‹ Léon XIII devant ses contemporainsChapitre 9 sur 34 · LE SOUVERAIN PONTIFICAT · texte numérisé non relu

LE SOUVERAIN PONTIFICAT

Vers midi et demi du 20 février 1878, quand, pour la troisième fois depuis deux jours, le peuple stationnant sur la piazza San-Pietro vit sortir la fumée de la petite cheminée qui surmonte la salle du Conclave^ à l'angle gauche de la Basilique; et quand cette foule remarqua que cette fumée était bleue et s'envolait plus légère que la veille, dans la clarté d*un soleil plus limpide, elle acclama d'instinct le jour et le règne qui se levaient à la fois radieusement sur la triste Rome où, depuis huit ans, les papes étaient captifs, — et prisonniers, depuis un siècle.

A la même heure, dans Tintérieur de cette salle basse du Vatican d'où tant de gloire allait sortir peutêtre sur le monde chrétien, des soixante-un baldaquins rouges qui surmontaient les trônes des soixanteun cardinaux votants, soixante s'abattirent au signal

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majeur de quarante- quatre voix; et un seul resta dressé, comme la tente unique du pasteur qu'avait retrouvé son troupeau. Au milieu imposant des autres toiles qui se repliaient avec respect et en silence, celle du pape élu resta donc droite, agitant au soufie de victoire qui sortait des urnes et des cœurs les crépinettes dorées de sa frise et, par-dessus, élevant sur le conclave et sur le monde, bien hautes — avec une étoile prophétique, un arc-en-ciel fatidique et un pin, — les armes éloquentes du nouveau Souverain-Pontife. Et aussi droit que ce pin symbolique, que le vent des montagnes ombriennes venait si improvisamment transplanter là, sur ce trône de Rome, un vieillard cassé retrouvait tout à coup sa première verdeur dans une renaissance nouvelle. L*ex-cardinal disgracié Gioacchino Pecci, — qui s'appellerait dorénavant le fortuné Pape Léon XIII, — leva sur Tunivers étonné, aussi fièrement que Tarbrede son armoriai, son buste grand et sa tète sereine que Tastre dominant et sa lumineuse devise sauraient protéger de l'orage.

L'orage ne grondait pas moins fort aux portes du Vatican qui retrouvait son pape, et le pin héraldique de celui-ci était bien l'arbre des tombeaux représentant ^vec la plus funèbre vérité les dernières espérances de r Eglise catholique et des Etats européens. Sur ces soixante tentes de pasteurs^ venus ici des quatre coins

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du monde pour élire leur chef, l'œil, maintenant qu'elles s'étaient repliées, pouvait par-dessus envisager Fespace et interroger la tempête. — Du côté de la France, c'était comme une fumée impénétrable, faite de la décomposition des vieux partis qui se replâtraient pour revivre, et de la fermentation des dernières victimes mal enterrées dans les sillons de Sedan qui menaçaient de se ressusciter pour une incertaine et incalculable revanche : fumée des guerres mal éteintes et des politiques mal assoupies, où ce' pays enténébré ne discernait déjà plus les sillons lumineux de son histoire ancienne et l'esprit éclairé de ses sages aïeux, — Du côté de l'Allemagne, c'était pire : ceux qui s'étaient appelés, devant la France humiliée par leurs armées victorieuses, les « Fléaux de Dieu » et les « providentiels Barbares », s'appelaient maintenant, devant l'Europe menacée tout entière par leurs corporations secrètes de Sociale et d'Internationale, les organisateurs non plus des nations abolies mais des sociétés refaites, avec le communisme pour code et pour agent la dynamite. — En Russi.e, en Autriche, en Italie, en Espagne, c'étaient les mêmes complots et les mêmes révoltes, annonçant la même lutte occulte des théories nihilistes, carbonarîques, irrédentistes, insurrectionnelles, qui, lasses des monarchies décrépites, proclamaient les républiques rajeunies, et qui, fatiguées déjà des républiques débon-

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naires, demandaient même le rétablissement des intransigeantes révolutions. Pourargument, on n'avait plus qu'un mot : la négation. Pour projet, plus qu'un but : la destruction. Et pour soleil éclairant ce monde noir sortant en transfuge de ses institutions ancien-* nés, qu'une lumière : la fulminate. Quelle civilisation et quelle Europe sortiront-elles demain de ce linceul immense et effrayant que n'avaient fait encore ni si vaste, ni si épouvantable, les Barbares de la première Rome -et de la dernière des invasions? Devant cette coalition sourde où toutes les nations complotent, la guerre de peuple à peuple est oubliée dans les arsenaux où des ingénieurs sont pourtant chargés encore, par une dernière surprise de la sagesse humaine, de ruiner les Etats en y entretenant les vieilles armes et en y forgeant des armes nouvelles dont saura profiter l'émeute. Mais le flot d'abord sourd se fait déjà entendre, monte la digue, déborde les pays, envahit les frontières, s'unit du nord au sud et de Test à l'ouest ; et sur cette tempête mûre pour la dévastation finale, devant laquelle les hommes d'Etat les plus puissants croyaient opposer leur génie souverain et commencent à perdre la tête, comme celle de tout petits enfants mis en présence d'un colosse ; par-dessus tout cela, pas un homme mandé du ciel pour refouler cet enfer, pas un pilote génial pour dominer ces flots, pas une main de maître pour ramener ces barques?

Ce fut rheure où Léon XIII, aussitôt que proclamé pape, mit significativement dans sa poche la ca^ lotte cardinalice que, contrairement à l'usage, il ne voulut envoyer à personne en signe de personnelle faveur. Il plaça sur sa tête, sans parti pris, sans faiblesse ni rigueur, la redoutable tiare aux trois couronnes qui, de ce front, en quelques années, allait projeter sur le monde et sur Torage qui y grondait déjà, de si lumineux et si bienfaisants rayons.

Mille plumes vous l'auront déjà portraituré.

Aucune n'aura voulu ou osé vous dire l'homme nouveau que le cardinal Pecci introduisit au Souverain Pontificat, sous la sauvegarde de la blanche et primitive soutane des papes. C'est rouge qu'eût dû rester cette soutane, si elle eût voulu représenter l'heure sanglante où ce pontife arrivait au pouvoir, et le martyre que ferait subir à ce Romain, noble par son sang et par ses sympathies personnelles peut-être, cette société démocratique qu'il n'avait pas faite et dont il voudrait en diplomate accompli, qui arrive au pouvoir et qui le prend tel qu'il est pour le laisser meilleur 1 concilier le Modernisme intempestif avec l'antique et modéré gouvernement de l'Église. Mais l'âme de cet apôtre de la bonne doctrine était si bonne, que c'est blanche, en vérité, que devait apparaître la tunique sans tache du « Pape des Ouvriers » bien enrégimentés, et de la Sociale et de l'Internationale bien comprises.

Beaucoup se sont arrêtés à ce masque anguleux d'octogénaire où pas une trace de sang n'apparaît, et . que quelques-uns se sont plu à comparer au masque de Voltaire, — pour la ressemblance seule de la physionomie. — Ceux qui ont vu, dans l'image souverainement haute de Léon XIII, une comparaison plus frappante avec quelque antique statue de pape primitif, sculptée en pierre sur un caveau, ou droite et bénissant les foules de la hauteur d'un jubé de cathédrale,, et dans une telle maigreur ascétique qu'elle ferait croire que les morts peuvent encore sortir de leurs tombeaux et apparaître comme des ombres blanches dans la société des hommes, — ceux-là auront trouvé un terme de similitude moins irrévérencieux et plus exact.

