La Décade, t. XXIII, p
La Décade philosophique, liltéraire el politique avait été fondée à Paris, sous la Terreur, le 10 floréal an U, • par une société de républicains. » Dans racle constitutif de la Société nous relevons les noms de Gingucné, Andrieux, Aumont, Âmaury-Duval, Le Breton, J.-B. Say, Toscan. La Décade philosophique a vécu jusqu'à l'an XUL A cette époque elle fut remplacée et continuée dans la même forme, mais pas dans le même esprit, par la Revue ou Décade philosophique « par une société de gens de lettres ». En 1807, le sous-titre est supprimé et la Revue devient purement littéraire et philosophique. A la fin de l'année 1807, la Revue disparait à son tour pour se fondre dans le Mercure de France.
La collection de la Décade proprement dite forme 43 volumes in-8*. A tous les points de vue la lecture de ces volumes offre un vif intérêt. La Décade lient le milieu entre les revues et les journaux hebdomadaires qui se sont fondés depuis. Chaque numéro contient un article de politique générale intérieure et extérieure, une étude littéraire, des poésies, un article critique sur les beauxarts, les livres nouveaux et les comptes rendus des séances de la Convention et du club des Jacobins. Le journal la Décade a été aussi le précurseur des journaux illustrés. Dans quelques-uns de ses numéros, il publie des gravures, notamment sur les embellissements de Paris, et reproduit des extraits des opéras ribuveaux. J.-B. Say a été pendant six ans le principal rédacteur de la Décade, \\ n'avait pas de spécialité; en dehors de l'économie politique, il écrivait un peu sur tous les sujets. En 1814, Charles Comte, qui avait épousé la fille aînée de J.-B. Say, fonda le Censeur, conçu à peu près sur le même plan que la Décade, mais d'une rédaction beaucoup moins variée. En 1819, Ch. Comte fut condamné à 2 000 francs d'amende et à deux mois de prison pour délit de presse. \\ se refusa à subir cette peine et passa en Angleterre, où il resta cinq ans. A son retour en France, il fut élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques et, plus tard, secrétaire perpétuel de cette compagnie.
ment doué, eût ajouté un éclat nouveau au nom qu'il portait. Il était bien du sang des Say, ce soldat philosophe, ce savant à Timagination vive, ce moraliste à lesprit prompt et curieux. En lui nous retrouvons, à 1 état de promesse, les mêmes qualités que chez ses firères et ses descendants, c'est-à-dire cette ouverture d'esprit et cette passioo, quelquefois excessive, de tout savoir et de mener de front tant d'occupations disparates.
Si jamais homme semblait fait pour supporter avec sérénité les atteintes de la vieillesse, c'était bien /.-B. Say, et cependant il n'eut pas assez de toute sa philosophie, aidée d'une foi sincère, pour ne pas faiblir quand il sentit l'ombre éternelle s'étendre sur sa vie. Le sort, contraire pendant si longtemps, s'était enfin relâché de ses rigueurs. Entouré d'enfants attentifs et respectueux, débarrassé des soucis matériels, professeur écouté, écrivain célèbre dans tout le monde civilisé, J.-B. Say eut cependant un déclin mélancolique. La mort n'effrayait pas son âme stoïque, mais il ne pouvait se faire à l'idée de quitter le monde, alors que son esprit, toujours en éveil, s'attachait encore à tant de choses et entrevoyait tant d'horizons.
€ Ah ! que la vie est courte *, écrit-il à sa cousine. Ce n'est pas que je regrette de ne pas vivre, mais de ne pas savoir le dénouement de bien des choses de ce monde, qui vont tout de travers. Notre unique conso-
i. Extrait d'une lettre inédite. 17 octobre 1829.
lation, car c'en est une grande, c'est d'avoir fait ce qu'on pouvait pour ses proches et pour tous les hommes...
