ANATOLE LEROY-BEAULIEU
Paris, le ii mars 1892.
Je ne crois pas que, dans toute la longue série des papes, il s'en trouve beaucoup dont Faction ait été plus puissante et plus bienfaisante que celle de Léon XIII. Pour en juger, il suffit de comparer ses quinze ans de pontificat aux trente ans de règne de Pie IX.
Pie IX et Léon XIII : tous deux grands papes, si ce n'est tous deux grands hommes ; mais corn* bien différents! Entre eux, presque tout est contraste. L'opposition qui éclate entrelaface grasse, les traits noblement réguliers de Pie IX et la figure maigre, osseuse, le visage ascétique de Léon XI 11^ nous la retrouvons partout, chez eux, dans leur personne comme dans leurs actes, dans leur esprit comme dans leur caractère.
C'est un grand bonheur, pour T Eglise et pour la société civile, qu'après un pape ardent, impétueux^ véhément, toute sensibilité et tout en dehors, tel que Pie IX, soit venu un pape médita-
tif, calme, mesuré, toute pensée et tout en dedans, tel que Léon XIII. On comprend que dans une pareille succession au pontificat suprême de deux hommes aussi différents, les catholiques distinguent le doigt de la Providence.
Et de fait, ce qui, aux yeux des profanes jugeant avec la courte vue de la sagesse humaine, semblait avoir été irrémédiablement compromis parun pape, a été rétabli par Tautre. Pour restaurer dans le monde l'ascendant de l'Église, en apparence partout ruiné, il n'a pas fallu à Léon XIII plus d'une dizaine d'années.
Pie IX, le pape du Concile, avait laissé Tautorité du Saint-Siège fortifiée dans TEglise et affaiblie au dehors. Léon XIII a rendu à ja chaire apostolique le prestige qu'elle avait perdu aux yeux des gouvernements et des peuples. Pour cela, il s'est servi du capital d'autorité que, avec la définition deTinfaillibilité pontificale, lui avait légué son prédécesseur ; mais cette autorité papale, plus grande que jamais sur le Clergé et sur les fidèles, Léon XIII Ta souvent employée dans un sens nouveau* L'usage qu'il en a fait, Pie IX ne l'avait pas prévu, et s'ils sortaient de leurs tombeaux de marbre, les Souverains Pontifes des deux ou trois derniers siècles en seraient étrangement surpris.
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A quoi a-t-il employé son autorité pontificale, le pape septuagénaire dont les frêles épaules ont dû porter la lourde succession de Pie IX ? A rapprocher l'Eglise du peuple, à la réconcilier avec ce qu'on appelle la civilisation moderne. Une fois au gouvernail de la barque n\ystique, après avoir quelque temps louvoyé comme incertain, cherchant à reconnaître le ciel et à prendre le vent, Léon XIII Ta hardiment dirigée vers des rivages nouveaux ; sans craindre les brouillards du large et les écueils de la côte, sans se ' laisser arrêter par les terreurs d'une partie de son équipage, le vénérable pilote a donné un coup de barre vers la Démocratie et vers la République. Gela seul serait un fait considérable dont il est malaisé de mesurer la portée.
Nous commençons à revenir des préjugés de nos grands-pères ; nous sentons que le christianisme a une vitalité, et TEglise une force de rajeunissement qui, à nos enfants, peuvent réserver bien des surprises. Qui saurait dire quelle influence peut reprendre un jour sur le cours des choses humaines, dans notre Europe vieillie ou dans les Continents neufs, Tantique Eglise dont le dix-huitième siècle avait par avance célébré les funérailles, et qu'hier encore le dix-neuvième siècle expirant se flattait
d'exclure à jamais des affaires de ce monde ?
Chose inattendue ! à dérouter tous les calculs des sages et les prévisions des habiles, l'omnipotence pontificale et Tinfaillibilité du pape qui, avant le Concile de 1870, nous semblaient devoir à toujours immobiliser l'Eglise, en la rivant à la tradition et en Tenchaînant au passé, les voilà qui se montrent plutôt, pour Rome, un principe d'affranchissement et une cause de re« nouvellement. Ce que peut faire de l'Eglise un pape, ce qu'en saura tirer la chaire apostolique au cours des temps, nul de nous ne peut le prévoir. A cet égard, le pontificat de Léon XIII est peut-être encore plus remarquable, par 'ce qu'il permet d'augurer de l'avenir, que par ce qu'il a effectué dans le présent. Quand on voit l'impulsion donnée à l'Eglise dans les quatre ou cinq dernières années par un pape presque octogénaire, on se demande involontairement où devra s'arrêter, au cours des siècles, l'initiative d'un grand pontife, d'un Hildebrand ou d'un Innocent III.
