‹ Léon XIII devant ses contemporainsChapitre 10 sur 34 · BLOWITZ · texte numérisé non relu

BLOWITZ

Paris, le 12 mars 1892.

Monsieur,

Vous m'avez fait l'honneur de me demander quelques pages qui paraîtraient dans une de vos publications de la Bibliothèque des Petits Polé* mistes, à l'occasion de Tanniversaire de la nais* sance et, de l'avènement de S. S. le Pape.

Je ne vous cacherai point que votre demande m^embarrasse, et que c'est à mon embarras seul que vous devez attribuer le retard que je mets à vous répondre.

Léon XIII est de ceux auxquels, pour ma part, j'ose le moins toucher.

Il a, jusqu'ici, dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle, gardé les proportions nécessaires pour demeurer historique, et je crains de

porter la main sur un des rares legs que notre temps pourra transmettre aux générations lointaines.

Les Napoléon, les Nelson, les Metternich, les "Wellington, les Talleyrand, les Fulton, les Byron, les Kant, les Hegel, les Goëihe, les Pitt et les Guizot, appartiennent* à Taube du dixneuvième siècle; etÇavour, l'immense Cavour, à la fois Machiavel et Brutus, ne reculant devant aucune ruse, ni devant aucun sacrifice, jetant son incommensurable astuce dans la balance des rois, et livrant la fille de ses rois aux plus inévitables supplices; Cavour, ses compatriotes ne peuvent lui pardonner le prix auquel il a payé leur unité reconquise, et les coups incessants et sourds, frappés contre le socle de sa statue par ses adversaires historiques, ne permettent point d'entrevoir le jour de sa glorification incontestée.

Les arts, les sciences et les lettres, légueront, il est vrai, des pages admirables encore aux historiens reculés.

Lamartine demeurera grand, malgré la misère finale de sa vie; et Victor Hugo immortel, mal» gré son effondrement démagogique. Meissonier, Munkaczy et Détaille, survivront aux agressions du temps. Pasteur restera, â côté de$ plus

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grands, pour avoir découvert la théorie du microbe. Claude Bernard appartient aux âges futurs, et Le Verrier a sa place marquée au firmament impérissabledes gloires humaines.

Je ne parle pas de De Lesseps, car, si je lui survis, je réserve à ma plume l'honneur de compter auprès de celles qui le défendront contre ses calomniateurs posthumes. Mais parmi ceux que l'histoire aurait le droit de rédamer, parce que ce sont eux qui la font ; parmi ceux qui brillent au sommet des peuples, qui ont à leur charge le progrès des nations, la paix du monde, la direction de leur temps, les solutions sociales et les éternels bienfaits qu'elles comportent, combien en est-il qui échapperont à l'oubli historique, ou qui n'y échapperont que par le blâme qui s'attachera à leur nom ?

Bien peu, à coup sûr; et Léon XIII est de ceux qui, à cette heure, sont les plus sûrs de la place que leur réserve respectueusement l'histoire des temps.

En France, — puisque je parle de la seconde moitié seulement de notre siècle, — ni le second Empire, ni la seconde et ni la troisième Repu* blique, n'ont fourni un en-tête aux pages reculées de rhistoire* Ni" les Cavaighac, ni les Ledru- RoUin, ni les Louis Blanc, ni même les Lamori*^

cière et les Dupanloup, ne sont de cette taille dont la grande histoire fait ses frontispices. Du cortège mouvant du second Empire, des Morny, des Persigny, des Saint-Arnaud, des Baroche, des Billault, des Grammont^ des Haussmann, des Fould, des Rouher et des Ollivier, lequel d'entre eux peut paraître désigné, dès aujourd'hui, pour que l'histoire le marque au front de son doigt lumineux ? Aucun : et Napoléon III lui-même, avec ses conceptions vagues et effondrées, n'y demeurera que par ordre chronologique, comme il convient au Souverain obéi d'une grande nation.

Certes les héros de Malakoff, les Mac-Mahon et les Canrobert, appartiennent aux gloires d'une nation qui les honore ; mais les races à venir s'inclineraient davantage devant l'inventeur du chloroforme, si son nom leur était exactement connu.

