DE ROME A BÉNÉVENT
Le voile de deuil, à travers lequel Forphelin entrevit Rome où la comtesse sa mère venait de mourir, ne fut pas comparable pour la noirceur de la trame à celui qui enveloppait encore sa patrie et les autres Etats de l'Europe. Sans doute on reparlait, là comme ailleurs, avec de beaux discours, de la restauration du trône et de Tautel, et de Taurore enfin levée des libertés nouvelles qu'avaient acquises les Droits de l'homme et que la Charte des rois protégerait. Mais cette aurore, tant annoncée, tant proclamée, se levait mal entre les voiles mystérieux qui abritaient les relevailles d'une autre Europe, où les yeux clairvoyants discernaient mieux le tombeau désolant du passé que le berceau consolateur de l'avenir. Les esprits les plus judicieux savaient ce qu'ils avaient perdu avec l'absolutisme autoritaire de l'ancien Régime, à tout
jamais décapité ; ils ignoraient encore ce qu'ils retrouveraient, avec le libéralisme individuel du Régime nouveau qui entrait, en même temps et avec les mêmes honneurs, au palais des rois constitutionnels et au foyer des citoyens électeurs. Les uns comme les autres, à ces honneurs difficiles qui n'étaient plus que des charges pénibles, sauraient, sans doute, faire de profitable besogne pour la prospérité du siècle qui se proposait de renouveler l'histoire. Sans doute, les parcs de Trianon, où de vrais roi$ avaient aimé de vraies bergères, avaient poussé leurs claires-voies sur des pastorales qui ne recommenceraient plus ; et les vaisseaux dorés, qui avaient embarqué pour Cythère les derniers gentilshommes et leurs dernières dames, n'avaient pas besoin de recouper leurs amarres de soie pour revenir de si loin. Le lourd radeau de la Méduse ferait peutêtre mieux l'affaire des tristes naufragés de l'an mort, essayant d'aborder à l'an neuf. Et, durant cette passe encore ténébreuse, les âmes incertaines se consolaient de leurs illusions perdues avec les espoirs anxieux de Jacopo Ortis ; tandis que les plus désolées d'entre elles, par l'infortune de leurs rêves anciens que l'Europe positiviste et bourgeoise d'alors ne réaliserait plus, partaient avec René ensevelir dans les solitudes majestueuses d'Amérique l'inutile grandeur de leur noblesse que les monarchies vieilles avaient
pu couronner une fois et que des républiques neuTes menaçaient de décoiffer si irrespectueusement et pour toujours.
Cependant, au milieu de Torage tout au plus assoupi de la première Révolution que le poignard de Louvel ou les pamphlets de Kotzebue menaçaient à chaque instant de faire sourdre, comme d'une outre mal remplie du sang des rois et des malédictions des peuples; sous le parapluie humiliant où le premier quart de ce siècle avait déjà craché, et à Tabri duquel le dernier des évèques assermentés tenait Tavantdernier des Bourbons non constitutionnels (i); loin de Paris et loin de Vienne où la papauté, tour à tour exilée, avait laissé le souvenir et Texemple néfaste de l'autorité la plus auguste que les monarques aient osé ébranler, comme pour apprendre par leur exemple à leurs sujets à secouer et à réduire quand ils voudraient leur couronne d'hier et leur inférieure puissance; les papes étaient enfin rentrés à Rom^ et, aux murs réparés de leur ancienne capitale, ils avaient restauré leur vieux nid. Ce fut vers cette époque que Léon XII, appelé à la pénible succession de Pie VII, accueillit au Vatican Giuseppe et Gioacchino Pecci, pour envoyer l'aîné au noviciat des Jésuites et le
(i) « Je suis un parapluie >, etc. Vojrez Talleyrand, Mémoires.
cadet au Collège Romain, où ils continueraient leurs études.