Haute et hardie est déjà la tâche entreprise par Léon XIII ; le monde, il y a moins de vingt ans, l'eût jugée téméraire et l'eût proclamée chimérique. Quel est le but que paraît s'être donné le cardinal Pecci, en ceignant la tiare? Il
semble s'être proposé, je le constatais récemment ailleurs (i), de réconcilier TEglise et la Société moderne, entre lesquelles le Syllabus de Pie IX paraissait creuser un fossé que les voix du siècle déclaraient infranchissable ; — et, en réconciliant l'Eglise et la Société moderne, il comptait relever l'ascendant du ,Saint-Siège, restaurer son indépendance et sa souveraineté morale, si les temps ne permettaient pas de re» lever sa royauté terrestre.
Ce plan, Léon XIII paraît l'avoir longuement médité dansson active retraite de Pérouse; on en discerne les grandes lignes dans les deux lettres pastorales sur V Eglise et la Civilisation que le cardinal Pecci adressait à ses diocésains « quelques mois avant d'être élevé à la chaire suprême. Le Pontife romain n'a guère fait qu'exécuter ce qu'avait rêvé aux montagnes d'Ombrie « l'archevêque-évêque » de Pérouse. Mais, au rebours de ce qui se voit d^habitude, l'action du pontife a été plus hardie et a porté plus loin que les songes de sa jeunesse ou les méditations de sa maturité. Au lieu d'affaiblir sa vue et de diminuer son énergie, les années ont élargi son
(i) Voyez mon étude sur la Papauté, le Socialisme et la Démocratie, Calmann Lévy, 1892. Cf. Revue des DeuJr Mondes du i5 décembre 1891 et du i**^ mars 1892.
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horizon et agrandi le champ de son action. A mesure qu'il devenait plus vieux, il a osé davantage, sans jamais, pour cela, se départir de la prudence de son âge, restant sage et mesuré jusqu'en son apparente témérité. C'est que ses audaces ont été le fruit de son expérience. Loin de décourager sa vieillesse, les déconvenues de sa politique ont été, pour lui, le principe d'initiatives nouvelles; ses mécomptes auprès des Cours et des chancelleries l'ont tourné vers les peuples et vers la Démocratie.
Pie IX avait laissé le pontificat romain, dépouillé de sa couronne temporelle et nimbé de Tauréole de rinfaiUibilité, en guerre avec presque tous les Etats et les puissances de ce monde. Léon XIII a voulu réconcilier TEglise avec les Puissances, en même temps qu'avec la Société moderne ; et, parmi les Puissances, derrière les trônes et les monarchies, longtemps les incon>modes et infidèles alliées de l'Eglise, il a rencontré la reine des teriïps nouveaux, la Démocratie; et au lieu de lui jeter Tanathème ou de se détourner d'elle, le Pape, se ressouvenant de l'Evangile, lui a loyalement tendu la main. Il s'est mis à lui parler de ce qui lui tient le plus au cœur, de la question sociale, de l'ouvrier, de l'atelier ; il lui a dit que si la Démocratie abou-
tissait à la république, au suffrage universel, à la souveraineté du peuple, l'Eglise n'avait rien contre la république, contre la liberté, contre la royauté populaire, — pourvu que, sur les lèvres du prêtre, la parole de Dieu demeurât libre.
