MAI -14 DÉCEMBRE
La crise du 16 mai. — Démission du ministère. — La campagne électorale. — M. Thiers à Slors. — Les élections d'octobre. — Pourparlers entre le Maréchal, M. Dufaure et M. Léon Say pour la constitution d'un ministère libéral. — Longues négociations. — Le ministère Dufaure est constitué. — Projet de message présidentiel. — Nouvelles difflcultés. — M. Léon Say rédige le message. — Fin de la crise.
Le 16 mai 1877, M. Léon Say assistait aux funérailles de son ami Ernest Picard, lorsque quelqu'un lui dit que le Maréchal venait brusquement de rompre avec M. Jules Simon par une lettre rendue publique. La cérémonie terminée, M. Léon Say se rendit àTÉlysée pour remettre sa démission entre les mains du Président de la République. Ce n'était qu'une formalité; mais le Maréchal l'accueillit avec une nuance marquée de tristesse et, à plusieurs reprises, il exprima le regret qu'il éprouvait de se séparer d'un collaborateur tel que lui. L'entretien assez court se termina de part et d'autre par un échange de paroles courtoises.
M. Léon Say se rendit compte immédiatement de la gravité des conséquences que ne pouvait manquer de produire la crise si soudainement ouverte par le
Président de la Républiqiiey mais il n>n fat pas aatrement snrpris. Il sV atiendaiL Depuis longtemps, en effet, il saTait que les adversaires occultes du cabinet
«^agitaient beaucoup à FElysée, et qu'une pression était
faite sur le Maréchal pour le pousser à rompre un accord qu'il avait accepté personnellement de bonne foi, mais que beaucoup de ses amis et de ses conseillers intimes avaient subi comme un expédient temporaire.
La lettre suivante datée de Venise — 31 mars 1871 — où H. Léon Say était allé se reposer pendant les vacances de Pâques, nous montre bien qu'il était loin de partager la confiance trompeuse de quelques-uns de ses collègues.
c Nous sommes à Venise pour cinq jours. Je suis content de ne pas avoir pendant quelque temps à répondre aux demandes de recettes, de perceptions et de bureaux de tabac, et d'être sorti des intrigues politiques. Elles me suivent pourtant ici, par correspondance, et j'apprends qu'on exerce en ce moment même une pression sur le Maréchal pour lui faire prendre un ministère de droite et lui faire dissoudre la Chambre. On s'appuie sur l'élection de la Gironde.
» Ce serait, à mon avis, une folie. L'élection de Bordeaux ne change rien à l'affaire ; elle prouve, au contraire, que le pays se jette dans les extrêmes à cause des petites et grandes conspirations du parti de la droite ultramontaine. Si ce parti arrivait au pouvoir, il y aurait un déchaînement contre lui, déchaînement accompagné d'excès qui forceraient le parti en ques-
tion à abandonner la lutte ou à aller jusqu'au coup d'État.
» Les velléités de TÉlysée sont certaines. Il les a eues, les a et les aura ; mais je ne crois pas que le ballon crève en ce moment. »
La crise ayant éclaté, M. Léon Say n*avait plus qu'une chose à faire : préparer la future campagne électorale et barrer la route aux candidats bonapartistes et monarchistes coalisés. Son terrain de combat était tout indiqué : c'était le département de Seine-et-Oise, et particulièrement la circonscription de Pontoise dans laquelle se trouve le château de Stors, propriété de son oncle M. Gheuvreux, où depuis 1862 il passait une partie de l'été.
La lutte s'annonçait comme devant être très vive. L'administration soutenait énergiquement un candidat qui, grâce à sa grande fortune, à ses nombreuses et ■anciennes relations dans l'arrondissement, à son activité infatigable, paraissait assuré de la victoire. A un candidat aussi redoutable M. Léon Say songea à opposer M. Sénart, qui avait déjà représenté avec éclat le département de Seine-et-Oise dans diverses assemblées parlementaires, et qui, sous le coup de deuils répétés, avait abandonné la vie politique. M. Léon Say le décida à sortir de sa retraite et à accepter le mandat de défendre, encore une fois, la République menacée.
C'est au château de Stors qu'eut lieu la présentation
de M. Sénart aux électeurs. M. Thiers avait bien
voulu accepter d'être l'hôte de M. Cheuvreux. L'arrivée de l'illustre homme d'État à Stors fut un véritable triomphe. Les populations s'étaient portées en foule à sa rencontre à la station de l'Isle-Adam, où M. Léon Say l'attendait. A sa descente du wagon, il fut salué par de chaleureuses acclamations, qui le suivirent pendant tout le trajet de la gare jusqu'au château.
