DE BÉNÉVENT A BRUXELLES ET A PÉROUSE
En France, cependant, la culture de la poire continuait à avoir les honneurs. Un historiographe de Louis-Philippe raconte qu' « un jour, se promenant à » Neuilly, le roi aperçut un gamin d*une dizaine » d*années, qui s'efforçait de dessiner sur une porte » du parc, avec un morceau de craie, la figure du » monarque, caricaturée sous la forme d'une poire. » Louis-Philippe s'approcha doucement de Tenfant » et, lui prenant la craie, lui dit : « Tu t'y prends mal ; c'est comme cela qu'il faut faire. » Et il acheva » la caricature» (i).
— Parbleu! eût pu riposter le gamin, n'avez- Yous pas été professeur de dessin à Reicheneau?
Il est vrai que cet enfant, plus vieux de quelques
(i) Le roi Louis-Philippe, iyy3~i8So, par le marquis de Fiers, c« ix, p. i33; Paiis, Dentu, 1-89 1.
années, eût pu faire lire au même roi Louis-Philippe, si fort en dessin, une faute d'orthographe sur sa formule d'abdication, dont on aurait rougi à Técole primaire.
Ainsi mûrissaient sur les espaliers de France les heureux fruits d'une si profitable paix. Ce n'est pas à dire que, de cette paix grasse, ne profitassent les Rothschild pour augmenter par d'autres milliards les derniers amassés, sans honneur mais sans honte, sur les cadavres de Waterloo. L'action du banquier juif ne devait même pas être si noire, puisque personne en Europe ne s'en était aperçu, Horace Vemet fut seul à SQ la rappeler, comme un motif amusant, dans la Prise de la Smalah dont le peintre fit les honneurs gratuits au juif pillard qui lui posa, comme un portrait frappant, le modèle. Et, dès lors, surtoutes les Bourses européennes s'abattit ce vol de corbeaux chercheurs d'or, qui ne le trouvaient plus sur les champs de bataille dont l'Europe n'avait déjà eu que trop, et qui le chercheraient dorénavant surles champs de paix dont elle n'avait pas encore assez. En sorte qu'après avoir tout spéculé, tout grugé, tout volé, — grâce au repos d'une paix protectrice et à Fombre des ailes du coq Gaulois qui, dans cette occurrence, ne vaudrait pas la plus sotte oie du Capitole, — ces corbeaux d'outre-Rhin, d'outre- Manche et d'ailleurs, qui s'étaient abattus sur l'Europe sans, bruit.
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seratatt, du jour au lendemain, prêts à reprendre vol vers Tétranger, laissant aux pays ravagés par eux cette chose horrible : — la Misère, — et cette autre chose navrante et inutile: — l'Insurrection. Et voilà ce qu*oa aurait gagné, en 1B48 et en France, à cultiver la poire pendant dix-huit ans. Car les révolu*lions ne sont que les effets réels de causes très certaines; et il n'eût suffi à la bourgeoisie régnante de ce temps-là que de voir un pea plus loin que Torbite de ses lunettes d*or, pour deviner Torage que les corbeaux de la finance, survenant après les aigles de la conquête dans le del rasséréné de T Europe, y annonçaient sinistre ment.
On savait certes ce qu'avait été la première Révolution des Droits contre les Privilèges, et l'on aurait quelque raison de s'applaudir de ses coûteuses et légitimes conquêtes. Mais la deuxième Révolution de la Misère sur la Finance, dont les orages de Juillet sanglants encore qu'anodins ne faisaient pré^iger. rien de bon, que serait-elle ? Que résulterait-il, — non plus pour un pays, mais pour l'Europe entière traquée par Tàpre faim, — d'un autre blocus continental que quelques portefeuilles juifsexécuteraient, de leur plein gré, à l'heure qu'ils jugeraient la plus propâce pour tordre d'angoisse, dans ce cirque gigantesque, des foules entières d'hommes, de femmes et d'enfants^ sao». un sou, sans un pain. Les sous : ils
8o LÉON XIII DEVANT SES CONTEMPORAINS
seraient renfermés dans la caverne d'Ali-Baba ; et qui viendrait les y prendre, ne sachant pas même où elle est? Le pain : sans les sous, où l'avoir?
Tel est encore le problème, dont les secrets de Dieu réservent la solution terrible au siècle qui en Souffre, et dont la ténébreuse donnée fut nettement dégagée par Pecci, dès le premier pas de celui-ci dans la carrière diplomatique où le Saint-Siège l'envoya. D*un premier coup d'œil de maître dans l'histoire de son temps, il eut le mérite et le regret de lire la fatale page de la fin, bien des années avant que ne l'eussent tournée les doigts qui n'auraient dû servir
qu'à la déchirer quand elle était encore blanche du sang dont, par la main de quelques hommes seulement et pour le malheur peut-être irréparable de l'humanité tout entière, elle serait un jour écrite. Mais la vie politique de Gioacchino Pecci présente une si entière unité de vues convergeant, dès les premières années, à ce point fixe et final où la dernière note du diplomate octogénaire les résumera toutes; que, le voyant à cette heure au seuil de la longue carrière qu'il va fournir, il semble nécessaire de découvrir comme d'un coup d'œil prophétique l'avenir sombre qui l'attend et les bienfaits que son siècle maudit lui demande.
A Bénévent, où Grégoire XVI l'envoie d'abord,
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comme pour une simple chasse à la camorre, il ne restera que trois ans : le temps de prendre le plus de brigands qu'il pourra, — y compris les seigneurs qui, dans ces repaires reculés de la Basilicate, ne sont que des bandits de marque plus aristocrate que les autres :
— Mais je suis comte, monsieur le légat, et de ce chef je vais me plaindre au pape!
— Allez donc, monsieur le comte;. mais n'oubliez pas que, pour vous rendre au Vatican, il vous faudra d'abord passer par la forteresse de Saint- Ange I
Mais à Bénévent, où il ne prit qu'une soleillée sous l'adorable ciel napolitain, comme à Spolète où il né fit qu'une brillante passade de vingt jours — et, en si peu de temps, y traça la plus belle route que le pays eût possédé jusque-là; — la grande question qui captiva ce grand esprit fut celle qui ne faisait pas assez réfléchir les hommes d'État cette époque, aux affaires desquels il allait être heureusement appelé à participer.
