DE PÉROUSE A ROME
Faut-il maintenant relever dans un tableau politique, — que représenterait bien mieux un tableau gradué des Bourses et des Banques à fond de fonds, — la situation européenne, telle que l'ébaucha la Révolution de 1848 et telle que l'achèvera sans doute la Révolution qui la suivra, la complétera, et dont plaise à Dieu de reculer au plus lointain de notre histoire la date épouvantable ? Pas plus que Lacordaire, trompé par les douceurs d'une paix fainéante dont l'éloquent et peu judicieux orateur félicita rînepte bourgeoisie, comme de sa conquête (i);
(1) « La bourgeoisie n'est pas une classe à part, inabordable, enfermée dans ses privilèges et ses préjugés; la bourgeoisie, c*est nous tous. Par un bout, elle touche au peuple où elle se recrute incessamment, et, par l'autre bout, à la noblesse et au trône dont ses membres d'élite tendent à se rapprocher par l'inévitable attrait de la distinction pour
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Pie IX aussi, leurré par ce grand mot bavard de « liberté » que toute foule suit « pourvu qu'elle en entende seulement le nom », se hâtait de dételer de son
tout ce qui est distingué. Cette classe est donc mobile, sans . cesse renouvelée par l'ascension de ses parties inférieures, qui ne lui permettent pas de se créer un esprit à toujours et sujette aussi, au souffle qui vient des hautes régions. Dieu a dit à la bourgeoisie française : Tu veux régner, règne l Tu apprendras ce qu'il en coûte pour gouverner les.hom. mes, tu jugeras s'il est possible de les gouverner sans mon Christ. »
Evidemment les intentions du brillant orateur restent sauves dans ce discours, quand celui-ci y pousse la com . plaisance jusqu'à s'interrompre lui-même et à dire :
« Je suis long peut-être, messieurs; mais c'est votre faute, c'est votre histoire que je raconte. Vous me pardonnerez si je vous ai fait boire jusqu^à la lie ce calice de gloire. »
Mais on saisit peut-être Vironie de Lacordaire, à coiffer si complaisamment de la couronne de France la tête un peu trop grosse de la bourgeoisie. Quant à cette même couronne dont se couvrit insolemment Napoléon, sous les yeux de Pie VII qui n'eut qu*à le regarder faire, le conférencier facile ajoute cette curieuse variante à l'histoire :
« Un joui", les portes de cette basilique s'ouvrirent. Un soldat parut sur le seuil, entouré de généraux et suivi de vingt victoires. Où va-t-il i 11 entre, il traverse lentement cette nef, il monte devant le sanctuaire ; le voilà devant l'autel. Qu'y vient-il faire, lui, l'enfant d'une génération qui a ri du Christ? Il vient se prosterner devant le vicaire du Christ; il vient courber sa tête militaire devant le vieillard du Vatican et confesser à tous que la gloire ne suffit pas, sans la religion, pour sacrer un em.pereur. (Discours sur la Vocation de la Nation française, prononcé à Notre* Dame, le 14 février 1841.) »
char la bête populaire qui ne demandait qu^à proclamer pour son monarque celui qui lui rendrait son pain. Mais les trésors étaient vides, la bonne volonté et les bons mots dont le pauvre Pontife encourageait son peuple au sacrifice ne pouvaient tenir lieu de pâtée; et quand le pape referma ses fenêtres pour ne plus laisser déchirer son âme par les cris de la foule qui demandait, non plus des libertés, mais des vivres, e poignard étendant roide mort Pellegrino Rossi à ses pieds ne lui permit plus aucun doute sur la pensée de ses, sujets. A une popularité que la bourse vide du souverain pourrait seule entretenir, l'impopularité succéda vite ; et Pie IX, n'ayant à faire mieux, se contenta de l'inertie en attendant qu'un roi plus riche, et partant plus heureux, trouvât dans ses trésors à retarder quelques années encore la solution de l'effrayant problème.
