MONSEIGNEUR THOMAS
En montant sur le trône pontifical, Léon Xllï a trouvé plus ardente que jamais la lutte engagée, au nom de la science, contre la doctrine catholique. Lutte insensée puisque Dieu, source de toute lumière, vérité éternelle et infinie, ne peut se contredire lui-même; lutte stérile et douloureuse, où tant de nobles esprit succombent désespérés. Plus même il y a d'élévation dans la pensée, plus il y a d'angoisses au fond du cœur. De là, ces plaintes déchirantes des victimes du doute : <c Comment vivre en paix, dit Jouffroy, quand on ne sait, ni d'où Ton vient, ni où Ton va, ni ce que Ton a à faire, ici-bas; quand tout est énigme, mystère, sujet de doutes et d'alarmes ? Vivre en paix dans cette ignorance est chose contradictoire et impossible ». -^
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« Raisonner, dit Sainte-Beuve, c'est clouter ; et douter, c'est souffrir». — « Rationaliste fatigué, dit Augustin Thierry, j'ai besoin d'une au^ torité infaillible, j'ai besoin de repos pour mon esprit. » — «Oh! combien, dit Schérer, j'envie ceux qui peuvent encore chanter le Te Deum i »
Léon XIII a entendu ce gémissement des âmes, et, touché d'une grande compassion, il ne cesse de leur rappeler la nécessité, les conditions et les bienfaits de l'alliance qui doit exister entre la raison et la foi. De quelle main délicate et sûre, il a déterminé les rapports hiérarchiques de ces deux puissances! Dans quel beau langage il a parlé du progrès des sciences, de la gloire des lettres et des arts, de l'excellence de la philosophie, des merveilles de la civilisation chrétienne dans le passé, des nouveaux et brillants succès que lui réserverait l'avenir si toutes les forces naturelles et surnaturelles, données de Dieu à l'homme, s'unissaient sous les bénédictions de l'Eglise, dans une féconde harmonie*
Cette œuvre de pacification religieuse embrasse, à la fois, Tordre intellecttuel et Tordre se* cial. Le temps n'a pas encore fait justice des fausses théories qui, en asservissant l'Eglise catholique, lui ont enlevé une grande partie de son influence sur la vie des peuples. Oublieux
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et ingrats, les gouvernements continuent de la traiter, tantôt avec défiance comme une étrangère, tantôt avec jalousie comme une rivale, tantôt avec violence comme une ennemie. Or, les sociétés ne peuvent êtres tranquilles et prospères que si Tesprit chrétien les anime, et si leurs lois et leurs mœurs sont conformes aux principes de justice et de vérité dont TEglise a reçu le dépôt. Telle est la grande leçon du Souverain Pontife, dans ses discours et dans ses immortelles encycliques. Ecoutez quelques échos de cette parole, dont l'autorité qui affirme et commande s'allie à la charité qui attire, échauffe et vivifie : parole si opportune et si lumineuse, qu'elle a forcé l'attention et bientôt Tadmiration du monde ; parole de paix et d'espérance, qui passe à travers les orages du siècle présent, comme, aux jours anciens, la rapide colombe volait au-dessus des grandes eaux portant un rameau d'olivier. « Si nous travaillons, dit le Vicaire de Jésus-Christ, si nous luttons, si nous souffrons, c'est, non seulement pour la défense de la religion, mais encore pour celle de la société civile et la restauration des principes qui sont le fondement de la paix et de la vraie pros* périté (i). » Le monde chrétien put jadis échap-
(i) Allocution aux Cardinaux^ 1878.
per au joug musulman « grâce à la concorde des esprits et à l'union des Pontifes romains, des princes et des peuples chrétiens (i). » — « De même, contre Tennemi social, contre les faux prophètes qui prêchent la révolte, l'athéisme, le droit d'insurrection, contre les violents qui menacent le repos public, l'union et l'action amicale de deux pouvoirs peuvent seules fournir un secours opportun et efficace (2). » Quand donc « un Etat se sépare de l'Eglise, il commet d'abord un crime de lèse-religion, car il brise Tordre fondé par Dieu ; mais, de plus, il est coupable du crime de lèse-patrie, parce qu'il impose silence à l'infaillible et incorruptible gardienne des principes de justice et de paix sur la terre (3). »
Dans la conduite des affaires comme dans ses enseignements, notre Pontife est It grand pacificateur. C'est le nom glorieux qu'il a reçu déjà de la reconnaissance des peuples et qu'il portera dans l'histoire. La politique de cet habile négociateur est celle de l'Eglise elle-même qui, toujours inébranlable dans la défense de la justice et de la vérité, s^applique avec une inef-
(i) Lettre à PArchevêque de Vienne.