C'est à Pie IX, son prédécesseur, qu'il faudrait le comparer et l'opposer surtout. Le premier, large et fort des épaules, comme un major des Gardes- Nobles qui furent sa plus chère compagnie et dont il eût conquis avantageusement les grades si le sort, au lieu d'en faire un pape, l'avait laissé soldat. Le second, au contraire, étique et s'annulant du corps entier, qu'une goutte de lait nourrit, et que ferait tomber la mouche qui se pose sur le casque d'acier de ses Gendarmes. Mais c'est aussi la différence de ces deux -corps qui marque celle de ces deux âmes : celle de l'un, massive comme il convient à un fort officier de

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Tarmée où Pie IX eût mené peut-être autrement qu'à Gaète et qu'à Mentana la victoire d'un libéralisme trop mal compris alors, pour être défendu sans quelques fautes ; — celle de l'autre, ailée comme labeille de THymette en laquelle la Grèce de Platon a symbolisé la sagesse, cette abeille savante, qui vole aussi brillamment autour des livres et des encriers qu'autour des épées et des casques. Ces livres nous ont valu, en ce Pecci politicien, autant de monuments de sagesse diplomatique et religieuse qu'il aura écrit de ces lettres que l'histoire de demain appellera ce les Encycliques de Léon XIII, » et la a Lettre aux Évêques de France », pour exhorter ceux-ci a adhérer au gouvernement constitué de la République. A qui ce pape peut-être incomparable ressemble-t-il surtout, par ses idées plus que par sa personne, et particulièrement par cet amour supérieur de la rénovation des sociétés modernes dans un socialisme évangélique, — encore qu'orthodoxe? C'est à lui-même.

Un simple trait peindrait cette haute figure, mieux que ne sauraient faire tant d'infidèles tableaux ou d'incomplètes ébauches. Mais je risquerais, en le citant ici, de paraître osé, et j'aime mieux le réserver au lecteur qui aura la patience d'aller le chercher dans le livre qui le contient déjà (i).

(j) Voir Des Hommes, Léon XÎIJ, par Boyer d'Agea,

Paris, Sa vlne, édiu, 1890.

Ainsi se présenta, en 1879, dès la première année de son pontificat, et tel s'est confirmé depuis par des actes d'une politique très personnelle et d'une conciliation très résolue, ce pape indépendant et libéral à la fois, sous le pontificat duquel les idées rénovatrices de demain se seront, — Dieu le permette ! — substituées sagement et sans violence aux idées mortes d'hier : celui qui aura eu le haut courage et le suprême honneur d'éviter aux Etats de l'Europe moderne l'orage social qui menaçait de les briser, en disant au monde des ouvriers laborieux et calmes : « Le monde du travail vous appartient ; acquérez-le par de pacifiques et légitimes conquêtes I » en disant à la bourgeoisie de l'Industrie et de la Finance : « N'oublie pas que le travailleur est ton frère et que tu lui dois un partage équitable des biens qu'il t'aide à amasser! » Et, pour faciliter la réconciliation des deux classes sur un terrain qui les réunira plus fraternellement, ce pape aux grandes vues de proclamer sans crainte la République partout où un peuple nouveau, las du vieux temps, la réclame ; tandis que ce même pontife, avec la majesté et le respect qui conviennent aux grandes toinbes, dit à la monarchie morte, partout où Dieu a arrêté son règne ici-bas : « Endors-toi, sans regret du passé et sans souci de l'avenir. Celui qui fait mourir et ressuscite, est aussi le seul qui sache combien de temps doit durer ton sommeil I » Ainsi,

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SOUS la main dirigeante de Léon XIII, les temps anciens trouvent leur accomplissement respecté, les temps nouveaux leur éclosion souhaitable; et, sous cette haute pression de la main la plus auguste bénissant un passé qui s'en va et un avenir qui arrive, on aime à se représenter la Société moderne ainsi harmonisée comme dans un tableau idéal que Dante esquisse au seuil du Purgatoire de sa Divine Comédie, La barque des voyageurs étant arrivée à ce point du rivage où la terre finit et où le ciel commence, Tange joignit les doigts, baissa les cils et dit dans le repos des sphères qui semblaient Técouter :

Ella giunse e levé ambe le palme, Ficecndo gli occhi verso Voriente, Corne dicesse a Dio: — D*altronon calme.

Telle est, dans ses traits sommaires, la silhouette du portrait politique qui reste encore à faire, en la personne de Léon XIII. Mais, pour ce tableau qu'une main plus expérimentée essayera, quand l'histoire d'une vie heureusement prospère encore en aura réuni les matériaux, — quelques notes prises sur la vie domestique de ce pape l'éclaireront d'un jour nouveau ; et j'ai plaisir de recueillir ici celles que M. Frédéric Masson a si exactement produites dans son beau livre déjà cité de Rome pendant la Semaine Sainte.

...Tous les jours, à six heures du matin, le premier valet de chambre entre dans la petite chambre à

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coucher de Léon XIII pour recevoir ses ordres. Cette chambre assez exiguë, dont les murs sont tendus d'étoffe jaune, est partagée par un rideau derrière lequel se trouvent un lit blanc et un prie-dieu. Le Pape se lève, pendant qu'on prépare l'autel dans la chapelle privée de Tappartement ; puis, sans autre assistance que celle de son camérier, il dit sa messe.

De temps en temps, le pape délaisse sa chapelle privée pour l'oratoire qui ouvre ses portes sur la salle des Gardes-Nobles ; c'est une petite chapelle très modeste, presque obscure, très recueillie. L'admirable Nativité peinte sur l'autel par Romanelli s'éclaire alors aux flammes de six grands cierges et quelques fidèles, membres de l'aristocratie romaine ou étrangers d'importance, reçoivent l'autorisation d'assister à la cérémonie. Elle est fort courte, ne dure qu'une demi-heure ; point de présentations, point de discours; mais c'est à peu près la seule occasion qu'on ait d'approcher le Pape. Aussi cette faveur est-elle des plus enviées.

Le Pape, en disant la messe, prononce très distinctement les paroles sacrées, mais il le fait avec ces accentuations périodiques qui marquent parfois le mouvement des respirations fatiguées. Il monte et descend difficilement les marches de l'autel, soutenu par deux camériers secrets; mais, à mesure que s'accomplit le Sacrifice, le corps se redresse, les yeux

brillenti la physionomie s'anime. Sa foi semble le porter.

