Lettre du l"juin
Ce n'était pas sans raison que M. Léon Say avait hésité, avant d'accepter un fardeau dont, mieux que personne, il connaissait le poids. Mais une fois sa résolution arrêtée il se mit à l'œuvre sans perdre une minute. Le jour même de sa nomination il rentra dans Paris, et, l'Hôtel de Ville étant détruit, il s'installa avec quelques agents dans un entresol du ministère des affaires étrangères. Quelques jours après, il prenait possession du palais du Luxembourg devenu l'hôtel de ville provisoire de Paris.
Tout était à faire. Le nouveau préfet de la Seine n'avait à sa disposition ni argent, ni archives, ni dossiers, ni comptabilité et les besoins étaient immenses. Tout de suite, il jeta les bases d'une organisation administrative simple et vigoureuse. Pour faire face aux obligations de tous genres qui assaillaient la préfecture, et pour lui permettre de suivre les travaux de l'Assemblée nationale au moins en ce qui concernait Paris, il fallait concentrer les services entre les mains d'un petit nombre de fonctionnaires. Il créa quatre grandes directions, sans distinguer les affaires préfectorales, c'est-à-dire du département de la Seine, et les affaires municipales intéressant exclusivement Paris. C'étaient comme quatre ministères qu'il faisait dépendre d'un pouvoir exécutif. Il allait, en effet, se trouver en présence d'une sorte de parlement représenté par un conseil municipal de 88 membres élus, y compris les conseillers généraux des communes suburbaines. L'administration de Paris
et du (lépartement ressemblait donc à celle de plus d'un État par la grandeur des intérêts en jeu, et par la forme de discussion qui allait être inaugurée.
Cette organisation sommaire avait le mérite de permettre au préfet d'être au courant de tout, en n'ayant affaire qu'avec quatre personnes seulement, et de s'attacher successivement à toutes les questions importantes qui allaient surç^ir. Toutefois elle n'était pas sans inconvénient, et peut-être ne répondait-elle pas, en effet, à un besoin définitif. Le département de la Seine v était comme nové dans la ville de Paris, et son administration pouvait y perdre de l'unité; les grandes directions ne devaient pas tarder à s'ériger en manière de préfectures indépendantes. Mais les moments étaient comptés, et pour reprendre en main tous les fils rompus ou relâchés de ce vaste organisme, le système adopté par M. Léon Say était le meilleur. Bien que le temps en ait montré les imperfections, il était difficile alors, sinon impossible de faire autrement.
Pour compléter l'œuvre de réorganisation, il fallait réinstaller les mairies et constituer un conseil municipal. M. Léon Say désirait procéder promptement aux élections municipales; mais il y avait des élections politiques complémentaires à faire, par suite (les options des élus du 8 février et de la démission d'un certain nombre de membres de l'Assemblée nationale, qui avaient adhéré à la Commune, ou qui
avaient voulu mériter par leur retraite la bienveil-
lance du gouvernement insurrectionnel. M. Léon Say était (l'avis que les élections municipales eussent lieu avant les autres. Il trouvait dangereux de remuer les masses par la politique pour en tirer, quinze jours plus tard, des élus qui ne devaient avoir aucun contrôle politique. Le gouvernement en décida autrement. Les élections politiques eurent lieu le 2 juillet 1811, et les élections municipales le 23 juillet.