Dans cette Rome où rien ne change, de ce qui est installé une fois pour en partager à tout jamais, avec ses antiques palais et ses ruines restaurées, les années éternelles, le Collège Romain est un des legs des siècles passés que les siècles à venir changeront le moins peut-être. Aujourd'hui, comme au jour où Gioacchino Pecci y entra et comme aux âges antérieurs où y furent admis les premiers étudiants que Paul III appela d'Allemagne pour y apprendre les Insiiiuiiones iheologicce qui serviraient de réfutation aux Briefe et aux Tischreden de Luther, — c'est encore, sous ces cloîtres de l'école germanique, la grossière et géniale mémoire du moine défroqué d'Eisenach qui circule, semblant donner toujours aux vieux piliers de ce collège la force inébranlable çie leur masse contre laquelle trois siècles écoulés n'ont pu rien. .Luther est loin déjà, dans la poussière de son tombeau déshonoré; et, comme un souvenir de la légion d'étudiants que les pays du Nord embrigadèrent ici, pour les lancer contre ces chanteurs de choral et ces buveurs de bière dont Mélanchton et Jean Bockold rabattaient la poussière que les manus-. crits et les prêches leur faisaient avaler, — la robe rouge de ces mêmes Allemands circule aujourd'hui sous ce cloître. Hôtes premiers d'une école qui ne
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fut créée que pouf eux, ils se sont faits les hôteliers des autres étudiants internationaux qui, depuis que le pamphlétaire de la Wartbourg ne compte plus, viennent ramasser sous ce toit des armes vieilles qu'ils utiliseront pour de nouvelles batailles.
Dans cette école de hautes traditions théologiques, Gioacchino compléta ses études classiques. Il y avait obtenu tous ses grades universitaires lorsque, à vingt-deux ans, docteur in utroque jure et incertain encore de sa vocation, il vint un matin frapper à Thôtel du cardinal Sala, son protecteur.
— Eh bien! jeune homme, vous voici prêt à entrer dans les Ordres?
— Aspeiii un momen/o/ Attendez un moment, Eminence 1 répondit le jeune homme.
Et, vers une fenêtre ouverte sur le jardin cardinalice, Pecci tourna la tête pour regarder mélancoliquement le ciel de sa patrie.
C'était un ciel encore sombre et bas, où le soleil promis depuis trente ans aux libertés italiennes avait peine à paraître. Sous ce ciel éploré, où le printemps du dix-neuvième siècle avait pourtant sonné à Thorloge de Dieu, sans que les hommes en annonçassent encore les fleurs promises qui n'étaient pas écloses, seule la voix de Leopardi osait se faire entendre devant les arcs et les colonnes des aïeux que ne revêtaient plus, hélas I les lauriers des victoires antiques.
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La liberté, captive sous les plombs de Venise, n'allait sortir de son cachot que pour raconter ses Prisons avec l'âme attendrie et brisée de Pellico. Et plus loin que Thorizon italien dont l'Autriche, la geôlière, bornait le triste espace avec ses effrayantes chaînes, là-bas, •au pays de 1789 où la liberté attendue avait promis sa renaissance et son secours à tous les peuples opprimés de l'Europe, que voyait-on ? Le parapluie de Talleyrand, usé cette fois jusqu'à la trame et impuissant à protéger la fuite de son royal et inutile Maître. Le parapluie de Talleyrand et la clabauderie des badauds : et, durant ces Journées de Juillet si grosses d'un enfantement qu'elles n'opéreraient pas, un bourgeois, — maître de Paris, — y faisait couronner en sa bonhommièrè personne le premi er des bourgeois de France. Son arme ou sceptre serait encore le parapluie de Talleyrand, tout au plus recouvert, sous lequel s'abaisserait dix-huit ans encore le fusil à pierre des gloires nationales où brûler, avec des airs de conquérants sans rivaux, par-ci par-là, un peu de poudre d'escampette. La Royauté, constitutionnelle et bourgeoise, n'avait plus qu'à cultiver ses poires; mission à laquelle allait bien se garder de faillir Louis-Philippe nommé roi des Français, à l'unanimité des maréchaux'et des maraîchers du royaume. Ainsi la Monarchie subissait sa dernière transformation, en date d'histoire et en période d'atavisme ; et
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ceux qui pourraient voir plus loin que les poiriers de leur jardin, se demandaient déjà anxieusement quelle chose grande ou petite ce peuple, appelé à cultiver cette terre, allait faire germer de ses espaliers minuscules : à moins qu'un souffle révolutionnaire, plus salutaire ou plus dévastateur que les* précédents, ne se chargeât de préparer à la régnante bourgeoisie tout autre chose que des poires pour ses dernières et néfastes récoltes. -
Le jeune étudiant regardait mélancoliquement encore vers le jardin du cardinal Sala, quand celui-ci lui dit : ,
— Mon jeune comte, si toute raristocratie romaine était indécise comme vous, le Saint- Père n'aurait plus qu'à fermer son Collège des Nobles.