Le successeur de Pie IX, — le pape du Syllabus, — est ainsi devenu le plus moderne des papes; et, comme Pie IX lui-même, au court printemps de son pontificat, avant Texil de Gaète et avant l'assassinat de Rossi, mais avec plus de hardiesse et plus de mesure à la fois, Léon XIII, en ses dernières années, s'est montre démocrate aussi bien que libéral; et, ce faisant, l'octogénaire reclus du Vatican a rejoint, par-dessus quatre ou cinq siècles, les grands papes guelfes du moyen âge, défenseurs du peuple et alliés des libres Communes. Et si, en Europe, ou dans Tingrate Italie, la papauté veut reprendre un rôle digne de son passé, ce n'est point de l'ancien régime et des siècles derniers qu'il lui faut se souvenir. Doit-elle jamais relever, sinon sa chétive monarchie temporelle, du moins sa suprématie morale, ce ne peut être . que par un retour à la tradition guelfe, accommodée à la démocratie moderne et aux temps nouveaux, en demandant aux peuples et à la liberté ce que les pâles pontifes des derniers
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siècles ont vainement attendu des trônes et des monarques, de Tabsolutisnie et de rin[>mabilité. Un pareil changement de. front ne peut s'accomplir brusquement, ni porter toutes ses conséquences en quelques années. La papauté ne saurait devenir révolutionnaire et, comme Louis XVI au 20 juin, coiffer le bonnet rouge; ce n'est pas à elle de renverser les trônes sur lesquels PEglise s'est si longtemps appuyée* Si Rome, qui a les promesses de la pérennité, ne doit pas s'enchaîner aux choses qui passent, ni lier sa cause aux monarchies vieillies ou aux dynasties vieillissantes \ s'il n'est pas du- rôle de l'Église de faire obstacle aux transformatjons sociales o.u politiques^ il ne lui convient pas davantage de hâter l'écroulement des insti^ tutîops édifiées par les siècles. Si elle pe craint pas de sourire à la Démocratie, il lui siérait peu de s'en faire Tinstrument et la servante, ou de lui témoigner partout un abandon et une confiance qui risqueraient d'être trompés; car, si les rois ont été souvent, pour le Saint-Siège et pour l'Eglise, des alliés égoïstes et des auxiliaires perfides^ la Démocratie, si court qu'ait encore été aon règne, a déjà eu le temps de montrer, en plu^ d'un pays, que T Eglise ne pouvait toujours se fier è elle. Cette Démocratie moderne, que
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Léon XIII voudrait ramener à Dieu et au Christ, elle a contre l^Eglise» contre la papauté, elle a contre le Christ et contre Dieu même, des préventions et des rancunes dont son orgueil-» Icuse jeunesse n'a pas encore eu rintelligence ou rénergie de se défaire. Elle craint que T Eglise ne la caresse que pour lui passer le licou autour du col ; et ses injustes défiances, les papes et la hiérarchie catholique ne les vaincront qu'à force de patience et à force de prudence.
N'importe, TEglise n'est pas de celles qui se découragent. Une chose, pour moi, hors de doute^ c'est que Timpulsion donnée par Léon XIII survivra à Léon XI II, — dussent un ou deux de ses successeurs hésiter à suivre son exemple. Avec Léon XIII, le pape découronné, interné dès le jour de son avènement au fond du Vatican, a commencé une nouvelle dynastie de pontifes qui chercheront la force là où elle est désormais, — dans le peuple, — et placeront les droits de l'Eglise sous la seule sauvegarde que lui puissent offrir les moeurs modernes, — la liberté..
Quelles seront, pour l'Eglise et pour le monde, les conséquences de la politique inaugurée par Léon XIII? Je ne puis le chercher ici; il faudrait, pour cela, examiner la situation religieuse des nations contemporaines. Mais comment en
pas nous demander ce qu'en seront — ou ce qu'en pourraient être — les résultats, pour nous, pour la France ?
La France a longtemps été l'alliée de l'Eglise et le bras de la papauté. Ce rôle qui ne fut pas sans gloire, la France peut-elle, ou doit-elle jamais le reprendre?
Je connais, à Rome et peut-être aussi à Paris, de nobles esprits qui, entre la France nouvelle et la papauté rajeunie, rêvent un nouveau pacte d'amitié. L'antique alliance, conclue entre Saint- Pierre et les rois francs ou les rois très chrétiens, pourquoi, disent-ils, la papauté affranchie des préjugés du passé ne pourrait-elle la renouer, pour leur commun avantage, avec la France
moderne et la Démocratie française? Léon XIII
ne s'en est pas caché; ce n'est point la république qui arrêterait les successeurs de l'apôtre. C'est là, faut-il le dire, de vastes et hardies espérances. Et pourquoi devrions-nous le taire ? Elles n'ont rien que d'honorable pour notre pays. Ce n'est point la tenir en mince estime, notre France mutilée, que de la croire encore capable des plus hautes parties de son grand rôle historique. Plût au ciel, que, au vingtième siècle comme au moyen âge, on pût encore dire Gesta Dei per Francos ! Mais le passé peut-il se ré-
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péter à quelque mille ans de distance ? Et si la France, malgré la Révolution et malgré ses révoltes, semble toujours à Rome la fille aînée de TEglise, les services que le Vatican peut attendre deja France sont-ils les mêmes que ceux qu'a reçus le Latran, de Pépin et de Charlemagne?
Je ne le crois pas. Gela même ne serait désirable ni pour la France, ni pour la papauté. Il n'y a plus de place, en Europe, pour un Pépin ou pour un Charlemagne descendant les Alpes.
