Au lieu de 3,97 que proposait le ministre
Aussi M. Léon Say présenta-t-il ramendement suivant, qui passa i la majorité de 265 suffrages contre 247 : < Sont considérés comme bâtiments ruraux dispensés de l'impôt sur les propriétés bâties, les bâtiments servant aux exploitations rurales d*une valeur locative inférieure à SO francs destinés à loger les cultivateurs... »
C'est un des rares succès qu'il remporta sur la routine, et encore ce succès ne fut-il pas définitif, car l'article fut rejeté par le Sénat *.
Heureusement, M. Léon Say trouvait ailleurs d'abondantes compensations aux ennuis d'une politique parlementaire sans principes fixes et sans idées générales. A peine sorti pour la dernière fois du ministère des finances, il s'était replongé avec délices dans ses travaux de prédilection, et avait mis à exécution l'idée longtemps caressée et toujours ajournée d'écrire une étude sur Turgot. Nous avons vu quelle impression décisive avaient faite sur l'esprit de J.-B. Say les œuvres d'Adam Smith. La lecture des mémoires et des lettres de Turgot produisit sur Léon Say une impression au moins aussi profonde. Toute sa vie il est resté fidèle au culte que, très jeune encore, il avait voué au grand ministre de Louis XYL Ces deux esprits d'élite, que rapprochaient un fonds d'idées communes
i. La partie de ce travail relative à Timpôt foncier et à l'analyse des budgets présentés par M. Léon Say a été faite en collaboration avec M. Edgar Allix, docteur en droit, ancien élève de TÉcole des sciences politiques, qui n^a cessé de nous prêter le concours le plus utile.
et un tour particulier d^exprimer leur pensée, étaient d'ailleurs bien faits pour se comprendre. Une occasion fortuite permit à M. Léon Say de réaliser son désir. La maison Hachette publiait une série d'études populaires, c'est-à-dire accessibles aux bourses moyennes, sur les grands écrivains de la langue française. On demanda à M. Léon Say de parler de Turgot. Tout de suite il se mit à l'œuvre. La difflculté n'était pas d'exposer l'ensemble des vues de Turgot, mais de condenser dans un petit volume la substance de son génie, et de mettre en relief les traits de cette physionomie à la fois si mobile et si gravée M. Léon Say se renferma dans le cadre étroit qui lui était imposé. Son œuvre, loin de perdre à cette contrainte, y a plutôt gagné, parce qu'en peu de mots il a été obligé de dire beaucoup de choses, et de s'abstenir des digressions auxquelles il aimait d'ordinaire à se laisser aller. Depuis la première jusqu'à la dernière page, son œuvre est exquise, et la grande somme d'érudition qu'elle laisse deviner disparait sous une forme aisée et charmante. On a beaucoup écrit sur Turgot, et très probablement on écrira encore beaucoup sur lui; mais nous doutons fort qu'à moins de découvertes de pièces inédites on puisse faire autre chose que répéter ou délayer ce qu'a dit M. Léon Say dans ce volume de. deux cents pages.
1. Plus tard, M. LéoD Say a consacré un article, dans la revue illustrée — les Lettres et les Arts — aux poésies de jeunesse de Turgot. — Voir à la bibliographie, à la fin du volume.
D ne faudrait pas croire, toutefois, que M. Léon Say fftt on de ces disciples Tolontairement fermés à la critique qui, par paresse d*esprit oa par ignorance, se contentent d'admirer en bloc ToniTre dn maître. Ce qui nous plaît surtout dans son portrait de Turgot, c'est qu'il est conçu d'une façon très personnelle, et que l'auteur a trop de conscience pour dissimuler ou même pour attenuer les défauts de son modèle. Avec une rare sagacité, il relère chemin faisant les erreurs de l'école de Tui^t, et cela, non pour se donner le plaisir de trourer un grand esprit en faute ou de se faire valoir i ses dépens, mais pour tenir les générations futures en garde contre certaines doctrines qui ne doivent être acceptées qu'avec réserve et sous bénéfice d^inventaire. Ainsi, après avoir exposé les grandes vérités découvertes par les pbysiocrates, il ajoute : € Hais à ces grandes vérités combien d'erreurs ne se sont-elles pas mêlées? Est-il possible de croire avec Quesnay et Turgot, que la terre soit la source unique des richesses, des richesses renaissantes, pour employer l'expression même dont se sert Turgot? Nous savons aujourd'hui que tous les capitaux indistinctement, quel que soit l'emploi auquel on les destine et l'usage qu'on en fait, pourvu que ce soit un emploi et un usage productifs, ont, comme la terre, la faculté de faire renaître incessamment de nouvelles richesses dont ils sont la source. Adam Smith et Jean- Baptiste Say en ont donné des preuves qui ont clos le débat. »
De même, sur la question capitale des impôts, M. Léon Say n'hésite pas à combattre la théorie de Turgot qui ne reconnaît d'autre ressource légitime au budget des dépenses publiques que ce qu'il est possible de prélever sur le produit net de la nation, comme si rÉtat ne pouvait faire face à ses dépenses annuelles qu'au moyen des richesses nouvelles créées chaque année.