Trois jours après cette conversation, Gioacchino Pecci entrait comme pensionnaire dans ce même collège.
Cinq ans plus tard il en sortit, ayant appris à cette école diplomatique, — la première du monde peutêtre, — la science des Cours, d'autant plus difficile qu'on y voudra réussir avec plus d'habileté que de ruse, plus de finesse que de rouerie, plus de noblesse que de titres, de qualités que de qualité; là enfin où il est plus aisé d'arriver que d'aboutir, et de rappor-
ter d'une négociation heureuse un caractère sans partage qu'on y avait engagé sans retenue. La Cour romaine est, entre toutes, la plus périlleuse ; parce que ses chargés d'affaires, envoyés dans les Cours étrangères pour y défendre ses prérogatives plutôt morales que matérielles, risquent d'autant mieux de perdre pied sur le terrain où ils marchent que ce terrain ne compte pas, comme bien-fonds. Aux attaques de leurs adversaires sur champ ferme, ils ne peuvent répondre que sur champ invisible . Si les armes des plénipotentiaires de la terre sont de fer, celles des envoyés du ciel sont de souffle ; à la matérialité des unes, il n'y a à opposer que l'immatérialité des autres. Les uns luttent toujours couverts, tandis que c'est à découvert que combattent les autres. Mais c'est par cet exercice même de la diplomatie romaine dans le vague des formes imperceptibles et dans l'insaisissable de ses mandats spirituels, que ses délégués y apportent cette souplesse de la pensée et y développent cette légèreté des évolutions, qui en font des hommes supérieurs quand ils n'y sont que remat>quables, et des maîtres de la science politique quand ils y sont seulement écoutés. C'est l'éternel triomphe des Ames sur les corps et des esprits sur les matières, qui sera réservé de tout temps à cette politique romaine, quand les maîtres de celle-ci sauront l'imposer, à force d'adresse et de constance, à telle
période d'histoire dont les peuples seront, par elle et malgré eux, dominés, transformés, améliorés, sauvés.
A cette haute école de gouvernement, notre futur légat avait acquis en quelques années d'étude les admirables qualités d'habileté et de constance que les événements développeraient ensuite et qui déjà le faisaient briller au premier rang de ses nobles collègues, lorsque, avant de se décider à entrer dans la nonciature et dans le sacerdoce, il voulut, pour un instant, expérimenter la vie du monde.
Il était beau de visage, avec une arête faciale très longue qui développait son front fuyant, son nez droit et fin, sa bouche grande, son menton fort, et qui faisait de ce visage de vingt ans l'image de l'intelligence la plus ouverte et de la distinction la plus retenue. Le corps fi!|té du dameret allait à l'avenant du visage, par sa stature plus qu'ordinaire et sa particulière sveltesse ; en sorte que le père, en voyant revenir son fils à la vie civile, dut certes regretter l'Empire et ses beaux officiers chamarrés dont Messer Gioacchino aurait porté si galamment les brillants uniformes. Mais les salons de Rome ne restaientils pas, comme terrain de conquêtes moins épiques sans doute, mais moins périlleuses aussi. Le comte Pecci y introduisit donc son beau Vincent, dont le prénom annonçait des victoires, au feu desquelles
