‹ Léon XIII devant ses contemporainsChapitre 19 sur 34 · I III ,1 III · texte numérisé non relu

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tant aimée des foules, aussi bien que des grands. Je contemplais la tête de Léon XIII, pleine de lumière, telle que l'a peinte notre graveur français, l'incomparable Gaillard, et j'écoutais, lorsque le Saint-Père prononça ces mots : Allef[ au peuple! Et il développa sa pensée.

Je compris que le Père commun des fidèles, habitué à embrasser le monde de son regard, et à y suivre l'action catholique, rencontrait surtout parmi les ouvriers évangéliques les enfants du peuple. C'est donc à cette classe de la société française que le Christ, notre adorable Maître, fait rhonneur de demander des apôtres : ses fils et ses filles, souvent des héros, parfois des martyrs. C'est pourquoi, son Vicaire veut que Ton aille au peuple pour cultiver ces jeunes plantes, qui sortent de son sein et doivent dans l'avenir se couvrir de fleurs et de fruits pour le salut de la République chrétienne ou Eglise universelle. Car le clergé français, ainsi que nos congrégations religieuses d'hommes et de femmes, tous, participent à cette expansion naturelle du cœur qui est le propre du Catholicisme et jette nos missionnaires sur tous les rivages.

D'où il suit qu'il faut aller au peuple : l'avenir est à lui. ce Donnez, dit le Seigneur, et il vous sera donné, n La classe ouvrière travaille,

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peine, se sacrifie, garde la chasteté des mœurs dans beaucoup de familles encore, et, quand Dieu appelle un de ses fils, une de ces filles, à son service, elle se sent honorée : le sacrifice est vite fait. Alle:{ donc au peuple^ dit Léon XIII, l'avenir de l'Eglise universelle est là; là aussi, l'avenir du monde. La race des travailleurs se multiplie, grandit, se forme, et finalement arrive à commander. Qui donc aujourd'hui commande, parmi nous? C'est le peuple. « Allons au peuple y>y disait notre Pontife attristé, «les grands nousabandonnent. » Et Sa Sainteté faisait entendre que, si les chefs des peuples voulaient se donner la main, en face du Pape, Père commun de l'humanité ici-bas, et s'unir à lui, bien vite la Papauté redeviendrait libre, et, les chefs ainsi que les peuples, heureux. La paix, le bien par excellence, est le fruit de Tordre bien gardé. Or, l'ordre veut que le Vicaire du Christ soit roi, et non sujet; quMl possède en conséquence au moins Rome, où nul ne soit maître, sinon lui. Levons-nous donc, enfants du peuple, tous ensemble et supplions les grands de s'unir au Pape pour la paix du monde et l'indépendance du Saint-Siège. Au lieu de se diviser, pour demain se mitrailler, qu'ils s'aiment et apprennent aux nations à s'aimer entre elles'. Nous le savons,

les sectaires s'y opposent et veulent commander au monde, en prenant la place du Christ, Roi éternel, et la ville de Rome qui est à Pierre. Nous savons aussi que Terreur passe, tandis que la vérité demeuré éternellement.

— En France^ vous ne save:^ pas protester quand il faut! Telle est la seconde parole de Léon XIII, que nous voulons rappeler ici.

Sa Sainteté avait quitté ses appartements du Vatican et s'était installée au milieu de ses jardins, dans une modeste demeure; ce qui avait fait grand bruit, en ville et dans tout l'univers. C'est là que nous eûmes, une fois encore, l'honneur de voir notre Pontife bien-aimé et de l'entendre prononcer ces mots : a En France^ vous ne save:{ pas protester quand il faut. — Merci, Saint- Père ! répondîmes-nous. Nous recueillons cette parole de votre bouche. Répétée, elle deviendra pour nos frères et pour nous une règle de conduite.

Cette parole me rappelle celle d'un évêque anglais qui me disait : « En France, vous ne savez point haïr. »

Ne savoir point protester, c'est ne pas aimer le bien et le livrer lâchement : Ne pas savoir haïr, c'est ne pas savoir aimer. Gloire à Dieu!

nos Cardinaux ont protesté, les Evêques français ont protesté. Voici que tout le clergé a protesté aussi. Et Léon XIII, élevant la voix, a sanctionné ces protestations, car il le fallait! La secte allait mettre sa main cruelle et souillée sur les Vierges du Christ, ses épouses, les arracher de leurs demeures et les jeter sur les chemins poudreux des villes et des campagnes; peut-être, comme Saul le persécuteur, les traîner en prison, •. Ils ont trouvé là leur chemin de Damas* Prenez garde, Messieurs, il y a de terribles malédictions pour les profanateurs de monastères. Les persécuteurs et leurs familles en portent vite et longtemps la peine.