Les portraits de Léon XIII sont trop répandus pour qu'il soit nécessaire de décrire ce corps très long et très maigre, ce visage étroit où le nez puissant dessine la ligne aquiline tout près des yeux assez petits, très brillants, très observateurs, plus interrogateurs que bienveillants. La bouche large, d'un dessin correct, à lèvres minces, s'appuie sur un menton carré, d'une ossature violente et est annoncée sous les pommettes, par deux rides profondes, en coup de sabre, qui s'accusent extrêmement lorsque, sa bouche sans lèvres exactement close, le Pape veut avoir Tair de sourire. Le front poli, dénudé, est haut. La tête est d'un prêtre diplomate, réservé; Toeil seul traduit des impressions qui, parfois, se sont échappées en paroles, en sons plutôt, mais seulement depuis douze ans. Il arrive que, parlant des personnes, le ton seul dont le Pape prononce un « povero » ou « pmerina >, qui voudrait être banal et .presque affectueux, met brusquement tout le caractère en lumière, éveille l'attention, fait qu'on regarde au profond de ces yeux qui essaient en vain de se ternir. Rien d'un pasteur suprême, doux et tendre aux petits, aux femmes, aux humbles. Ce visage impassible, tout blanc, uniformément pareil à de la cire blanche, qu'accompagnent deux touffes de cheveux

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(Tun blanc pur, que soutient le col haut mettant son blanc de linge sur le blanc de la soie de la soutane, sur le blanc laineux de la pèlerine, ce visage que son maître a voulu clore, qu'il a clos par trente-deux années d'observation, de réserve, de concentration, ce visage n'attire pas, ne séduit pas, ne retient pas ; il oblige, il commande, il domine. Le mot distingué, si Ton pouvait s'en servir ici, rendrait la première impression. En regardant de plus près, on voit le triomphe, on sent comme il a été acquis, et Ton songe aux patients cheminements, durant des jours, des années, des vies : les cheminements à la Sixte- Quint.

Trente-deux ans à Pérouse, une petite ville de quinze mille; âmes, où il y a des souvenirs, des monuments, des tableaux, mais qui, pour le mouvement intellectuel et artistique, est une bourgade de province ! Trente-deux ans où, de ce bourg juché sur une montagne en plein milieu de l'Apennin, il a dû tout entendre de ce qui se disait dans l'Eglise et dans le monde, tout voir de ce qui se faisait, tout méditer de ce qui se pensait l Et le but, incertain, presque inavouable; car, si fort qu'un cardinal ait désiré la tiare, jusqu'au dernier bulletin dépouillé, il parle de son indignité, se plaint d^\i fardeau dont on veut le charger et déclare quMl n'accepte que par contrainte.

Ne rien laisser deviner-de son rêve et le poursuivre tant qu'on existe, jusqu'à l'extrême vieillesse qui.

suivant les Conclaves, donne ou retire des chances, enfoncer en soi son secret sans confidence possible, car confidence engendre trahison ; — et pourtant ne pas perdre une seconde pour se rendre prêt à vivre à l'âge où les autres hommes sont morts, où soi-même on doit normalement être mort ; tendre toute son activité cérébrale à comprendre, à connaître tout ce qui est du monde et, quarante années durant, ne rien laisser voir de ce qu'on sait, n'échanger nulle idée, ne formuler aucun jugement, ne voir aucun homme, ne visiter aucun pays, être enfermé là dans l'isolement où l'on tient les hallucinés : c'est de quoi rendre imbécile ou dément, ou c'est de quoi tremper à jamais le génie et la volonté. D'une telle retraite, l'homme qui y survit ne peut sortir pareil aux autres hommes; un sceau est sur sa face, qui la rend inoubliable. Ce sceau est sur la face de Léon XI IL

On ne peut guère -approcher du Pape, qu'à cette messe privée ; car il n'admet point les audiences sans objet précis, sans utilité immédiate, celles qui n'apportent point un renseignement, ne servent point sa politique, qui ne sont que de dévotion ou de curiosité. Son maître de chambre, qui sait ses intentions, a soin de décourager les pèlerins, d'arrêter les demandes indiscrètes. Lorsque les gens son trop recommandés pour qu'on les rebute, il leur ofi*re d'assister à la messe privée, mais encore ne s*engage-t-il

pointsurlejour. Ilfautdu temçs, beaucoup de temps ; car le jour dépend de la disposition — on ne dit jamais de la santé du Saint- Père. Souvent même, au jour dit, les pèlerins arrivant à l'heure très matinale trouvent que le Pape a chargé quelque cardinal de dire la messe à sa place. Alors que reste-t-il aux pauvres pèlerins, qui n'ont point entendu la messe ? De voir et de baiser le faldistorio, cette sorte de priedieu de forme traditionnelle, monté sur quatre pieds en bois doré, accompagné de deux bras richement sculptés, couvert d'une étoffe de la couleur du rit qui sert de siège aux cardinaux et aux évèques et, dans les fonctions, servait de prie-dieu au Pape.

Pour les fonctions dans la chapelle Sixtine, il ne s'en tient plus que pour l'anniversaire du couronnement, la messe funèbre de Pie IX, les services à l'occasion du décès de quelque souverain catholique, et les consistoires publics. Encore les pompes sontelles fort amoindries, et ne voit-on plus dans le cortège quantité de costumes qui n'étaient point parmi les moins admirés. Plus de sénateurs de Rome, de chefs de quartiers, de dignitaires civils, plus même de suisses en grande tenue, casqués, cuirassés, portant sur l'épaule la lourde épée à deux mains.

Le Pape fait, à la vérité, quelque exception encore pour les pèlerinages ou les associations catholiques • A ces pèlerinages, il se mêle parfois des personnages

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qui ne semblent guère à leur place au Vatican; — •comme, Tan dernier, les Indiens de la troupe de ,BufFaIo-Bill; comme, une autre fois, une fournée de ces recrues des agences, dévastateurs de musées, inscripteurs d'inepties, dont les groupes photographiés salissent les façades des monuments célèbres et à qui un entrepreneur avisé, en faisant passer le train de plaisir pour un train de dévotion, est parvenu à obtenir une audience collective. Mais ce sont là, si regrettables soient-elles, de presque inévitables erreurs, et l'on sait d'ordinaire séparer le bon grain de l'ivraie. D'ailleurs, ces réceptions se passent sans cérémonial ; elles ont lieu dans la salle Mathilde ou la salle ducale, avec une pompe très restreinte. Six gardes-nobles et deux camériers secrets. Le directeur du pèlerinage ou le président de l'association lit une adresse ; le Pape répond, puis donne une bénédiction générale. A peine a-t-on eu le temps de le voir,

La messe que, les jours de grande fête, le Pape célèbre dans la salle Mathilde, est exclusivement réservée à a la Famille noble ». Nul étranger n'y est admis.

Enfin, Ton ne saurait compter sur le retour de cérémonies analogues à celles par lesquelles fut célébré le Jubilé sacerdotal de Léon XI IL Les réceptions 'alors se multiplièrent, les audiences furent plus faciles. L'immense basilique de Saint-Pierre, emplie de la

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foule des pèlerins, reTit les splendeurs pontificales, etj apparaissant sur la Sedia, le Pape entendît un peuple acclamer sa royauté temporelle, dans un élan d'enthousiasme qui, s'il n'était point très profond, paraissait pour le moment fort sincère.

C'eût été un artiste, le peintre qui eût tenté alors de fixer la physionomie et le regard du Pape à ce moment. Quel regard ! Le geste n'était point souple, manquait d'ampleur, et, peut-on dire avec les Italiens, de désinvolture ; il était étriqué et bref. Mais la tête, mais les yeux!,.; Il y a un tableau qui représente Léon XIII dans la Sixtine, lors de ces journées : il vaut mieux n'en pas parler.

