L'ABBÉ MÉRIC
Léon XIII possède au suprême degré rintelligence des temps nouveaux et des besoins de l Église dans la crise aiguë que nous traversons. On saisit les vives lumières d'un penseur, les tendresses paternelles d'un grand cœur, la fermeté sereine, inébranlable d'un maître en pleine possession de la vérité, dans ces formules limpides et magistrales qui forment l'ensemble puissant de ses enseignements.
Il veut convaincre, persuader et remporter la victoire, en laissant à la soumission du vaincu tout le mérite de sa liberté et ses espérances. Avec quelle tristesse affectueuse il reproche à la noble nation française ses prévarications, ses infidélités, ses révoltes même contre l'autorité
maternelle qui lui fait voir à Thorizon le but de la vie et le terme prochain de notre destinée. Avec quel art habilç et quelle douce insistance il rappelle à cette fille capricieuse les pages glorieuses de son histoire, les jours heureux' de son alliance avec TEglise, les triomphes qu'elle pourrait remporter encore dans la grande mêlée des temps modernes, si, docile à la parole divine, elle voulait mettre âli setvicé des grandes causes qui nous passionnent, les facultés de sa riche nature, ordonnées, contenues, dirigées par Tautorité surnaturelle et toujours féconde de la religion.
Relisez les belles pages de la dernière Eficyclique, avec l'attention que commande l'impoftance capitale de ce document, vous n'y trouverez pas un mot qui rappelle l'orgueil et la dUreté du maître qui commando impérieUsetlifent à dés serviteurs rebelles; vous n'y rencontrerez pas une pensée qui rappelle l'athlète jaloux de terrasser son adversaire, et de lui arracher utl cri j d'ailleurs inutile, de pitié.
Léon XIII connaît rhomme des temps ndiiveaux, ses faiblesses quelquefois orguei lieuses j sa passion d'indépendance et les immenses feà^ sources de son cœur, que Ton peut atteiridt^ë et gagner, même quand Tesprit résiste encore ëf
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tente uri suprême effort pour détourner la volonté de son but.
Notre siècle est ainsi fait : à tous les degrés de réchelle sociale, dians toutes les conditions^ hélas ! nous sommes impatients du joug, nous sentons en nous de sourdes révoltes contre Tautorité familiale, civile, religieuse; nous avons perdu les délicatesses d'une foi toujours prompte, ardemment convaincile de la vérité religieuse, et tout homme qui veut aujourd'hui nous persuader, nous convaincre, nous ramener à lui, doit ménager, pour mieux la guérir, cette redou- * table faiblesse des esprits de notre temps.
Un autre caractère de Tesprit moderne, c'est le besoin de raisonner, de reconnaître la légitimité du commandement qui nous est imposé.
Celui qui parle et qui veut être écouté doit envisager à la fois notre cœur et notre raison.
Nous sommes devenus raisonneurs à l'excès.
Le souffle de grande critique, de scepticisme qui passe sur le monde, incertain de sa destinée, et la liberté de la presse portée aux excès de la licence, souveraine jusque dans les bourgade» et les hameaux^ ont diminué dans les âmes le respect de l'autorité, le sentiment de soumission déférente qui défend toute observation et toute révolte.
Ici, encore, à tous les degrés de l'échelle sociale, dans toutes les conditions, dans l'Église et dans l'État, nous rencontrons des esprits qui discutent les actes et les paroles de l'autorité, qui les soumettent à un contrôle où la passion introduit trop souvent un élément d'erreur, et nous exigeons que l'autorité ait raison pour s'imposer à notre raison.
Léon XIII n'ignore pas ce besoin des esprits, plus vif et plus impérieux que jamais. Théologien, le plus grand théologien de ce siècle, il possède la vérité religieuse avec les infinies ressources que la science sacrée lui suggère ; philosophe de grand vol et d'une incomparable fermeté, rompu à toutes les difficultés de la dialectique, il expose la vérité avec une clarté souveraine, et en justifie la certitude et les conclusions par des arguments dont la trame serrée rend la fuite impossible à son adversaire. Il donne à l'esprit le soulagement bienheureux du repos dans la paisible possession de la vérité.
Ouvrez la dernière Encyclique et méditez-la.
Qu'il vous parle des droits de Dieu et de l'Eglise des formes diverses de gouvernement, du Concordat, toujours Léon XIII parle à la raison; il TenveloJDpe d'un réseau de propositions; il en fait le siège, il veut s'en emparer, mais il est
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moins préoccupé de triompher de son adversaire que de le forcer à reconnaître qu'il a raison.