€ Si cette opinion était fondée, remarque-t-il judicieusement, une nation dont la richesse cesserait de croître et qui vivrait simplement d'un travail alimenté par les anciennes accumulations de capitaux, n*aurait aucun droit de den\ander à ses nationaux les moyens de subvenir aux dépenses publiques. Il est pourtant impossible de nier qu'un peuple, i quelque degré de richesse qu'il soit parvenu, ou à quelque degré de pauvreté qu'il ait été réduit, rie soit toujours obligé de pourvoir en commun à certains services généraux et de transformer, quoi qu'il arrive, quelques-unes de ses dépenses publiques. La vérité est que l'impôt doit être pour tout le monde une augmentation d'effort ou une diminution de jouissance, et que l'épargne annuelle du pays, si elle peut convenir à la dépense, ne doit pas faire le fonds unique, ni même le fonds principal des ressources budgétaires. »
Nous avons tenu à reproduire intégralement ce passage, parce qu'il contient sous une forme très condensée toute la doctrine de l'impôt, telle que la concevait M. Léon Say.
Mais les travaux historiques n'étaient pour lui qu'une manière de distraction. A peine avait-il achevé son étude sur Turgot qu'il en écrivait une nouvelle sur David Hume. Il jetait enfin les fondements de deux œuvres immenses que, grâce au zèle de collaborateurs éprouvés, il a pu mener rapidement à bonne fin : nous voulons parler du Dictionnaire des finances et du Nouveau dictionnaire d'économie politique. Trop souvent, les ouvrages de ce genre ne sont que des compilations ou des œuvres de seconde main. M. Léon Say ne l'entendait pas ainsi. Il a fait une œuvre personnelle et originale. Lui seul a tracé le plan à suivre, lui seul a choisi ses collaborateurs et dirigé leur travail. Les innombrables articles contenus dans ces quatre gros volumes ont tous été inspirés par lui, revus par lui, remaniés par lui, et il a poussé la conscience jusqu'à corriger typographiquement toutes les épreuves. M. Léon Say excellait dans cette tâche ingrate et délicate de metteur en œuvre et de reviseur. Nul mieux que lui ne savait faire accepter une correction reconnue nécessaire, et tempérer par un mot aimable ou par un encouragement affectueux une observation qui aurait pu affliger. Il y avait autant de plaisir que de profit à travailler avec lui, et c'est par là qu'il a pu s'attacher le dévouement, en même temps que stimuler et soutenir l'activité de tous ceux qui y ont été appelés.
Quant aux œuvres mêmes dont nous parlons, leur
titre suffit à en indiquer le caractère et I*importance. Si des travaux analogues avaient elé entrepris dans le passé, aucun n'avait été poussé aussi loin et n*avait donné des résultats aussi complets. Ces quatre volumes — il y en a deux pour chaque ouvrage — constituent une encyclopédie, où tous les sujets qui se rapportent aux finances et à Téconomie politique ont été exposés théoriquement et pratiquement, dans leurs principes et dans leurs conséquences. Ce sont des livres indispensables pour ceux qui veulent aujourd'hui ou qui voudront plus tard connaître l'état exact de la science et toutes les applications qui en ont été faites dans les années de l'histoire où nous sommes. Il y a là une abondance de recherches presque infinie, et ces recherches n'ont pas été faites seulement chez nous, mais dans tous les pays du monde où on pouvait trouver une information à recueillir, une comparaison à faire, enfin un objet d'instruction. Des travaux de ce genre honorent une époque, en montrant à quel degré on y a poussé l'intelligence des choses générales et le soin méticuleux des détails.
Ces études où tout autre se serait, sinon égaré, au moins fatigué, étaient un délassement pour M. Léon Say : il ne semblait prendre aucune peine à un travail destiné à. en épargner de si nombreuses à ceux qui devaient par la suite s'occuper des mêmes études. Son esprit y revenait toujours volontiers, comme par une inclination naturelle, et on peut dire qu'il s'y complaisait. Le Nouveau dictionnaire d'économie politique
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