Après un déjeuner auquel avaient été conviés les notables du pays et une promenade dans le parc, M. Thiers trouva à sa rentrée plus de cinq cents électeurs massés sur le perron ou aux abords du château. Sollicité par M. Léon Say de répondre aux acclamations qui l'accueillaient, M. Thiers s'exprima ainsi :
€ Messieurs, dans les épreuves que nous traversons, il nous faut pour députés des hommes sûrs, ayant fait preuve de fidélité au drapeau et de courage civique.
» Votez, je vous en prie, pour mon vieil ami M. Sénart. Il ne vous est pas inconnu; il a déjà été votre représentant; mais personne ne sait mieux que moi les services qu'il a rendus, et à quel point vous pouvez compter sur lui. Je l'ai vu à l'œuvre dans nos Assemblées. Nous avons parfois différé d'avis, mais il a toujours aimé la liberté avec passion, il l'a servie de sa parole et de ses sages conseils ; et, quant à la cause de l'ordre, vous savez ce qu'il a fait pour elle comme président de la Constituante. Soyez sûrs qu'en choisissant des hommes comme lui pour défendre ses
droits et faire respecter sa volonté, le pays sortira vainqueur de la crise où on Ta jeté.
» Moi je suis vieux, mais je vois ici — désignant M. Léon Say et M. Léon Renault — des hommes jeunes, qui feront vivre cette république que nous avons voulue parce qu'il n'y a de salut qu'en elle, et que la France n'a plus d'autre avenir. »
Telles furent les dernières paroles que M. Thiers devait prononcer en public. Quelques jours après cette journée mémorable, qui eut un retentissement consi* dérable dans tout le pays, il était frappé par la mort avant d'avoir assisté au triomphe de ses idées.
Jusqu'à la fin de la lutte électorale, qui fut ardente, M. Léon Say resta sur la brèche, prêtant à M. Sénart le concours le plus dévoué. Le succès couronna une fois de plus ses efforts; le candidat libéral fut élu à une forte majorité.
Dans les premiers jours de novembre, M. Léon Say rentra à Paris pour prendre part aux travaux de la session du Sénat» qui s'ouvrait sous les plus fâcheux auspices. Au cabinet de Broglie avait succédé un cabinet d'affaires qui n'était qu'un cabinet anti-parlementaire. Des deux côtés les passions fermentaient. Les bruits les plus contradictoires circulaient : tantôt on était à la conciliation, tantôt on disait que le Maréchal, cédant aux instances des vaincus du 16 mai et i la pression occulte du cabinet démissionnaire, était résolu à recourir à une nouvelle dissolution. On parlait même d'un coup d'État. Sollicité par le Mare-
310 LÉOIf SAY, SA VIE, SES ŒUVRES.
Tout en négociant avec le centre gauche, le gouvernement continuait en même temps sa campagne en faveur d'une nouvelle dissolution, c On dit ce matin, écrivait H. Léon Say à la même date, que les constitutionnels du Sénat vont se laisser convaincre de voter la dissolution. Dans ce cas, nous marchons sûrement à la révolution ou à la dictature. »
Fort heureusement, ce bruit était faux. Quatre jours après, le Maréchal donnait carte blanche à M. Dufaure pour composer un cabinet. Le 14 décembre parut au Journal officiel la composition du ministère. La crise cependant n'était pas complément terminée et, un instant, on put craindre de la voir se rouvrir avec un redoublement d'acuité.
Ce jour-là, en effet, le ministère devait donner communication aux Chambres du message présidentiel. M. Léon Say et M. de Marcère avaient été chargés, la veille, par le président du conseil, de la rédaction de ce document : ils prirent rendez-vous dans la soirée, chez M. Léon Sav. Par suite d'un malentendu, M. de Marcère ne put venir rue Labruyère. Le temps s'écoulait. Après une longue attente, M. Léon Say se décida h composer seul le message. Il l'écrivit à peu près d'un seul jet et, immédiatement, le porta chez M. Dufaure, où les ministres étaient réunis pour en arrêter en commun la forme déflnitive. Après un échange d'observations, M. de Freycinet prit la plume pour modifier quelques points de détail de la rédaction de M. Léon Say, et les ministres se rendirent i
U Elysée. Le Maréchal accepta le message, de confiance, sans même vouloir le lire. Enfin M. Léon Say accompagna M. de Marcère chez lui, où se trouvaient réunis les députés formant le groupe dit des dix-huit. Les termes du message furent approuvés sans restriction : on se sépara à deux heures du matin.
Le lendemain, à Theure habituelle de Touverture de la séance, les bruits les plus contradictoires commencèrent à circuler dans les couloirs. On disait que le Maréchal n'avait pas voulu signer le message tel que le cabinet l'avait rédigé, qu'il avait exigé des corrections et que tout était remis en question. L'inquiétude était extrême.
