‹ Léon Say, sa vie, ses œuvresChapitre 14 sur 73 · aoiU · texte numérisé non relu

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Accroître, soit par des créations nouvelles, soit par des aménagements provisoires, le nombre des places dans les écoles communales et les salles d^asile, étendre à tous les élèves la gratuité, améliorer le matériel de l'enseignement, créer des bibliothèques scolaires, organiser la gymnastique, étudier les moyens de remédier aux lacunes de l'apprentissage, développer l'enseignement professionnel, améliorer les traitements du personnel; enfin, tout en hâtant l'achèvement des écoles communales, prêter autant que possible une aide efficace aux écoles libres : tels étaient les points principaux du programme élaboré par M. Léon Say de concert avec M. Gréard. Toutes les parties de ce programme qui permettaient une réalisation immédiate furent immédiatement réalisées, grâce au concours du conseil municipal, qui, sur ce point, marcha d'accord avec l'administration. D'autres parties, qui demandaient le concours <lu temps et de Texpérienco, ont été seulement abordées. Il était réservé à M. Gréard de mener à bien cette œuvre. On sait avec quelle supériorité il s'en est acquitté.

Le cadre de notre travail ne nous permet pas de suivre M. Léon Say dans l'application de tous les détails de sa tâche'. Nous nous contenterons donc de

i. Consulter les très remarquables notes, mémoires et rapports rédigés par M. Gréard sur Vinslruclion primaire à Paris en 18H-i8"2. Ces rapports, publiés en 1812, ont été reproduits par leur auteur dans son magistral ouvrage sur l'Instruction publique, 4 vol. Paris, Hachette.

signaler les points principaux sur lesquels il a fait œuvre de novateur.

En matière d'instruction publique, M. Léon Say n*était pas partisan de la gratuité absolue. Il savait très bien que cette prétendue gratuité n'est qu'un leurre, puisque le contribuable paie sous forme d'impôt le service qu'on lui rend. Il admettait néanmoins, qu'en aucun cas un homme ne peut être privé du bienfait de l'instruction, et que c'est un devoir impérieux pour la société de mettre ce bienfait à la portée de tous. Mais n'était-ce pas aller trop loin que d'étendre la gratuité à des familles aisées, qui non seulement supportaient sans se plaindre les frais d'école, mais qui môme tenaient à payer l'éducation de leurs fils? Enfin, M. Léon Say croyait avec raison que la non-gratuité créait un lien de gratitude pour les enfants envers leurs parents. En effet,

\ il est bon, il est salutaire, il est moral que l'enfant, arrivé à l'âge d'homme, connaisse le prix des sacrifices que se sont imposés les siens pour l'élever et

/l'instruire, tandis que la gratuité le dégage de cet

.«.impérieux devoir de reconnaissance.

En principe, M. Léon Say était réfractaire à l'obligation légale. Oui, c'est un devoir absolu pour un père de donner à son fils l'instruction, de favoriser son développement intellectuel, comme il est tenu de pourvoir à ses premiers besoins. Mais dans quelle mesure la loi doit-elle intervenir pour obliger les pères à remplir une obligation morale? Une fois entré dans

cette voie, où s'arrôtera-t-on? Néanmoins, comme tous les hommes ne sont pas sensibles à la contrainte morale, il se résignait à l'obligation, de môme qu'il subissait la gratuité.

Quoi qu'il en soit, il fallait aviser au plus pressé, c'est-à-dire s'occuper de l'agrandissement des écoles communales existantes et en créer de nouvelles. Son premier soin fut d'inscrire au budget de 1872 une somme de 18 millions pour la construction et l'appropriation des bâtiments scolaires, qui devaient fournir 22 SOO places. Mais il ne suffisait pas de créer des places, il fallait aussi inculquer aux éducateurs de la jeunesse une bonne méthode de travail. « L'objet'' propre de l'enseignement primaire, c'est d'abord, sans doute, d'inculquer à l'enfant un certain nombre de connaissances positives sans lesquelles l'homme se trouve aujourd'hui, comme on l'a dit, en dehors de l'humanité. » Mais c'est en même temps de former et de développer en lui le bon sens et le sens moral : « le bon sens, par l'exercice du raisonnement; le sens moral, par la culture de tous les sentiments honnêtes, de tous les instincts élevés dont Dieu a déposé le j germe dans son cœur... Placer sous les yeux de i l'enfant des pointures qui agrandissent son imagination et qui élèvent son àme; faire de la France ce que Pascal a dit de l'humanité, un grand être qui subsiste perpétuellement, et donner par là même à l'enfant une idée de la patrie, des devoirs qu'elle impose, des sacrifices qu'elle exige; tel doit être l'es-

prit des leçons de Técole, et tels sont, soit dans leurs directions générales, soit dans leurs applications spéciales, les procédés d'enseignement et les méthodes que les instructions explicatives de l'organisation pédagogique rappellent incessamment '. »

