CHAPITRE XV
La campagne libre-échangiste. — M. Léon Say organise la Ligue contre le renchérissement du pain. — M. Edgar Raoul-Duval. — Réunions publiques. — M. Léon Say est nommé membre de l'Académie française. — Son discours de réception. — Réponse de M. Rousse. — Reprise de la campagne libre-échangiste. — Discours au Sénat. — La politique protectionniste. — M. Léon Say combat à la Chambre le nouveau tarif des douanes. — Discours de 1891 et 1894.
On sait i la suite de quelles circonstances le gouvernement, désireux de donner satisfaction au mouvement protectionniste qui se dessinait depuis plusieurs années déjà, résolut à la Qn de 1885 de frapper d'un droit d'entrée les céréales et les bestiaux venant de l'étranger. Il espérait par là regagner les voix des électeurs ruraux qui, aux dernières élections, avaient failli donner la majorité aux candidats hostiles à la République, et en même temps s'assurer de nouvelles ressources budgétaires pour faire face aux déficits qui succédaient alors aux excédents antérieurs. Représentant au Sénat un département essentiellement agricole, M. Léon Say n'hésita pas cependant à combattre les projets du gouvernement, avant même qu*ils
fussent soumis à la disirusioa de la Chambre haute. La liberté commerciale était en jeu : son devoir était tout tracé.
Sur ce point, en effet, comme sur beaucoup d*autres, il n^arait rien abandonné de Théritage moral de son père et de son grand-père. Foncièrement libéral, il avait toujours mis la liberté commerciale au rang des libertés nécessaires, et ses convictions n'avaient fait que se fortifier au contact des hommes et à l'expérience des choses. Fruit de longues et de sagaces observations, la foi économique de M. Léon Say était celle d'un philosophe et d'un démocrate, dans le sens le plus opposé à celui de démagogue '. D était libreéchangiste parce qu'il savait que l'effort étant le principe fondamental de l'initiative individuelle, le libreéchange devait être le stimulant par excellence des qualités latentes d'une race, et que la prospérité matérielle d'une nation dépendait de son degré d'énergie. Certes, la liberté commerciale n'est pas tout; mais tout se tient dans l'ordre économique et politique, et des citovens habitués à faire eux-mêmes leurs affaires privées ne laissent pas le gouvernement empiéter sur leur domaine. M. Léon Say disait volontiers que là où règne la liberté commerciale le reste vient par surcroît, et l'épreuve a justifié partout cette obsenration tirée de l'étude des faits. M. Léon Say n'allait pas jusqu'à croire au règne prochain de la paix uni-
1. C'est en ces termes que M. Léon Say parle de Cobden dans la préface de ses Œuvres choisies.
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verselle, mais il croyait fermement que quand les peuples seraient unis par une communauté d'intérêts, les guerres deviendraient moins féquentes. Pour lui le libre-échange était le premier pas dans la voie de la pacification.
Enfin, se plaçant au point de vue purement démocratique, il voyait surtout dans la liberté économique le moyen le plus efficace d'améliorer la condition matérielle des classes laborieuses. Il avait compris que, dans l'état actuel de notre société, les salariés, c'est-à-dire l'immense majorité du peuple, devaient attendre l'amélioration de leur sort bien plus d'un abaissement du prix des denrées nécessaires à la vie, que d'une augmentation du taux des salaires, parce que l'augmentation des salaires est forcément limitée par la concurrence intérieure ou extérieure qui s'établit entre les productions, tandis que la diminution du prix des choses nécessaires à la vie est presque illimitée.
Or, seul, le libre-échange peut assurer le bas prix des objets indispensables à l'alimentation du peuple ; par conséquent toute atteinte portée au principe du libre-échange a pour contre-coup le renchérissement du prix de la vie. < Le grand point de vue, le point de vue de l'économie politique, celui que Bastiat a) si éloquemment mis en lumière, le point de vue duj consommateur, parait oublié. Le consommateur, c'est pourtant tout le monde; c'est en réalité le pays luimême qui demande à s'approvisionner librement
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sa plus bas prix possiUe sur foas les globe'.»
Par atarboie, M. Tbiers rappelait c le petit-fis in libre-«cbaiige »; par instinct* par raison, par pbilantbropie, M. Léon Say était, en effet, libre-ccbangiste, et il derait rester Adèle à ses conTÎctioiis jusqo'ao dernier jour. Mais, précisément parce €fae ses conricUons étaient sincères, inébranlables et raisonnées, fl ne se croyait pas obli^ d'étonner le monde par rintransigeance de son zèle. Aussi ne poorait-fl s*empécber de sourire en voyant certains sectaires du libre-échange, riolents comme tous les esprits bornés, se passionner en faveur d'une cause qu*ils compromettaient par les écarts de leur langage et les excommunications qu*ils lançaient contre tous ceux qui se permettaient de ne pas penser exactement comme eux sur tous les points. M. Léon Say avait trop de bon sens pour ne pas sentir le tort que ces excès, que la bonne foi n*excusait pas toujours, faisaient aux principes. Il souffrait de cette singulière prétention à convertir les gens en les injuriant, sans même se donner la peine de discuter leurs arguments, et il se rendait parfaitement compte que cette manière de la défendre faisait plus de mal i la liberté que toutes les attaques des protectionnistes conjurés.