C'est de France que la Révolution se lève pour courir battre, chaque fois, l'Europe entière ; et c'est en France que la sanglante voyageuse revient aussi chercher à ses folles blessures le remède qui peut encore la sauver. En même temps que celle-ci, un nouvel empereur venait d'entrer à qui elle demanda du travail, sinon pour vivre, du moins pour ne pas mourir. — « J'y pensais 1 » lui répondit celui-ci, en lui ouvrant les grilles de Paris toutes grandes. Ce fut alors que Napoléon III, pour maintenir aussi long-
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temps qu'il pourrait le compromis passé entre la France et son élu plébiscitaire, commença cet étonnant métier d'homme de bals et d'homme de bâtisses qu'un empereur, échappé après tout de Ham sous la défroque d'un maçon, put bien sans forligner représenter sur le trône de France avec, pour sceptres, un bâton d'orchestre d'une main, et une truelle de l'autre.
Danser, bâtir : sans doute, ainsi faisant, on trouverait du pain à donner encore à la France. Mais quand les danseurs seraient las, et quand la bâtisse ne marcherait plus, que faire encore? Ah ! ce serait bien simple : à vivre ou à jouir longtemps, si on se trouvait trop nombreux ; eh bien ! pourquoi la guerre était-elle inventée, sinon pour décimer les gêneurs? Aussi, quand on ne danserait ni ne bâtirait plus, on ferait la guerre ; et ce fut sûr ce trépied branlant que le trône de Napoléon III s'échafauda, tant bien qu'il put.
Cette triple donnée, de la raison d'être et de subsister de l'Empire, ne fut peut-être dégagée par personne aussi lucidement que par un homme, — un prince de l'Eglise, — qui sortait heureusement de Rome à l'heure où la Révolution y faisait son entrée. Cet homme, jeune encore et déjà cardinal bien que disgracié par Pombrageux Antonelli, qui eût pu craindre par l'âge et la valeur de sa victime un facile rival, ce jeune cardinal gravissant d'un pas digne les
hauteurs de Pérouse où la Providence lui allait fixer pour trente ans de paix indéridable et comme d'oubli total son poste d'observation, vous Tavez reconnu, à la finesse du visage qui vous a indiqué un patricien, et à la distinction de sa très longue et très maigre personne qui, telle qu'une aiguille du plus brillant acier, pouvait, mais sans piquer, glisser partout. Tandis qu'il monte vers ces sommets où trouva son berceau l'art calme du Pérugin et du Giotto, et où Alexandre III était venu chercher dans une tombe le silence éternel que les troubles de son siècle lui avaient refusé, entendez-vous Pecci, — car c'est lui, — bénir cette retraite alpestre, tantôt avec un texte de la Bible que lui rappelle son bréviaire acclamant les montagnes de Gelboé ou d'Hébron sur lesquelles Géhovah se plaît à résider, tantôt avec ces vers de Foscolo chantant soudain dans sa mémoire :
Te heata gridai, per lefelici
A ure piene di vita, e pei lavacri
Che da* suoi gioghi a te versa Appennino.
Lieta delV aer tuo veste la terra
Di luce limpldissima i tuoi colli
Per vende mmiafestanti
Ce fut dans cette adorable Pérouse, dominant rOmbrie sereine jusqu'au plus loin que l'œil peut découvrir d'horizon radieux, jusqu'à Assise et Foligno ouvertes à ses pieds comme les pages enluminées
et naïves de leur histoire religieuse et artistique, — ce fut sur cette petite piazzetta que la cathédrale et le palais épiscopal occupaient à eux seuls et dont les dalles blanches n'avaient encore été ébranlées par le passage d'aucun affût, ni par aucun sabot de cheval de conquête : ce fut là que Tévèque exilé pour un temps des Cours européennes regarda patiemment, trente ans durant, monter Tune après l'autre, dans le ciel de l'histoire, les étoiles plus ou moins lumineuses de la politique moderne. Il en observait le radieux* lever, en suivait l'ascension oscillante, en présageait le fatal déclin : fidèle à ramener tous ces levers et tous ces couchers d'astres à un principe fixe ; à savoir que toute chose qui ne tend pas à s*élever vers Dieu tombera dans l'abîme, et que toute politique qui n'harmonisera pas le pouvoir des Empires avec celui de l'Eglise est vaine et dévouée d'avance à la révolution et à la perte de ses forces.
