Conférence faite au Grand-Théâtre de Bordeaux le 23 avril
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c II faut que nous fassions la part du juste et du vrai, disait-il, et pour mon compte, vivant une bonne partie de Tannée à la campagne, représentant un arrondissement agricole, je ne crains pas de m'exposer à l'impopularité électorale en combattant le relève-, ment des droits auxquels on veut arriver. Oui, si je dis cela, ce n'est pas pour me faire une réclame électorale, attendu, que si je reste dans les Chambres ou si j'en sors, c'est de peu de conséquence pour moi et c'est de nulle conséquence pour mon pays. J'ai voulu simplement, moi agriculteur, me permettre de parler devant un public parisien d'une question qui touche à l'agriculture, assurer au moins à l'opinion que je suis venu défendre devant vous le bénéfice du désintéressement *. »
Tel était l'homme qui devait soutenir, de concert avec M. Frédéric Passy, le poids de la campagne libre-échangiste à la Chambre, pendant que M. Léon Say combattait de son côté au Sénat.
Le 18 janvier 1885, eut lieu à Paris une grande réunion publique organisée par le bureau de la Ligue contre le renchérissement du pain et de la viande. Plus de trois mille personnes se pressaient dans la salle Tivoli. M. Léon Say, qui présidait la séance, eut d'abord quelque peine à se faire entendre. Un gros de socialistes s'étaient donné rendez-vous dans la salle ^ pour protester contre des bourgeois qui se mêlaient
1. Discours prononcé par M. E. Raoul-Duval à la salle Tivoli à Paris, le 18 janvier 1885.
d'améliorer la condition du peuple. A leur entrée, M. Léon Say et ses amis furent salués par de chaleureuses acclamations, auxquelles répondirent de bruyantes et grossières invectives parties des groupes socialistes. Un moment, les opposants essayèrent même d*escalader Testrade où siégeaient le bureau de la Ligue et les délégués de la province. Il s'ensuivit une scène bruyante et tumultueuse. H. Léon Say tint bravement tête à Torage, et il finit à force de sang-froid par imposer silence aux perturbateurs. Après avoir défini le rôle purement économique de la Ligue, il s'attacha à en mettre en lumière le côté pratique.
€ Ce que nous voulons, dit-il, c'est rechercher ce qui peut profiter le plus aux travailleurs de notre pays. Nous ne faisons pas de distinction entre les travailleurs : nous ne les divisons pas en travailleurs ruraux et en travailleurs urbains; nous croyons que eurs intérêts sont identiques, harmoniques et, en défendant les principes de liberté, nous estimons que nous défendons les intérêts de tous. »
11 démontra ensuite que le droit de trois francs serait très préjudiciable au consommateur, en même temps qu'il serait désastreux pour l'ouvrier.
€ Je crains pour ma part, dit-il, qu'on ne veuille surtout ouvrir la porte pour aller plus loin, et alors je ne suis pas si le remède serait efflcace pour les agricullours; mais je sais qu'il produirait beaucoup de mal, un mal considérable, d'un autre côté; il n'est pas illfllrilo do le prouver. Je considère qu'un droit sur le
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blé, c'est-à-dire un droit sur Talimentation publique, ne peut être dénommé autrement qu'un impôt sur la main-d'œuvre. Cet impôt sur la main-d'œuvre, est-il opportun de l'établir? Si une crise industrielle nous menace aujourd'hui, vous savez bien que c'est parce que nous ne pouvons pas lutter contre certains produits étrangers, qui supportent des frais de maind'œuvre moins élevés que ceux des produits similaires français. Si la main-d'œuvre, en s'élevant, peut donner un plus grand bien-être au travailleur, il ne faut pas la surcharger par des impôts qui empêcheraient nos produits d'être exportés. >
M. Edgar Raoul- Du val insista particulièrement sur ce dernier côté de la question, c Je conjure, dit-il, l'assemblée de se réunir dans une manifestation d'ensemble, afin de protester contre le projet de loi dont la Chambre est saisie, parce qu'il constituerait un immense malheur en grevant la main-d'œuvre française et en portant une atteinte désastreuse à l'exportation des produits que nous envoyons dans tous les pays du monde, de ces produits modèles qui portent partout l'influence et le génie de la France, de ces produits grâce auxquels nous avons eu dans le monde entier cette place qui a été si longtemps la première, que nous avons malheureusement perdue, mais que nous reconquerrons, j'en suis convaincu. » L'acte de protestation fut voté d'acclamation, en dépit d'un retour offensif des socialistes.