brillaient déjà des yeux si doux. Comme un nouveau César de cette aristocratie romaine, Gioacchino vint ^oirla grande dame en ses salons; mais, à l'inverse de son aïeul victorieux et en dépit de son père désappointé, il n'y triompha pas même du bâillement d'ennui qu'il étouffa pourtant avec délicatesse, dans son mouchoir brodé. Au milieu de cette société neuve de 1830, il cherchait Rome dans ses propres foyers et n'y trouvait qu'un faubourg de Paris. Par la porte où lord Byron venait de sortir en demi-dieu, pour s'en aller mourir à Missolonghî avec les derniers Grecs et leurs dernières libertés, M. de Chateaubriand était entré en dieu complet cette fois., au char ou à la conque duquel madame de Staël et madame Récamier, — nymphes retardataires d'un paganisme qui ne voulait pas renaître de ses cendres, — s'étaient élégamment attelées pour promener « au milieu des royaumes vides, inania régna (i) » de la classique Péninsule le grand vieillard, l'astre tombant qui, lui aussi, allait mourir. Dans ces salons parisiennant ou anglicisant avec un bout d'accent romain, seule vivait Tâme inutile d'un Manfred, d'un Lara, d'un Child Harold, d'un René, d'un Atala, d'un Natchez : autant de Scandinaves héroïques, qui se seraient avantageusement battus contre les brouillards de la Walhalla; au-
(i) Voyez les Lettres de Chateaubriand à Fontanes,
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tant de poétiques Sairvages, dont la vie romanesque eût suffi à peupler les déserts -d'Amérique ; — mais à donner un jour de plus à cette liberté moribonde qui agonisait alors aux quatre coins de l'Europe asservie, non plus aristocrate mais bourgeoise, que non pa« I Gioacchino Pecci, se sentant étouffer, sortit bien vite de ces salons romantico-romains où, pour faire place à quelque chose de petit qui commençait à vouloir vivre, quelque chose de grand — l'àme romaine -■ — expirait. Il erra par la Ville des grands morts et des grands souvenirs, où, selon l'expression de Mgr Gerbet, « à mesure que le corps monte et descend ces collines, la subite variation des points de vue moraux donne à l'âme un mouvement du même genre. Remuée, cahotée, par des impressions si contrastantes qui l'abaissent et relèvent, elle aussi ne fait, pour ainsi dire, que descendre et monter (i). » Ce furent les ruines de sa patrie romaine, jadis ei grande et aujourd'hui si réduite, que ce René — autrement exiié et autrement mélancolique chez ses Pères que dans les solitudes des Natchez — interrogea durant ses taciturnes promenades, le long du forum désolé, le long des sépultures désolantes, dans ce vieux monde dont le grand mort qui y repose avait promis pourtant quil se réveillerait. Mais voici que, las d'espérer ia
(i) Esquisse de Rome chrétienne , t. I, p. 71.
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résurrection italienne sur ces tombeaux toujours muets, le malheureux Leopardi a quitté Rome et suspendu sa lyre fatiguée sous le cratère du Vésuve, à une branche de genêt, content, lui aussi, du désert, et, comme lui, prêt à mourir sans gloire sous les laves révoltées de cette terre qui ne permet plus à ses glorieux fils d'y vivre avec honneur (i). Amant plus fiévreux encore de ces sépulcres où l'âme italienne semble pour toujours descendue, l'éloquent Foscolo jette un dernier cri de désespoir sous les voûtes funèbres et s'y couche, défendant à Pindemonte d y apporter un regret imitile ou d'y chercher encore une vaine espérance (2). Dans ce silence de la nécropole romaine où, ni la voix pieuse de Sylvio Pellico, ni les douces exhortations du Manzoni
(i) Qui suli' arida schieaa
Oel formidabil monte - Sterminator Vesevo La quai null' altro allegra arbor ne âore, Taoi cespi solitari intorno spargi Odorata ginesira.
Contenta dei deserti
(Leopardi, La Ginestra^)
{2) AU ombra dei cipressi e dentro l'urne Confortate di pianto, e forse, il sonno Délia morte men dure
Non che la speme, il desiderio e spento.
(Ugo Foscolo, / SepolcrQ
n*étaient même entendues, ne fallait-il donc écoutei' que la plainte suprême des pleureuses qui, comme autrefois le corps du Nazaréen, demandaient aux bourreaux de î'Italie son cadavre pour l'ensevelir, à son tour?