Comme il y a la politique d'action, qui exécute dans le tumulte de la vie civile et militaire les plans conçus et les résolutions arrêtées dans le silence des cabmets et des casernes ; il y a la politique de pensée, antérieure à l'autre et conséquemment supérieure par les génies puissants qu'elle y emploie et les humbles vertus qu'elle y use. Celle-ci a, sur celle-là, toute l'élévation qu'une mère a sur son enfant^ toute la distance de la chatne dont un chasseur conduit sa meute
82 liON Xlfl DEVANT SES COJfTEMPOItAINS
OU du guidoa dont un tireur suit son tracé. Mais CDmine la pensée reste cachée, la pditiquâ qtd en émane est invisible et ne laisse apparaître que llss hommes ou les choses qu'elle dirige, à son gré, sous les livrées d*or ou de cuivre dont elle lés distingue au regard. Qu'importe de ne pas Yoir la balle, si dans son invisible trajectoire elle atteint Tennemi et Tieibid:? Qu'importe à Thistoire le nom des ministres inconnus qui dirigèrent les Alexandre et les César de la. coirquète terrestre ? Machiavel ne fiit qu'un passait, méconnu du plus humble paysan de San Casciano; et dix pages de cette plume allaient poiirtant suffire pour renverser le système des victoires anciennes par la force, auquel succéderait le système des Notoires nouvelles par la ruse. Et si Pecci va dépenser près ée quarante ans d'études les plus remarquables et IlGfs plus ignorées, pour arriver aux fructueuses conclusions que nous révélera seulement sa vieillesse, qu'importe encore ; — puisque le but à touchersera, un jour, atteint?
Fort de sa valeur et de sa pstience, Tadmiraole meneur des peuples de demain, auquel la victoire n'était promise qu'avec les cheveux blancs, entra' dans la carrièrediplomatique à l'heure où sa jeunesse escep* tionnellement brillante eiit dû Le faire vite parvenir aux honneurs; mais la main de Dieu, plus généretoe que^cellfi dâ&hûmmes, s'était chargéeedeconduire^sUe*
UéQN XTli DEYAlfT SESCON^TBIiPORMMS &}
mâne^ son éla à la suprême récompense que la. fortinse disputerait jusque-là, mais en vain, à- ce pacirfiqu&wûnqueur.
Notre. sympathique ambassadeur n'avait que trentetrois, ans^. quand le Saint-Sdè^e renvoya en Belgique. En allant, comme d'autres collègues plus heureux, dans quelque Cour plus importante, il eût pu se dire: « Je vais à la pourpre ! » et n'eût ressemblé qu'à un cardinal. Mais en partant pour la modeste Bruxelles, où, plus la Cour était petite, de plus près il en verrait évolua les sujets, il aima mieux se répéter : « J.e vais, à l'école ! » se souvenant, que la meilleure de ces écoles politiques où se formèrent les diplomates les plur grands de Thistoire, ce fut la plus petite et la plus parfaite de toutes : — la république de Florence.
La situation délicate où se trouvait alors la Belgique, dans ses rapports tendus avec le Vatican, de*mandatt d'ailleurs une main aussi souple que ferme, cksit le jeu^ s'il parvenait à démêler les âls sans les rouvre, suffirait àillustrer le négociateur qui y réussirat* « Au début de l'année 1832, dit le rapporteur anonyme et officiel que nous consultons (i)^ la Belgique est, au pointde vue international, régulièrement con-
{i) Voir les Documents et travaux législatifs, concernant 1» rupture des relations diplomatiques entre le Gouvernement belge et le Saint-Siège. Bruxelles, Bruylant-Cristtïphe,
stituée. Les ratifications du traité du 1 5 novembre 183 1 s'échangent, et quatre des cinq grandes Puissances accréditent à Bruxelles des légations qui nouent avec le Gouvernement belge des relations officielles et suivies. C'est à ce moment qu'une série de missions extraordinaires vont notifier aux souverains et chefs des divers Etats secondaires l'avènement du Roi et la consécration définitive de notre indépendance na^tionale. Ce fut le vicomte Charles Vilain XIV qui fut chargé de cette tâche, auprès des Etats italiens et notamment du Saint-Siège. Le choix de cet homme politique ne devait, semble-t-il, soulever d'objections nulle part : il portait un nom honoré ; il s'était fait remarquer au Congrès par son caractère et ses capacités ; il appartenait notoirement à l'opinion conservatrice et professait sincèrement la religion catholique. Mais, comme la plupart de ses coreligionnaires qui avaient pris part à l'émancipation nationale, le vicomte Vilain XIV était imbu d'idées libérales ; fervent adepte des théories nouvelles préconisées par Lamennais sur les rapports de l'Etat et de l'Eglise, étroitement lié avec les éloquents rédacteurs du journal l'Avenir qui les représentait, il devait soulever bientôt à la Cour de Rome des répugnances d'autant plus vives que la franchise de son langage égalait la sincérité de ses convictions : ce fut l'écueil de sa mission.
Mgr GioacchJno PeccI, nonce de Bruxelles ,843.
I^âOM' Xm DEVANT SIS CQNTBlIPORAIliS dfy
M. Vilain XIV arriva à Romey au mois de novembre i8p ; ses instructions^ conçues daaa: Iffs termes les pliis sympathiques, témoignaient du lâf désir du Roi de cultiver avec le Saint-Siège des. rela> lions amicales. La réception officielle du ministre belge pour la remise de ses lettres de créance eut lieu le 2 j. Cette première entrevue avec Grégoire XVI fut des plus cordiales et ne faisait guère pressentir les iiuages qui. allaient bientôt surgir. « Je vous chsffge, dit Sa Sainteté, d'estprimer au Roi toute ma reconmôssance de la. loyauté avec laquelle il maintient Tarticle de la Constitution qui a rendu à r£gHse son indépendance du pouvoir civil et au Saint-Siège ses droks sur le gouvernement de r£glise., La. religion est parfaitement libre en Belgique... Depuis la promulgation de la Constitution, le concordat de 1827 n'existe plus pour la Belgique. » Le Pape, à cette occasion, loua fort le clergé belge qu*il. trouvait bon, pieux et fidèle, tout en regrettant qu'il manquât par^ fois de sagesse et de prudence (i).
