‹ Léon XIII devant ses contemporainsChapitre 12 sur 34 · MAURICE BARRÉS · texte numérisé non relu

MAURICE BARRÉS

Léon XIII a entrepris de réconcilier l'Eglise avec la société moderne.

Cette ambition si vaste, si généreuse d'un vieillard de quatre-vingts ans, a retenti dans l'opinion publique et jusque dans les imaginations les plus mornes. Voici une nouvelle phase de la lutte — lutte constante, mais qui depuis deux siècles s'était accentuée et précisée avec une extrême âpreté — entre l'esprit de révolte et Tesprit de tradition, entre le libre examen et la doctrine officielle catholique romaine.

Cette réconciliation se fera-t-elle ? Il me semble qu'il suffit de traduire, comme je viens de faire. Eglise par doctrine « officielle- romaine » et Société moderne par « esprit de libre examen », pour concevoir avec évidence qu'il y a là une contradiction irréductible. Ce sont plus que deux partis adversaires, en présence : deux tempéraments opposés.

La démarche démocratique de Léon XIII ne vaudra pas, pour ramener les intelligences qui répugnent au dogme catholique. Mais, en revanche, par ce qu'elle a d'apaisant et de gêné-* reux, elle fortifiera infiniment l'autorité morale de l'Eglise. Pas un incrédule converti, mais beaucoup d'adversaires désarmés.

Après r Encyclique Sur la condition des ouvriers et TEncyclique Aux catholiques de France, je ne vois pas de raison pour qu'il y ait un catholique de plus ; mais, par contre, je ne conçois pas qu'il subsiste un anticlérical.

Le Pape reconnaît les droits des faibles dans la question sociale ! Le Pape coupe la corde qui le liait aux morts politiques 1 Donnez quelques années pour effacer les défiances, et la démocratie ne verra plus dans le prêtre un ennemi.

Aussi bien, Léon XIII n'eût-il point parlé, que la démocratie aurait dû cesser une lutte devenue sans objet. Le prêtre, s'il fut un obstacle au gouvernement républicain et à la propagande socialiste, n'entrave plus aujourd'hui le large courant de l'opinion. C'est pour l'avoir constaté que nous sommes, au Parlement, quelques nouveaux venus qui nous refusons à voir dans la fameuse formule « guerre au cléricalisme > autre chose qu'une manie des vieilles

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barbes du parti, ou une tactique d'obstruction précisémesfiC contre le socialisme. Et sur ce poisut nous sommes bien assurés d'être d'accord avec notre génération. Dans les fractions les pUrs ardentes du monde ouvrier, les agitateurs euxmêmes déclarent que « la question; religieuse leur est indifférente. »

Indifférence ou vague sympathie de l'opinion, cela peut-Ll suffire, à l'Eglise ?

Léon XIII se contentera-t-il d'avoir désaruné les haines; ne voudra-t-il pas restituer à la {Mbpauté l'initiative qu'elle eut au moyen âge? On peut lui supposer cette ambition et le souci que Saint- Pierre prenne la direction de la réorganisation sociale, que tous réclament ou prévoient- Rêve sublime! Alliance qui emporterait tout.

Ce que l'Eglise apporte au socialisme, c'est la plus formidable organisation de cadres que puisse entrevoir aucun congrès d'oFganisateuir% c'est en outre et surtout le don de transformrr en matière sentimentale des raisonnements mathématiques. L'importance d'un tel don, cûnQ>ment ne le comprendraient-ils pas, ces socioilistes qui font en même temps qu'une démonrs^ tratioR de savants une propagande d'apôtres,? La religion, en adoptant les conclusions des économist)es révolutionnaires, les fortifierait du

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prestige des choses de foi. Elle ne dit point : « comprenez » ; elle dit : « croyez », et voilà ha seule manière de convaincre une sorte d'esprits qui est fort nombreuse. C'est parce qu'ils savaient cette loi mystérieuse de l'esprit humain que Comte, Saint-Simon et tous les grands utopistes du commencement de ce sfècle, véritables promoteurs de la réorganisation sociale que nous voycms tenter autour de nous, ont tous voulu ajouter à leurs séries de déductions le caractère religieux. Ils ne croyaient pas avoir convaincu, s'ils n'arrivaient à mettre leurs vérités dans la bouche d^un Dieu.