Les élections politiques avaient été, dans leur ensemble, plus modérées que ne le furent les élections municipales. Néanmoins, le but que s'était proposé M. Léon Say, en demandant le vote par quartier, était en grande partie atteint. Le conseil municipal élu n'appartenait pas à une seule opinion; toutes les opinions et tous les intérêts y étaient représentés. Le nouveau préfet de la Seine ne connaissait qu'un petit nombre des nouveaux élus, et il n'avait jamais eu de rapports avec ceux des membres du conseil qui appartenaient au radicalisme. Mais des relations faciles s'établirent dès le début. Presque tous les conseillers vinrent le voir avant la séance d'installation, et si tous ne sortirent pas convertis de cette entrevue, tous furent charmés par la bonne grâce et les manières conciliantes de l'homme qu'ils s'apprêtaient a combattre vivement sur le terrain politique. Cette séance d'installation ne laissait pas d'être inquiétante ; elle pouvait décider de l'avenir des conseils électifs à Paris. Si l'assemblée municipale avait fait de la politique le premier jour, le régime nouvel-
lement inauguré à Paris pouvait être compromis pour longtemps. Il n'en fut rien. La veille de la séance, c'est-à-dire le 3 août 1871, M. Léon Say reçut la visite de ceux des membres du conseil qui professaient les opinions les plus avancées. Ils venaient lui déclarer que leur intention était de le seconder dans Tadministration de Paris, et d'écarter les questions politiques pour s'occuper d'affaires. Cependant, ils prétendaient faire rentrer dans les affaires municipales deux questions qui préoccupaient alors les esprits : l'état de siège et la détention d'un nombre considérable de citoyens. Suivant eux, l'état de siège entretenait la défiance; la détention prolongée de beaucoup d'ouvriers paralysait le travail des ateliers, et empêchait les fabricants de Paris d'accepter des commandes. Quoiqu'ils considérassent ces questions comme municipales, les nouveaux élus prévenaient le chef de l'administration, qu'ils ne les traiteraient pas en séance du conseil, afin de ne pas provoquer de débats irritants et ne pas avoir l'air de sortir de leurs attributions légales ; mais ils demandaient que M. Léon Say appelât l'attention du gouvernement sur la gravité (le la situation. Enfin, ils assurèrent qu'ils procéderaient de la môme manière toutes les fois qu'une question politique se mêlerait à une question municipale. M. Léon Say les remercia de leur démarche et leur promit de transmettre leurs vues au gouvernement.
L'engagement pris fut tenu. Tout le temps que
M. Léon Say a rempli les fonctions de préfet, la politique a été bannie de la salle officielle dos séances.
La nomination du président était une grosse affaire. Fort heureusement, le choix du conseil se porta sur un homme appartenant aux idées libérales et modérées : M. Vautrain. « Je ne connaissais pas M. Vautrain, écrivait M. Léon Say *, mais pendant tout le temps que je suis resté avec lui j'ai pu constater Theureuse influence qu'il a eue sur les afTaires de Paris, grâce à sa connaissance des affaires, à la droiture de sos opinions, à la modération et à la fermeté de son caractère. »
Avant de réunir le conseil, M. Léon Say avait dû procéder à la reconstitution de toutes les mairies. Après la prise de Paris sur Tinsurrection do la Commune, Tautorité militaire avait établi des maires provisoires dans les difîérentes mairies. C'étaient, en général, des officiers de la garde nationale qui étaient rentrés à la suite de rarmée. Ces choix improvisés n'avaient pas tous été heureux ; il fallait en faire de définitifs, et s'inquiéter de la capacité et de Thonorahilité de ceux qui seraient désignés au président de la République. En temps ordinaire, ces fonctions honorifiques sont très recherchées, et le gouvernement n'a
l. M. Léon Say s'ctail proposé d'écrire l'histoire de son passage à la préfecture de la Seine sous le titre : • Dix-huit mois à la préfecture de la Seine -. Il n'a pas donné suite à son projet. Deux chapitres seulement ont été ébauchés. Leur lecture fait re^iretter que l'ouvrage commencé n'ait pas eu de suite. C'est dans ces notes que nous avons retrouvé la plupart des détails que nous donnons sur cette partie de sa vie.
guère que Tembarras du choix parmi des candidats également reconimandables. Mais il n*en allait pas de même au lendemain du rétablissement de Tordre, alors que le soin de reconstituer leurs affaires privées, compromises par une effroyable crise de près d'une année, absorbait naturellement les hommes qui auraient été capables de reconstituer les affaires municipales. 11 fallut donc parlementer, découvrir et gagner des candidats. Ce ne fut pas toujours facile, mais M. Léon Say s'y employa particulièrement; il parvint à constituer un corps de maires et d'adjoints très respectables, et les affaires purent reprendre leur cours.