Ce qui donnait une certaine vraisemblance à ces bruits alarmants, c'est que, seul de tous les ministres, M. Teisserenc de Bort siégeait au banc du gouvernement, et qu'il ne pouvait fournir aucune explication de l'absence de ses collègues.
Enfin M. Dufaure, tenant le message à la main, entra dans la salle et monta à la tribune pour en donner lecture. Dès les premiers mots on respira. Que s'était-il donc passé? En arrivant le matin à l'Elysée, M. Dufaure avait trouvé les dispositions du Maréchal modifiées. Evidemment une dernière pression avait été faite dans le sens de la résistance.
En présence de cette attitude inattendue, les ministres parlèrent de se retirer si le message n'était pas accepté tel quel. M. Dufaure parvint à triompher des scrupules d'ailleurs respectables du Maréchal, et celui-
ci se décida à signer. Mais tout cela avait pris beaucoup de temps; Theure du train parlementaire était passée et, à leur sortie de FÉlysée, les ministres durent attendre le train suivant ^
Voici le texte de ce message, qui fait honneur au tact politique de son auteur et aussi, il n*est que juste de le reconnaître, à la patriotique abnégation du Maréchal de Mac Mahon.
c Les élections du 14 octobre ont afOrmé une fois de plus la confiance du pays dans les institutions républicaines.
» Pour obéir aux règles parlementaires, j'ai formé un cabinet choisi dans les deux Chambres, composé d'hommes résolus à défendre et à maintenir ces institutions, par la pratique sincère des lois constitutionnelles.
» L'intérêt du pays exige que la crise que nous traversons soit apaisée; elle exige avec non moins de force qu'elle ne se renouvelle pas. L'exercice du droit de dissolution n'est, en effet, qu'un mode de consultation suprême auprès d'un juge sans appel, et ne saurait être érigé en système de gouvernement. J'ai cru devoir user de ce droit, et je me conforme à la réponse du pays.
» La Constitution de 1875 a fondé une République
1. Voir, à Tappendice E, la lettre de M. Léon Say au directeur du journal le Temps, pour faire cesser les malentendus au sujet de la rédaction du message.
parlementaire en établissant mon irresponsabilité, tandis qu'elle a institué la responsabilité solidaire et individuelle des ministres. Ainsi sont déterminés nos devoirs et nos droits respectifs; Tindépendance des ministres est la condition de leur responsabilité.
» Ces principes tirés de la Constitution sont ceux de mon gouvernement.
» La fin de cette crise sera le point de départ d*une nouvelle ère de prospérité. Tous les pouvoirs publics concourront à favoriser ce développement. L'accord établi entre le Sénat et la Chambre des députés, assurée désormais d'arriver régulièrement au terme de son mandat, permettra d'achever les grands travaux que l'intérêt public réclame.
» L'Exposition universelle va s'ouvrir, le commerce et l'industrie vont prendre un nouvel essor, et nous offrirons au monde un nouveau témoignage de la vitalité de notre pays, qui s'est toujours relevé par le travail, par l'épargne et par son profond attachement aux idées de conservation, d'ordre et de liberté. »
Avant d'aborder les questions d'affaires proprement dites, le ministère avait pour premier devoir de faire disparaître les ferments de haine qu'une si longue crise avait déposés dans le pays. Son premier acte fut donc de déposer un projet d'amnistie pour tous les crimes, délits ou contraventions politiques commis du 16 mai au 14 décembre, par la voie de la parole, de la presse ou par tout autre moyen de publication. En
même temps, toutes les poursuites en cours étaient annulées.
Restait à réoi^aniser le personnel administratif, c'est-à-dire à replacer les agents destitués par le ministère du 16 mai, ou à sévir contre les agents qui, notoirement, avaient pris parti contre les candidats constitutionnels. On a vu que M. Dufaure avait fait de ce droit une condition impérative de son entrée aux affaires. C'est au ministre de l'intérieur principalement qu'incombait cette tâche ingrate; M. Léon Say n'eut pas à intervenir. D*instinct, il répugnait aux exécutions de personnes, et il trouvait à la fois impolitique et injuste de frapper des agents qui souvent n'avaient fait qu'exécuter les ordres de leurs supérieurs hiérarchiques. Courageusement, il tint tête à l'assaut des députés qui, sous prétexte de débarrasser l'administration des flnances de serviteurs soupçonnés de tiédeur républicaine, ne pensaient qu'à satisfaire leurs rancunes personnelles et à placer le plus grand nombre possible de leurs créatures.
Cette attitude ne laissa pas de déconcerter les solliciteurs, mais elle lui valut bon nombre d'inimitiés qui n'attendaient qu'un moment favorable pour se faire jour. Ces questions de détail écartées, M. Léon Say se mit résolument au travail.