Il est loin k temps où l'Eglise pouvait trouver parmi les peuples un bras de chair et une épée de fer. Ce n'est plus une épée, qu'il lui faut aujourd'hui ; car ce n'est plus par l'épée, qu'elle conquerra ou qu'elle maintiendra sa liberté.
Repoussons les fantômes évoqués par une histoire qui ne se recommencera point. Mais, en nous gardant de prendre les souvenirs du passé pour les espérances de l'avenir, n'oublions pas que, aux yeux du monde, la France reste la première nation catholique. Gela, malgré la Révolution et malgré la République, malgré notre scepticisme ou notre indifférence, est une portion de notre héritage, une moitié au moins de notre patrimoine national, — on sait quelle est l'autre; — et cet héritage, diminué par nos malheurs et par nos fautes, il n'est pas si riche
aujourd'hui que nos enfants nous permettent de le gaspiller.
Veut-elle conserver, ou veut-elle reprendre sa place sur le globe, la France a besoin d'être en paix avec le Saint-Siège. Elle ne peut faire la guerre à T Eglise sans affaiblir l'influence française et s'enlever des armes à elle-même. Toute religion mise à part, la France a un intérêt national à ce que la papauté soit libre et forte. Entre les rares puissances qui peuvent prêter leur concours au relèvement de la France^ la papauté est encore la mieux disposée pour nous; elle est, à coup sûr, la plus désintéressée, car les services qu'elle peut nous rendre ne coûteraient rien qu'à nos préjugés. Le Saint-Siège, quoi qu'on en dise, ne nous demande point de répudier le legs de 1789 et ce qu'il y a de noble et de sain dans Théritagede la Révolution. Il n'exige pas de nous de crier raca a la liberté; il ne prétend nous imposer, ni pénitence publique, ni amende honorable. Lisez l'encyclique de Léon XIII aux catholiques de France; où voyezvous que le Pape nous dicte aucune abjuration ?
La guerre faite en France à l'Eglise, ce n'est pas le Saint-Siège qui l'a provoquée ; et combien le Saint-Siège désire y mettre fin, tous les actes de Léon XIII en témoignent. C'est là,
peut-on dire^ un des soucis constants de son pontificat. Aux actes d'hostilité partis de Paris, Rome n'a jamais répondu que par des paroles de paix et par des marques d'affection. Voulonsnous réjouir nos ennemis, nous n'avons, par notre sot orgueil ou par nos préventions surannées, qu'à rebuter sa patience.
Rappelons-nous les deux dernières manifestations de Léon XIII, son encyclique sur la situation des ouvriers et son encyclique aux catholiques de France. Le Pape nous y offre deux choses également précieuses, et qui nous font presque également défaut : la paix sociale et la paix religieuse. — La paix sociale, Léon XIII nous en a magistralement indiqué les conditions; mais il ne dépend, ni de lui, ni de nos gouvernants, de nous la donner; c'est une œuvre de longue haleine, œuvre matérielle à la fois et morale, à laquelle il faut que tous concourent, et que pape, empereur, ou parlement, aucune autorité ne saurait accomplir en un jour. — La paix religieuse, au contraire, il dépend du pape et de nos gouvernants de nous l'assurer. Léon XIII a fait pour cela tout ce qui était en son pouvoir; il nous a dit ses conditions, et il n'en a qu'une : la liberté.
Dans son désir de paix, il n'a pas craint de
froisser des sentiments respectables et de blesser de vieilles affections : il a convié ses prêtres el tous ses fils à se rallier loyalement à la République, malgré les coups portés par la République à son clergé, à ses congrégations, à ses missions. Cela suffira-t-il à désarmer la fanatique intolérance de ceux qui semblent n'avoir d'amour pour la France et pour la République qu'autant qu'ils espèrent les façonner à leur image ? Non, certes, nous le voyons déjà ; la haine et les préventions sont plus fortes, chez eux, que le patriotisme. Ils ne pardonnent pas à Léon XIII l'intérêt qu'il ose nous montrer; mieux vaudrait, à leurs yeux, une France divisée, isolée et impuissante dans le monde qu'une France réconciliée et fortifiée par la paix et la liberté religieuses. La question est de savoir si tel sera l'avis du pays. Puisse-t-il se décider pour la paix ! Et, s'il veut, ce pays si durement éprouvé et si las des luttes stériles, s'il veut que, au dedans comme au dehors» la paix religieuse nous donne tous ses fruits, — il doit se hâter de nous la rendre.