L'Allemagne contemporaine s'enorgueillit de trois noms. Mais Guillaume I®' n'était qu'un maître docile, et de Moltke qu'un fléau géométrique. Il restait Bismarck, qui marquait sa grande place historique à la tête d'une grande nation dont il était le créateur. De celui-là, par un pressentiment que le temps a justifié, j'écrivais, en octobre 1878 :

« Il devient immense, là où il cesse d'être grand. »

On reprochait alors à cette sentence d'être obscure; mais, depuis sa chute, cet homme, ayant fait effort pour devenir immensément petit, a jeté une mélancolique lumière sur cette phrase désormais trop intelligible. Seul Léon XIII, à cette heure encore, dans le rayonnement de sa pensée profonde, de son âme haute, de sa charité humaine^ est resté debout, intact, sans décadence.

De celui-là, j'écrivais, en 1884:

« Lorsque Mgr Macchi m'introduisit auprès du Pape, Léon XIII était assis sur une sorte de trône, à droite de la porte par laquelle j'étais entré. Je ne m'étais pas informé du cérémonial à suivre, et ce ne fut qu'en apercevant le Saint- Père que je me demandai ce que je devais faire. Mais le Pape ne me laissa pas longtemps dans rhésitation. Avec une touchante affabilité, il se leva, fit un pas vers moi, et me tendit une main sur laquelle je m'inclinai avec une respectueuse émotion.

» Léon XIII me parut réellement imposant.

Sa taille mince, élégante, haute sous son costume tout blanc, se détachait avec une majesté naturelle sur le cadre à la fois simple et solennel que lui faisait cet oratoire intime dont un autel, assez

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orné, composait la plus grande richesse. Il se rapprocha d'un fauteuil appuyé contre cet nu* tel, et me fit signe de prendre un autre fauteuil placé auprès du premier. Lorsque le Saint-Père se fut assis, je m'assis à mon tour, et la conversation s'engagea.

» Le Pape, parlant tantôt français, tantôt italien, s'exprimait en une langue rapide et so* nore, Il demeurait parfois immobile et parfois^ sous l'action de sa pensée vivante, se soulevait à moitié sur son fauteuil, avec un mouvement de rapide émotion qui ajoutait encore à l'impression profonde que j'éprouvais moi-même.

» Sa figure, comme son corps, sont d'une ap*« parence ascétique et solennelle, et répondent réellement à l'idée que Ion peut se faire du € Souverain Pontife ». C'est bien l'ensemble à la fois majestueux et solennellement inspiré du souverain et du pontife.

» Sous sa robe de laine blanche, qui le couvre comme un linceul poétique, il apparaît bien comme le captif volontaire qui sacrifie Tincom*parable joie de la liberté à la défense enthousiaste des droits confiés à sa garde. Son front porte la trace des efforts que lui impose sa pensée, torturée, j'en suis sûr, par cette réclusion qui le sépare du reste du monde.

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» Pendant les heures que j'ai passées avec lui, j'ai bien souvent surpris son œil lumineux et mélancolique se fixer avec une intensité douloureuse sûr la ville de Rome, sur les hautes Collines qui l'entourent, sur le Quirinal qui fait face au Vatican, sur ce tableau splendide et dé* sirable qu'il ne peut entrevoir qu'à travers les barreaux volontairement forgés de sa mystique prison.

» Mais sa bouche, souvent endolorie, ne se crispe jamais par un mouvement d'amertume^ et sa douleur^ s'il l'éprouve, ne se trahit jamais par ce pli contracté qui marque les colères et les amertumes humaines,

» L'humanité pourtant ne perd jamais entiè-rement ses droits* Les narines du Pape, parfois frémissantes, se soulèvent par des mouvements qui trahissent un esprit raidi contre la cruauté d'une captivité, plus dure à supporter que si elle était involontaire ».