Toutefois, ces préoccupations n'étaient que secondaires en comparaison des préoccupations financières. La situation budgétaire de la ville de Paris était lamentable. En prenant possession de la préfecture, M. Léon Say n'avait trouvé que des dettes et pas d'argent. En face d'échéances impérieuses, montant à 84 millions de francs, il ne disposait que de quelques centaines de mille francs, et en outre il fallait procéder à la restauration et à la consolidation de plus de deux cents édifices publics ou privés qui monac^aient ruine. Enfin la misère était extrême. Il fallait pourvoir à la subsistance de milliers de familles, en attendant que leurs chefs eussent retrouvé du travail. Au moment de quitter Versailles, M. Léon Say avait bien obtenu du gouvernement la promesse d'un secours éventuel de 25 millions, mais on ne lui avait délivré qu'un acompte de 1 100 000 francs pour opérer la réouverture des
portes et la démolition des barricades. Le lendemain, une somme de 1 500 000 francs avait été mise à sa disposition pour continuer des distributions de secours aux indigents.
On sait que les secours aux indigents ne sont donnés à Paris que par Tintermédiaire des bureaux de bienfaisance, dont la direction appartient à l'Assistance publique. Mais dès les premiers jours de l'insurrection, les maires et les adjoints nommés par la Commune avaient puisé à pleines mains dans les caisses, sans contrôle et sans justification des dépenses. De plus, les mairies étaient chargées de payer leur solde aux gardes nationaux. L'humanité et la politique commandaient de ne pas cesser brusquement la distribution des secours, jusqu'au moment où les ateliers s'ouvriraient. Il y avait encore des provisions dans certains magasins publics, on retrouva quelque argent dans les caisses des mairies et, avec les 1 300 000 francs envoyés de Versailles, on put suffire, tant bien que mal, pendant quelque temps, aux besoins les plus pressants.
Néanmoins, il fallut bientôt mettre un terme à des libéralités qui eussent épuisé toutes les ressources, et qui maintenaient un certain nombre d'hommes en dehors des ateliers. L'habitude de travailler s'était (perdue pendant les deux sièges, et il était dangereux Id'encourager l'oisiveté. M. Léon Say adressa une cirjculaire aux maires pour leur prescrire d'apporter la {plus grande circonspection dans la distribution des /secours.
c ... Les secours, même réduits aux bons de pain, disait-il, soulèvent une double question. La reprise du travail doit faire cesser la distribution, et le maintien de la distribution est une entrave à la reprise du travail. Pour briser ce cercle vicieux, votre ligne de conduite est toute tracée. Vous devez vous efforcer, d*abord, de faire comprendre à vos administrés que le but qu'ils doivent chercher à atteindre, est de gagner leur vie par le travail, là où le travail est possible. Vous aurez ensuite à apprécier si les demandes de la population assistée proviennent d'un besoin véritable, ou si elles ne sont pas, dans certains cas, la conséquence d'un défaut de force morale, ou, en un mot, si c'est le travail ou la volonté de travailler qui manque. Il faut qu'on rentre le plus tôt possible dans les conditions ordinaires de la vie sociale, qui sont l'activité et le souci du travail honnête. C'est en vous mettant à ce point de vue, que vous arriverez graduellement à la suppression des secours sous forme de bons de pain, jusqu'à ce que vous ayez atteint cette classe d'indigents, dont vous devez faire passer le soin aux bureaux de bienfaisance...
» Quand il se produira des occasions de travail pour ceux qui profitent, habituellement de vos secours, poussez-les à s'offrir, et ne les maintenez dans votre clientèle d'assistés qu'après avoir bien constaté qu'ils ne peuvent pas trouver dans un travail régulier les moyens de subsister... »
En même temps, M. Léon Say prenait les mesures
nécessaires pour assurer d^abord le paiement des coupons échus de la dette municipale, et pour faire face aux échéances de la dette flottante. Il y avait bien en compte courant au Trésor une somme de cinq millions de francs au crédit de la ville de Paris, mais ce crédit étant affecté à la garantie des bons que la Banque de France avait escomptés pour une somme égale, on ne pouvait en disposer; d'un autre côté, l'émission des bons de la caisse municipale avait atteint la limite légale, qui était de 63 millions, et toutes les échéances étaient arrivées.