Quelques semaines après, la Ligue tenait une nou-
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talent. Le souvenir de ces révoltes était même resté si vivant et pendant si longtemps, que, jusqu*à ces dernières années, les candidats à la députation se croyaient obligés d'introduire dans leur profession de foi la promesse d'une diminution d'impôts. Aujourd'hui, si cette clause de style n'a pas disparu, il n'en est certainement tenu aucun compte. Des députés qui se disent démocrates, voire socialistes, ne se gênent pas pour voter cinquante ou soixante millions de plus d'impôts à la veille même des élections générales, et l'idée ne leur vient même pas de s'en excuser devant leurs électeurs. Dans ces conditions, comment une nation qui paie allègrement un budget qui s'achemine vers quatre milliards, chicanerait-elle les pouvoirs publics à propos d'une augmentation de quelques centimes sur le pain ?
Et puis, il est juste de le reconnaître, la question du pain n'a plus l'importance capitale qu'elle avait autrefois, parce que, d'une part, le pain joue un rôle de moins en moins important dans l'alimentation populaire grâce à l'attribution plus grande faite à la viande, au poisson et aux légumes, et que, d'autre part, la hausse des salaires a rendu moins sensibles les oscillations de son prix. Néanmoins, tout en faisant la part très lai^e aux causes secondaires, l'indifférence de la démocratie française pour ses intérêts m$ttériels ne laisse pas de surprendre. 11 est curieux de constater une fois de plus que seule la politique, et une certaine politique, a encore un peu de prise sur
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ks c^r>li, Aa locii U •lenuKiatie est restée idéaliste. Sue» dt'y'it^ vjO i*i<^ est obscur, changeant, indécis et u^i^Ccii^ki^ltle, iiaais H eû§te. L'aTenîr est i ceux qui «^.vrofit «m tir^r partît s«>îc poor leor ambition person- D^I.>« soit ^n.^ TinténH «ia peuple.
^(%i» 4</ate, ea orzaci^ant la Ligue contre les lois â'i r^ti^^hériM^meot «la pain et de la riande, M. Léon $^^ <K4 amU ne s*att<^a•laient pas i provoquer un m^Kr^«^tn^nt d'opioî«>n comparable i celui qu^avait \f0M:i*A 0>Wen contre les lois céréales. D*abon] W «>/^fion n'était pas la même, paisqu*il s*agissait ^rtt At^^U-ierrt de déposséder quelques propriétaires prrtîiésfi^ du droit de s'enrichir en affamant des pfyf»oI;)t»//n!4 entières, tandis qu*en France la donnée fin prohl^me était renversée, le marché des grains, ao ]U,n d être monopolisé entre quelques propriétaire^^ ét;)nt entre les mains de plusieurs millions de propri/;t)ires ruraux. En Angleterre, du temps de Colxien^ cHsiîi la majorité du pays qui montait à Tassant df; quelques positions défendues par uoe minorité de privilégiés. En conséquence, la victoire n*était qu*une affaire de temps, car à la guerre comme dans les luttes économiques le dernier mot reste toujours aux gros bataillons, surtout quand les masses marchent disciplinées et compactes, et qu'elles ont pour elles le droit, le bon sens et la force des choses.
Néanmoins, le demi-avortement de la Ligue fondée par M. Léon Say demeure comme un des signes les
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plus éclatants de raffaiblissement de nos mœurs publiques. Il est, en effet, surprenant qu*une atteinte aussi manifeste portée aux intérêts vitaux de la masse populaire, n^ait provoqué que de rares et stériles protestations. Si M. Léon Say s*est trompé, il faut reconnaître que sa généreuse erreur a été partagée par les esprits les plus pénétrants et les moins chimériques de Tépoque.
Gomme lui, H. Paul Leroy-Beaulieu croyait que la campagne ultra-protectionniste provoquerait dans tous les rangs des consommateurs € une poussée terrible ». c L*œuvre de la commission des douanes, écrivait-il plus tard, sera attaquée avec une irrésistible ardeur par les millions de ménages que nourrissent nos industries d'exportation, par toute la classe élevée, littéraire, artistique, qui sert à la France non seulement de parure, mais de réclame et d*attrait, et que la dénonciation par les pays étrangers des conventions relatives à Tart, i la littérature, aux marques de fabrique, ruinerait de fond en comble : elle sera attaquée aussi par la généralité de ceux chez lesquels prédomine le point de vue du consommateur '... »
L'événement a prouvé que M. Léon Say et ses amis avaient trop présumé du bon sens et de Tesprit pratique des masses électorales ; mais en pareille matière il vaut mieux pécher par un excès de co nuance.
Presque au même moment, le sort réservait à M. Léon