» Horace me semble plus gai qu'il n'était, sa femme et ses enfants vont bien, Anna paraît se plaire dans notre société; mais hélas! notre société se réduit à bien peu de monde, passé notre famille. Nous vieillissons; quand vient neuf heures du soir, je ne suis plus bon qu'à me jeter au lit et je n'y dors pas toute la nuit. Nos enfants font bonne contenance pour nous, et je n'ai pas de termes pour exprimer comment ils s'en tirent bien. La société qui me manque est celle des personnes à peu près de mon âge; mais par la même raison que je suis incapable d'aller ils sont incapables de venir. Il n'y a que vous, cousine, qui resterez active jusqu'au dernier moment; et ce qui est admirable, active pour plaire et pour faire du bien. Que le ciel vous conserve î »
Une dernière et suprême douleur lui était réservée. Sa femme bien-aimée, la compagne dévouée des bons et des mauvais jours, succomba au commencement de 1830. Ce fut un coup terrible dont nous trouvons un écho attendri dans la lettre suivante adressée à sa cousine Rath :
Paris, 30 janvier 1830.
« C'est vous, chère amie, qui plus que personne pouvez apprécier l'étendue de la perte que j'ai faite. Voilà une intimité de plus de quarante ans rompue en un instant! Nous avions supporté ensemble les bonnes
et les mauvaises fortunes; et ces dernières, qui occupent une si grande place dans la vie, avaient été constamment adoucies par ce caractère angélique qui a fait constamment mon bonheur. J*ai de bons enfants, mais ils ont tous des affections, des travaux, des vues qui ne sont plus les mêmes que les miennes; il n'y a plus de cette communauté entière de pensées et d'affections. La nature est bien cruelle! Soit qu'on l'appelle providence ou autrement, elle n'agit que par des lois générales, elle ne pourvoit qu'à la perpétuité des espèces, de notre pauvre espèce comme des autres, et du reste est d'une insensibilité parfaite pour les maux individuels.
» J'ai été d'autant plus frappé de ce coup, que j'avais mis dans mes arrangements que je finirais avant elle. J'ai vu la mort de près; je m'étais familiarisé avec elle ; la seule idée qui me fût pénible était l'idée du chagrin qui en résulterait pour ma femme. Je voulais qu'elle ne mît point d'exagération dans son deuil; point de coiffes de veuve, point de pleureuses; je désirais que ce petit événement fût accompagné d'aussi peu d'idées lugubres que possible. Mais j'ai tant souffert que j'ai senti quelque soulagement de lui avoir épargné ce terrible moment. Je ne songe plus qu'à me serrer contre les amis qui me restent. Je suis sensible à toutes les marques d'affection que je reçois d'eux. Les vôtres m'ont été bien précieuses; mais je les prévoyais, vous nous avez vus à tant d'époques différentes depuis trente ans au moins, que
VOUS entrez encore dans toutes nos peines, et je me sens porté à vous confier tous mes sentiments, bien sûr que je trouverai en vous une àme qui comprendra la mienne. Je ne forme point de projets pour lavenir. Accoutumé à être ballotté par la fortune, je prends mon parti de la laisser faire en me tirant avec honneur cependant de toutes circonstances où elle m'enveloppe. Pourvu qu on ne puisse pas me reprocher d'avoir fait sciemment du mal à mon prochain, je me résigne. Je dirais volontiers : La volonté de Dieu soit faitey si je croyais qu'il interposât sa volonté dans les choses particulières. Il n'agit jamais que par des lois générales et nous sommes forcés de prendre le monde tel qu'il est... »
J.-B. Say eut au moins l'ineffable consolation de penser qu'il laissait derrière lui un fils, digne héritier de son nom, de ses doctrines scientifiques et de ses idées libérales.