Par une circonstance heureuse, la banque Rothschild avait conservé le solde non employé des sommes préparées par la ville de Paris, le 10 février 1871, pour acquisition de change que la contribution de guerre avait rendu nécessaire. C'était une ressource de 8 millions de francs dont la moitié avait été versée à Versailles, et dont l'autre moitié allait rentrer à Paris au moment où on en avait le plus grand besoin. Les octrois réorganisés fournirent quelques fonds, et le 24 juin le guichet de paiement des coupons de la dette fut ouvert au Luxembourg. C'était déjà un pas de fait dans la voie de la reprise des paiements réguliers, et ce pas était d'autant plus important, qu'il était indispensable d'ouvrir les guichets de la ville avant l'ouverture de la souscription de l'emprunt national. Sur une démarche pressante de M. Léon Say, le ministre de l'intérieur consentit à une nouvelle avance de 9 400 000 francs. Le versement se
fit le 26 juin, el la Ville se disposa à payer à bureau ouvert les boas échus de la caisse des travaux. Mais il fallait faire de même pour les bons de la caisse municipale dont le montant s^élevait à 63 millions de francs.
• C'est alors que M. Léon Say fut amené à faire sa première opération financière. Il demanda aux banquiers de Paris de prendre à l'escompte pour trois mois des bons s'élevant à une valeur de 41 millions, le reste devant être fourni par les renouvellements de la clientèle. Les banquiers accueillirent ces ouvertures et un traité intervint à la date du 10 juillet : les conditions en étaient un intérêt de 6 p. 100 et une commission d'un demi pour cent. Ces conditions étaient dures; mais il était difficile d'en obtenir de meilleures au moment où l'emprunt de l'Etat venait d'être décidé, et quand le Trésor ofTrait 6 p. 100 d'intérêt aux capitalistes pour l'anticipation des versements.
« Une seule chose, écrivait M. Léon Say, me paraît fâcheuse et je ne m'y suis résigné qu'avec peine; c'est celle par laquelle une préférence était accordée aux banquiers souscripteurs de nouveaux bons, pour le moment où s'ouvrirait la souscription à l'emprunt municipal projeté. Il est toujours mauvais, dans ces sortes d'afl'aires, de faire à l'avance, et à un certain groupe de personnes, une situation qui n'est pas celle de tout le monde, parce qu'il peut en résulter des spéculations anticipées qui nuisent à l'opération générale. Toutefois l'aflaire que je conclus était bonne en
soi; elle me permettait d'appeler le public au remboursement des bons ; ce que je fis tout de suite. 9
La confiance revint comme par enchantement, elle revint si vite que la Ville eut plutôt trop que pas assez de fonds, et qu'un certain nombre de porteurs de bons furent désappointés de ne pouvoir pas renouveler ceux qu'ils possédaient. Les paiements étaient donc repris à tous les guichets, et le crédit de la ville était replacé sur une base solide, quand le conseil municipal fut appelé à discuter la proposition d'un emprunt municipal.
Les préliminaires de l'opération avaient été extrêmement laborieux, car rien n'avait été plus difOcile que d'établir une situation financière en l'absence de documents écrits, et cependant il est à remarquer que les dispositions avaient été si bien prises, que rien n'est venu depuis démentir les chiffres que M. Léon Say avait posés au premier moment. Il avait commencé par diviser la liquidation en trois parties. La première comprenait la liquidation du budget ordinaire en cours; il y avait des ressources manquantes et des dépenses nouvelles; d'où un déficit certain. La seconde comprenait la liquidation du budget extraordinaire; il y avait des opérations à terminer, des dommages aux édifices municipaux à réparer, et la ressource était nulle. La troisième comprenait la liquidation des dettes, et, comme pour le budget extraordinaire, la ressource n'existait pas. M. Léon Say projeta de balancer le déficit au moyen d'une dette flottante,
LEON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES. m
afin de ne consolider plus tard que ce qu'il était absolument nécessaire de consolider. Puis il chercha la ressource du budget extraordinaire dans l'abandon de la consolidation de la dette du crédit foncier, c'est-àdire, comme nous le verrons tout à l'heure, dans les versements restant à faire sur l'emprunt municipal de 1869. Enfin, il demandait à un emprunt nouveau les fonds nécessaires à la liquidation des dettes dont l'échéance tombait en 1871 et 1872. Il ajoutait à ce qu'on pouvait appeler le budget de l'emprunt la dotation de quelques travaux urgents, qu'il avait été impossible de comprendre dans le budget. En môme temps, il préparait pour 1872 un budget régulier, dont l'équilibre devait être obtenu à l'aide de nouveaux impôts. On prévoyait 330 millions pour l'emprunt et 60 millions pour la dette flottante. Malgré l'incertitude dans laquelle on devait être naturellement au mois de juillet 1871, puisqu'on n'avait que des documents très imparfaits, l'avenir ne devait démentir aucun de ces chiffres ; deux ans après, les dettes dont le remboursement avait été prévu se trouvaient éteintes, et la dette flottante n'était encore montée qu'au chiffre de 18 millions de francs, dont 10 millions avaient été négociés à la Banque de France.