PAR
MONSEIGNEUR MEIGNAN
Léon XIII, quand tout semblait le condamner à rimpuissance et à l'inaction, a été fidèle à la mission traditionnelle des Souverains Pontifes. Les actes principaux de son règne pourraient prendre place dans deux chapitres dont les titres seraient : « Le maintien de la paix, le rétablissement de la paix, dans l'Eglise et dans les Etats. » NeTa-t-on pas vu, au lendemain de la prise de possession de son Siège ébranlé, de son trône diminué, reprendre l'un après l'autre tous les fils emmêlés des relations diplomatiques ; comme un pêcheur reprend, Tune après l'autre, les mailles rompues de ses filets lacérés ?
Dans le domaine de la doctrine, il a orienté les esprits divergents du côté de la théologie de saint Thomas, en les invitant à se réunir autour de ce grand foyer lumineux où se fondent en-
semble les enseignements de tous les Pères de r Eglise d'Orient et d'Occident.
Dans le domaine de la discipline, il a multiplié les avertissements pour réunir dans le respect et l'obéissance à la sainte hiérarchie ceux qui semblaient s'en écarter.
Aujourd'hui, dans un monument immortel appelé à de grandes destinées, plein de majesté, d'autorité, de mesure, de sens profond et d'éloquence chrétienne, le grand Pontife entre avec une résolution calme, Tolivier de la paix à la main, dans le champ de bataille où la politique livre ses combats. Cette fois, ce n'est plus un arbitre désigné par les partis, qui vient poser les bases de la paix ; c'est, pour les catholiques, un plénipotentiaire dont les titres sont indiscutables et qui impose ses conclusions ; c'est, pour ceux qui ont le malheur de ne pas reconnaître sa juridiction,- un philosophe profond, un homme 4'état consommé, un esprit sincère, un cœur loyal, qui. expose avec franchise et netteté ce qui importe au salut public, à Tordre, à la paix, à l'honneur, à la prospérité des Etats. Il vient (dire à tous de déposer les armes de la violence dont les victoires sont éphémères^ et de s'unir dans les principes immortels de la vérité, du droit et de la justice.
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Pourquoi user les forces vives, s'affaiblir misérablement les uns les autres, dans des luttes sans profit comme sans issue ? Où conduis^îifdles les peuples, qui s'y engagent î Vient toujours le moment où de suprêmes intérêts, des nécessités indéniables en inspirent le dégoût- Nous en avons eu sous les yeux un témoignage, dans des sphères moins hautes. La guerre 4.u Tonkin a fini dans l'impopularité. Le pays savait les sacrifices qu'elle coûtait ; il ne voy.aitpas les grands avantages qu'elle rapporterait. On a voulu en finir, et sans doute on a eu raison,
La République est engagée dans une autre guerre, la guerre au clergé. Celle-ci dure depuis trop longtemps. Pourquoi ne demanderait-on pas si cette lutte se solde en pertes ou en bénéfices ? Plus d'un esprit sincère s'est déjà secrètement posé cette question. Nous savons ce qu'elle coûte, cette funeste campagne: la division au sein du pays, des coups portés sans profit, J'irritation, l'inquiétude et le malaise chez les meilleurs et les plus sages. L'Eglise, après tout, ne demande que la liberté et les conditions nécessaires pour exercer utilement pour tous son pacifique ministère.
La guerre, dit-on, a sa raison d'être dans l'hostilité du clergé à la République, et dans
Topposition de la doctrine de l'Eglise aux iégi^ times aspirations d'un siècle qui poursuit le progrès sous toutes ses formes.
De bons esprits ont déjà fait justice de c,es accusations. Si le cierge combat les mesures de défiance, d'exception et d'amoindrissement excessif, dirigées contre lui, peut-on lui en faire un grand reproche ? Est-il si coupable de se montrer peu satisfait, et de ne pas aimer beaucoup la main qui le frappe incessamment ? Le clergé, en principe et par devoir, ne fait la guerre à aucune forme de gouvernement. Le clergé n'est pas et ne peut être Tennemi des progrès que les nations recherchent justement. La guerre qu'on lui fait est sans cause sérieuse, comme sans profit.
Dans son Encyclique, Léon XIII, Tapôtre de la pacification au dix-neuvième siècle, vient d'en fournir un solennel et irrécusable témoignage par la simple exposition de l'enseignement chrétien. Cette pièce magistrale et doctrinale sera Tun des grands événements de la fin de notre âge tourmenté.
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