Comme M. Léon Say n'appartenait à aucune coterie et qu'il n'avait pas à faire oublier certaines
1. Discours prononcé à Mugron (Landes), Inauguration du monument de BasUat, le 23 avril 1878.
LÉON SAY, SA. VIE, SES ŒUVRES. ill défaillaDces économiques, il n'accablait personne du poids de ses anathèmes. Trop libéral pour étouffer la discussion, trop intelligent et trop scrupuleux pourne pas admettre et peser toutes les objections, il ne s'est donné jamais le ridicule d'introduire des dogmes dans le domaine de faits essentiellement contingents et variables. ■ Il était apôtre sans être sectaire >, selon la belle définition qu'il donne de Bastiat. Surtout il n'était pas homme à se payer de formules toutes faites. A l'inverse de ces doctrinaires, trop fougueux pour être réellement convaincus, il ne croyait pas à la vertu intrinsèque du fameux axiome ■ laissez faire, laissez passer «.H savait que trop d'esprits ignorants ou superficiels se réfugient derrière cette formule qui constitue leur unique bagage scientifique, ce qui les dispense d'étudier, de réfléchir et de comparer. Il est si commode et si tentant, en efîet, de répéter que !e principe du laissez-faire est une panacée, qu'il suffît à tout sans distinction de milieu, d'époque ou de circonstances! Il savait enfin que les problèmes économiques sont complexes et délicats, qu'il ne suffît pas d'ânonner quelque formule magique pour les résoudre comme par enchantement, et qu'il faut se méfîer des solutions trop simplistes ou trop séduisantes en apparence. Enfîn il ne se dissimulait pas le mal que font k l'économii par esprit de secte ou par de mieux que d'englober que dans le libre-échange
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le cléricalisme partout, et c*est là une fâcheuse tendance qui n*existe que dans certaines assemblées parlementaires.... Toutes les fois que vous viendrez proclamer la supériorité du pouvoir civil sur le pouvoir religieux, la supériorité de TÉtat moderne, soyez persuadés, messieurs, que je serai avec vous de la façon la plus formelle : mais il ne s'agit de rien de pareil en ce moment... Je ne fais pas ici le discours d'un moraliste ni le discours d'un pasteur. Je sais que la nécessité morale du repos hebdomadaire ne peut être contestée par personne dans cette Assemblée. Je me demande alors ce qui peut vous empêcher de prononcer le mot « dimanche ». Pourquoi ne pas écrire ce mot de votre main? Qu'a-Hl de blessant pour vous?... »
Comme J.-B. Say et Cobden, M. Léon Say voulait établir sur des fondements solides la doctrine de l'harmonie des intérêts, de la liberté des échanges, de la liberté du travail, de la paix sociale et internationale, de l'entente cordiale sans idée d'oppression entre les divers collaborateurs de l'industrie, ouvriers ou patrons, et sans idée de domination entre les différentes nations de l'ancien et du nouveau monde. Mais il n'ignorait pas que rien n'est plus difficile que de persuader les esprits, prévenus ou indiCTérents, et qu'il ne suffit pas des quatre mots < laissez faire, laissez passer » pour avoir immédiatement raison de toutes les hostilités, et assurer le règne de l'âge d'or.