La première partie de cette liquidation était la plus incertaine, car le déficit du budget en cours était très difficile à déterminer. Le dernier budget régulièrement voté avait été celui de 1870, qui se présentait avec des ressources évaluées à 172 903 403 francs, et
des dépenses prévues pour 162 439 940 francs. Ce budget avait été par décret appliqué à 1871, et devenait par conséquent la base du budget rectificatif qu'il s'agissait de dresser. Mais les données en étaient singulièrement bouleversées; les impôts étaient loin de promettre des résultats approchant de ceux «jui avaient été prévus en 1870, et de nouveaux chapitres de dépenses devaient être ouverts, pour parer aux effroyables nécessités causées par une longue et double guerre. Il fallut donc procéder par approximations : sur ce point encore, les événements se chaînèrent de prouver la justesse des prévisions.
Le succès de Temprunt soulagea M. Léon Say d'un grand poids, et lui permit de se consacrer avec une entière liberté d'esprit, à l'œuvre de réorganisation matérielle et morale de la grande cité. L'année 1871 s'écoula ainsi au milieu d'un labeur incessant, auquel vinrent s'ajouter de pénibles préoccupations politiques. Avec l'année 1872, surgit une complication inattendue. L'Assemblée nationale venait d'aborder le grand débat sur le régime économique. j On sait avec quelle ardeur M. Thiers s'était prononcé en faveur d'un droit d'entrée sur les matières premières nécessaires à l'industrie. Fidèle à ses traditions de famille et à ses convictions, M. Léon Say prit jouvertement le parti contraire. Il était d'autant plus résolu à combattre les idées de M. Thiers, qu'étant données les circonstances, il était manifeste que la France ne pourrait faire face aux charges exception-
nelles de la guerre, (ju'en créant des ressources nouvelles par l'extension de son commerce extérieur. Mais le préfet de la Seine ne pouvait combattre à la tribune un projet présenté par le gouvernement et soutenu énergiquementpar le chef de TÉtat. Désireux de reprendre toute sa liberté d'action, M. Léon Say remit sa démission de préfet à M. Casimir-Perier, ministre de l'intérieur, qui ne l'accepta pas et en référa à M. Thiers. « Il ne pouvait guère faire autrement, dit celui-ci; on n'est pas impunément le petit-fils du Libre-échange, Mais envoyez-le-moi et je me charge de le ramener à de meilleurs sentiments. » M. Léon Sav sortit de son entrevue avec M. Thiers, charmé de la bonne grâce spirituelle de son interlocuteur, mais plus décidé que jamais à combattre le droit d'entrée sur les matières premières. M. Casimir- Perier revint à la charge.
« J'ignore, mon cher ami, lui écrivait-il le 9 février, où vous en êtes avec vous-même, et je veux faire encore un effort pour tâcher de vous détourner de ce (|ue je regarde comme une résolution funeste. Je suis incapable, vous le savez, de conseiller à qui que ce soit une conduite que je ne tiendrais pas si j'étais à sa place; or les termes dans lesquels s'est renfermé le Président sont exactement ceux que j'ai acceptés, lorsqu'entrant au ministère de Tintérieur, j'ai eu à faire réserve de mes opinions et de mes votes comme rapporteur du budget. Soyez certain que si vous vous retirez, on cherchera à votre retraite de
tout autres motifs que ceux qui vous feront agir. On vous croira découragé, dégoûté, rebuté par les difficultés que vous rencontrez, lorsque, au contraire, vous êtes rhomme le plus propre à les surmonter et à conduire à bien cette reconstitution municipale, qui sera pour vous un grand honneur. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas donner à ce pauvre gouvernement si battu en brèche, le grave embarras de perdre un préfet de la Seine tel que vous, au moment où un vote de la Chambre vient d'amener une crise ministérielle. »
Le lendemain nouvel assaut, auquel M. Léon Say répondit par la lettre suivante :
« Mon bien cher Ministre,
» Après avoir causé avec vous hier au soir, j'ai causé avec Demachy du change^ et certes Demachy est un de nos ban(juiers des plus intelligents et dont Tesprit est le plus détaché de toute préoccupation politique.