Très Saint-Père, vous ne direz plus, n'est-ce pas, qu'en France, on ne sait point protester quand il faut. Nous voilà, nous catholiques, lancés en avant, avec la jeunesse pour avantgarde. Votre Sainteté a pris en ses nobles mains le drapeau que portaient nos jeunes gens, à Saint-Pierre. Elle en a baisé les plis et Ta bénit avec une émotion visibleà tous les regards* Et ce drapeau était celui de la France : la France^ fille aînée de TEglise^ que le Vicaire du Christ aime ardemment, à l'exemple de notre ado»

rable Maître. Oui, merci 1

Sachons donc, catholiques, protester contre l'injustice faite au Pape; contre l'injustice faite à TEglise de France; contre la persécution, celle surtout dont sont victimes les enfants et les femmes : les enfants, Tavenir de la Religion et de la Patrie; les femmes, gardiennes de la foi et de la chasteté du foyer.

Allons au peuple, et sachons protester quand il faut. C'est ainsi que nous serons vraiment chrétiens, vraiment patriotes, vraiment amis du bien étant vraiment ennemis du mal : partant, vrais disciples de Léon XIII, notre docteur infaillible et notre Père bien-aimé.

Ad multos annos !

PAR

ANGELO DE GUBERNATIS

R!ome, 26 février 1892.

Monsieur,

Vous me faites l'honneur de me demander mon avis sur Sa Sainteté Léon XIII, considéré comme homme politique.

Eh bien ! je vous dirai franchement ce que j'en pense.

Mon idée est que Sa Sainteté est réellement prisonnière au Vatican et non pas, comme le prétend le parti catholique intransigeant étran* ger, à cause de la situation que le gouvernement italien lui a faite, mais à cause de la ligne de conduite que les ultramontains lui ont imposée et que le Saint- Père, après quelques mois d'incertitudes, a fini par adopter définitivement.

Le Saint-Siège, qui se montre si tolérant à i'é-

gard de tous les autres gouvernements, — les républicains y compris, — n'a que de la malveillance pour le gouvernement national qui s'est installé à Rome. Il sait fort bien que la Maison de Savoie a des sentiments très chrétiens, que lechef du cabinet actuel, M. di Rudini, appartient au nombre des croyants, que le désir de la conciliation est au fond de la majorité des consciences italiennes, qu'il suffirait que le Pape levât la main pour bénir notre Roi, notre Reine, notre Règne national, pour qu'il fût lui-même béni et vénéré en Italie plus qu'ailleurs.

Léon XIII, quoique Italien, n'a des sentiments de paix et d'amour que pour tous les peuples étrangers.

Cette exclusion nous chagrine et nous blesse. Elle nous semble anti-chrétienne; elle nous force à considérer le Vatican comme un boulevard, comme une forteresse de la réaction. Le Pape est le Père de toute la catholicité j il ne veut point l'être des catholiques italiens. L'argent qu'il accumule de l'étranger est destiné à nous nuire. La liberté qu'il invoque est celle de ruiner les institutions nationales. Tout ce qu'on peut dire de bien, des grandes vertus de Léon XIII, n'empêche point les patriotes italiens de se le représenter comme l'adversaire implacable de

la plus libérale des dynasties, et de la naticm qui devrait lui être la plus sacrée. On peut ne pas approuver les moyens violents qu'on a employés, pour compléter l'unité italienne ; mais ce n'est pas par des violences, que le comte de Cavour voulait conduire Fltalie à Rome et, comme nation catholique, aux pieds du Saint-Siège; ce n'est qu'à la suite de l'éternel non possumus, opposé par Pie IX, que la fatalité de l'histoire a persuadé qu'il y avait des nécessités plus impérieuses que la parole vénérée d'un Pape. Et Todieux non possumus retentit encore au Vatican, devant Tappel continuel de Fltalie sage et croyante au Saint-Père pour qu'il mette, par un élan de charité, fin à une situation impossible.