Ce que j'ai admiré en Léon XIII alors^ c'est encore ce que j'admire en lui aujourd'hui : c'est la part d'humanité qui éclate en son être tout entier ; c'est la parcelle de faiblesse humaine qui le rapproche de terre, qui sert de lien naturel entre lui et nous, et nous montre bien en lui le Sauveur qu'il représente, qui parle au nom de

Dieu, et qui le supplie d'écarter de lui Tamer calice dont le breuvage fait reculer ses lèvres humaines. Non, ce n'est pas le stoïque, qui supporte les maux de sa captivité sans s'en apercevoir, qui a l'orgueil du martyre sans en subir les douleurs.

C'est un homme, puisant dans sa vertu la volonté de poursuivre sa tâche, et supportant l'incessante angoisse de sa captivité parce qu'elle est une partie intégrante de l'héritage glorieux qu'il a accepté.

Mais, comme son Maître et comme son Modèle, convaincu que, du fond de sa volontaire prison, sa voix sera mieux écoutée que s'il rachetait sa liberté par une faiblesse, il demeure relégué dans ce Vatican où, à toute heure du jour, le tentateur lui montre cette Ville éternelle dont il pourrait fouler le sol, s'il consentait à le vouloir.

Non, quand je songe à ce Pontife qui se raidit contre sa prison et qui la supporte — parce que, de là, mieux que de partout ailleurs, il peut servir d'exemple aux défaillances humaines, — je les prends vraiment en pitié, ces apôtres-à-laligne qui se font des rentes avec le sang du Christ et avec celui de leur prochain, qui vendent des haines chrétiennes et des massacres évangé-

liques, et qui battent monnaie en préparant des nuits de Saint- Barthélémy. Lui, Léon XIII, dans son penser profond, ce qu'il rêve, c'est de rapprocher les hommes, c'est d'efifacer les discordes, c'est d'émousser les ressentiments qui soulèvent, les uns contre les autres^ ceux qui à ses yeux, sans distinction de race ni de couleur, sont les enfants, d'un même Dieu et les objets d'une même miséricorde.

Déjà, quand je le vis, la pensée de l'Encyclique qui vient d'éclater au milieu du monde, vivait en son esprit (i).

Il avait mesuré l'impuissance de ceux qui luttaient contre la République ; il avait jugé l'inanité de leurs efforts, et il m'avait dit cette parole alors prophétique, aujourd'hui d'une si limpide clarté :

— « L'Eglise du Christ ne s'attache qu'à aii seul cadavre, à celui qui est lui-même attaché sur la croix! » (2).

Mais, alors, il était engagé en plein combat contre celui qui apparaissait à tous comme le

(i) Voir cette Encyclique à V Appendice de ce livre.

(2) Cette noble réponse servira, dans Thistoire, d'éloquent commentaire à celle qu'on a tant reprochée à un rédacteur du journal VAurora et dont on rendit injustement responsable Léon XIII ; — « L'Église n*est pas avec les partis vaincus ! »

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géant de la politique contemporaine. — « Bismarck est une puissance, me disait-il ; mais moi aussi, je suis une puissance. Seulement, sa puissance est périssable, car il la cherche en lui, et cependant je la reconnais ; tandis que la mienne est impérissable, car je la cherche en celui qui ne périt point, et cependant Bismarck refuse de la reconnaître... Lui et moi, pourtant, s'il ne commettait point cette erreur, nous pourrions faire de grandes choses et ramener sur la terre la paix entre les hommes dont ils ont un si ardent besoin. »

Mais le prince de Bismarck demandait des gages^ et le premier de ces gages était Texil du Vatican du cardinal Ledochowsky.

-— « Je ne puis pas exiler de cette demeure, où il a trouvé un asile, un prince de T Eglise, et racheter les bonnes grâces de TAllemagne par un acte de condescendance indigne du Vi« Caire de Jésus-Christ! » Ec son front, un instant abaissé vers le sol, se releva avec la fière dignité de Tapôtre.

Et cependant, il avait hâte de terminer cette querelle allemande et de s'arracher aux préoccupations absorbantes qu'elle lui imposait» afin de tourner son attention vers la France qui le sollicitait.

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