^incrédule peut lire ces belles pages sans effort, sans ennui, parce qu'il se trouve en présence d'un caractère qui pense, raisonne, discute avec lui, examine et réfute ses préjugés, et lui ouvre les grandes et larges avenues de la vérité chrétienne.
Tous les esprits de notre temps demandent enfin une parole d'actualité, qui s'applique, sous une forme nouvelle, aux pressantes difficultés dont nous sommes entourés.
Aujourd'hui, nous voyons sans cesse se dresser devant nous des questions philosophiques, politiques, sociales ; les esprits deviennent indifférents aux questions de Tordre rigoureusement théologique et spéculatif. Nous avons reculé. Du sanctuaire où se pressaient autrefois des hérétiques, la main sur le livre des Evangiles, et les yeux arrêtés sur le tabernacle, nos adversaires ont rétrogradé jusqu'au péristyle du temple. Il s'agit, en réalité, de défendre les bases mêmes de Tordre social menacées par des sauvages et des barbares qui consentiraient à périr écrasés sous les ruines amoncelées par une haine qui n a plus de nom dans aucune langue.
Avec quelle sagesse et quelle intelligence
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Léon XIII a reconHQ cette évolutlofl de respfif modefrie et Timpérieuse nécessité d*én tetlii* cônlpte. Chacune de Ses Encyclique!» saisit l'uhe de ces questions et ia rédoud avec la sciêrïëê du savant et l'incomparable autorité dii maître chargé de conserver le dépôt dt rinfâillibité*
Actuelle, saVame, paternelle^ telle est biôtt la parole du Pape ; telle aussi nous Id fetrdU^ Vdris dans la dernière Ehcyclique^ qUi âppdrte la paix au monde.
Disciple de saint Thoma^^ il à fait un grand effort pour réaliser le rêve de Sft jeuniîssd èl ramener les esprits au maître de nos àncietltles universités : c'e^t de lui^ c*e&t de la pèttsée concise et pénétrante de saint Thomai cju'il s'inspire dans les enseignements qu'il donne à rÊglise; c*est dans ce moule quUl en»tend couler sa propre pensée, et quand il noUi parle de l'origine du pouvoir, du caractère obli"» gâtôire dès lois humaines, des formes diverses dé gouvernement, c'est toujours la parole de saint Thomas que nous'entendons, rajeunie par une exposition vivante et personnelle*
Homme d'Etat et politique sagace, il a lee visions lointaines des prophètes et les décisions rapides mais tenaces des esprits supérieurs. Il voit s'écrouler les vieilles monarchies de l'Eu*
rdpe et grandir la démocratie déjà maîtresse de l'avenir. Placé entre une tombe et un berceau, il dégage l'Eglise, par un effort courageux, dei formes vieillies des gouvernements en exil ; il ne veut pas qu'elle descende avec elles dans la tombe ni qu'elle partage leur disgrâce irréparable ; il reconnaît dans Tavènement et la victoire de la démocratie autre chose qu'un acci* dent, qu'un fait éphémère condamné à dispa-* raître avec les circonstances passagères qui Tont fait naître, il y reconnaît le terme d'une évolu* tion lente, irrésistible des sociétés humaines toujours en marche, et, comme autrefois Tévêque de Pérouse, fidèle à ses desseins, il veut que ces deux puissances, l'Eglise et la démocratie, aujourd'hui rivales, unies demain, comme aux premiers jours du christianisme, marchent ensemble à la conquête pacifique du monde. Il brave la résistance désespérée de ceux-ci, la haine et les anathèmes de ceux*là; malgré tous les obstacles, il avance et travaille à la réalisatioii d'une pensée inflexible.
Et dans ô6t effort qui découvre l'éternelle jeunesse de l'Eglise et sa fécondité, Léon XIII ne sacrifie pas une syllabe de la tradition et de la parole révélée. Il a, seulement, une manière originale, personnelle et puissante, d'adapter
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cette doctrine immuable, ces principes inaltéra- \)les à révolution des sociétés humaines, aux besoins légitimes des peuples nouveaux.
Que le peuple italien relise les pages del Pri^ tnato'^ de son Gioberti ; qu'il se souvienne de $es traditions et de ses gloires ; qu'il comprenne enfin le prestige incomparable que la papauté peut lui donner. Nous ne sommes pas jaloux de l'indépendance légitime que ce peuple a conquise, en refoulant ses ennemis* au delà de ses frontières, avec le sang de nos soldats ; mais nous ne dirons jamais que Tunité italienne soit menacée, parce que le Pape libre, sur une terre libre, pourra parler au monde dans la plénitude d'indépendance qu'il tient de Dieu.