CHAPITRE SIXIÈME
La nonciature.
C'était dans les premiers jours de l'an 1843.
Le nonce de Bruxelles, Mgr Fornari, venait d'être appelé à la Nonciature de Paris et remplacé auprès du roi des Belges par Mgr Garibaldi. Mais, le Nonce partant était adoré en Belgique (1). Dans le dépit éprouvé à la nouvelle de cette translation en France, le gouvernement refusa son agrément à son successeur. La situation devenait délicate. Grégoire XVI estima que l'habile Délégat de Pérouse pouvait seul la dénouer.
Le vieux Pontife le dit à son jeune ami, sans lui dissimuler les difticultés avec lesquelles il aurait à compter, en un pays qui faisait l'apprentissage du régime constitutionnel. Mgr Fornari avait été le professeur de Joachim Pecci au Collège des Nobles, il estimait fort son ancien élève et l'aiderait de ses conseils.
L'élu se troubla. Nous retrouvons, dans les lettres conservées à Carpineto et reçues par le jeune Nonce dans les premiers jours de 1823, la trace de cette angoisse humble du mérite qui s'ignore.
(I) Fornari fut bientôt très populaire en Belgique. Plein d'activité et de finesse, d'une intelligence très ouverte, il connut en très peu de temps notre pays par cœur. Il voyait beaucoup de monde. Le roi aimait fort sa conversation, et M. Van Praet avait pour lui une réelle affection.... Chose extraordinaire, Fornari, aitné du roi, fut persona grata à la fois du clergé, de la droite parlementaire et du parti libéral. (Baron de Haulleyille, Les nonciatures en Belgique.)
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le chantait même en rere tiv^ aet i a( Li 6a pi h i
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Cependant, le nouveau Nonce ne songeait qu'à préparai ion àme à recevoir la |»l«*'riitiii!«* du sacerdoce, car le Souverain Pontife venait de (e préconiser archevêque de Damiette, dans
le consistoire du -7 janvier.
L'épiscopat, disons-le sans hésiter, répondait aux aspii lions les pins élevées de sa grande âme. Il en aimait la dignité, les pouvoirs, la sainteté, les redoutables obligations. La sublimité du caractère épiscopal ravissait sa foi ; ses fonctions répondaient aux besoins de son zèle : sa perfection satisfaisait sa soif de sainteté, de dévouement et de sacrifice.
II n'eût rien osé faire pour obtenir d'être évêque, maintenant il n'eût rien voulu faire pour refuser. D'ailleurs, être évéque, uniquement par la volonté du Souverain Pontife, et sans la participation d'aucun gouvernement, quoi de plus beau pour une àme généreuse !
C'est dans la basilique de Saint-Laurent in Pmtisperna que l'Archevêque élu de Damiette reçut la consécration épiscopale des maifis du cardinal Lambreschini, le 19 février 1 S i : i .
Sa piété, durant l'auguste fonction, justifiait ce beau témoignage que lui rendait le secrétaire d'État, son eonséerateur, quand il disait de lui à un prélat belge :
— C'est un ange... Les évéques auront à se louer de lui. C'est mon fils de prédilection.
(1) Je lis, dans le destin éternel, ce décret écrit qu'il aura la tiare au front et le sceptre à sou côté.
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Il attendit jusqu'au IM mars poar partir. Débarqué ï Marseille l<i 21, il montai! aussitôt au sanctuaire rénéréde Notre- Dame de la Garde, dont, en raison de ce souvenir demeuré très u\;mi dans son âme el qu'il aime encore i rappeler aui Marseillais pèlerins du Vatican, il .'i fuit une basilique, où son nom demeurera à jamais vénéré el béni.
Le bateau qui l'avait amené en terre française, le s un des premiers paquebots à vapeur construits en France, sur les chantiers de La Ciotat, l'avait séduit, par l'élégance de sa construction el l'aménité de son commandant. Celui qui écrit lignes se souvient d'avoir souvent entendu raconter par le capitaine les efforts appliqués du jeune Nonce à bien prononcer la langue française, qu'il apprenail avec une sorte d'acharnement; à en vaincre les difficultés de syntaxe et d'accent I .
Mais avant d'aller plus loin, citons le témoignage d'un intime du jeune Archevêque, celui-là bien placé pour nous donner la vraie physionomie de cette période de la vie de Léon XIII.
— C'est ici le moment, dit le professeur Brunelli que nous traduisons d'aussi près que possible, de raconter une anecdote qui montre de mieux en mieux chez Pecci le talent prompt à toute application en matière littéraire. Je l'appris un jour chez lui, de sa propre bouche.