Défait, le portrait de Gaillard, très intéressant pour les premières années du pontificat, ne donnant plus, après douze ans, l'aspect réel du Pape, il faut S*en tenir aux photographies dont quelques-unes sont étonnantes de vérité. Léon XI II étant toujours en représentation, la pose devant l'objectif n'a rien changé de la figure habituelle, mais n'a point rendu, par contre, l'affaissement du corps, si étrangement maigre que, lorsqu'il remue, les vêtements flottent sur lui, si las qu*il semble comme s'effondrer, se diluer, se dissoudre (i).

* (i) (1 faut croire que Léon XIII remontait à peine de la basilique de Saint-Pierre où le mémorable pèlerinage des ouvriers français Tavait acclamé encore sur sa Sedia ponti"

Aussitôt après la messe qu'il a dite lui-même et que suit une messe d'actions de grâces dite par un aumônier, le Pape prend son premier repas : du café au lait et du pain. En déjeunant^ il lit les journaux, ouvre les dépêches urgentes, reçoit les secrétaires intimes ; puis, aussitôt, il se met au travail.

Son mode de travail, lorsqu'il veut rédiger une encyclique ou un document diplomatique important, montre avec quelle réflexion et quelle attention il procède. Après avoir lu ce qui a été écrit de plus sérieux sur la question qu'il désire traiter, il commence à jeter des notes sur des grandes feuilles de papier ministre; notes très abrégées, car il écrit difficilement et, pour le faire, est obligé d'avoir la main dans une machine. Ces notes servent à un premier canevas, écrit phrase à phrase, idée à idée, sur de petits morceaux de papier soigneusement numérotés, et qui repose un temps plus ou moins long dans un tiroir dont le Pape porte constamment la clef sur lui. Du reste, les clefs de ses tiroirs ne le quittent guère, non plus que les clefs de son appartement lorsqu'il en sort. Il prétend ainsi se garder contre les indiscrétions, et, de plus, il coupe court à certains trafics habituels,

ficale, le 2 septembre 1891, lorsque le peintre Chartran fit de lui £e portrait inspiré et cette fois fidèle dont ce livre a Phonneur de publier, au frontispice de ses pages, la première reproduction qui en ait été faite.

sous Pie IX, aux valets du Vatican et qui, s'ils contentaient la dévotion de certains fidèles, servaient le plus souvent les manies de collectionneurs excentriques.

Lorsque le Pape juge que le moment est venu de rédiger, il fait appeler un des secrétaires en qui il a confiance, soit Monsignor Angeli qui a le titre de chapelain secret, soit Monsignor Volpini qui est officiellement secrétaire des lettres latines, et il leur dicte le canevas qu'il a préparé. Les secrétaires, dans cette première version italienne, doivent, en arrondissant seulement les phrases et en ménageant les transitions, conserveries expressions que le Pape a choisies, couvrir la toile. Puis, nouvelle correction par le Saint- Père, nouveau remaniement parles secrétaires, et ainsi à rînfini jusqu'à ce que la rédaction italienne soit au point. On recommence le même travail pour le latin et, comme Léon XI II se pique de l'écrire purement, ce n'est point d'une simple traduction qu'il s'agit. II faut peser tous les mots et n'admettre que d«s tournures qui, sans être cicéroniennes à la Muret, aient au moins quelque harmonie. Quand, ainsi mûrement médité, patiemment écrit, longuement corrigé, le document est prêt, le Pape l'enferme soigneusement dans son tiroir et il attend ipatiens quia œternus.

Tout ce travail se passe dans la bibliothèque, une vaste salle de forme régulière, dont la moitié est ca-

chée par une grande cloison; partout, sur les murailles, des livres et de beaux tableaux. Derrière la cloison, sans arrêter, pépient des serins : Léon XIII aime ses oiseaux, s'y intéresse, s'en occupe,- et leur perpétuel grincement Tamuse sans le distraire.

A dix heures un quart commencent les audiences, et le Pape, pour les recevoir, passe dans un salon plus petit, tendu de damas de soie rouge, tissé rouge sur rouge des insignes pontificaux, encadrés d* arabesques; on trouve cette étoffe, qui a bien Tair d'avoir été fabriquée à Lyon, dans tous les salons et les appartements officiels du Vatican. Elle doit dater de Grégoire XVI. Point de tableaux, aux murs ; presque pas de meubles, en dehors du fauteuil où il s'assied; sur une table chargée de papiers, quelques pendules portatives de forme ancienne.-

Les antichambres s'emplissent. Un mouvement se fait dans ces salles immenses où, par ordre, comme avec la solennité d'une infranchissable hiérarchie, se tiennent d'abord les Suisses, rouges et jaunes, puis les Pala/renieri tout de rouge vêtqs, puis les Gendarmes à tunique noire, à bonnet à poil plumeté de rouge, puis les Gardes-Palatins en uniforme de coupe presque française, shako à plumet blanc, tunique foncée à revers et collet rouges, pantalon rouge à bande d'or, enfin les Gardes- Nobles vraiment élégants avec leur casque recourbé où, aux grands jours, on pique un

plumet blanc» leur tunique bleue — en grande tenue, rouge et toute soutachée d*or, — et les larges épaulettes d'or. Tout ce monde guette, pour se mettre sous les armes et rendre les honneurs, les signaux que transmet 4 la muette le Suisse, de faction au bas du grand escalier.

Pour un cardinal ou un ambassadeur, le cérémonial est presque identique. Le cardinal, — en son habit sacerdotal en drap noir fileté de rouge, avec le manteau, la calotte et la ceinture rouges, tenant son chapeau à la main, suivi de son yalet-de-pied qui porte les papiers enveloppés dans une étoffe rouge, — entre dans la salle Constantinienne, où les Suisses portent lés armes; à la porte de cette salle, un Palafrenkre fait la première révérence, prend les papiers des mains du valet-de-pied et précède le cardinal jusqu'à la troisième antichambre, celle des Gendarmes, où il est remplacé par Un Bussolante, un laïque en soutane violette, qui accompagne TEminence jusqu'à la salle du Trône. Là, c'est le tour de révérence des Camerieri Segretiy qui, en temps ordinaire, passent simplement iine chaîne d'or sur leur habit noir. Les Camerieri Segreli accompagnent l'arrivant jusqu'à l'antichambre secrète, où le Maestro di Caméra et ses Partecipanti se. chargent de l'entretenir et où seulement les cardinaux se séparent de leur chapeau^ — notable privilège^

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Il n'y a presque jamais, — audiences ordinaires et extraordinaires comprises, — plus de huit à dix personnes admises, chaque jour, à voir le Pape dans son appartement privé. Rien ne transpire de ce qui y a été dit : les cardinaux ont tout de suite compris que le Pape n'aimait, ni les indiscrétions, ni les racontars. Les diplomates ont tout à perdre à ne pas envoyer à leurs Cours des nouvelles inédites, et les journalistes affidés ne disent que ce qu'on veut qu'ils disent.