Ces dispositions, si amicales pour la Belgique comme pour son représentant, furent de courte durée*. Bientôt après, le Pape, circonvenu par ses conseillers, se prit à douter de Tabrogation du concordat de 1827, c'est-à-dire de la validité même de Facte par lequel
(i) Dép&:li& du.Waofltte Vilaiir.XlV,. 2â}nawembceili3mi ,
il avait reconu les Belges ; il se refusa à pourvoir à la vacance du diocèse de Bruges ; il fallut deux mois persistants d'efforts pour le déterminer à faire usage du droit que lui assurait la Constitution belge de nommer, sans intervention de l'Etat, un titulaire à Tévêché de Namur (i). La position personnelle dé l'agent belge né tarda pas à se modifier également* L'encyclique du 15 août 1832, dans laquelle Grégoire XVI condamnait dans les termes les plus durs et les plus explicites les doctrines du catholicisme libéral, avait précédé de quelques mois seulement rarrivée à Rome du vicomte Vilain XIV. L'impression qu'il en gardait influa, sans doute, sur ses appréciations politiques. Jugeant sévèrement les actes et les principes du Gouvernement pontifical, il ne s*en cacha ni dans ses entretiens ni dans sa corres-* pondance ; des froissements se produisirent, et, le 15 avril 1833, le ministre quitta Rome, sans y laisser, dans les sphères officielles, aucune espèce de regret (2).
Partout les missions extraordinaires de 1852 furent le prélude de l'établissement de rapports permanents; il n'en fut pas de même à Rome. M. Vilain XIV n'y
(i) Dépêche du même, 26 janvier i833.
(2) Voir le discours de M. Vilain XIV et celui de M. Lehon, prononcés le 19 novembre 1847 à la Chambre des Représentants, à propos de l'incident Leclercq,
laissa personne pour représenter la Belgique, et le Pape ne montra guère plus d'empxessement d'envoyer un agent à Bruxelles.
Cette situation exceptionnelle se prolongea pendant trois ans. Le Gouvernement belge, au sein duquel les Affaires étrangères furent successivement dirigées à cette époque par M. de Muelenaere, par M. le général Goblet et le comte de Mérode, puis encore par M. de Muelenaere, ne fit aucun effort pour y mettre un terme. Au sein des deux Chambrés, personne ne réclama coatre cet état de choses. Ce fut le Saint-Siège qui prit l'initiative de le faire cesser en envoyant à Bruxelles, en qualité d'internonce, Mgr Gizzi qui présenta ses lettres de créance au Roi le 5 juillet 1835.
C'est alors seulement, au mois de septembre, que le Gouvernement demanda un crédit pour envoyer, à titre de courtoisie et de réciprocité, un ministre plénipotentiaire qui devait être accrédité à la fois auprès du Saint-Siège et des autres Cours italiennes. Cette proposition rencontra une assez vive opposition des deux côtés de la Chambre ; elle y fut discutée deux fois dans le même esprit, en septembre 1835 et en janvier 1836. On faisait valoir contre la mesure projetée la séparation constitutionnelle de TEglise et de l'Etat et le caractère plutôt religieux que politique des envoyés du Saint-Siège ; on dénia toute
90 Léon Xin DElVANT ses CON^TEiaPORAIKS
importance commerciale aux Etats pontificaux. M. Gendebien expdma^ même la crainte que le droit de tous les catholiques de correspondre directement avec le Pape ne fût mis en péril par la création d^une nonciature en Belgique ou d*une mission diplomatique à Rome. Il fallut que M. Lebeau fit observer que le Pape n'était pas seulement le chef de l'Eglise, mais aussi le souverain d'un Etat, investi comme tel du droit de légation. Le ministre des Affaires trangères, M. de Mudenaere, protesta que le Gouvernement n'avait agi que par des motifs politiques j et à raison de Vinflaence politique que la Cour de Rome exerçait en Europe. « On a manifesté^ ajoutaitril, des inquiétudes relatives â l'existence d'une légation à Rome ; on a craint que par là on ne portât atteinte aux prérogatives garanties par la Constitution en mâtine religieuse ; mais je ne puis répéter assez que ces craintes sont entièrement chimériques ; que c'est dans un tout autre but que la légation est établie, et que^ malgré la présence d^un internonce à Bruxelles, les Evèques ne sont pas privés du droit de correspondre directement avec le Saint-Siège pour les affaires religieuses. Voilà un fait qui répond à toutes les objections » (r).
Ces explications ne calmaient guère les appré;-
(r) Séance de la Chambre des Représentants, 29- jan**
tÈCM XIU DEVANT SES CONTEMPORAINS Çrl
hensions des représentants qui se préoccupaient surtout des intérêts catholiques. M. Dubus demanda une forte réduction du crédit. M. Doignon était d*avis que, par son influence officieuse ou indirecte^ une légation auprès du Saint-Siège « serait plutôt nuisible qu^utile à nos libertés religieuses. » Il voulait qu'en tout cas> on n'envoyât à Rome qu'un simple chargé d'affaires^ M. Dumortier soutenait cette proposition et critiquait vivement la mesure projetée par le Gouveroement. Cette mesure fut néanmoins votée, mais l'opposition qu'elle avait soulevée persista au sein de la Législature et ne cessa de se renouveler,, presque à chaque session, jusqu'en 1848.
Le 4 décembre 1835, le vicomte Vilain XIV fut n(nnmé, à titre permanent, ministre plénipotentiaire de Belgique' auprès du Saint-Siège et des autres Cours d'Italie ; sa résidence était fixée à Rome. Aussitôt se reproduisirent les mêmes difficultés qui s^étaient fait jour lors de sa mission extraordinaire. On manifesta contre lui, à Rome, de telles répugnances, que son départ fut retardé de plus d'un an. C'est un simple chargé d'affaires, M. Blondeel, secrétaire de légation, qui ouvre, en janvier i8j6, les relations diplomatiques avec Rome. Grégoire: XVI, comme le cardinal Lambruschini, ne laissent passer aucune occasion de lui témoigner .qu'Usine désirent pas de changement à ce^e situAtioa,
qu'ils ne sont nullement pressés de recevoir le ministre belge. Cependant, vers la fin de 1836, M. de Muelenaere d'abord, et bientôt après son successeur au ministère des Affaires étrangères, M. de Theux, firent des démarches pressantes pour obtenir Tagréation de M. Vilain XIV; une double négociation s'engagea à Rome par notre chargé dWaires, à Bruxelles par l'intermédiaire de l'internonce, Mgr Gizzi. On sut alors que le principal grief du Gouvernement pontifical contre notre Ministre ne consistait pas tant dans son adhésion antérieure aux doctrines de Lamennais, dont on pouvait le croire revenu puisqu'il ne s'était pas insurgé contre l'encyclique de 1852 ; que c'étaient surtout les jugements rigoureux émis par lui, à Tépoque de sa première mission, sur l'administration temporelle des Etats romains, qu'on ne pouvait lui pardonner. Le Gouvernement refusa de céder, et une transaction intervint; il fut convenu que le Souverain Pontife recevrait M. le vicomte Vilain XIV pour la remise de ses lettres de créance, et qu'aussitôt après, celui-ci quitterait Rome. Ce compromis reçut son exécution, avec cette circonstance aggravante que la réception, d'après un billet du cardinal Lambruschini du 13 juin 1837, eut lieu en audience privée. Jusqu'en août 1839, époque où sa mission prit fin, notre Ministre résida tour à tour à Naples ou à Florence, mais il ne reparut plus à
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Rome où la Belgique continua d'être représentée par un chargé d'affaires: ce fut M. Blondeel d'abord, M. Vermersch ensuite.