De bonne heure, Horace Say avait pris la vie très au sérieux. A peine âgé de seize ans, il avait résolu d'alléger les charges de sa famille, en essayant de se créer une situation indépendante. En 1813, il partit pour les États-Unis, en qualité de subrécargue et de là il gagna le Brésil, où il entra dans une maison de commission. Des deux côtés la séparation avait été cruelle; mais par une délicatesse exquise on s'était attaché à refouler les manifestations de faiblesse. Les lettres d'Horace à sa famille pendant cette période d'exil
n'ont pas été conservées ; mais par celles de la mère et du père, qui écrivaient souvent sur la même feuille, nous voyons combien étaient touchants les sentipients d'affection et de tendresse qui unissaient des êtres si bien faits pour s'aimer. Pendant plusieurs années, J.-B. Say correspond assidûment avec son fils; il le tient au courant de tout ce qui peut l'intéresser au sujet des affaires de famille et des intérêts commerciaux. Sa sollicitude attentive ne néglige aucun détail, et il prend plaisir à l'initier à tous les événements politiques, aussi bien qu'aux menus incidents de la vie familiale.
A son retour en France, Horace Say fonda à Paris, en 1818, une maison de commission pour l'Amérique méridionale, et épousa la fille de M. Cheuvreux, un des négociants les plus considérables de Paris, i/lais il n'aurait pas été le petit-fils de Castanet et le fils de Jean-Baptiste, s'il s'était absorbé exclusivement dans l'exercice de sa profession. Juge au tribunal de commerce, membre et ensuite président de la chambre de commerce, conseiller municipal de Paris, conseiller d'État, membre libre de l'Académie des sciences morales et politiques, il sut apporter dans ces diverses fonctions un grand zèle pour le bien public joint à une remarquable activité. Partout où il passa, il laissa l'empreinte de son esprit toujours en éveil et de sa rare puissance de généralisation. Ainsi ce fut lui qui, en qualité de président de la chambre de commerce, dirigea la grande enquête de 1847 à 1851 sur la
situation économique de la capitale, en tête de laquelle
il rédigea une introduction magistrale. Enfin il fut un des premiers fondateurs de la Société d'économie politique, dont son fils devait être un jour le président.
Il avait conçu Vidée de cette création lors d'un de ses voyages en Angleterre, où il avait été invité au dîner du club d'économie politique de la cité de Londres*. A ce dîner on devisait de choses et d'autres en gens de bonne compagnie, et au dessert seulement un des convives traitait de vive voix, soit une question générale purement scientifique, soit une question plus actuelle et d'un intérêt plus direct. Horace Say comprit combien une institution de ce genre pourrait rendre service à la France, où les rares hommes s'occupant d'économie politique n'avaient jamais l'occasion de se réunir à des époques fixes. Il parla de ce projet à quelques-uns de ses amis, entre autres à Eugène Daire,
1. •• Ces réunions, écrit-il à un de ses amis du Havre — mai 1828 — , sont un peu sérieuses, mais fort agréables. Avant le diner et pendant le repas, les conversations particulières s'engagent sur divers sujets, et ce n'est que lorsque le diner est terminé qu'on s'occupe de l'objet de la réunion. La nappe est enlevée, les bouteilles de vin sont posées sur de belles tables d'acajou et passent lentement à la ronde suivant la mode anglaise; il faut dire toutefois que l'on boit beaucoup moins dans ces diners que dans les autres, et que les santés en sont exclues. Les domestiques mettent devant chaque convive un petit bulletin imprimé contenant les questions à Tordre du jour. Ces questions ont été préparées à l'avance par des membres du club et lorsque l'on en lit une, l'auteur prend la parole le premier pour développer son idée».. Les discussions ne sont que des conversations sur les sujets à l'ordre du jour et l'on n'arrive à aucune décision positive, ce qui ne pourrait se faire qu'en allant aux voix : on évite par là de blesser l'amour-propre des membres dont l'opinion aurait le dessous. On se sépare entre dix et onze heures. 11 me parait inutile d'insister sur l'avantage de ces réunions qui mettent ainsi en rapport les personnes dont les idées sont tournées vers les mêmes études... »
— Le Phare du Havre, mardi, 17 juin 1828. —
à Guillaumin, à J. Gamier, à Biaise des Vosges, et le mardi 6 avril 1842 eut lieu la première réunion de la Société d*économie politique. Depuis lors, la Société a pris un développement important; elle a perdu, en revanche, son caractère d'intimité, ses statuts ayant été modifiés lorsqu'elle a été reconnue d'utilité publique. Mais il n'est que juste de faire remonter à Horace Say le mérite de sa fondation.