Au surplus, pour les non initiés, les discours que le Pape tient aux diplomates, accrédités près de lui, pourraient paraître ternes tant ils sont prudents. Ce n'est point en paroles, que Léon XIII se répand ; enfermant toute sa pensée en lui-même, il aime à procéder par des coups brusques, des lettres ou des documents rédigés à loisir, gardés dans un secret absolu, subitement mis au jour et, comme une flèche vigoureusement lancée, venant vibrer dans le noir du but. Le fin du fin, pour le diplomate avisé, est de pressentir justement que l'arc est bandé et le trait encoche. Alors, si la résistance est décidée, si les motifs en sont avouables, si l'on sait ne pas reculer, en cas extrême, devant la menace d'un départ, il y a des chances pour que le document ne sorte pas du tiroir ; mais il y dort et, vienne un moment favorable, une minute propice, où le Pape ne se sent plus surveillé, s'il voit que d'autres objets ont distrait Tatten-

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tion ou que les Gouvernements, en se renouvelant, ont perdu le fil de leur politique traditionnelle, c'est fait, c'est parti, c'est envolé, la bombe éclate. Donc, dans les audiences, bien souvent parle-t-on à la cantonade, laissant tomber des mots dont aucun ne reste inentendu et dont plusieurs semblent sans liaison. C'est un assaut à armes courtoises, où les fleurets paraissent plus mouchetés qu'ils ne le sont en réalité, mais où les coups de bouton qui touchent le mieux semblent comme portés dans le vide.

Dans ces audiences, dans ces copversations du Pape, aucune digression, nul dilettantisme, sauf lorsqu'il s'agit de certains chefs-d'œuvre de la littérature latine ou des peintres de Técole de Pérouse. Léon XIII a gardé de son long séjour dans cette ville un si vif souvenir que c'est là la patrie de son cœur. Si quelqu'un a exercé sur lui une influence, c'a été le comte Connestabile, le grand seigneur de Pérouse, dans le palais duquel avait été accroché un tableau de Raphaël; homme curieux, intéressant, plein d'idées fausses, un catholique moderne à la Montalembert, nuancé d'italianisme unitaire, de libéralisme parlementaire et d'infaillibilisme romain; le plus siogulier mélange ; avec cela, de la chaleur, une certaine éloquence, des aperçus sur le monde et sur la politique, des relations en Europe et une vocation de journaliste. De Pérouse aussi l'Eminence Lau-

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renzi, secrétaire des Mémoriaux, le confident le plus intime du Pape; Monsignor Gabriel Boccali, auditeur du Très Saint, c'est-à-dire chargé non seulement des informations sur les ecclésiastiques destinés à Tépiscopat, mais de la correspondance secrète, dont sa mort récente a laissé la charge à Mgr Marzolini, aussi de Pérouse, officiellement chapelain secret et maître des cérémonies surnuméraires. De Pérouse, le cardinal Rotelli, ex-nonce à Paris, après avoir eu des missions à Constantinople et ailleurs. Enfin naturalisés Pérugihs : le Galimberti, nonce à Vienne, l'agent le plus intrigant de la Triple-Alliance, et le cardinal Schiaffino, qui, pendant quatre ans, fut presque officiellement le candidat à la Papauté des cona7ia:(fonistes. Malheureusement pour lui il n'était pas immortel. C'était un moine, un bénédictin, né à Gènes, ayant longtemps résidé à Pérouse où il s'était fort lié avec le cardinal Pecci et avec le comte Connestabile. Avec celui-ci, il entreprit ce journal très curieux, mais fort discuté: ÏAurora^ où Ton soutenait une politique de transaction, où le principal rédacteur écrivait cette fameuse phrase qu'on a si fort reprochée : « l'Eglise n'est pas avec les partis vaincus ». Après la mort de VAurora^ il passa à la présidence de F Académie-Noble ecclésiastique, l'école des hautes études politiques et diplomatiques. On dit qu'il y porta les ^mëmes doctrines qu'en son journal. Il fut six mois

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secrétaire d'une congrégation, poste cardinalice où l'on passe d'ordinaire plusieurs années, et fut créé cardinal au Consistoire du 27 juillet 1885. Il avait alors cinquante-six ans. Il fut, tout de suite, des congrégations les plus importantes et les plus secrètes, désigné aux regards de la foule, non seulement par sa tête curieuse et caractérisée, mais aussi par son costumé blanc de bénédictin; car appartenant au clergé régulier, il aTait conservé la couleur de son Ordre. On l'appelait «le cardinal blanc», et ce mot ici avait un double sens. Il est inort Tan dernier, et Laurenzi est mort cette année; Rotelli, après eux. Les fjérugins y ont fort perdu; mais, tant que Léon XI II vivra, leur dernier mot ne sera point dit. Autant que les hommes de Pérouse, le Pape en prise les tableaux. C'est vrai qu'il y eut là, sauf conteste, une des écoles qui ont le plus influé sur l'art universel, et que cette petite ville a produit plus de peintres et des plus illustres que Londres, New- York et Vienne réunies. Sur leurs œuvres, le Pape a ses idées, presque ses paradoxes* Il se plaît à les mettre en parallèle avec leurs élèves, et on ne saurait dire si le séjour de Raphaël à Pérouse n'est point ce que remarque le plus chez lui l'ancien archevëque-évèque. Mais si l'on sait que tels soct les goûts du Pape, c'est presque par ouï-dire, c'est parce qu'on a vu les tableaux qu'il se plaisait à siche-

ter, et qu'on a remarqué les diverses décorations qu'il a fait exécuter dans des églises. 11 est extrêmement rare qu'il converse avec des dignitaires de la Cour et que, comme faisait son prédécesseur, il tienne une sorte de cercle. Tout au plus, une fois par an, le jour de sa fête, admettait-il le personnel de la Cour pontificale à lui présenter ses hommages et le retenait-il quelques minutes dans sa bibliothèque. On dit qu'alors il causait agréablement et qu'il consentait môme qu'on le contredît. Cela s'est fait une fois, cela ne se fait plus.

Dès que le dernier visiteur est entré chez le Pape, le mouvement devient très sensible dans les antichambres. L'exempt des Gardes-Nobles donne les ordres pour la promenade, Monsignor maestro di caméra traverse les salles pour voir si tout est prêt : le chapeau, le grand manteau rouge et la canne de Léon XIII sont placés sur le banc, à la porte de Tan. tichambre secrète. Les Gardes forment les rangs, et, au fond de l'appartement, à la salle des Gardes- Palatins, la porte s'ouvre toute grande et la chaise-àporteurs paraît, entourée par les Palafrenieri en costume rouge.

Une sonnette retentit. Monsignor délia Volpe s'élance à la porte secrète d'où sort le dernier visiteur. Il entre, il sort de nouveau ; après un moment de silence, la porte de l'appartement se rouvre et le

LÉON XIII DEVANT SES CONTEMPORAINS l8$

Pape donne sa bénédiction aux gens de la première antichambre qui se sont prosternés.

— Oh !... va bene!... dit-il presque toujours avec l'air d'un homme qui est content du travail de sa matinée. N'est-ce pas, monsieur l'Exempt, qu'il fait beau aujourd'hui? Nous allons prendre un peu d'air...

L'Exempt s'incline. On entend, dans les autres antichambres, des commandements à voix basse :

— Présentât sciabl! (Présentez sabre 1)

— Ginocch terr ! (Genou terre !)

Le Pape passe donnant sa bénédiction, il arrive à sa chaise à porteurs, il s'y assied, il bénit une dernière fois les assistants.

— A /:[a/g.' commande le che( des Palafrenieri. Et le petit cortège se met en mouvement.