Cette situation équivoque devait réagir sur la représentation du Saint-Siège à Bruxelles. Après un séjour de deux ans, Tinternonce Gizzi présenta,, le lî juin 1837, ses lettres de rappel et laissa Fabbé Spinelli comme chargé d'affaires. L'intérim se prolongea pendant plus d'un an et demi ; il ne cessa réellement que lorsque Mgr Fornari, arrivé dans l'intervalle en Belgique avec le même grade, fut reçu en qualité d'internonce (15 février 1839).
Ce refus d'agréation du premier ministre belge envoyé à Rome par un gouvernement dont les sympathies envers le chef de l'Église n'étaient pas suspectes, bien que ce refus n'ait été qu'imparfaitement avoué et connu, ne pouvait manquer de réveiller au Parlement l'opposition qui s'était manifestée dès l'abord, au sujet de l'établissement de rapports diplomatiques avec le Saint-Siège. M. H. de Brouckere signala, en 1837, la bizarrerie d'une situation qui retenait à la cour de Naples, que nul agent ne représentait à Bruxelles, notre ministre auprès du Saint-Siège. M. Dumortier contesta de nouveau la nécessité d'envoyer un ministre à Rome, et réclama son remplacement par un simple chargé d'affaires. Deux ans après, en 1839, M. Fleussu disait à la Chambre :
94 L^W Mil DEVAIT SES CONTE MPORAIHS
« Comme puissance temporelle, les Etats an Pepe n'ont "pas graode importance; comme pouvoir spirituel, nous n'avons rien à démêler avec le Saint-Père. Notre clergé est émancipé; il n'a de contact avec le Gouvernement que par le budget. Nous ne pourrions pas même faire un concordat avec le Pape. Aussi îl me semble inutile d'avoir à Rome un ministre plénipotentiaire ; un simple chargé d'affaires safiSrait pleinement pour chercher en Italie des débouchés à nos produits » (i). Ce n'était pas là une opinion isolée. « Quel besoin, disait M. Dumortier, avons-nous d'un ministre plénipotentiaire à Rome ? La Consiitu» tionti séparé le pouvoir civil du pouvoir spirituel; le Gouvernement ne peut intervenir en rien dans la nomination des évêques. » M. Delehaye exprimait la même opinion, en termes plus expressifs encore (2). La Chambre maintenait néanmoins le crédit; mais ses adversaires ne se lassaient pas de le remettre ocmstsmment en question.
La mission de M. Ch. Vilain XIV prit fin le 19 août 1839; il s'écoula néanmoins encore sept mois arant qu'il reçût un successeur. Le comte Em. d'OuitremoQt, dont les opinions politiques et religietses
(i) Séance de la Chambre des Représentants, iS décembre 1839.
(2) Séance de ia Chambre dra Représentants, 18 déceiiL.hpe jM3j^
LÉON Xm DEVANT «XS COimMPORAlRS 9>5
ne 'pomraient donner au Saint-Siège ie moindre ombrage, fut accrédité au mois de mars 1840 et accueilli avec empressement à Rome. Sa mission ne rencontra de ce côté aucun obsctacle, mais elle ne cessa d^flvoir un caractère essentiellement intermittent. Pendant lesqnatres années qu'il garda ses fonctions, M. d'Ouitremont ne passait à Rome que quelques mois d'hiver et revenait ensuite en Belgique, en se faisant remplacer par des chargés d'affaires, qui furent tour à tour M.Vermersch et M. P. Noyer. Ces irrégularités attirèrent Fattention de la Chambre. Pendant les quatre sessions de 1640 à 1844, l'opposition renouvela ses attaques. M M . Delehaye, Osy, Delfosse, de Tornaco et Lys reviennent à la charge, soit pour combattre Texistence de la Légation, soit pour signaler les absences continuelles du titulaire. L'opinion qui demandait la suppression même des rapports d^lomatiques avait cependant perdu du terrain ; ce résultat était dû en grande partie à Tintemonce Fornari, qui représenta, jusqu'à la fin de 1842, le Saint- Siège à Bruxelles. Par son intelligence des institutions nationales, par la modération de son esprit et raménilé de son caractère, ce prélat s'était concilié dans les hantes sphères belges dù& sympathies aussi vives qu'universelles ; le Roi professait pour lui la plus haute estime et usa de toute son influence, à Rome, pow loi ikire décerner le thre d'archevêque «t la cfi-
gnité de Nonce. Mgr Fornari révélait, quelques années plus tard, le secret de ses succè^diplomati-, .. ^^ ques quand il disait, à Paris, à Tun des hommes d'Etat^ ^ belges, qui se rendait en ce moment même en mission . ♦ J| auprès du Saint-Siège : « Quel pays que le vôtre ! 1
J'y ai passé cinq ans; il me semble que j'ai été cinq ans en paradis. J'aime extrêmement la Belgique, et je suis autorisé à croire que l'on m'y regrette, car tous les Belges qui séjournent à Paris viennent me voir. Aussi je respectais le Gouvernement^ les autorités, les insiituiions. Je m'entendais avec, tout le monde. C'^WfîJtBlé chose singulière, je n'ai jamais eu de lutte qu'avec vos deux amis. » Il désignait ainsi Mgr l'Archevêque de Malines et MgrTÉvêque de Liège (i). Des relations aussi heureusement établies eussent pu êifîe vfructueuses si elles avaient offert quelque chance de durée. Mais, vers la fin de 1842, quelques mois seulement après sa promotion au rang de nonce, Mgr Fornari fut brusquement rappelé et envoyé à la nonciature de Paris ; il devait être remplacé à Bruxelles par Mgr Garibaldi, internonce à la cour de France. Il n'est guère douteux que ce changement n'ait eu lieu sur les vives instances difH^ouvernement français, qui ne rencontrait pas chez ce dernier prélat les qualités nécessaires pour négocier
(i) Dépêche de M. H. de Brouckere, 17 décembre 1849.