« Le pape Léon XIII parle la langue française avec facilité et «'légance. et la prononce avec un accent agréable. Je l'ignorais complètement, lorsque Grégoire XVI le nomma, en 1843,
(I) Comme le disait Mgr Fornari, le nouveau nonce ignorait complètement le français lors de sa nomination. Mais, avec l'énergie de sa voloLté de fer, il se mit à l'étude de cette langue, dont la connaissance lui était indispensable : il ne fit pas autre chose le long du chemin, et, ayant été retenu à Nimes pendant une quinzaine de jours par une indisposition, il en profita pour se faire donuer des levons de français. Quand il arriva .1 Bruxelles, il possédait suffisamment cette langue pour se faire comprendre. (Mgr de
T'SEICLAES, op. cit., t. I, p. 81.)
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;i la Nonciature de Belgique. Mai . i hei loi, i ai ni
rt la force de la volonté onl tellea que, bien que di ti ail p i nulle préoccupations 61 effrayé pai la nouveauté d n difficile, dan i le peu de temps qui écoula ei ii n dépai i de Rome el sa présentation i Bi uxelle . au roi du H i téopold i" . il pai vint à I apprendre el i la prononcer de fa< on ;i pouvoir Faire convenablement son discoui au d H
el converser souvent avec lui dans cette lan [ue,
» Cette particularité, il nous la raconta pour qoui m tnti m nous, jeunes gens qui i écoutions, ce que peut chez l bomme une volonté forte el tena e qu'il recommandai! souvent, comme étant i«i secret d'arriver au port, dans les conjooctm incertaines el diverses de la \
» En ce beau pays, depuis peu échappé i la domination hollandaise el reconquis à l'indépendance nationale, le d Pecci se trouva en posture d'observer et d'étudier la lutte du bien et du mal. Hommes de toute croyance religieuse el politique, chacun prétendait faire prédominer ses opini r-
mnellesdans la législation. D'une part, les protestants el libre-penseurs voulaient, pour la jeunesse, une institution el une éducation conformes à leurs vues. De l'autre part. ; catholiques qui, avec une ardeur indomptable avaient concouru eux aussi, pour épargner les sacrifices d'argent ou de sang, l'affranchissement de la commune patrie, s'employaient, a?i le zèle que donne le bon droit, à défendre leurs principes et la liberté de leur foi.
» De cet antagonisme naissait une véritable fougue à ouvrir des écoles et des collèges pour les deux sexes. L'empressement uu'v mettaient les uns et les autres confirmait la louante de Jules César, assurant que les Belges sont les plus vaillai entre les Gaulois, Gallorum fortissimi.
^ Le nouveau Nonce, fraîchement sorti des écoles romaines, se trouva transporté sur le champ de la pratique. Au milieu de ce grand mouvement des esprits et des cœurs, il acquit
promptemenl et beaucoup, et amassa un trésor de leçons fort utiles pour le gouvernement de soi-même e! d'autrui dans le difficile chemin de la rie. Ces quelques années ne passèrent pas sans frui! pour lui-même. Après plus de trente ans écoulés depuis sou séjour en Belgique, je retrouvai son Bouvenir très vivant en ces contrées, où je voyageai en 1883. l'entendis rappeler son zèleel son amour pour la jeune— e des écoles. On me dit que son travail de prédilection était de visiter
SOUTent le collège de Saint-Michel à Bruxelles et relui de la
Paix à Namur, le couvent du Sacré-Cœur a Jette, l'Université catholique et le collège du Saint-Esprit a Louvain. En tous
••entres, renommés même pour Fétude du latin classique, I' trouvait ses délices à converser avec les meilleurs latinistes, en particulier le chanoine Claessens, mon illustre ami, latiniste célèbre, qui, mort il y a cinq ans, a pu, dans sa vieille vénérer le nonce Pecci devenu le Pontife suprême.
» Avec tout cela, la vie politique de notre prélat passé en des pays et au milieu de peuples divers, la connaissance <\v* hommes et des choses acquise par lui en visitant l'Angleterre et la France, devaient le distraire de la pratique de la littérature, mais rien ne put l'en détourner complètement. En voyant hommes et villes, il se préparait aux luttes du sage sur les hauts sommets de la dignité suprême. Mais son cœur et son esprit s'élevaient sans cesse aux sublimes visions du beau Nestor, des lèvres de qui, comme chante Homère, « coulent les flots d'une éloquence plus douce que le miel; » Homère lui-même, qui « s'en allait à travers la Grèce en mendiant et chantant ; j> Virgile, qui délaissa son petit village pour vivre dans les tracas de la grande Rome et qui voulut même visiter la savante Grèce ; le Dante, Pétrarque, le Tasse, errants à travers les pays, étudiant les peuples et les mœurs, nous montrent que, pour le poète et le littérateur, il faut des voyages et des changements de vie, s'ils veulent dire et écrire ce qu'ils voient, surtout au fond de leur âme.