Deux Suisses, la hallebarde au bras, ouvrent la marche ; deux Gardes-Nobles les suivent à peu de distance, et aussitôt après la chaise du Pape portée par six Palafrenieri; l'Exempt des Gardes-Nobles et le Pariecipante qui montera en voiture vis-à-vis du Pape, suivent, et deux Suisses ferment le cortège.

On traverse, d'un pas assez rapide, les secondes Loges et les Chambres de Raphaël, les salles de Constantin, d'Héliodore, de la Signature, de l'Incendie du Borgo; puis, par les galeries des Tapisseries, des Cartes géographiques, des Candélabres, on descend le grand escalier du Musée et on arrive au jardin.

f86 LiON Xni DEVANT SES CONTEMPORAINS

Quelquefois l'itinéraire change; pour accéder au jardin, on traverse la Bibliothèque Vaticane ou le musée Chiaramonti. C'est en suivant cet itinéraire que Sa Sainteté fit, un jour, Tépreuve de la politesse allemande. Au passage du cortège, tous ceux qui sont admis à travailler à la Vaticane se lèvent, d*ordinaire. Si ce n'est point là un hommage rendu au prêtre, au moins est-ce une marque toute simple d'égard au maître de la maison. M. Mommseiji, qui avait obtenu Tautorisation de consulter des documents jusque-là particulièrement secrets, ne se leva point. On lui en fit l'observation, et il haussa les épaules. Les vainqueurs ont de ces façons*

A la porte du jardin, le Pape monte en voiture avec son Partecipante; deux Gardes-Nobles sautent à cheval, pour l'escorter; tout le reste du cortège reste à la grande grille.

Les jardins du Vatican occupent l'espace qu'une voiture au trot peut parcourir en une vingtaine de minutes : c'est une suite de pentes douces, de collines, de pelouses bien tenues, d'allées ombragées, bornées d'un côté par les murs de Rome, de l'autre par la basilique de Saint-Pierre. II y a une petite forêt assez épaisse, de beaux vieux chênes, des petits ruisseaux, toutes sortes de débris de colonnes, des statuettes, des fontaines, de petits ponts. Au pied d'une éminence plantée d'arbres, s'élève le casino de

Pie 'IV, décoré de sculptures, de mosaïques et de peintures: Trianon papal de ce Versailles colossal où, cet été, Léon XIII venait s'installer dès le matin, et où il avait même fait arranger une petite chapelle pour y dire sa messe.

A l'heure de la promenade du Saint-Père, le jardin est en état de siège : à tous les coins on rencontre des gendarmes, le revolver à la ceinture ; ils surveillent les hautes murailles de la ville, que Ton a plusieurs fois tenté d'escalader. La promenade en voiture dure à peu près une heure : on est presque toujours à la même place, parce que l'espace n'est pas grand; mais le cocher met toute son habileté à varier les détours, de manière que la perspective change aux yeux du Pape. Du reste, il n'y fait pas grande attention : son bréviaire l'absorbe, et c'est à la petite promenade à pied, entre le Partecipante qui lui tient le parasol et VEsenie, qu'il demande toutes ses distractions. Il s'intéresse fort, en effet, à ses plantes; son jardinier-chef, il sor Cesare, l'attend à une place déterminée et, avec ce petit bonhomme que le pape traite avec beaucoup de familiarité, ce sont des discussions sans fin sur la végétation des rosiers, des tubéreuses ou des orchidées, sur les dégâts de la gelée ou du soleil. Après les fleurs, c'est le tour des fruits ; et la petite vigne, les rares oliviers et quelques pommiers qui poussent çà et là sont passés en revue. Dans le

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bois, OÙ des gluaux sont posés, on va enfin voir s'il* s'est pris quelque oiseau. Une heure s'est écoulée, le Pape remonte en voiture ; cinq minutes après, le cortège a fait le chemin de la grille aux appartements pontificaux, et le Pape est au travail.

Le dîner, vite expédié dans la solitude, servi seulement par le premier valet de chambre, est aussi succinct que le repas du matin : un potage, deux ou trois plats très simplement accommodés, du fromage et un fruit. Le plus souvent même, ce repas est encore abrégé et, si le Saint-Père a pris un bouillon dans la journée, il ne se met à table que pour la forme. Le dîner est suivi d*une demi-heure de repos; puis le travail recommence jusqu'au coucher du soleil, moment où le Partecipante de service vient annoncer les visites privées du soir qui ont lieu sans honneur d'antichambre. A neuf heures et demie, tout le monde est parti, sauf quelques domestiques. C'est l'heure de la prière du soir : tous les familiers se réunissent devant l'autel de la Nativité, l'aumônier entonne le chapelet et le Pape dit les répons avec une pieuse attention.

Après le chapelet, le souper, où reparaissent les mets qui n'ont point été touchés ou achevés aux repas précédents. Puis, le Pape se remet au travail, ne consentant à se coucher et que lorsque la tâche de la journée est remplie et que, jusqu'à la dernière syl-

labe, il a lu son bréviaire. Tard, très tard dans la nuit, à cette fenêtre, au second étage du Vatican, une lampe brûle que de tout Rome on peut voir, que des fenêtres du Quirinal peut regarder le roi d'Italie : cette lampe qui brûle, c'est le Pape qui veille.

Voilà la journée d'hiver de Léon XIII : la journée d'été n'en diffère guère, sauf que la promenade a lieu vers six heures du soir ou à huit heures du matin, au lieu de midi. Les ocoupations restent invariables, l'existence toujours semblable, la promenade toujours pareille.

Une fois pourtant, depuis douze ans, le iç juillet 1890, l'itinéraire que suit le Pape pour accéder aux jardins a été modifié. En France, à la première nouvelle, on n'a pas compris; on a cru à une fantaisie, comme si le pape avait des fantaisies; on a parlé d'inadvertance, comme si, après douze ans, le cocher ignorait le chemin qu'il suit deux fois par jour. En réalité, c'était un événement assez gros de conséquences pour qu'il importât d'en préciser les détails et d'en donner une version exacte. D'ailleurs, cet incident n'est point instructif à demi^ sur la psychologie de Léon XIII.

Ce n'est pas sans dessein que le Pape a traversé une cour où les Italiens ont posé une sentinelle et qui, bien que faisant réellement partie de l'enceinte du Vatican, est en fait occupée par eux. Cette couri

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Coriile del Forno, où aboutit, par une porte mono^ mentale, la Viadelle Fondamenta qui contourne Saint - Pierre, donne accès à la Viadilla Zecca, et à la Zeccd même (la Monnaie).

Les Italiens ont pris possession de la Monnaie, mab ils n'y travaillaient jadis que pendant le pur, parce que, le jour, la porte donnant sur la cour était toujours ouverte et que pour franchir, la nuit, cette porte fermée, il eût fallu en demander les clefs au Vatican. Lorsque le Cours Forcé eut été aboli, la Monnaie dut frapper nuit et jour : on a alors percé un escalier tournant à travers un mur extérieur, et c'est par cet escalier que pénètrent les ouvriers et les fonctionnaires. Toutefois, à une sorte de guérite eo pierre dans le saillant du mur, les Italiens ont un factionnaire et ils en ont un second à la porte de la Zecca. *

Un très court espace sépare le portail monumental, entrée officielle du Vatican, de la porte gardée par les Suisses, qui donne réellement accès au Palais Apostolique et qui y fait corps. Cette porte ouvre sur la cour del Forno, de même que plus haut, vers la Zecca, une troisième porte qui mène au Belvédère, aux musées et aux jardins pontificaux. Le pape est sorti du Vatican par la deuxième porte, 7 est rentré perla troisième et, d*une porte à Tautre, il a traversé un territoire contesté.