Utilement avec ïiii; mais le procédé était d'autant plus blessant, qu^on savait au Vatican combien Mgr Fornari était estimé parmi les Belges, et combien surtout le Roi attachait d'importance à son maintien à Bruxelles. Aucun avis préalable n'y fut envoyé, au sujet de la double mesure projetée à Rome. C'est le même jour que le Ministre de Belgique y apprit du cardinal Lambruschini les intentions du Saint-Siège et leur accomplissement. Sans attendre des instructions, prévoyant l'effet que cet acte allait produire, le comte d'Oultremont écrivit, le 26 novembre 1842, au Secrétaire d'État : « La précipitation avec laquelle la résolution m'est notifiée passe toute attente. J'aurais osé compter que le Gouvernement pontifical aurait donné une marque de confiance qui m'eût été précieuse, en me consultant du moins, ou en me permettant de prendre le$ ordres de mon Souverain. Dans la position où je me trouve, je ne puis que recevoir la nouvelle que Votre Eminence me communique, dans un esprit de conviction que, puisque la Légation du Roi n'a pas été consultée dans cette affaire, les choses auront sans doute été directement proposées à Sa Majesté, mon auguste Souverain.
» Le gouvernement pontifical connaît trop bien l'estime particulière que le Roi porte à Mgr Fornari et la part toute personnelle que Sa Majesté a prise à son élévation au grade de Nonce, pour n'avoir pas
^.ft LÉOK XTH DEYAJïT SES COWTEMPORAnW
préTU œ qu'il y aurait d'inexplicable daais la laesure qui enlève brusquement ce haut fonctkxuïaÎFe à la conûance du RoL.
» Je crois donc que cette mesure aura été probablement consentie par Sa Majesté-. Je me place entièrement dans cette supposition, qui me paraît d'accord avec les règles de convenance et de bienveillance que la Cour de Rome met constamment en pratique...
» Cette considération, qui n*a sans doote pas ét»é perdue de vue à propos du déplacement de Mgr For»nari, n'aura pas paru moins importante relativement à la désignation de son successeur. Je dois donc supposer que le Roi a été d'avance consulté sur le choix du nouveau Nonce et que Sa Majesté a eu l'occasion de faire connaître préalablement son agrément. S'il en était autrement, fe m'empresserais de prier Votre Eminence de ne rien préjuger à regard de Mgr Gaiibaldi. »
Ces réserves, on Ta vu, n^étaient que trop justifiées ; aucune notification n'avait eu lieu, et le Gouvernement belge, justement froissé d'un procédé^ aussi insolite, fît savoir au Vatican que le Roi ne recevrait pas Mgr GaribaWi (i). Les motifs essentiels de cette détermination ne furent pas douteux : c'était,
Cl) Dépédàe cbi coimc d'Oultremort, 2 S' décembre* râ*^.
LÉON Xm DSViLNT SES COINTEMPORAIKS ^
d'une part, le i>egpet de perdre un Nonce dont on désiiraiit vivement le maintien à Bruxelles; c'était, ensfuÂte, rirritfttion caasée par Tattitude du Saônt- SïèQt qui, méconnaissant les justes susceptibilités da Gouvernement belge, se faisait l'instrument docile d'une combinaison en quelque sorte imposée par le Cabinet des Tuileries. Mais ce ne furent pas là les seuls motifs de ce refus, d'agréation. Mgr Gairibaldi avait semblé en France au-dessous de sa mission ; il manquait de savoir, eit de fermeté, et ses habitudes privées, en nuisant à son prestige, firent craindre qiQ*il fût incapable d'acquérir Tascendant, d'exercer -stfr TEpiscopat Tautorité qu'on jugeait indispensable «m SQCçès de sa mission. D un autre c6té, il siemble ^a le clergé belge^ appréhendant que 1^ nvouveau INonce n« fCtt cm instrument trop souple entre les mains du Gouvernement, en sk secondé searètemeoit la résistance.
La nomination <du prélat, grâce à la prompte intio*veniion da Ministre belge, n'avait pas été consommée. Le projet resta sans suite, mais la Conr de Rome taa jgarda un assez vif ressentiment. Aux instances ém comte d'Oultremont, qui le pressait de faire uai iioiov6ao choix, le cabinet LamlM*uschini répondait que Je Saint-Siège ne voulait pas s'exposer à un S€^ cond affront. On finit toutefois par s'entendre pour ib âèsngnatkm de Mgr Pecd, qui présenta ses lettres^
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de créance à Bruxelles le 1 5 avril 1843 ; il devait y rester trois ans. Au printemps de Tannée suivante, le comte d'Oultremont quitta définitivement Rome : il fut remplacé, après un nouvel intérim de six mois, par le baron Van den Steen de Jehay, que la mort enleva au bout d'un an et demi (i 3 mai 1846). Quelques semaines après, le Saint-Père, Grégoire XVI, cessait de régner.
Un nouvel incident surgit alors dans nos rapports avec le Saint-Siège. Le 3 août 1846, le prince de Chîmay fut nommé envoyé extraordinaire auprès de Pie IX, avec rang d'ambassadeur ; trois jours auparavant, le nonce avait reçu à ce sujet une communication verbale, et notre chargé d'affaires à Rome avait dû faire, de son côté, la notification d'usage. Le prince de Chimay était en route vers l'Italie, quand on apprit que la Cour de Rome refusait de l'accueillir. Le 30 août, le Nonce fit savoir au ministre des Affaires étrangères, M. Dechamps, que l'Autriche, la France, l'Espagne et le Portugal étaient les seules puissances qui eussent le droit d'accréditer au Vatican des agents diplomatiques du rang d'ambassadeur. Des négociations s'engagèrent; il fut convenu avec le Nonce que l'envoyé belge serait reçu à Rome, comme ambassadeur, en mission spéciale et temporaire, motivée par l'avènement de Pie IX, mais qu'il partirait ensuite pour Florence, d'où il
ferait savoir s'il lui convenait de retourner à Rome en qualité de ministre plénipotentiaire. Cette solution semblait admise quand, à la fin de septembre, le Nonce, alléguant qu'il avait mal interprété ses instructions, vint déclarer que le prince de Chimay ne serait pas admis avec le titre d^ambassadeur, même en mission temporaire.
Le motif invoqué par le Saint-Siège dans le but d'amoindrir le rang du représentant de la Belgique était évidemment peu fondé (i). Le droit d'ambassade qu'exercent à Rome les quatre puissances catholiques, en vertu d'anciennes traditions, ne saurait être exclusif à Tégard des agents diplomatiques des autres puissa.nces ; tout au plus pourrait-on prétendre x^u'il Test au point de vue des prérogatives attribuées spécialement à ces puissances, notamment en cas de .vacance du Saint-Siège (2). Mais le Gouvernement belge ne revendiquait aucune situation privilégiée ; le titre d'ambassadeur dont il avait revêtu son agent était plutôt un hommage au Souverain Pontife. Néanmoins, la Cour de Rome y mit tant d'obstination,
(i) Il convient de laisser au rapporteur de cette note la
responsabilité de sa rédaction.