La plupart d'entre eux se sont tournés vers l'Eglise; ils croyaient au catholicisme une force de renouvellement suffisante pour qu'on pût y introduire, non seulement les faits accomplis, mais encore les plus audacieux espoirs. Cornment ces imaginations si tentantes' avortèrent, je n'ai besoin de le rappeler à personne. C'est l'histoire du mysticisme, oii aboutissent presque tous les grands utopistes réformateurs.

Mais quoi! ne voilà-t-îl pas que, du dedans même de TÉglise, renaît ce plan auquel des rê- ^veurs avaient projeté de l'amener ? Comme ceuxci avaient voulu mettre au service de la Révolution la force de rÉglise,/^éon XIII veut mettre

au service de l'Eglise la force de la Révolution. Il apparaît rhomme prévu par les esprits les plus rigoureux, les plus généreux et — disait-on jusqu'à cette heure — les plus chimériques du siècle.

Audace merveilleuse ! Imprévue volte-face 1 N'est-ce pas là quelque conception éclose dans l'entourage ardent d'un Mun ou d'un La Tour du Plu, et qui gèlerait dans les aniichambres du Vatican ?

Réconcilier rÉglise et la Société moderne en les lançant toutes deux vers le même inconnu ! Modifier brusquement, du moins à* l'égard des vieilles formes sociales de l'Europe, l'état mental de plusieurs millions de fidèles!... J'admire et je m'étonne. Du point de vue qu'on a au trône de Saint-Pierre, que va-t-il advenir? Plus je sens ma faiblesse à embrasser tous les possibles de cette nouvelle politique, plus ma respectueuse curiosité est éveillée par l'illustre vieillard qui, dit-on, veut l'essayer.

PAR

RUGGERO BONGHI

Monsieur,

Vous me demandez mon opinion sur Léon XIII. J'aimerais bien ne pas vous répondre. « On ne juge aisément les hommes qu'après leur mort », a dit, je crois, Solon; et Léon XIII n'est pas mort ni n'est près, j'espère, de mourir.

D'ailleurs, nous autres Italiens, nous ne pouvons pas être les juges impartiaux d'un Pape qui, à tous ses mérites, n'a pas ajouté celui de rendre meilleures les relations delà Papauté avec le royaume d'Italie. Mais, parce que j^aime la

vérité par-dessus tout, je ne dirai pas que tous les torts ont été de son côté. Le Gouvernement italien n'a pas été sans faute; et, durant, ces treize dernières années du pontificat de Léon XIII, il en a commis plus d'une. Il n'a montré aucune envie sérieuse d'une conciliation, qui était déjà pourtant bien difficile. Il Ta rendue, quant à lui, plus difficile encore. Sa politique ecclésiastique n'a pas été tout à fait une politique de paix* Il se peut que Léon Xlli, en arrivant au Siège apostolique et dans les premières aninées de son règae, ait eu l'intention de se rapprocher du roi d'Italie, sans être bien décidé sur les moyens de le faire. Mais il est certain que de malheureux -événements, — tels que les insultes au corps de Pie IX durant la translation qu'on en fit de Saint-Pierre à Saint- Laurent, l'érection de la statue de Giordano Bruno, et plusieurs projets de loi, ^ — Font aigri et ont fini par lui faire accentuer davantage la protestation de la Papauté contre la position que le Gouvernement italien lui avait faite; et cela, aussi âprement et efficacement qu'il l'a. pm C'est par lui' et par son initiative que le mou»vemerrt catholique, en faveur du Pouvoir temporel du Pape, est beaucoup plus fort aujourd'hiri qu'il y a vingt ans. L'organisation des Con»grès catholiques et de toute sorte de rétanions^

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pour affirmer et soutenir la nccessTté de cette restauration, est très puissante si vous la considérez en elle-même. Mais elle se heurte contre une impossibilité; car le Pouvoir temporel ne peut être rétabli qu'à la condition de dissoudre le royaume d'Italie : ce qui ne paraît, ni possible, ni probable, et serait nuisible à la Papauté elle-même. .