« Il \ll I
Je n'oublierai pas comment Léon XIII, Undi qu'il était
ootre Évoque, •• réjoui lail quand an de 8 pi i ti i lai demandai! l'autoi isation de voya 1 1
i Vile . 'h ail il. mais ouvenez roui toujoun que rou prêtre : en foya ;eant, l'esprit - élargit el on in ti beaucoup.
• La fie politique de M jr Pecci dura peu, Elle do cependant pour lui permettre de déployer, i la coui «lu roi Léopold, les qualités d'un diplomate éminent, ainsi que
rivail au l *;» i »»• le roi lui même, très navré du départ «lu jeune prélat. »
Nous avons tenu à traduire, dans sa belle intégrité, cette esquisse parfaite du séjour de Mgr Pecci en Belgique I ,
En voici une autre, non moins intéressante. Non- l'empruntons à la plume élégante de M. Henri de Condé ï :
i L'affabilité de Mgr Pecci, son tact exquis et ace
profonde forcèrent Léopold Ie , qui se connaissait en hommes, à concevoir de lui une très haute opinion. Il tâcha «1»' faire un conseiller et un ami. Le nouveau Nonce dut paraître fréquemment à la cour. Le roi avait souvent des conversations avec lui, prenant plaisir à lui proposer des questions difficiles. Le Nonce, toutefois, ne se laissait jamais prendre à ('improviste, et le roi finissait par dire :
i — Vraiment, Monseigneur, vous êtes aussi bon diplomate que vous êtes excellent prélat.
» Notre bien-aimée et regrettée reine, Louise-Marie, avait une grande vénération pour l'archevêque de Damiette, et elle ne manqua jamais l'occasion de demander sa bénédiction pour elle-même et pour ses petits enfants. C'est uif^mihf^fo^ Mgr Pecci n'a pas oublié. Il n'y a pas longtemps-, un préti belge, qui était allé à Pérouse pour offrir ses hommages
(I) Vita ktteraria di Leone XIII. p. xxn àixv. y\
(t) Henri pe Condé, rédacteur du Courrier de l'Escaut (Notice biographique le pape Léon XIII i.
LÉON MU
au prélat, lui entendait rappeler ces mêmes incident
» — oui, disait-il, j'ai connu le père de votre roi et pieuse mère. l'étais sonfent admis & la cordiale intimité de la Famille royale, et j'ai souvent tenu en mes bras le petit Léopold, duc de Brabant. Je me souviens aussi que la n Louise-Marie, qui était si bonne chrétienne, me demandait debénir cet enfant, son afné, afin qu'il devint un bon roi. Et je lui ai souvent donné ma bénédiction dans cet espoir.
N -us le «lisons avec plaisir, Mgr Pecci a conservé de uotre patrie un agréable souvenir. Chaque fois qu'un de nos compatriotes s'approche de lui, il ne manque point d'exprimer les sentiments d'affection qu'il nourrit envers la Belgique, Belgique même, plusieurs de nos hommes politiques, qui l'ont connu, aiment à parler de l'intelligence supérieure, de la grâce délicate et du savoir-faire qu'il mettait à conduire toutes les affaires de sa nonciature à Bruxelles. Dans notre plus haute société, l'on se rappelle encore la noble affabilité d i manières, son jugement correct et l'élévation de ses id Dans la famille du comte Félix de M é rode, Mgr Pecci était toujours le bien venu, car sa brillante conversation faisait l'ornement de ce cercle dont la mémoire est restée célèbre dans la Belgique moderne. »
Encore un coup de pinceau pour achever ces portraits d'ensemble. Celui-là est dû au célèbre Père Ballerini 1 1) :
<( La vérité est, dit ce savant polémiste, que Mgr Pt conçut une telle affection pour ce pays profondément religieux, qu'il fit plus tard, de son palais archiépiscopal, à l'un lieu de repos pour tout Belge qui s'y présentait. Là aussi, durant les vacances, il aimait à avoir autour de lui les él du collège belge de Rome, et c'était dans ce collège qu'il logeait habituellement lorsque les affaires l'appelaient dans la capitale du monde chétien .
Mais il convient d'entrer en quelque détail.
(H Cf ittii catholica, mars 1878.