(2) Le prince de Ligne fut reçu en 1848 comme ambassadeur, et resta avec ce titre en mission permanente, moyennant quelques réserves relatives à ces prérogatives, ainsi qu'à la préséance.
que & mission belge resta encore pendant 'deax mcm ea suspens ; ce ne fut qoe le 7 décembre i^ôque ile prince ide Cbimay fut reçu comme ambassadeur p<>ur complimenter Pie IX, et, â k fin de cette .mèroe'aodience, îl remit des lettres 'de créance de mimistre plénipotentiaire. Le jour même de sa réception, il sortait donc du Vatican dépouillé du caractère •qti*i'l y avait apporté. Ce compromis bizarre et afssuTém«nt eflicefptionnel fut signalé à la Chaix^bre des <Représ€nr> (tants, le 23 février 1847, par M. Verhaegen, comité peu compatible avec la dignité nationale, d^autatft plus que le nonce apostolique en Belgique fouit •comme tel des prérogatives de rambassadeor. Ite Ministre des Affaires étrangères, M. I>echaflïp&, «ne crut pas devoir entrer dans les détails de Tinci* 4ent ; il se borna à affirmer que la mission du prince ide^Chimay avait été et restait essentiellement tempo- Taire. En présence de la condition qui lui était faite, 43elui-oi, en effet, ne prolongea guère son séjour 4 'Ronte ; il sfe rendit à Naples et revint en Belgique, au .mois de mai. Un chargé d'affaires, M. de Meester, continua de gérer la légation.
Tant de difficultés d'une nature personnelle, de si fréquentes mutations et interruptions réciproques des rapports, ne permettaient guère d'attendre de {grands avantages de ces relations officielles avec le Saint-Siège. Au point dé vue des intérêts poUtiqUiSa
liOfi XIH BEVANT SES C0NTE»ffORA|KS VQ^
de notre pays, le résultat en fat, en effet, à peu près nul. On ne saurait envisager comme un succès de cette nature Télévation de Mgr Sterckx au cardinalat, bien qu'on la représentât à Rome comme un hommage rendu à notre nationalité. Dants le règle*meoft définitif, en 18:39, du différend hollando-belge, la Gourde Rome s'imposa une abstention absolue;; son .intervention, disait-elle, n'aurait , pu qu'être préjudiciable à la Belgique, en indisposant davanti^eJa Prusse, qui se trouvait en ce moment en lutte avec l'Ëpiscopat et soupçonnait le Saint-Siège et le clergé belge d'en encourager la résistance. Dès cette époque, même sous les ministères de M. de Muele* naere et de M. de Theux, les actes et la langage du clergé sont signalés à Rome comme pleins de périls et deviennent l'une des préoccupations dominantes des agents belges. Un moisaprès la remise de ses lettres de créance, le 26 février 18 36, le premier chargé d'affaires était amené à attirer l'attention du cardinal .Lambruscbini sur la grande liberté dont jouissait en Belgique r£gHse catholique et la haute protection qu'elle devait au Gouvernement de Sa Majesté. « J'ai cherché également, ajoutait-il^ à faire xu>mpFendre à Son Eminence que le clergé belge, pour ne pas compromettre cette belle position^» «et cela dans son intérêt à lui, devait user sagement de son indépendance et :ne pas compromettre son avenir
en Belgique par trop d'exigences ». Pour qu'un jeune secrétaire de légation parlât ainsi, il devait évidemment n'être qu'un écho.
La proposition Brabant-Dubus, tendant à conférer la personnification civile à l'université de Louvain, fut considérée, à bon droit, comme une de ces prétentions excessives qui pouvaient aisément devenir un écueil. Introduite à la Chambre, le lo février 1841, à rinstigation de TEpiscopat, elle visait plusieurs buts. Indépendamment de celui qu'elle avouait, elle devait, dans la pensée de ses auteurs, contribuer efficacement à ébranler l'administration formée en 1841 par MM. Nothomb et de Muelenaere, et considérée dès lors comme offrant des garanties insuffisantes au point de vue des intérêts catholiques. L'internonce, Mgr Fornari, averti de la portée de la question qui allait être soulevée, n'épargna aucun effort pour la faire écarter ; les auteurs de la proposition ne se refusaient pas à son retrait, pourvu que les évêques, qui l'avaient provoquée, leur en donnassent le conseil. Mais l'Episcopat se refusa à toute concession ; l'archevêque de Malines surtout opposait une énergique résistance. C'est alors que le Saint-Siège se décida à intervenir. Le 18 décembre 1841, le secrétaire d'Etat Lambruschini écrivit à l'archevêque de Malines pour lui exprimer, au nom du Saint-Père, le désir que « Son Emînencé veuille
sur-le-champ faire usage de tout son crédit pour amener, par ses insinuations et son exemple, les évoques encore récalcitrants à se prêter au vouloir du Saint-Père ». « Il s'agit, disait le cardinal, de sauvegarder les intérêts de l'Eglise, menacés par le progrès constant de ses adversaires. Il faut attendre des circonstances plus favorables pour reproduire ce projet, quand il aura des chances de succès, sans se soucier des réclamations de personnes « d'une foi » douteuse ou dont le zèle n'a pas toute la prudence » nécessaire ». Le Saint- Père ne saurait douter que Son Eminence ne comprenne qu*il faille tout autre chose qu'une simple msmua/ion en face de Ténergique excitation dont Sa Sainteté est l'auteur direct, bien qu'Elle se serve de mon intermédiaire. Elle attend de recevoir de Votre Eminence une réponse vivement attendue et conforme aux justes désirs de Sa Sainteté. » Le Saint-Siège fut obéi, non, paraît-il, sans quelques hésitations. Le 15 février 1842, la proposition Brabant-Dubus était retirée, à la demande des évêques, et le Cabinet de 1841 considérait cet acte comme une importante victoire diplomatique*
C'est au cours de cette négociation et en prévision de conflits ultérieurs avec le clergé que les ministres de cette époque conçurent le dessein de renforcer l'appui qu'ils rencontraient chez Mgr Fornari, Tintemonce du Saint-Siège, en lui faisant obtenir, avec
I06 LÊOM XlXi DEVANT SES COVTEKPORÀlJIS