C'est alors qu'aux yeux dessillés du triste Gioacchino la Rome chrétienne et immortelle, par laquelle la Rome ancienne et périssable sera même immortalisée, se révéla toute grande. Il cherchait sa patrie, ce Romain, et il n'avait qu'à l'appeler du seul nom vraiment beau qu'elle porte, pour que la Ville éternelle des papes répondît -aux vœux glorieux de ce chrétien, son enfant. Morte ? pouvait-elle être morte, cette Rome impérissable comme ses destinées; et cela parce que, quelques années durant, un empereur des Français l'eût ainsi décrété; lorsque, depuis dix-huit siècles déjà, le Dieu qui façonne et qui brise les fragiles empires l'a décrété autrement?... Et, à mesure que les yeux du jeune homme s'ouvrent plus grands sur cette Rome qui paraît plus immense à qui la considère plus longtemps, j'aime à prêter à son âme convertie aux hautes espérances de sa patrie et de sa religion, ces sentiments que Frédéric Masson a si bien exprimés dans ces pages (i) :
a Qjjoi que l'on ait fait à Rome pour tuer Rome,
(i) Rome, pendant la Semaine Sainte, Boussod et Valadon, édit., i8gi.
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Tâme romaine vit encore. Proscrite, elle s'attache aux masures restées debout ; elle flotte dans Tair qu'on respire; elle coule dans Teau qu'on boit ; elle s'abrite aux plis des vêtements surannés. C'est elle qui donne leur grâce à ces petits enfants, endormis à l'ombre d'un vieux mur, demi-nus, les cheveux embroussaillés, qui tordent un haillon en manteau triomphal ; elle, qui cambre ces corps de femmes aux hanches robustes, aux poitrines pleines, qui marchent d'une allure souveraine sur les dalles brisées ; elle qui, aux jours de chaleur, sonne en notes claires, de toutes les fontaines dispersées par la ville où, à défaut de sculptures grandioses, un nom de pape, une inscription, des armoiries sommées de la tiare, mettent, avec un peu d'art, un souvenir du passé : des eaux dont, à la première goutte, les vrais Romains nomment la source comme on ferait d'un vin renommé; des eaux qu'Agrippa conduisit à ses Thermes, des eaux qui parlent de Sixte-Quint et de Q. Marcius Rex, de Claude et de Curius Dentatus, des eaux qu'ont payées les dépouilles de Pyrrhus et qui, dans la Rome papale, s'épandent en cascades comme àTrevi, jaillissent comme devant Saint-Pierre, s'ébrouent comme à la place Navone, mettent un arcen-ciel dans toutes les rues, une lumière dans tous les horizons, lancent à tous les coins des coulées blanches d'argent en fusion, sèment à tous les vents
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rétincelJement ccçtinu de leurs diamants liquides; des eaux qui sont une joie et une parure, au bruit desquelles il est bon de vivre et que longuement, comme ils téteraient le sein d'une mère nourrice, les petits enfants Aspirent d'une goulée!
» C'est par elle, et rien que par elle, que prennent leur caractère et leur beauté ces monceaux étranges de ruines, s'emboîtant et s'encastrant dans des bâtisses modernes, familiarisés aTec la vie de chaque jour, traités en grands-parents par ceux-là qui, depuis des siècles, s'abritent à kur ombre, respectés efc leur vieillerie comme des témoins des grandeurs mortes, laissant bonassement les enfants grimper à leurs chapiteaux frustes, n'étalant point la prétention d'être des chefs-d'œuvre ou .des raretés, étant seulement un trait d'union, un anneau de la chaîne, solidaires du présent et se souvenant du passé. Aussi vivent-ils : qu'on les isole, qu'on les gratte, qu'on les nettoie de leur poussière séculaire, qu'on en arrache les masures qui s'y sont accrochées, qu'on en enlèveil^ brins d'herbe dont les oiseaux ont porté là-h«ut les semences, qu'on en fasse, comme on a fait du Colysée, quelque chose de propre, de récuré, de militaire, qu'on irient voir en faisant crier un tourniquet et que démontre un soldat cicérone, qu'on en chasse les fleurs, les oiseaux, les enfants : avec eux s'envolera l'âme romaine et, pour contenter
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quelques pédants d'Allemagne, ces ruines qui vivaient ne seront plus que des ruines. Mais pour leur donner, à chacune un square et un jardin , elles soat trop : Parmée italienne n'y suffirait point. Encore un temps, au désespoir des Tudesques, il faudra laisser les mioches indiscrets conserver, comme ils font depuis deux mille ans, l'héritage des grands Romains, patiner de l'usure de leurs haillons les bronzes antiques, mêler à leurs jeux l'ombre souriante des ancêtres et faire, à leurs chansons, vivre et pilpiter encore l'âme romaine.