(2) Lettre à un Ëvêque d'Allemagne.
(3) Encyclique « Quod Apostolicis ».
Je
fable condescendance à suivre le mouvement des siècles, harmonise son action et son langage avec leurs tendances et leurs aspirations légitimes, et triomphe de tous les obstacles par sa douceur et par sa patiente fermeté...
A rheure, où nous sommes, l'Eglise se trouve en présence d'unç race d'hommes violents, emportés aux convoitises âpres et insatiables, hommes de proie et de joie, impatients de tout frein. Ils ont, comme les barbares leurs devanciers, des instincts farouches, et, plus d'une fois, ils ont promené dans les rues des grandes cités le pillage, le massacre et Tincendie. Pauvres égarés ! on leur a ravi ce beau royaume du ciel promis aux déshérités de la fortune et du bonheur, on leur a dit que la vertu, c'est le plaisir ; que le crime, c'est lasouftrance. Gomment, dès lors, nous étonner s'ils veulent se jeter par forme de compensation sur les richesses et les royaumes de la terre ? Et voilà qu'ils se préparent pour le dernier assaut, voilà qu'à chaque instant, de sinistres attentats, comme des éclairs dans une nuit d'orage, avertissent les sociétés qu'elles penchent vers des abîmes. Dans ce péril extrême, LéonXIII ne cesse de rappeler au monde que l'Evangile et la Croix n'ont rien perdu> ni de leurs divines séductions, ni. de leur
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puissance civilisatrice ; et que TEglise. seulea le sort de subjuger par sa doctrine, et surtout à force d'amour, les révoltés de l'ordre social, comme autrefois les barbares, d'assouplir leur volonté, de pacifier leur cœur et d'en faire des hommes, capables de respecter Dieu, d'obéir à des lois, de se dévouer à la famille et à la patrie. ' Une autre leçon non moins pressante de Léon XIII ànotre siècle, c'est de lui redire, avec Tapôtre, que Jésus-Christ est le fondement placé par les mains de Dieu à la base de toute civilisation (i); que pour les peuples comme pour les âmes, il est Tunique Sauveur ; et que les principes de TEvangile sont un ciment divin, sans lequel la société n'est qu'une terre inconsistante qui se joue du travail de l'homme et se dérobe sous ses constructions. C'est bien là Texpérience que nous avons faite. Rien ne nous a manqué, ni l'habileté des hommes d'Etat, ni la science, ni lés patriotiques dévouements, ni les généreux élans vers la justice et la liberté. Et pourtant, regardez autour de vous. Voyez dans toute l'Europe ces chartes déchirées, ces constitutions brisées, ces lambeaux de couronnes, ces tronçons d'épées, ces ruines de toute date et de
(i) I Cor,, m, 2.
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toute origine qu'ont laissées après elles des créations et des destructions qui se succèdent avec une désolante rapidité. Quelle impuissance des plus habiles et des plus forts I Quelle ironie providentielle, trompant toujours leurs prévisions et déjouant leurs calculs ! Ah ! puissent les gouvernements et les peuples, dociles aux enseignements de Léon XIII, Comprendre enfin que, sans la religion de Jésus-Christ, la pierre des foyers et des autels, les remparts des cités, les frontières de la patrie ne peuvent être sauvés.
Toute rayonnante d'une philosophie à la fois divine et humaine, la parole du Souverain Pontife sait donner une réponse décisive aux grandes questions qui tourmentent les générations contemporaines. Mais, avant tout, il est père; et ses lettres encycliques, ses discours, ses plus simples allocutions, sont des messages de paix, d'éloquents commentaires de ce vœu suprême du cœur de Jésus : sint unum, que les hommes soient un, dans la foi, dans l'espérance, dans Tamour.