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Qtt rang liiérafrchicftre plms âevé, «ine autorité pi grande vîs>à-viside l'Episcopat. Le 25 novembre i'84.1, M. <de l^ie^, ministre <ks Aâuires étrangères, s*eA (^tvmiit, ^1 ces termes, im chargé d'affaires beiges à Rome, M. Noyer: « J'appJroave sagas réserve tout ce Cjn^ *^\jts ave2 fait pour maintenir Mgr Fornari diuis \e poste qu'il occupe à Bruxelles et qu'il remplit avec t«nt «de dignité et un si parfait esprit de conciliaitioA. Vous Savez que le Roi désire que Mgr FornarL, auquel M porte une estime particuldère, reste accrédité pt%s de so>n Gauvernement. Comme vous le dites, les ressentiments d'une partie du clergé contre Tinternonce, en admettanft qu'à en existe, devraient dtspt^ rafître, si le Pape daignait lui concéder le titre de Nonce «et -hii en'voyait la croix d 'archevêque. Ce serait une approhaiion éclaianU de sa conduite et une manqiuie de confiance accordée à un prélat qui en est si digne» » M. Noyer, devançant ses instructions, avait écrit, deux fours atiparavant, au cardinal Lambruschini : lï L^érection d'une nonciature en Belgique, si vivement désirée par le Roi et par tous les catholiques belges, sera, en quelque sorte, de la part dm Saânt^ Siège, achever et consolider l'œuvre de paix et d'ordre à laquelle le ^t)uvernement poniifical a prêté son puissant concours, et qui vient de se Urrmner si heureusement par l'adhésion des épéques belges (aux idées de prudence gow^ernementale qu^ïls n'spiâeent pu ^eanb-
uAqH XnS DEVANT S£S COHTTEMIVQRAJMS lOJ
prendre jusquici » (i). Afin de mieux assurer ks e&ts de cette Interventtoci conciliatirice» « il est ài désirer plus que gainais que le représentant de Tau»torité pontificale reçoive une position qui U tende supérieur^ et de fcdi et de droite aux chefs de notre clergé.^ en lui conférant te caractère de Nom ce.. »
La Cour de Rom^e condescendit à ce vœui, qui servait^ au surplus, sa propre influence. Au mois d^anrril 1842, M. d^Oultremont, mîmistre belge anuprèa do Saint-Siège, apporta lui-même à Bruxelles Ica lettres pontificales qui instituaient la nouvelle non*ciature. Le Pape et son secrétaire d'État soutciwûent énergîqueinent, à ce moment, Tadmintstration rofooée en ]&4f et que dirigeait M^ Nothom^b. Aux élections du mois defuin 1841, ils lui avatejit prêté, sans que cet homme d'État Teût réclamé, un appui! efficace, et c'est par leurs ordres que TÉpiscopat descendit dans Tarène électorale. Ce résultat était dûi à rînfluence personnelle c^u'avait acquise au Vatlcaa. le ministre belge, M. le comte d'Oultremont, qui oc recxila pas dans cette circonstance devant une initiati^e hardie. Mais là s'arrêtent, dans cette voie, les
(ï; II. Noyer anticipait ici quelque peu si»r tes évéoe* «Muts. L^Epi^opat ne se rallia pas si promptiement itux avif de la Cour de Rome, témoin la lettre que le cardinal Lambruschini écrivait le 17 décembre à Tarchevêque de Malines, «t^Lost mcntionade ci««d«»aiis.
succès diplomatiques du cabinet de 1841. Les relations sympathiques, établies entre le Gouvernement belge et le Saint-Siège, ne semblent pas avoir résisté aux épreuves de la discussion de la loi sur l'instruction primaire. Soit que Grégoire XVI n'eût pas obtenu, par la loi de 1842, les concessions qu'il souhaitait, soit qu'il n'ait pas réussi à faire prévaloir plus longtemps sa volonté sur celle de TÉpiscopat, son attitude, à partir de cette époque, se modifie sensiblement. Trois mois après la promulgation de la loi, Mgr Fornari était envoyé à Paris, et son successeur n'obtenait pas Tagréation du Gouvernement belge. Le ministre de l'Intérieur, M, Nothomb, se refusait à souscrire à l'interprétation donnée par les évoques, dans leur circulaire aux curés du 26 janvier 184^, à la loi sur l'instruction primaire; tant qu'il garda le pouvoir, il persista dans ce refus. Le conflit se généralisa ; le clergé finit par réclamer une intervention directe dans le choix des instituteurs, et, n'obtenant pas satisfaction du gouvernement, il envoya, le 28 décembre 1844, au Roi, une requête solennelle, contenant l'exposé de ses exigences. Pendant ces graves démêlés, la mission belge à Rome continua pendant deux ans d'être gérée par un intermédiaire. A Bruxelles, Mgr Pecci représentait le Saint-Siège; mais, qu'il ait ou non soutenu les prétentions des évèques belges, son intervention fut absolument inef-
ficace et n'a laissé aucune trace, a Ce n'est pas une pensée de sujétion envers TÉpiscopat belge et le Saint-Siège », disait plus tard le chef du cabinet, c qui animait le ministère de 1843 : s'il a cherché à donner une haute importance à la nonciature de Bruxelles et à la légation belge à Rome, c'est qu'il croyait trouver et qu'il a, en effet, trouvé à Rome môme, sous le pape Grégoire XVI, une haute intelligence des questions politiques. Le départ de Mgr Fornari a été un grand malheur; son successeur m'a surtout fait regretter le non-envoi de Mgr Garibaldi » (i).
M. Nothomb quitta le pouvoir le 19 juin 1845 ; quelques mois plus tard, la Cour de Rome notifiait, pour motifs de santé, disait-elle, le rappel de Mgr Pecci. Les froissements avaient dû être graves; il fut question un moment de ne plus envoyer à Bruxelles qu'un internonce. M. Dechanips, qui, dans l'administration de 1845 , avait pris le portefeuille des affaires étrangères, protesta contre ce dessein; il demanda non seulement qu'on continuât d'accréditer un nonce, mais que ce nonce fût un homme d'État, « En effet » , écrivait-il à Rome, « la nonciature, en Belgique, a une importance particulière. A Vintérieur^ la difficulté pour le gouvernement se trouve dans les relations avec
(i) M. Nothomb à M. d'Hoffschmidt, 14 novembre 1847.
les évêques et le clergé» » On finit par s'entendre. Le 22 décembre 1B45, le baron Van den Steen de Jehay arrivait à Rome, comme ministre de Belgique, et mettait un terme à un intérim de près de deux années ; le 12 mars 1846, Mgr de San Marsano remettait ses lettres de créance en qualité de nonce apostolique; et M, de Theux, dont le cabinet s'était constitué le 31 mars 1846 avec le concours de MM. Malou et Dechamps, promulguait le règlement épiscopalde 184 j sur les écoles primaires : cet acte faisait droit aux exigences du clergé et modifiait essentiellement, dans l'application, Tesprit de la législation de 1842.