» Il me disait qu'il y a quelque temps tous les banquiers allemands, qui sont très fins, croyaient à la hausse du change, et c'est pour cette raison qu'ils avaient acheté beaucoup de Londres à 26 francs. Ils ont été complètement déçus, le change au lieu de monter a baissé. Demachy attribue ce fait à une exportation considérable qui se produit depuis deux ou trois mois. Il se forme dans ce sens un courant considérable et il ajoutait : « Je ne sais si l'impôt sur » les matières premières arrêtera ce courant, mais c'est
» possible et il mo suffit que ce soit possible pour consi- » dérer comme désastreux le projet en discussion. » Je dis comme lui; nous n'avons qu'une chance de sortir d embarras pour nos difficultés do circulation à l'intérieur et de paiement à l'étranger, c'est d'exporter. Je considi^re donc comme criminel, tout acte qui peut avoir comme conséquence une entrave à l'exportation, et, pensant cela, que puis-je faire si ce n'est ce que je dois faire, c'est-à-dire me dégager de cet acte malheureux par mon vote?
» Le Président m'a parlé avec une douceur et je dirai même avec une grâce dont je lui sais un gré infini, mais il a fait une profonde impression sur moi en me parlant des convenances qu'il faut garder. Oui, je suis en dehors des convenances. Le défaut de convenance, c'est que je sois où je suis. Je n'ai aucune action sur ce qui se passe et j'en ai par la force des choses une sorte de responsabilité, et si je veux me dégager je suis hors des convenances.
ï» Vous pouvez maintenant si aisément mettre, soit Renault, soit Vautrain à ma place. Je n'ai pas fait faillite, et j'ai habitué un conseil difficile à marcher tant bien que mal. Un relais ne serait pas inopportun. On peut faire cela sans bruit; on dirait que je suis fatigué qu'on ne se tromperait pas. Ne me refusez pas, je vous en prie. Je suis prêt à tout faire pour ne pas manquer au devoir qu'a tout citoyen de servir son pays. Je suis prêt à tout faire pour vous aider personnellement, parce que j'ai envers vous une con-
fiance très grande, et parce que j'ai pour vous une amitié, si vous voulez permettre ce mot, très profonde, mais tâchez de trouver que je ne sois pas nécessaire.
» Croyez, je vous en prie, à la réalité de mon affection très sincère et de mon dévouement profond. »
Enfin TafTaire se termina par un compromis tout à Thonneur de M. Léon Say.
« Je reste, hélas ! à la préfecture de la Seine, écrit-il à son oncle, le H février. J'ai demandé une déclaration précise au Journal officiel, par laquelle on me laissait ma liberté sur les questions économiques; on a accédé à ma demande et accepté la rédaction que Casimir-Perier et Vautrain avaient acceptée pour moi. Elle paraîtra demain à VOfflciel dans les termes que voici : « M. le préfet de la Seine, désirant recouvrer » sa liberté dans les questions économiques, a remis » entre les mains du ministre de l'intérieur sa démis- » sion, qui n'a pas été acceptée. En conséquence » M. Léon Say conserve ses fonctions. » Je n'ai donc plus d'autre espoir d'aller vous voir que si je puis prendre un congé après mon budget. »
Cet espoir devait être déçu. La préparation du budget de 1873 fut plus laborieuse que ne le pensait M. Léon Say, et il dut l'interrompre pour aller à Londres, remercier officiellement le gouvernement do la reine et le peuple anglais des secours qu'ils avaient envoyés pour le ravitaillement de Paris. A Londres, M. Léon
Say fut reçu avec des égards particuliers qui le touchèrent vivement; mais les fêtes et les banquets qu^on lui offrit ne prirent qu'une partie de son temps. Ses matinées étaient employées à la visite des grands services municipaux, et à leur comparaison avec ceux de Paris.
