourquoi ce mouvement sn^m^reux a avorte, mais au moins elle ne fera pas retomber la responsabilité d'un si lamentable échec sur les hommes qui ont été les premiers à la lutte et qui, jusqu'à la tin, ont lutté pour le triomphe Je leurs idtvs.

Plus que pers*>nne. M, Léim Say avait partagé les ilhisi^^ns de s* wm^raliim. Avec une ardeur que temjvrjiît un Si^li.le In^n s^mis, il a prx>voquê, suivi et dirige le UH^uxcment q\:î emjvrt.^it l\î:îe ôe la jeunesse de SrMi ten^;«s, L\v^AîJi:::e Ji:hè>ù»n de rEn-i-ereur aux iioes î;U^ntîe* fut avw; t-.^ fs%r lui av^fv* une joie profiVïie. N. u îMS ^u i' cr,'',î à une f»c -a al'>^Mae à la o.nxcfs:.'^ c^ cc::^ nvr,;e i" t::< c*. iu--, zuais parce ijuaxvv v/.^ r^r^ ïvrs;::i::;e i'. c -:r-r:t^ ct-s le pre-

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quets, et nous les ferons bien agir comme s'ils comprenaient. Or, il ne faut pas oublier qu'avec le suffrage universel les imbéciles et les ignorants sont gens fort respectables... »

L'avènement du ministère Emile Ollivier ne fît que le confirmer dans ses dispositions. Le 25 janvier 1870 il écrivait à son oncle :

€ Que d'événements en quinze jours! Que de changements ! Voilà de nouveau le régime parlementaire qui renatt après vingt ans, et voilà du même coup la coalition des parlementaires avec les républicains et les hommes plus ou moins avancés du parti révolutionnaire rompue. A mon sens l'Empereur a complètement abdiqué. Aura-t-il des mouvements de retour offensif? C'est possible, il faut même s'y attendre; mais je le crois bien empêché.

» J'ai vu plusieurs fois Ollivier depuis qu'il est ministre. Il croit que la France est sauvée. « L'Empe- » reur, me disait-il, se conduit admirablement; il faut » lui en savoir un gré infini; je ne l'abandonnerai 9 jamais. > Quanta moi je l'abandonnerai avec le plus vif plaisir, au moindre symptôme de retour à ses anciennes habitudes. Buffet et Daru sont plus froids; mais ils parlent également de l'Empereur dans les meilleurs termes...

» Il faut avouer qu'ils ont eu une étrenne malheureuse avec le coup de pistolet de Pierre Bonaparte. On s'en est occupé ici plu3 encore que de l'affaire Troppman. Au point de vue révolutionnaire, rien n'y

manquait : c'était dramatique et cela pouvait amener un soulèvement. Le soulèvement n'a pas eu lieu. Rochefort est un mauvais général : il est délicat et nerveux... On dit qu'il veut profiter de la circonstance pour donner sa démission. Ce serait Flourens qui deviendrait alors l'idole de cette fraction du peuple qui s'est amourachée de Rochefort, et Flourens est plus capable d'action.

» Le vieil Odilon Barrol est enchanté de ce qui se passe; il a été voir l'Empereur, et l'Empereur lui a très véritablement offert un portefeuille. Il raconte qu'en entrant chez l'Empereur, il a rencontré un monsieur qu'il n'a pas reconnu. C'était Talhouët. « Vous ne » me reconnaissez pas, lui a dit Talhouët, c'est moi qui » faisais votre lit à Vincennes. > Cette rencontre générale de toutes les victimes du 2 Décembre dans le cabinet de l'Empereur est une des choses les plus curieuses de l'histoire... »

Dans ces conditions, l'opposition libérale n'avait qu'un parti à prendre : accepter franchement les concessions octroyées ou arrachées au gouvernement impérial, prêter loyalement son appui à ce gouvernement pour lutter avec lui contre la poussée révolutionnaire, et lui donner ainsi la force de persévérer dans la voie où il s'était engagé non sans courage. Renoncer à la lutte ou persévérer dans une opposition systématique, sous prétexte qu'il restait beaucoup de choses à obtenir, eût été non seulement une faute, mais une défaillance.

Lors des élections générales de 1869, M. Léon Say, candidat dans la circonscription de Pontoise, s'était déjà prononcé très loyalement dans ce sens.

€ En venant vous demander vos suffrages comme candidat à ladéputation, écrivait-il au mois d'avril 1869, mon premier devoir est de vous dire que, partisan de la liberté autant qu'ennemi convaincu des moyens révolutionnaires, je chercherais dans la légalité l'appui nécessaire pour obtenir les réformes auxquelles nous avons droit. Éclairer la volonté nationale et la respecter, telle serait ma règle de conduite, et si vous m'accordiez votre mandat, j'irais m'asseoir à côté des députés qui défendent les véritables principes du gouvernement représentatif et parlementaire. Or, un gouvernement n'est véritablement représentatif que si les députés de la nation ont une action sérieuse sur la direction à donner à toutes les grandes affaires de la politique extérieure ou de la politique intérieure.

» Le Corps législatif est pour le pays ce que le conseil municipal est pour la commune ; on ne doit rien faire en dehors de lui ; on ne doit rien engager avant qu'il ait été consulté. Agir contrairement à cette règle fondamentale de notre droit public, c'est faire du gouvernement représentatif un gouvernement personnel, c'est ouvrir la porte aux aventures, c'est annuler le contrôle. Voilà pourquoi je m'élève contre la doctrine du gouvernement personnel, voilà pourquoi j'y oppose celle du gouvernement parlementaire... »

Le 16 mai 1869 il adressait un nouvel appel aux électeurs.