Nous entendons dire souvent que le Vatican demeurera éternel, et que le Quirinal est destiné à périr. Mais si un jour Tltalie, ennuyée, vexée d'une attitude hostile, de l'esprit de révolte et d'intrigue qui caractérise les menées du Vatican, se décidait à résoudre la question de la manière la plus simple; si, puisque la Loi des Garanties n'a pas été reconnue par le Pape, le gouvernement italien se décidait à faire acte d'énergie et s'emparait du Vatican, comme il a occupé le reste de la ViUe Eternelle ? Si on rendait au grand Pri-*

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sonnier la liberté de s^en aller ailleurs, et si on confiait le soin glorieux mais dangereux de garder le Pape à une autre nation, qui pourrait nous forcer à le retenir par force au milieu de nous comme un ennemi qui ne nous donne point de trêve ?

Le Père des autres catholiques à cessé, je le répète, de l'être pour les autres citoyens italiens.

L'enthousiasme de toute l'Italie libérale en 1 846 pour le Pape Pie IX ne se portait point vers le prince tetnporel, mais vers le chef de l'Eglise qui prêchait l'amour pour le peuple, qui brisait les chaînes de l'esclavage, qui se rendait adorable.

Le Père Tosti nous apprenait à admirer le Pape Alexandre III, comme rame de la Ligue Lombarde contre la domination étrangère. On a revu, en Italie, pendant quelques mois, le Pape Pie IX sous la même figure lumineuse, symbolique de la délivrance italienne ; les excès des déma* gogues ont, seuls, provoqué une réaction funeste. Mais on avait quelque droit d'espérer, en Italie, que le nouveau Pape, — qui n'avait point la responsabilité du non possiimus et qui, en qualité d'archevêque de Pérouse, avait souvent entretenu des relations avec des généraux et des hommes politiques italiens sans trop se scanda*

liser, — monté sur le Siège de Saint-Pierre aurait mi^ fin à une lutte stérile, et cessé de faire de la politique comme prince, pour régner dans le monde spirituel, le seul qui appartienne au Vicaire du Christ.

On lui a fait entendre qu'il perdrait ainsi son indépendance, que n'importe quel ministre Italien se pourrait croire en droit de lui passer des ordres, que la populace l'aurait à sa merci ; et, par une série d'insinuations insidieuses, on a mis le nouveau Pape en complète défiance contre l'Italie.

Quelle sera maintenant la fin de cette situation anormale ?

Le Pape prêche aujourd'hui des doctrines sociales. Le roi Humbert fait mieux encore ; il les applique dans son petit domaine, près deFiumicino, où quatre cents ouvriers des Romagnes sont employés à des travaux utiles, et dans des oeuvres infinies de charité. La charité chrétienne du roi d'Italie est inépuisable; et cependant, de crainte de déplaire à ses maîtres de dehors, à ses fournisseurs d'argent, Léon XIII n'ose point le bénir, il continue à le traiter d'usurpateur, de sacrilège; et il lui refuse cette paix qu'il crie partout, en dehors des confins d'Italie. On lui a laissé la plus ample liberté de dire et de

faire, dans la forteresse de réaction où il s'est barricadé: ce qu'aucun autre gouvernement, et moins que tout autre celui de la Fille aînée de l'Eglise, ne lui aurait jamais permis. Malgré cela, on lui fait jouer dans le monde le rôle de sainte victime.

Nous ne pouvons avoir, Monsieur, cette sérénité de jugement que vous trouverez aisément chez tous les autres écrivains, auxquels vous avez demandé de se prononcer sur le caractère politique du Pape. Les écrivains étrangers peuvent rendre justice à toutes les qualités éminentes qui distinguent le Pape Léon XIII; nous sommes, au contraire, dominés par une constante préoccupation. Nous ne le trouvons pas assez chrétien envers nous, et nous regrettons vivement quMl mette les intérêts de la politique mondaine de sa Cour au-dessus des intérêts de la religion, qui seule devrait être sa gloire, seule ramènerait Tltalie entière, à peu d'exceptions près, sous la discipline sage et bienfaisante d'une Eglise digne de celle que Pierre et Paul ont fondée, simple et pure, éloignée de toute ambition et ne visant qu'à fonder sur la terre le règne de Dieu par l'amour et par la charité.

Que Léon XIII daigne sortir du Vatican

pour bénir la résurrection de Tltalie, qu'il daigne caresser par son regard de pasteur apostolique ses brebis les plus proches, et toute la chrétienté qui croit, sans conspirer, n'aura qu'un cri d'admiration pour sa magnanimité. Mais tant que pour nous le Vatican représentera le refuge de la haine, nous ne pourrons nous associer au concert de louanges qui, sans doute, retentiront dans le livre que votre juste dévouement envers le Saint-Père, cher et honoré Monsieur, vous a inspiré.

Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

PAR

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