De retour en France, il se consacra entièrement à Tétude des questions administratives. Au cours de ses nombreux voyages à l'étranger, il avait été très frappé de la supériorité des grandes cités européennes au point de vue des transports en commun. Sous ce rapport, Tinfériorité de Paris était manifeste. Croirait-on qu'en 1870, il n'y existait qu'un tronçon de ligne de tramway allant de la place de la Concorde à Boulogne, alors que, depuis de longues années déjà, les tramways étaient d'un usage commun à Londres, à Bruxelles, à Milan, à Barcelone, à New- York et à Valparaiso? Quant au chemin de fer intérieur qui fonctionnait à Londres depuis trente années, il n'était représenté à Paris que par la ligne de ceinture, d'ailleurs incomplète. Créer un réseau de tramways desservant les ([uartiers trop encombrés du centre, et les mettant en communication avec les quartiers presque déserts de la périphérie; construire un chemin de fer souterrain qui dégagerait la circulation trop intense sur certains points, et qui permettrait à la population entassée dans les quartiers du centre de déverser son tropplein sur la banlieue, où elle trouverait des logements
plus spacieux et plus sains, tel était le programme à la réalisation duquel M. Léon Say se flattait d'attacher son nom.
Mais il connaissait trop bien l'esprit routinier des représentants de la ville de Paris, pour aborder de front Tétude de ce vaste programme. Il savait que, s'il demandait trop de choses à la fois, il se heurterait à d'insurmontables difficultés. Un de ses premiers actes, dès qu'il fut un peu affranchi des lourdes préoccupations financières du début, fut de proposer au conseil municipal l'ouverture d'un crédit destiné à faire face aux frais d'études d'un réseau de voies ferrées desservant Paris et la banlieue. Pour commencer, il se contentait de la création de quelques lignes de tramway : encore avait-il soin de prévenir le conseil qu'il ne s'agissait que d'un essai, et que l'expérience déciderait s'il v avait lieu d'étendre le svstème de la traction sur voies ferrées à l'ensemble de Paris.
« On devrait, écrivait- il dans son rapport du iO novembre 1871, se borner d'abord à la ligne des quais, à la ligne circulaire suivant les anciens boulevards extérieurs, et à des lignes prolongeant les tracés qui seraient exécutés en dehors de Paris. Il est sage d'attendre que l'expérience ait prononcé sur les avantages et les inconvénients des tramways, sous le rapport du bon état de la voie publique et de la gône apportée à la circulation, et que le public se soit habitué à la circulation des grands véhicules qu'ils supportent, avant de les introduire dans les petites rues et sur les
grandes artères de circulation dans Tintérieur de Paris *. »
Il était impossible, on Tavouera, de pousser plus loin la circonspection, et de ménager davantage les susceptibilités de la population parisienne. C*était néanmoins encore trop, le fait le prouve. La majorité du conseil se montra résolument hostile à Tinstallation des tramways dans Paris. Il fallut engager une véritable bataille et lui arracher une a une, tronçon par tronçon, au prix dlnterminables discussions, quelques rares lignes de tramways à travers les quartiers excentriques.
Quand on relit ces discussions, quand on retrouve les arguments mis en avant contre Tinstallation des tramways, on reste confondu de tant d'ignorance et d'entêtement chez des gens qui se disaient progressistes et même révolutionnaires. L'opposition allait jusqu'à soutenir et à démontrer à sa manière que l'exécution d'une ligne de tramways était « impossible » à Paris, que la circulation en serait toujours interrompue et que « jamais le public n'accepterait ce mode de locomotion », M. Léon Say tint bon. Sans se laisser abattre par les ajournements successifs de ses propositions, il eut assez de puissance sur lui-même ï>ourles reprendre dix fois, et discuter, sans irritation visible, les objections pitoyables, que la routine et
*• Comme leçon de choses, M. Léon Say avait fait venir de ^fuselles une voiture de tramway qui fut regardée alors par les •^^risiens comme une curiosité.
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riatérèt électoral lui opposaient avec une infatigable insistance. Après plusieurs mois d^une lutte pied à pied, il finit par arracher au conseil la concession de quelques-unes des lignes les plus indispensables.