« Songez, écrivait-il, qu'en allant au scrutin nous devons nous dire que ce n'est pas seulement un droit que nous exerçons, mais encore que c'est un devoir que nous remplissons : ce n'est pas dans notre intérêt que nous votons, c'est dans l'intérêt du pays. Nous devons y apporter des convictions arrêtées, un ferme désir de faire triompher nos principes, une confiance raisonnée dans l'homme que nous voulons faire réussir. Si vous m'accordez vos suffrages, il faut que nous sentions entre nous cette union résultant d'aspirations identiques, de volontés communes, ce lien, en un mot, qui doit être la conséquence d'un mandat librement et loyalement donné, sérieusement et consciencieusement accepté... »

Après le premier tour de scrutin, M. Léon Say retira sa candidature pour ne pas diviser les voix de l'opposition libérale. Mais le 20 novembre 1869 il était élu, après une lutte extrêmement ardente, conseiller général du canton de l'Isle-Adam.

Le moment approchait où il allait être mis en demeure d'accorder ses actes avec ses paroles. L'Empire venait de soumettre à un plébiscite populaire l'approbation des réformes libérales. Le parti libéral n'était pas unanimement d'accord sur la réponse i faire. M. Léon Say se déclara partisan de l'affirmative et il crut devoir donner publiquement les raisons de

sa conduite. Le 29 avril 1870, il adressa la lettre suivante à ses électeurs.

€ Messieurs et chers concitoyens, vous m'avez, il y a quelques mois, nommé membre du conseil général. La situation que vous m*avez faite en me conférant ce titre ne me donne pas le droit de vous diriger dans vos votes, mais elle m'impose le devoir de vous faire connaître mon opinion dans les circonstances solennelles où nous nous trouvons.

» Je répondrai oui à la question posée dans le plébiscite par le gouvernement. Je répondrai oui, parce que j'approuve les réformes libérales introduites depuis 1860 dans la constitution. Je répondrai oui, tout en condamnant absolument les articles du Sénatus-consulte de 1870 qui tendent à limiter l'action du gouvernement parlementaire; mais j'ai une foi assez entière dans la force de l'opinion publique pour être assuré que ces articles resteront stériles. Le triomphe du gouvernement parlementaire est certain; le terrain qui nous est donné nous suffit pour achever notre victoire définitive et pacifique.

» Fidèle à mes doctrines, à mes circulaires, à mes discours, je demande qu'on poursuive les réformes libérales, et je le demande non pas pour provoquer mais pour rendre impossibles les révolutions. Sous prétexte qu'il reste quelque chose à faire, je ne refuserai pas de sanctionner les progrès accomplis. Si vous pensez comme moi, vous direz oui. J'ai confiance que le vote du 8 mai ne nous séparera pas. Le canton

74 LEOX SAT, SA VIB, SES ŒUVRES.

de llsle-Adam et son conseiller général resteront unis. »

Cette franche attitude fut dirersement jugée, et les amis politiques de M. Léon Say ne furent pas unanimes dans leur approbation. Mais il avait pour lui le témoienaee de sa conscience et il restait conséquent arec ses doctrines, prouvant une fois de plus que la politique n'était pas à ses yeux le moyen de satisfaire ses rancunes ou ses ambitions, mais de faire triompher les idées d*un parti embrassé par conviction : il devait rester imperturbablement fidèle au sien jusqu'à sa dernière heure.

Dès lors, il était mûr pour la vie publique. Son entrée dans le parlement était-elle prochaine, ou devait-elle être retardée? Peu lui importait le moment où les circonstances rappelleraient à jouer un rôle : il était prêt, armé de toutes pièces pour la défense de ses idées par la plume et par la parole.

Si nous avons insisté particulièrement sur cette période obscure de sa vie, c'est qu*il nous a paru indispensable de montrer par quel lent et patient labeur son esprit s'est formé aux grandes luttes politiques. Ces années d'incubation ont été, en effet, décisives. La grande infériorité de la plupart de nos hommes politiques est de n'avoir pas eu, comme lui, la bonne fortune de pouvoir se préparer lentement, par l'observation des faits, par la méditation et le travail, aux redoutables fonctions de l'art de gouverner. De là une lacune que rien ne peut combler. On ne s'impro-

vise pas homme d^Ëtat; la lutte quotidienne est incompatible avec un travail suivi et on n'apprend rien aux affaires, si Ton n'a pas déjà beaucoup appris. Gouverner est avant tout une science d'application. Souvent, nous avons vu des personnes s'étonner qu'un homme aussi prodigieusement occupé que l'a été M. Léon Say pendant toute sa vie politique, ait trpuvé le temps d'amasser tant de connaissances. C'est que de bonne heure il avait appris à apprendre ; c'est que pendant quinze années fécondes, à l'âge où l'esprit humain s'assimile le plus et retient le mieux, il avait emmagasiné une ma^se prodigieuse de connaissances et étudié à fond les sujets les plus divers. Il n'avait guère plus à apprendre, mais à se souvenir et à réfléchir. Là est l'explication, le secret de sa force d'assimilation et de compréhension. Pour mettre en œuvre tant d'éléments dont il s'était rendu maître, il ne lui manquait plus qu'un vaste théâtre. Les événements allaient le lui ouvrir.

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