« Est-ce à dire, écrivait-il, que cette doctrine — celle
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de J.-B. Say — soit près d'entrer dans la pratique des hoamieft dXUt et des cabûieis? D serait téméraire de le croire* Elle est même plus loin de triompher i la fin de ce siècle qu'elle ne Tétait 0 y a cinquante ans, et, il n'est pas difQcile d*en troorer la raison. On s*est aperçn que. ni Bastiai, ni G>bden, n^araient imaginé de remède à la misère baroaine : ils n*en araient pas plus la prétention qoe de gaérir la société des rices inhérents i son organisation natorelle. »
Et M. Léon Say démontrait que les Trais économistes demandent simplement qo*on ne trouble pas, par des combinaisons chimériques et des règlements factices, Torganisation nécessaire de la société, c Ils n'ont pas, disait-il, fait don a leurs concitoyens d'une panacée pour guérir le mal social ; et comment serait-il possible de croire qu'ils aient cherché une panacée, puisque leur enseignement, leur propagande par la plume et par la parole, n'araient pas d*autre objet que de démontrer l'inanité de toutes les prétendues panacées législatives? »
A l'inverse de certains socialistes plus ou moins convaincus, et de ces politiciens de profession qui signalent sans cesse au peuple le mirage de la terre promise, M. Léon Say a toujours déclaré que le paradis n'était pas et ne pouvait pas être ao bout de la marche des idées libérales économiques. Certaines gens cependant croyaient l'y trouver : bientôt déçus et dégoûtés de la liberté, ils prenaient un autre chemin. € Atteindront-ils un paradis par ce détour, se demande
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M. Léon Say, ou par une marche rétrograde? Il n*est pas besoin d*étre grand prophète pour prévoir qu'ils auront là une autre déception. Khumanité marche, elle n*arrive pas; elle se suffit en avançant, et elle s'honore par le progrès! »
Ni Gobden, ni Bastiat, ni M. Léon Say n'ont cru autre chose. « Nous défendons la liberté du commerce, disait le dernier à la Société d'économie politique de Paris*, parce que nous sommes les défenseurs du libéralisme par opposition au socialisme, dont le protectionnisme est une des branches. » Et il ajoutait : « Nous croyons aux avantages de la liberté du commerce, parce que c'est par la liberté du commerce que l'homme nous parait pouvoir développer dans les conditions les meilleures, à son avantage et à l'avantage de son pays, les facultés dont la nature et l'éducation l'ont doué...
» Au temps où Gobden défendait avec tant d'éloquence, dans les réunions de la Ligue contre les lois céréales, les principes de la liberté commerciale, nous étions comme lui attaché à un système économique et politique qui laissait aux industriels et aux consommateurs, dans leurs transactions, une somme de liberté extrêmement étendue, et limitée seulement par les nécessités fiscales des divers pays. Nous considérions que cette politique était conforme aux lois naturelles, et que les pays qui l'avaient adoptée
i. 5 juin 1800.
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bien loin de réaliser Tidéal de la liberté. Pour lui, la véritable liberté commerciale devait avoir comme base des tarifs très réduits, et non des traités qui ne don liaient qu*une satisfaction limitée aux intérêts en cause et laissaient subsister des inégalités choquantes.
c II faut nous garder, disait-il, de nous compromettre avec ceux qui prônent les arrangements internationaux. Je sais bien qu*on est sorti du protectionnisme en 1860 par la porte des traités; mais ce sont les tarifs de 1860, et non pas la forme qu'on leur a donnée, qui ont produit le bien dont nous avons été les témoins. Ce que nous devons craindre par-dessus tout, c'est qu'on nous fasse entrer dans une sorte de combinaison européenne dont l'objet serait de comprimer la liberté économique, et d'enchaîner un pays libéral comme la France à une politique internationale de réglementation industrielle. »
Évidemment M. Léon Say exagérait sa pensée. Ce n'était pas aux traités de commerce en eux-mêmes qu'il s'en prenait, mais à la façon dont on pouvait faire ces traités et sanctionner, sous leur couvert, les atteintes les plus graves au principe de la liberté commerciale. II ne faut pas oublier, en effet, qu'au moment où il parlait avec sévérité des traités de commerce, le pouvoir était entre les mains des protectionnistes, aussi bien en France qu'en Italie et en Allemagne.
Ses appréhensions avaient donc leur raison d'être. Cependant il était trop raisonnable pour ne pas accepter le bien d'où qu'il vint.
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cipes. Il est clair que si on se laisse toujours aller à un optimisme béat, on ne fera jamais rien... Ce que nous voulons, nous autres, c'est qu*on négocie des traités de commerce sur la base d'une réciprocité intelligente, avec des tarifs assez abaissés pour amener un mouvement sérieux d'importations et d'exportations ^.. »
Mais M. Léon Say ne se contentait pas d'affirmer des principes. Il vivait avec son temps : c'est-à-dire qu'il essayait d'organiser contre ses adversaires , maîtres de la majorité dans les chambres et dans le pays, une tactique qui pût permettre de reprendre, toutes les fois que l'occasion s'en présenterait, une partie du terrain perdu. Nous allons le suivre dans les longues phases de cette lutte qu'il ne devait abandonner qu'avec la vie.
Afin de combattre les lois présentées en 1884 par le gouvernement, pour frapper d'un droit de trois francs par hectolitre les blés entrant en France, M. Léon Say s'était proposé d'agir à la fois sur le Parlement et sur l'opinion publique. Pour atteindre ce but, il provoqua la création d'une Ligue contre le renchérissement du pain et de la viande. Ce n'est pas une chose aisée, dans l'état de la loi et de nos mœurs publiques, que de secouer la torpeur de citoyens dont les uns ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre le sens et la portée de l'agitation à laquelle on leur