Ce premier point une fois acquis, au prix d^edorts réellement épuisants, M. Léon Say aborda la question du Métropolitain. Sur ce point encore la plus extrême prudence s'imposait. Aussi se serait-il contenté c de deux grandes lignes souterraines tracées suivant les diamètres de la circonférence de Paris, Tune pouvant partir du chemin de fer de ceinture près du bois de Boulogne, empruntant les larges voies qui rejoignent les boulevards extérieurs, qu'elle suivrait ensuite jusqu'à la Bastille, pour se relier enfin soit à la ligne de Vincennes, soit à celle de Lyon près du chemin de fer de ceinture; l'autre, descendant également du chemin de ceinture en souterrain, entre les lignes de l'Est et du Nord, pour suivre ensuite les boulevards de Strasbourg et de Sébastopol, avec possibilité de la prolonger ultérieurement sur la rive gauche, jusqu'au chemin de ceinture dans Monlrouge, par un tunnel sous la Seine. » Saisi de la question le 8 mai 1872, le Conseil refusa de se prononcer; il n'osa môme pas aborder la discussion des articles, tant l'idée de doter Paris d'un organisme en usage dans tout le monde civilisé, lui paraissait impraticable et chimérique! L'affaire fut indéfiniment ajournée. Elle ne devait recevoir un commencement d'exécution que vingt-sept ans plus tard. Dans quelques mois, on
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inaugurera la première section du réseau métropolitain. Ce jour-là, Paris serait bien ingrat s*il n*honorait pas d'une façon particulière la mémoire de M. Léon Say, qui, le premier, a eu la volonté de le doter d'un nouveau mode de transport, appelé à rendre d'inappréciables services aux classes pauvres et laborieuses.
Dès son entrée à la préfecture de la Seine, M. Léon Say s'était préoccupé presque simultanément de deux questions capitales : les finances et l'instruction publique. Sur le premier point, il se savait assez bien préparé pour accomplir seul sa tâche. Sur l'instruction publique il avait des idées générales, mais, faute (l'expérience, il se trouvait assez empêché de les appliquer. Il eut la bonne fortune de rencontrer dans M. Gréard, directeur de l'enseignement primaire, un guide émérite et un collaborateur digne d'une absolue confiance. Esprit clair et précis, administra- , /' leur consommé, doué d'une rare puissance de travail unie ta une grande ténacité, animé par-dessus tout ci'un zèle ardent, M. Gréard était fait pour s'entendre avec M.Léon Say. Ces deux hommes se connaissaient déjà, ayant eu l'occasion de se rencontrer chez Prévost- Paradol, et tout de suite s'établit entre eux une comniunion d'idées qui devint bientôt une amitié sincère ^t réciproque.
En arrivant aux affaires, M. Léon Sav avait dit i M. Gréard : « J'aime les questions d'instruction pudique et je crois que de ce côté il y a beaucoup
de choses à faire. Mais je ne m'y connais pas assez; aussi je compte sur vous pour m'aider et me guider. De mon côté, je pense avoir quelque pratique des questions fînancières; je vous les apprendrai et je vous initierai à la confection d*un budget. A nous deux, j'ai la conviction que nous ferons de la bonne besogne. » Et on s'était mis à l'œuvre. Presque tous les jours, quand le travail administratif était expédié, assurés de ne pas être dérangés par les importuns, M. Léon Say et Ms Gréard passaient de longues heures à étudier les améliorations à introduire dans les diverses branches de l'instruction publique.
Sous ce rapport, en dépit des efforts très méritoires de l'administration précédente, il restait encore beaucoup à faire pour élever Paris au niveau d'autres villes de moindre importance . Il fallait d'abord mettre l'instruction primaire à la portée de milliers d'enfants qui en étaient privés. « On ne peut tolérer, disait M. Léon Say à la distribution des prix du collège Chaptal*, que, dans des agglomérations aussi considérables que celles de Paris et du département /de la Seine, il y ait des masses d'enfants croissant dans l'ignorance et dans l'indiscipline, n'entendant jamais parler de Dieu, de règles ni de devoirs, et n'ayant pas en main ce premier outil de travail, ce premier levier d'indépendance et par conséquent de dignité, qui s'appelle l'instruction primaire. »