Un moment, il avait été tenté d'entrer dans la vie politique. C'était en 1842 : on lui offrit une candidature au Havre, où il comptait des parents et des amis dévoués. A ce moment la liberté du commerce n'avait que de rares adeptes. Horace Say accepta comme un devoir la mission de défendre des idées qui lui étaient chères, et dont le succès importait à la prospérité publique. Dans sa profession de foi il eut le courage, assez rare chez les candidats, d'exposer sajis ambages et sans réticences son programme économique.
« Déjà, écrivait-il, en défendant dans le conseil général du commerce les principes applicables de la liberté commerciale, en demandant que les tarifs douaniers ne fussent plus employés à encourager et à soutenir des industries artificielles, en cherchant à démontrer que le meilleur encouragement à donner aux industries agricoles et manufacturières consistait à leur ouvrir de vastes débouchés, en favorisant, au lieu de les entraver, les rapports internationaux, je défendais par cela même les intérêts du Havre, en même temps que les véritables intérêts du pays... »
Horace Say avait accepté la candidature sans enthousiasme, mais une fois la lutte entamée il s y jeta intrépidement, sans ménager son temps et sa peine. Dans ses lettres à sa femme, il raconte jour par jour les incidents de la bataille, il énumère les visites et les démarches auprès des électeurs, et résume les nombreux discours qu'il est obligé de prononcer, au grand dommage de sa gorge, peu habituée au tumulte des réunions électorales. Ce qui distingue ce champion improvisé, c'est l'incroyable courtoisie dont il use envers ses adversaires. Au plus fort de la mêlée, il n'a pas un mot amer, ni même désobligeant, contre eux. Il les ignore à tel point que dans ses lettres intimes, leur nom n'est pas prononcé. Plus tard, nous retrouverons chez son fils les mêmes sentiments de délicatesse ou d'indifférence hautaine dans les luttes électorales les plus passionnées. On est tenté de s'étonner d'une telle mansuétude : la raison en est d'abord dans sa nature indulgente, qui ne savait pas haïr, et aussi dans l'intérêt très relatif qu'il attachait personnellement au prix du combat. Au fond, la politique ne le passionnait pas et, en acceptant la candidature, il n'avait eu d'autre ambition que de faire triompher ses idées : le devoir accompli, il se regardait comme quitte envers sa conscience et sa cause.
Un passage d'une des lettres à sa femme nous éclaire complètement sur ses sentiments.
c J*aime à prendre part aux discussions sur des
sujets sérieux, écrivait-il ; je voudrais pouvoir influer sur la conduite générale des affaires et faire passer dans la pratique mes idées économiques, mais, à côté de cela, je me sens un certain fonds de paresse, une certaine envie de vivre tranquille et surtout un grand désir d'être avec toi, de te voir contente et de pouvoir me promener près et loin avec toi *. i» Voilà le secret de sa philosophie.
Horace Say ne fut pas élu, mais il obtint une honorable minorité. Jamais, d'ailleurs, candidat ne prit plus allègrement son parti d'un échec électoral *. Il faut dire aussi que les consolations ne lui manquaient pas. La vie fut clémente pour lui. S'il est vrai, comme nous le croyons, que le bonheur consiste à mettre ses occupations en rapport avec ses goûts et à borner ses ambitions, Horace Say fut aussi heureux que peut l'être un homme qui pense et qui n'est point égoïste. Marié à une femme d'une haute distinction, père d'un fils qui ne lui a jamais donné que des satisfactions, affranchi des préoccupations de la vie matérielle, suf* fisamment ambitieux pour avoir un stimulant à son activité native, mais assez modéré dans ses désirs pour n'éprouver jamais une déception trop vive, Horace Say avait su arranger sa vie en philosophe et en homme d'esprit. Ses lettres respirent le bonheur. Toutes sont exquises, pleines de naturel et