Hélas ! nous sortîmes loin de cette belle unité. Sans parler des luttes ardentes d*opinions ou d'intérêts, qui troublent si profondément la famille et la société, voyez entre les différentes
races, entre les nations de même origine, quelles rivalités haineuses ! Partout, des entreprises de la force contre la faiblesse ; partout, des actes d'usurpation et d'oppression qui dévorent la fortune des peuples et entraînent leur indépendance; partout, des nations en détresse, des patries en deuil. Si Ton parle d'alliances, quelles alliances ombrageuses! Quels traités rongés d'avance par la ruse! Quelles amitiés, armées jusqu'aux dents !
En face de ce douloureux spectacle, le cœur de Léon XIII a été ému d'une grande compassion, et, pour arracher l'humanité à cet état de désordre et de haine, il a repris, avec une intelligence complète des besoins de notre époque, ce beau rôle politique et social de la Papauté qui a pour but, non pas de confondre les races et les nationalités, non pas mSme de les subordonner les unes aux autres, mais de les rapprocher par la communauté des croyances et le respect mutuel de leurs droits, afin que chacune puisse se développer selon son génie particulier et remplir plus sûrement la mission qu'elle a reçue de Dieu. Dans tous les essais de monarchie universelle tentés par les conquérants, c'est la force créant la domination, allant à l'absorption. Il n'en est pas ainsi, de l'Eglise : elle agit,
comme une étincelle, un esprit, une vie, un feu qui traverse les masses et les groupes et suscite sur chaque point la vie propre, en créant l'unité de tout.
Pour que cette lumière er cette flamme de vie^ la vérité et Tamour, rayonnent librement sur le monde et dans tout leur éclat, a il faut, au centre de l'Europe, un lieu sacré, un siège auguste et indépendant, d'où s'élève tour à tour, pour les princes et pour les peuples, une voix grande et puissante, la voix de la justice et de la liberté, voix impartiale et sans préférences, qui ne puisse être compromise par la crainte, ni étouffée par d'habiles artifices (i). »
Voilà ce que la Providence et son premier ministre, le temps, ont fait en établissant la Souveraineté pontificale qui, dans l'état présent des choses humaines, est plus nécessaire encore que dans les siècles qui ont précédé. Si le Pape n'était pas souverain, mais sujet, où serait la garantie de son indépendance, où serait sa liberté ? Plutôt l'exil : mais alors, en voyant partir le Vicaire du Christ, le Capitole, le Colysée, le Panthéon, les basiliques de Saint-Pierre, de Saint-Paul, de Saint-Jean-de-Latran, les arcs-
(i) Adresse de 200 évêques, dans le Consistoire du ç juin 1862
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de-triomphe, les obélisques, tous les monuments de la Ville éternelle lui diraient à l'envi : « Salut, auguste Pontife. Bientôt tu reviendras, car le Rédempteur est avec toi ; et toi seul, tu es assez grand pour régner au milieu dçnous. Ton trône est plus solide que les bases séculaires sur lesquelles nous sommes assis. Un jour, nous tomberons, et tu seras debout! »
Admirable caractère de Léon XIII, il oublie ses tristesses et ses anxiétés pour dire avec le Sauveur : « Levez vos yeux, et voyez ces campagnes qui blanchissent pour la moisson (i) ». Et encore : « Demandez au maître de la moisson d'envoyer des ouvriers (2). » En même temps, quelle vigoureuse impulsion, donnée à l'apostolat sur tous les points du monde ! Les stations évangéliques se multiplient, les frontières de TEglise s'étendent jusqu'aux régions les plus lointaines de l'idolâtrie, du schisme et de l'hérésie. Dans ce travail et ces combats, toutes les nations catholiques rivalisent de courage et d'ardeur, mais c'est le privilège de la très noble nation des Francs^ d'être la première à se dévouer, la plus généreuse a prodiguer son or et son sang. De là, ce rôle prépondérant d'influence et
(i) Matth., IX, 38.
(2) Joann., iv, 35.
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de dignité qu'elle a toujours exercé et que de jalouses intrigues voudraient en vain lui ravir» Soyez assurés que le Pape, — le seul souverain qui, depuis nos malheurs, nous soit resté constamment fidèle, — ne souffrira jamais que nos droits séculaires soient méconnus.
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