Assurément, à la mort de Pie IX, TEgUsc romaine se trouvait dans de bien mauvaises conditions. Elle était en guerre avec tout le monde. Léon XIII a beaucoup fait, a énormément fait, pour la remettre en paix avec les gouvernements et les peuples. A ce point de vue, on peut bien dire qu'il a été et qu'il est un grand Pape. On Ta vu en Allemagne où le catholicisme est passé, par son œuvre, de la presque persécution à une grande puissance.

On le voit en France où, en abandonnant avec beaucoup de hardiesse les exemples de plusieurs de ses prédécesseurs, et en contrariant peut-être les inclinations de la plupart de ses amis les plus dévoués, il a forcé le clergé et les ' laïques catholiques, autant qu'il Ta pu, à se rallier à la République. Si Ton arrive à constituer une Droite républicaine, on le devra surtout à lui. Ce sera chose bien difficile ou peut-être impos-

sible, que cette Droite devienne aussi puissante que le Centre prussien; mais il est évident que, s'il y a un moyen de donner aux opinions et aux intérêts catholiques une influence sur la législation de la République, il n'y en a pas d'autre que celui-là. On n'apprécie pas bien les succès de Léon XIII, si on ne remonte pas par la pensée aux années qui les ont précédés. Au fond, il n'y a pas de problème politique qui soit plus difficile, — pour des raisons que je ne dois pas développer ici, — que celui que présente la direction de la catholicité : objet de si grands amours et de si grandes haines, et sujet de combat ou de défense pour les motifs les plus différents et aux plus divers points de vue. 11 fallait une tête politique de premier ordre, pour s'orienter sur une mer si houleuse. Léon XIII a prouvé que cette tête, il l'avait, et le catholicisme a été relevé par lui. Le parti catholique est plus fort qu'il n'était, il y a treize ans; et il Test parce que le Pape, qui est un esprit très complet et un écrivain presque de premier ordre. Ta rapproché de la vie et de la société. Ce Pape a tâché de faire entendre la voix de ce parti, dans toutes les questions actuelles qui nous intéressent et nous troublent. Il a donné ainsi le ton, si je puis m'e;cprimer de la

sorte, à toute la pensée catholique.. II lui abattu la mesure.

Il serait intéressant d'étudier quel est Teffet de cette politique, quant aux relations de.r Eglise et de l'Etat. L'Eglise vient prendre une part dans TEtat, beaucoup plus intime qu'elle ne faisait auparavant et par de tout autres moyens. Mais cette étude me mènerait trop loin.

Il me suffit d'ajouter seulement ici que ce Pape, qui a tâché de prendre une si grande part dans la politique intérieure des autres Etats en augmentant l'influence et la force de l'opinion catholique au sein même des Parlements et des Gouvernements, n'a pas voulu et ne veut pas qu'il y ait dans le Parlement italien des représentants du parti catholique, qui puissent y défendre leur cause et y combattre leurs ennemis. Il a maintenu plus. sévèrement que jamais, en Italie, le principe : Ni élus ni électeurs ; ce qui signifie qu'il retient pour foncièrement illégitime et illégale la Constitution actuelle du royaume d'Italie, et qu'il se peut, — et on le croit, — que sa politique partout ailleurs a principalement pour but de se procurer les moyens d'influence nécessaires pour arrivera modifier cette Constitution, en tant qu'elle est nuisible, à son avis, à Tmdépendance de la Papauté. Et comme c'est la Tri-

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pie Alliance, qui a empêché et empêché encore Léon XIII de réussir dans ses efforts, il ite laimepas du tout : ce qui n'a rien que de bien naturel.

Mille compliments.

LEONE Xm

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