Tel fut le résultat où aboutirent, après dix ans, les relations établies entre le Gouvernement belge et le Saint-Siège. Quelles qu^aient pu être les dispositions réciproques de Tun ou de l'autre, si loin qu'ait été poussé parfois l'esprit de conciliation, les efforts mutuels, sauf dans une circonstance unique, demeurèrent stériles. Il faut en chercher la raison dans l'attitude du clergé, qui, s'interposant entre les deux pouvoirs, poursuivant en Belgique des intérêts politiques en faisant valoir à Rome des intérêts religieux, entravait et déroutait à la fois l'action du Gouvernement, dont il combattait presque tous les projets, et celle du Saint-Siège, dont il ne suivait pas toujours les directions sans résistance. Cette situation si tendue, si complexe par elle-même, le devenait davantage entre
les mains de ministres qui faisaient de Tentente avec le clergé un des points essentiels de leur programme politique. II restait à faire rexpérience du système contraire et à s'assurer si un gouvernement, se plaçant au point de vue de la séparation de l'Église et de rÉtat et revendiquant l'indépendance absolue du pouvoir civil, rencontrerait à Rome un terrain plus propice de négociation.
D'après ce rapport, écrit en 1879, pendant la période d'irritation de Bruxelles contre Rome et de Frère-Orban contre ce même Pecci devenu Léon XIII, — rapport virulent qui concluait comme solution dernière à la séparation de TEglise et de l'Etat, — les premières relations du Saint- Siège avec la Belgique n'avaient pas, on le voit, été des plus faciles ; et le nonce qui, après trois ans d'essais infructueux, n'y avait pas ruiné tout son crédit, avait bien gagné son rappel et un repos intérimaire de quelques mois où, dans un rapide voyage à travers l'Angleterre et la France, Mgr Pecci retrouverait sa tète.
Ce fut seulement son chapeau que le futur cardinal allait risquer de perdre en route.
Le roi Léopold, appréciant les hautes qualités du jeune nonce, n'avait pas hésité à demander pour celui-ci la pourpre au Pape qui, en principe et contre
les habitudes de Rome où la nonciature belge ne figurait pas sur les tableaux pour un pareil avancement, raccorda. Mais quand Pecci,' rentrant de Londres et de Paris, revint au Vatican, Grégoire XVI était mort; et Pie IX, à qui le cardinal Antonelli allait faire représenter par des hommes nouveaux une politique différente, avait déjà ceint la tiare.
On constate ce que Pecci venait de perdre. On ne devine pas ce qu'il avait gagné à aller voir pousser les poires, — je n'ose dire sur les terrasses de Windsor, — mais sur les espaliers des Tuileries, à coup sûr. Le biographe déjà cité de Louis- Philippe raconte que, vers cette époque, « pendant la première visite de la reine Victoria au château d'Eu, on se promenait un jour dans le jardin potager du château, devant les espaliers couverts de belles pêches. Louis-Philippe en cueillit une et Toffrit à la reine, qui voulut la manger, mais ne savait comment, s'y prendre, pour la peler. Le roi tira de sa poche un couteau, en disant : « Quand on a été, comme moi, » un pauvre diable vivant à quarante sous par jour, on » a toujours un couteau dans sa poche » (i). Pour le remercier d'un si providentiel couteau, Victoria, un an après, recevant à son tour Louis-Philippe à
(i) Op. cit., c. IX, pp. iSy et suiv.
LÉON XIII DEVANT SES CONTEMPORAINS lU
Windsor, lui fit cadeau de l'Ordre de la Jarretière. Qu'une femme donnât ainsi publiquement sa jarretière à un homme, Pecci était trop prêtre pour oser s'en apercevoir. Quant au couteau banal du roi, si Tinternonce fut du cortège et vit offrir la lame inoffensive à la reine, ce fut en plein dans son cœur qu'il dut la recevoir.
Ainsi, depuis que l'historique parapluie était rentré dans la malle du roi en attendant d'en sortir avec empressement à la première bourrasque (i), c'était avec un couteau de trois sous que le bon roi allait défendre sa bonne France contre la nuée des corbeaux voleurs qui venaient de s'abattre sur elle, sur ses villes de modestes rentiers, sur ses villages de braves laboureurs, partout où il y avait un peu d'or à prendre, et beaucoup de misère à laisser à la place : et ce vol national et légal, au taux courant des banques qui ne sont faites que pour les ban-
(i) c Pour terminer ce tableau de la vie ordinaire du roi, nous dirons que souvent, en sortant de ses visites aux artistes, Louis-Philippe jetait un regard mélancolique sur la place du Louvre, se rappelant avec regret le temps où il parcourait seul les rues de Paris, son parapluie sous le bras, — parapluie qu'on a tellement et si injurieusement tourné en ridicule. Un soir, ayant entendu un de ses aides de camp reprocher à un Capitaine de la garde nationale de s'asseoir crotté à la table royale : « Ne lui faites » donc pas de reproches. Il est bien heureux de pouvoir se crotter ainsi, i Op, cit.^ c. ix, p. 126.
114 tÉON XIII DEVANT SES CONTEMPORAIKS
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quiers, à Tombre ridicule de œtte arme que le roi des bons bourgeois trouvait bien suffisante pour faire respecter ses poires. Des voleurs si polis oseraient-ils les prendre? Et telle était la paix imbécile de ces inertes Béotiens, à la veille de la banqueroute natio-nale qui allait les ruiner, jusqu'à la faim et jusqu'à la révolte des ventres vides, quelques jours seulertient avant la Révolution sanglante de 1848, pour l'apaisement de laquelle Proudhon pensait qu'on suppléerait par d'abondants principes d'économie politique à l'argent volé sur presque tous les marchés européens; — à moins que Ledru-Rollin, grâce à la plus géniale des utopies, ne remplaçât aussitôt la valeur monétaire dont tout le moAde avait besoin par cette chose phénoménale dont tous les cerveaux creux et toutes les bouches ouvertes se nourriraient sans doute, comme de la dernière pâture jetée aux foules qui, des angoisses de la faim, n'auraient plus qu'à passer aux délires de la fièvre et des suprêmes représailles : — vous avez npmmé le Suffrage Universel.