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Il ne s'agissait point pour lui de faire constater si cette cour dépendait ou non du Vatican, mais de provoquer une interprétation de la Loi des Garanties, d'établir la somme, des prérogatives et des droits qu'on consentirait à lui reconnaître. Or, pendant que les uns affirmaient que le Pape était venu sur territoire italien, pendant que d'autres répondaient que le Pape n'était point sorti du territoire pontifical, le ministre, par son organe le plus accrédité, faisait officiellement déclarer qu'il n'y avait point de territoire pontifical, que le Pape était un simple usufruitier ayant la jouissance des palais du Vatican, de Saint- Jean-de-Latran et de Castel-Gondolfo, mais que rexterritorialité qui lui était concédée était tout au plus analogue à celle que les usages diplomatiques des diverses nations reconnaissent à la demeure d'un ambassadeur ou d'un agent officiellement accrédité. Cela revenait à nier l'indépendance nationale du Pape, qui devenait ainsi un citoyen peut -être privilégié^ mais à coup sûr un citoyen italien. C'était l'affirmation de la doctrine exposée par M. Minghetti : le pape sujet du roi.

Les conséquences qu'on doit tirer de cette déclaration au sujet de la liberté du Souverain Pontife et aussi, et surtout, au sujet de la liberté des Conclaves futurs sont si graves que le mieux est d'attendre les événements; mais n'est-ce pas bien là tout le carac-

ractère de Léon XIII et toute sa façon d'agir? Ce projet, dont il a mûrement pesé toute la portée et que subitement, tout seul, sans demander nul conseil, il exécute : trois tours de roue et le problème est posé devant l'Europe, le ministre italien se précipite, au piège tendu, et cette promenade d'un vieillard sur quelques pavés disjoints entre lesquels l'herbe pousse, cette action, qui n'est une action que le moins possible et qui semble un argument philosophique tant elle est réduite à ce qui est indispensable pour effectuer la démonstration, suffit à prouver au monde et peut-être au Pape lui-même que la Loi des Garanties n'a été qu'un charlatanisme, que, même si la papauté en acceptait la lettre, PItalie en donnerait une interprétation à son gré, que nulle entente n'est possible, qu'il faut renoncer à des tentatives qui ne peuvent que compromettre ou affaiblir la papauté aux yeux des fidèles catholiques et que le Sacré Collège, lorsqu'il aura (dans une éventualité que Léon XIII connaît, à laquelle il pense sans cesse, et qu'il attend sans inquiétude), à pourvoir à la vacance du Siège de Saint-Pierre, devra considérer d'abord si l'indépendance du Conclave est assurée, et devra ensuite, par ses suffrages, préparer un pontificat tel que les intérêts de l'Eglise universelle ne se trouvent point subordonnés à la politique de la Triple Alliance.

Je m'arrête. D'autres, mieux instruits par les événements contemporains dont, en chroniqueurs éloquents et hautement appréciés, ils écrivent au jour le jour Thistoire, vous feront lire aux pages suivantes de ce livre les jugements divers qu'ils ont portés sur ce grand Pape. A ces critiques diverses et quelquefois même opposées, — mais d'autant plus honorables pour la haute personnalité de Léon XII P, qu'elles en auront plus impartialement apprécié l'imposante grandeur, — je n'ajouterais la mienne que comme un pauvre témoignage de mon inutile admiration et de ma dangereuse inexpérience. Tel qu'un enfant, qu'épouvante la seule pensée du fardeau qu'il voulut soulever et qu^il laisse à terre, je marche dans le cadre où je n'ai festonné que les dates d'une si belle vie, parmi les roses du martyre et les lauriers de la victoire ; et, entre les baguettes historiées d'un por-

trait sî magnifique à peindre, je laisse vidé la toile toute grande.

Pour chercher une excuse facile^ je détourne la tète du chevalet où une pareille œuvre reste à peine ébauchée ; et, afin de laisser entendre quelque chose à mon impuissance, je regarde l'histoire des plus grands papes et je compare Léon XIII à ses pairs.

A leur hauteur, il aura sa mesure.

Dans la glorieuse série des deux cent soixantetrois papes qui composent l'incomparable histoire des successeurs de Pierre et dont la généalogie ininterrompue dix-huit cents ans donne au plus humble autant de lustre qu'au plus grand, j'en trouve surtout trois de comparables l'un à l'autre, par 1^ solennité de l'heure où ils apparurent au calendrier de l'histoire, et par la puissance de leur génie particulier qui retourna à leur gré la face même des choses.

Le premier, à cheval, une croix à la main, sort de Rome à l'heure eu le cinquième siècle est à la moitié de son stade. Des prêtres en chapes et aussi désarmés que lui-même, raccompagnent, à l'encon* tre d'une nuée de chariots qui portent les dépouilles de villes entières, et d'une avalanche de chevaux indomptés dont les hommes mi-nus qui les guident paraissent plus sauvages encore que leurs bètes. Avec leurs poings, ils menaçaient d'atteindre le ciel même; et leurs pieux sanglants, qui n'avaient boule-

Tersé déjà que trop la terre, la labouraient de monstrueux sillages où allait s'engloutir la plus haute civilisation de Thistoire. Ce pape fait signe qu'il veut parler, et une force étrange cloue au sol cette avalanche qui se tait. Dans les termes que Grégoire le Grand lui prêtera cent ans plus tard, Léon s'adresse à Attila; il dit que Rome est vide, et que ces hordes ne porteront plus l'incendie qu'au désert; qu'elle ressemble à un vieil aigle tout chauve, et qu'ils la trouveront dépouillée de son peuple et de ces hommes puissants au moyen desquels elle s'élaaçait autrefois sur sa proie (i). Et il finit son carmen seculare d'un lamentable genre, ajoutant qu'il méprise de tout son cœur ce siècle comme un flambeau désormais éteint, et qu'il est prêt à ensevelir ses suprêmes désirs dans la mort de ce monde luimême (2}. Quelle force a parlé par la bouche de ce Pape, dont ces Barbares sont vaincus? Quelle lumière a éclaté sur cette tiare, dont les armes de ces vainqueurs sont éblouies ? L'esprit s'est révélé à la

(1) « Calvitium ergo suum sicut aquila dilatât, quia plumas perdidit quae populam amisit. Alarum quoque pennœ ceciderunt, cum qui bus volare ad praedam consueverat ; quia omnes potentes ejus extincti sunt, per quos aliéna rapiebat. (Homil. in E:(ech,, n. 23, p. loii.)

(2) « Depricamus ergo ex toto anima hoc praes saeculum Tel extinctioni finiamus mundi desideria saltem cum mundi fine. {Homil. in Ei^ech,, n. 24.) .

matière ; et la victoire de ces prêtres désarmés, sur ces bandits bardés de fer, c'est celle de la science surTignorance. L'Europe, sortant plus forte de ses écoles que de ses arsenaux, avait fait reculer TAsie j usqu'aux barrières inexplorées de ses steppes sauvages. La simple croix, l'alphabet simple, avaient opéré ce prodige ; et c'est pourquoi le saint Pape Léon qui mena dans son siècle cette campagne des lettres autrement salutaire qu'une campagne d'épées, l'histoire l'appellerait dans les siècles futurs : le Grand.