Voilà comment M. Léon Say comprenait le rôle de rinstruction et la mission de l'instituteur*. Toutefois, par ses goûts et la tournure de son esprit, il se sentait surtout attiré vers l'enseignement primaire supérieur. Sur ce point de grandes améliorations avaient été réalisées par l'administration précédente. Sous l'habile direction d'un homme d'une haute valeur morale et intellectuelle, M. Maurice Monjean, le collège Chaplal était devenu un établissement d'un ordre à part, embrassant tous les degrés de l'enseignement, mais préparant surtout par l'étude des langues vivantes, des sciences théoriques et appliquées, aux emplois de l'industrie et du commerce. Plus modeste, mais non moins utile, était l'école Turgot que dirigeait M. Marguerin, secondé par un éducateur do premier ordre, M. L.-C. Michel. C'était par la base un véritable enseignement industriel et commercial, ne formant directement à aucune spécialité restreinte, développant les aptitudes générales et préparant ainsi à tous les genres d'applications.

1. Rapporl rédigé par M. Gréard et approuvé par M. Léon Say le 30 septembre 18"2.

2. Pour encourager la production de bons ouvrages pédagogiques, M. Léon Say créa douze prix de 1000 francs chacun pour le meilleur livre qui, dans chacune des matières de renseignement, serait produit dans un délai déterminé.

M. Léon Say comprit bien vite quels services pouvait rendre à une société démocratique un enseignement ainsi organisé. Mais, avant de décider la création de nouveaux établissements, il tint à se rendre compte (l'une façon très exacte du fonctionnement de Técole Turgot. A la suite d'une minutieuse inspection entreprise de concert avec M. Gréard, son opinion était faite et sa résolution prise de demander de nouveaux crédits, pour les établissements à installer dans les quartiers qui en étaient dépourvus.

Plus encore que l'enseignement primaire supérieur, la question de l'apprentissage sollicitait l'attention des hommes de cœur. Sous ce rapport, tout, ou presque tout était à faire. En dehors d'institutions, dues à l'initiative privée, des bourses municipales d'apprentissage, et de quelques classes spéciales d'art et de dessin géométrique dans certaines écoles de la ville, rien n'existait pour le développement de l'apprentissage, et une enquête faite en 1864 constatait que plus de vinj^t-cinq mille enfants a Paris n'avaient aucun moyen d'apprendre un métier. Pourquoi la ville de Paris ne ferait-elle pas pour le recrutement des ouvriers, ce qu'elle était en train de faire pour le recrutement des carrières commerciales et industrielles, c'est-à-dire ne créerait-elle pas des écoles d'apprentissage? Avant de prendre ce parti, M. Léon Say réfléchit mûrement, car il ne se dissimulait pas les dangers et les inconvénients de cette mesure. Il n'ignorait pas qu'il est impossible d'avoir une école pour

chaque métier, non plus que de réunir les principaux métiers dans une école, et conséquemment de satisfaire la variété infinie des besoins. Et puis, toutes les écoles, par cela seul qu'elles sont des écoles, ne tiennent-elles pas trop longtemps Tapprenti en tutelle, faute de lui apprendre à se diriger dans la lutte de la vie? Enfln, que de difficultés d'exécution? Comment choisir entre les systèmes en présence? Fallait-il placer l'école primaire dans l'atelier, ou placer l'atelier dans l'école primaire, ou juxtaposer l'école primaire et l'atelier en laissant à chacun des deux établissements sa vie indépendante, ou faire de l'école d'apprentis une école spéciale, dans laquelle tous les besoins de l'éducation de l'apprenti seraient assurés?

M. Léon Sayen était là lorsqu'une circonstance heureuse vint mettre fin à ses hésitations. M. Gréard lui écrivit qu'au cours d'un voyage de vacances il avait visité une école d'apprentis au Havre, et que cet établissement de date très récente — 1868 — pouvait, en dépit de ses lacunes et de ses imperfections, servir de point de départ pour des établissements analogues. M. Léon Say ne demandait qu'à être convaincu, et après s'être rendu compte par lui-même de tous les détails de l'organisation projetée, il procédait à la création d'une grande école d'apprentissage conçue sur des données rationnelles et pratiques*.

1. Consulter, sur Torganisation de l'école du Havre et sur la création (les écoles d'apprentis à Paris, le rapport de M. Gréard du 1" décembre 1871.