» C'iest elle, l'âme romaine, qui jette à genoux ces foules au passage du Viatique, emplit d'êtres prosternés la maison où l'on porte le corps sacrée éveille les ferveurs endormies, et dans le peuple, auquel les gouvernements prêchent l'athéisme, fait passer encore un rêve d'immortalité. Quand, aux façades, devant les Madones-Mères, les lampes s'allument, déjà plus rares, déjà plus ternes, n'est-ce pas elle encore qui brûle en elles, dansante au vent qui souffle des grandes rues droit percées ? Combien de lampes éteintes, brisées, combien que n'allument plus les vierges folles? Mais, que vienne la mort, qu'elle entre dans la maison, à la suite du Viatique, qu'elle amène avec elle son cortège de douleurs et de cris : voici que, devant le Saint-Sacrement, l'on se prosterne comme jadis; qu'avec une terreur pareille.
devant la porte que désigne rombrellino, l'on s'entasse comme autrefois. Au fond, dans la petite cour, une statue antique se dresse attendant là, comme partout, cette liaison intime du présent au passé, donnant pour témoin à cette religion qui en a triomphé quelque César persécuteur. Et, aux mêmes paroles de l'officiant, ce sont les mêmes répons des assistants, c'est la même émotion, c'est la même foi, la même confiance absolue et intouchée en la récompense promise, la même certitude du lendemain, — certitude telle que, le Viatique re*çu et le drame accompli, les yeux se sèchent et les cris s'éteignent. A quoi bon pleurer, à quoi bon se lamenter ? Il est heureux ce mort : il est en Paradis^ Ahl sans ce lendemain, l'on serait fort; mais que mettre à la place de ce qu'a mis l'Eglise, de ce qu'elle enseigne depuis dix-huit siècles? Est-ce que, devant ce lendemain, revivant leur vie tout entière et tous leurs actes et toutes leurs pensées et tous leurs rires, ceux-là qui ont voulu Rome et qui l'ont prise au pape, ne se sont point jetés au Dieu dont le pape est le prêtre et, haletants, affolés de la terreur des ombres prpchaines, n'ont point demandé grâce, depuis le ministre jusqu'au roi ? Et, comme ils eussent voulu alors s'endormir avec cette assurance qu'ont les petites gens de Rome, de Timmortalité chrétienne I
» Et ce ne sont point seulement les petites gens. Que la cloche de Téglise prochaine annonce la mort, voici que les confrères revêtent leurs longues cagoules et, tous confondus, riches ou pauvres, nobles ou vilains, repris par l'invincible pouvoir dés surveillances anciennes, ils vont aux églises et aux charniers^ masqués et inconnus, communiant en une même foi, tenant tous en main ce cierge où brûle l'âme romaine. Des confréries, des archiconfréries, combien? On userait son temps à les compter. Toutes semblables, par la forme du costumé, par Je sac, par le cordon, par la pèlerine armoriée, par le capuchon qui, rabattu sur la tête, couvre la figure et ne laisse voir que les yeux ; toutes semblables, par le capuchon étrange qui laisse sans nom les orgueils et abat les vanités au niyeau de Thumilité chrétienne, distinguées seulement par des couleurs qui, symboliques, marquent et attestent une spéciale et commune dévotion, elles tiennent Rome tout entière et quiconque est de vieux sang romain. En leurs rangs, sous la bure pareille, le fils du mendiant catholique, et,— singulière hardiesse des vainqueurs, — le fils du roi excommunié, vont côte à côte récitant les mêmes prières : toujours le De Profundis et le Miserere, le cri du chrétien à la mort, le grand appel au Christ maître des sépultures. Certes, le cierge éteint, la cagoule dépouillée, ils croient bien, eux aussi, que
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ce a'étaît là qu*un niauvais rêve, une superstition vaine, un vieil usage qu'il faut abolir et dont, si on les poussait, ils feraient au besoin des risées. Mais c'est en leur sang, en leur moelle ; et, quoi quUla fassent, quand la 'cloche tintera, ils iront; et, s'ils n'y allaient point, pareils à ces prêtres défroqués qui, aux heures des messes, errent autour des églises. Us viendraient là encore voir et regarder, infidèles à Rome et possédés par elle.