Le second, cinq siècles plus tard, trouve l'Europe non plus à conquérir mais conquise. Jusqu'au plus minuscule baron, soumis au plus simple des comtes, lequel relève du plus humble des roitelets ; il n'y a plus qu'un homme pour ces hommes, et qu'un seigneur pour ces seigneurs : l'empereur ! de qui dépend l'Europe entière. Mais, au-dessus de ces barons, et comtes, et roitelets, et de Tempfereur même, un seul maître qui, étant le plus grand par la hauteur de son trône spirituel, n'en est pas moins sorti le plus humble de la boutique d'un charpentier. Il s'appelle Hildebrand, a fait le Sacerdoce à côté de l'Empire, tient son œuvre géante sept ans entre ses faibles mains de pauvre moine et de vieillard cassé par l'âge ; et ce n'est qu'après avoir conduit à Canossa l'empereur son rival déposé, que lui, pape

toujours inentamé dans son intégrale puissance, va mourir exilé à Salerne, ayant donné l'exemple de la plus grande puissance qu'au nom de Dieu, homme puisse produire aux yeux du monde et consigner dans les registres de l'histoire. Et celle-ci, de Grégoire IX, a fait son deuxième Grand pape.

Et le troisième, de quelle force révélatrice dont l'univers n'aura pas eu encore le spectacle, sortirat-il ? Les Barbares sont morts ou civilisés, et plaise à Dieu que saint Léon le Grand n'ait plus à revenir de l'autre monde pour leur barrer encore la route avec un livre. Les Monarchies autocrates, mortes aussi ou déjà moribondes, depuis que les Alexandre III et les Innocent III des ligues Lombardes et des Croisades européennes! se chargèrent d'affranchir les Communes, au nom même du Christ et de son Évangile. Quant à la politique colossale d'un seul pape et d'un seul empereur pour tout le monde, elle ne serait désormais qu'un beau rêve dont s'illusionnerait vainement un autre génial Grégoire. Mais de l'affranchissement évangélique de quelques Communes à l'émancipation chrétienne de toute la Société ; de la Féodalité morte à la démocratie naissante, quelle distance à franchir et combien de temps à attendre?

Cependant écoutez ce bruit d'argent que, par milliards, des Juifs entassent et emportent dans les impénétrables cavernesconnues d'Israël seulement. Ecou-

tez ces clameurs confondues de foules qui jamais, autant que depuis ce matin, n'ont eu faim de plaisir d*abord et de pain ensuite^ sans que leurs bourses toutà-coup appauvries puissent leur acheter Tun ou Tautre. Prêtez Toreille à ce murmure de foules, de peuples, de nations, de continents entiers, qui s'appellent de journaux à journaux, se concertent d'opinions à opinions, s'associent de système à système, se groupent, se syndiquent, s'internationalisent, se socialisent et, comme un seul homme à la fois, ne demandent plus que du pain à leurs Gouvernants aux abois qui, n'a* yant plus l'argent dont on l'achète, perdent la tète et attendent demain pour la réflexion. Mais le ventre, comme l'esprit, attendent-ils; et l'ouvrier, le plus pauvre et le plus besogneux, ne trouvera-t-il pas lui-même la solution de sa misère, dans ces maisons qu'il a construites et que, pour les reconstruire et vivre encore d'elles, il n'a plus qu'à traiter comme pierre en carrière, avec un kilogramme de mélinite par dessous? La mine au mineur, la maison au maçon, l'exploiteur à l'exploité, l'aveuglement dans tous les yeux, la folie dans toutes les cervelles, le délire final dans tous les rangs troublés et confondus en une commune misère, et la Sociale enfin, Tignoble, la hideuse Sociale, une mèche à la main et se glissant comme le pire des lâches sous la nuit, pour le plus inavouable des crimes : la Sociale qui, au nom de l'humanité, publie-t-elle,

osera faire sauter la moitié de l'Europe pour Thorrible pitié d'entretenir l'autre moitié I

C'est à cette heure, sous le ciel le plus bas qu'on ait vu et où cette même Europe n'atteint Dieu de plus près que pour le mieux frapper ; c'est à cette heure où, dans la nuit que ne connut pas Rome aux jours comparativement plus généreux de Théodoric qui recula et d'Attila qui n'osa pas faire le pas suprême devant un pape qu'ils eussent l'un et l'autre pu anéantir mais qui eût pu les maudire; c'est alors, de nos jours, qu'une étoile jette soudain dans ce ciel même un tel éclat, que toutes les nations en paraissent soudain illuminées. A la lueur discrète de cette étoile, les hommes semblent se distinguer dans la nuit où ils tâtonnent, et se diriger presque sur le chemin tortueux où ils marchent. A sa lumière, ils comptent déjà leurs forces, les ramassent, les canalisent ^ en forment presque dans l'harmonie de leur conscience et de leurs actes une puissance , humanitaire d'abord et chrétienne ensuite, qui commence à parler d*équité indulgente là où il n'était question que d'implacable justice, qui supplée à la révolte par la patience, qui invoqtie les devoirs là où on ne jurait que par les droits, et mêle enfin un peu d'esprit de conciliation à cette loi irritante des pauvres et des riches que groupe et groupera toujours toute société humaine, chez laquelle heureusement l'Évangile corrigera le Code,

I ' ' ■ II. . Il ■ ■' . II... ,

bien mieux que ne fera jamais la politique la plus habile et le gouvernement le mieux entendu. Et cette étoile, cet esprit, ce pape, c'est ce Léon XIII qui, à son tour, a bien mérité le nom de « Grand » , de Thistoire qui le lui décernera; parce qu'il aura eu le froid génie d'entendre et de favoriser Theure de la démocratie sonnant à l'horloge de tous les peuples à la fois, et le courage de risquer le manteau blanc des papes dix-huit fois séculaire en abritant dessous cette même Démocratie qu'il introduit sans hésitation dans l'Église : providentiel Attila de cette Barbarie nouvelle, s'avançant avec la croix et il'évangile à la conquête des pouvoirs qui n'avaient que le sceptre et le code pour guides, sûr du lendemain triomphant que lui prépare une audace apparemment si extrême et une si souveraine sagesse.

Lumen in cœlo/,..

Telle est l'étoile que, de mon humble coin, j'aime saluer, comme une des plus glorieuses de l'histoire. Elle couvre d'honneur l'Eglise qui la regarde luire au cycle déjà si lumineux de ses annales pontificales et qui en est revêtue soudain, comme d'une nouvelle splendeur; et elle ajoute à la fortune de la France, ma mère, qui devra à un des plus généreux rayons de ce bel astre une des plus difficiles conquêtes de sa politique nationale.

Lumen incœlo !...

Le pieux moine qui écrivit cette adéquate devise, à plusieurs siècles en arrière, pouvait-il croire que leur donnerait une réalité si éloquente, à sa parole et à son étoile prophétiques, Tâge à venir qui en serait si providentiellement et si glorieusement auréolé?

Lumen in cœlo!,.. In œternuml

Paris, le i»? avril 1892.

BOYER d'AGEN.

PAR

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