Il n'est pas resté assez longtemps à la préfecture de la Seine pour suivre les progrès de l'école fondée par ses soins; mais jusqu'à la fin de sa vie il n'a pas cessé de porter un intérêt très vif à cette question de l'apprentissage. Président de la Société de protection des apprentis, il apportait dans ses fonctions un zèle qui ne s'est jamais démenti, et il faut reconnaître que la reconnaissance que cette utile société n'a cessé de lui témoigner était bien faite pour l'encourager.

C'est au milieu de ces multiples et incessantes occupations que s'acheva l'année 1872. Sur ces enlrefaites,^ M. de Goulard ayant quitté le ministère des flnances,] M. Léon Say fut appelé par M. Thiers à lui succéderf

€ Je suis ministre des finances, écrivait-il à son oncle, M. Cheuvreux, le 1 décembre; j'y arrive à un moment bien difficile, non pas au point de vue spécial des fonctions que je vais remplir, mais au point de vue général de la politique dont je vais être pour une part responsable. J'ai beaucoup hésité. M. Thiers m'a fait l'ofi're dans la journée d'hier vendredi. J'ai objecté que je pensais qu'il y avait lieu de former un cabinet plutôt que de pourvoir à des vacances isolées, et j'ai demandé jusqu'à ce matin pour réfléchir. Dans la soirée j'ai réuni mon petit conseil de guerre, à savoir J... et L...; ils ont été d'avis qu'il fallait accepter, et j'ai été porter ce matin mon acceptation.

» Il est clair que le remaniement dont je fais partie veut dire, non pas conciliation dans le sens de recul.

mais apaisement. Le centre gauche ne peut pas abdiquer devant le centre droit, mais il peut faciliter un rapprochement sincère. C'est une tentative pour reformer une majorité des centres, cette tentative poursuivie tant de fois sans succès et qui pourrait bien échouer une fois de plus.

» Je ne me considère jusqu'à nouvel ordre que comme une sorte d'intérimaire; mais cet intérim plus ou moins prolongé, et pouvant devenir plus ou moins définitif, me permet de sortir d'une situation qui devenait tous les jours plus fatigante, et qui m'usait à me vieillir de six ans tous les six mois. J'ai eu aujourd'hui ma dernière séance du conseil municipal et elle a été chaude. Elle a duré six heures; j'y ai fait un discours d'une heure et demie ; c'était sur l'emprunt, et je suis fatigué. Je vais être remplacé par Calmon. Cal mon a beaucoup de chances de réussir; il connaît très bien les affaires, il entend admirablement les finances, et en lui faisant une réputation de radical, ce qui est absurde, la droite l'a mis à l'abri du soupçon de réaction. Le conseil municipal ne sera pas en défiance avec lui, ce qui est beaucoup... »

Certes, M. Léon Say ne se dissimulait pas la lourde responsabilité qu'il assumait en acceptant le ministère des finances, dans les circonstances délicates que subissait alors la fortune publique. Mais, après le labeur excessif auquel il s'était livré pendant dix-huit mois pour réorganiser les services de la ville de Paris, changer de travail devait lui paraître un soulagement.

Nous n'avons fait qu'indiquer les grandes lignes de sa gestion préfectorale. Pour bien se rendre compte de rétendue de sa tâche, il aurait fallu pénétrer dans le détail et montrer la somme inouïe d'efforts qu'il a dépensés en vue de remanier une administration désorganisée, de venir à bout des résistances d'un conseil municipal politiquement hostile, de reconstituer les finances, de réparer les désastres d'une double guerre et d'imposer à la routine des améliorations qui, lors de son départ, n'étaient encore qu'en germe, mais que ses successeurs n'ont eu qu'à développer. Il faut que l'effort ait été bien grand pour qu'en dépit de sa puissance vraiment exceptionnelle de travail, M. Léon Say ait gardé de cette période de sa vie une impression presque douloureuse. « Je n'ai jamais autant travaillé, disait-il, et j'ai laissé dix ans de ma vie à la préfecture de la Seine. »

C'était vrai; il sortit de cette épreuve comme courbaturé au physique et au moral, et la réaction a été longue à se produire. Il semble cependant que personne ne lui ait tenu assez compte de ce long sacrifice. On a oublié que M. Léon Say avait pris la direction des affaires municipales dans des circonstances dont notre histoire n'offre pas d'exemple, et on a trouvé tout naturel (ju'il ait accompli, si bien et en si peu de temps, tant de choses à la fois. La postérité sera plus juste que ses contemporains.

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