» Non, quoi que fassent ici ceux qui détiennent Rome, à moins qu'ils la détruisent, jamais ils n'y seront chez eux. Comme jadis, il semble qu'ils y craignent une fatalité pesant sur eux, sur leur dynas^ tief^Sur leur avenir. Rien ici n'est à eux, rien n'est d'eux. Us n'y rencontrent ni un souvenir qui justifie leur présence, ni une gloire qui la légalise. Hautains et roides, même en leurs démonstrations de popularisme, ils logent toujours en garni dans ces palais des papes. Ici, ils entrent, ils sortent, ils passent, ils ne sont rien. Ils peuvent s'approprier, au Palatm, les fouilles qu'avait payées Napoléon ; mais c'est Tàme de Rome qu'ils devraient arracher des pierres ; et, comme aux temps barbares, ce n'est iqu'après avoir brûlé ces marbres pour en faire de la chaux, ce n'est qu'après avoir passé la charrue sur les églises et sur Jes palais qu'ils pourraient dire : « Rome nous )>>appartient ! » Tant qu'xine pierre sera debout, *eUe
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criera. Voici un palais, qu'on a pris et où l'on campe. En face, des églises gênaient; on les a détruites. Mais, au-dessus de ce balcon où Ton s'accoude pour répondre aux Trrats, ce balcon d'où Ton proclamait les papes, une Vierge tenant l'Enfant- Dieu bénit la foole. Cet obélisque, c'est Pie IV qui Ta dressé. Ce palais, tout près, où travaille un ministre civil, Clément XII Ta bâti. Et, là- bas, fermant rhorizoo, casoEke la borne gigantesque où se brisera la roue du cbar, ce dôme, c'est Saint- Pierre, avec, dans son cmibre, le Vatican. »
Tels durent être, en 1837, les éloquents soliloques de Groacchino Pecci, quand le noble jeune homme, arrivé à sa vingt-huitième année, demanda au silence des rues et de la campagne de Rome le secret dhine vocation encore incertaine ; et le spectacle de sa patrie humiliée dans sa politique débile ne contribua pas peu à lui montrer plus magnifique encore cette Eglise catholique, d*où l'Italie chrétienne pouvait encore tirer une incomparable grandeur, et ses hommes pieux d'inappréciables privilèges. De cette comparaison avec le règne du ciel séculairement supérieur au règne de la terre, la foi du néophyte tira des avantages au bénéfice même de sa patrie. Déjà, devant des tombeaux si vieux et si sacrés d'où sortaient rassurantes des images riches de religion et d'avenir, les petites sonates étouffées des romano-
ro'manîsantés comtessînes ne sonnaient plus qu'adagio la gloire de Byron, longue à peu près autant qu'un hexamètre dont ' les pieds semblaient plus réguliers que ceux de leur auteur; et mesdames de Staël et Récamier voituraient bien en vain leur grand Chateaubriand dans sa chaise percée où, malgré son génie, le poète d'Eudore et de Cymodocée ne trônait pas avec une majesté comparable à celle du pontife Symmaque. La grandeur de 1* Eglise immortelle s'était enfin révélée à Tâme de cet Italien, inconsolable de l'abaissement de sa petite et mortelle patrie; et quand Pecci vint se jeter aux pieds de Grégoire XVI et solliciter l'honneur du sacerdoce, il apportait au service du pape les trésors précieux d'une âme encore jeune et d'une intelligence toute mûre que l'Église, sa mère et sa patrie tout à la fois, saurait employer à des œuvres dignes d'une si belle cause et d'un si providentiel ouvrier.