— Qui ne monte pas, descend. Mais, surtout en politique, nul ne peut rester stationnaire.
Tel fut le principe auquel l'observateur de Pérouse ramena toutes ses dissertations (i). Pour se le prouvera lui-même, par la fatale expérience des astres contemporains qui évoluaient à l'horizon du siècle,
(i) Voyez, à l'appendice de ce livre, le sommaire des Lettres Pastorales écrites à Pérouse par l'archevêque-évêque Gioacchino Pecci.
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Févêque, heureusement en exil, dans son palais bâti comme uti observatoire sur ces hauteurs alpestres, ouvrit, trente ans, dans le silence des passions et dans le recueillement des études pratiques, la petite fenêtre où Dieu lui-môme l'avait assis.
Ce fut d'abord l'ascension de cet astre dont toute la chrétienté avait béni l'apparition brillante sur les plateaux de Villafranca ; le môme, que les sommets glorieux de Magenta semblèrent grandir; celui-là encore qui, loin de Rome maintenant, s'abîme déjà dans une pluie de sang et dans une tempête de malédictions, sous les fondrières irréparables de Sedan. On devine la sentence que l'évèque de Pérouse en porta d'avance, dans les termes qu'une plume savante en à écrits plus tard : « Louis-Napoléon qu'on a cru, pendant vingt ans, le plus malin des hommes d'Etat, était un des hommes les plus naïfs qui aient jamais existé. Toute sa vie le prouve, depuis la tentative de Strasbourg jusqu'à la déclaration de guerre à la Prusse. Ses amitiés dénotent une naïveté d'enfant. Sa seule malice — et encore lui venait-elle de son tempérament — était de ne rien dire, dans un pays où tout le monde parle. Naïf! Il n'était pas seulement naïf, il était sentimental. Il n'a jamais pu se dégager complètement des romances maternelles, et ses velléités
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guerrières n'étaient que musicales. Ce n'est pas qu'il manquât de courage. Il opposait au danger plus que du courage, il lui opposait l'indifférence : il n'y croyait pas. Il était convaincu qu'il avait une étoile, une destinée particulière et qu'il ne mourrait pas sans l'avoir accomplie jusqu'au bout. Il ne se trompait pas, comme on a vu. Il avait horreur de verser le sang, malgré l'argument du Deux-Décembre qu'il avait voulu absolument pacifique et qui ne pouvait pas l'être, avec un peuple comme le nôtre. C'était un homme qui croyait vraiment que toutes choses pouvaient s'arrangera Pamiable, du moment qu'elles avaient passé par son esprit. C'est cette horreur du sang qui lui a fait faire la paix de Villafranca et la reddition de Sedan. Vous retrouverez le même procédé dans la défaite et dans la victoire. C'est le même homme partout. Sedan n'est que Villafranca retourné.
» On lui a prêté les combinaisons et les prémédi* tations les plus machiavéliques. Autre, erreur. Malheureusement^ il ne prévoyait et ne combinait pas assez. Il n'avait de Machiavel, qu'il n'a peut-être jamais lu (les hommes comme lui ne peuvent pas lire: ils ne voient qu'en dedans ; le dehors ne leur apprend rien, à moins que le dehors ne se traduise, par des formes, des couleurs, une action excessive), 'il n'avait de Machiavel que le masque, et s'il était enveloppé de mutisme, c'est qu'en réalité il n'avait près*
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que Jamais rien à dire. Il tremblait toujours qu'on ne s'en aperçût, dans ce pays où la parole a tant de charmes. C'était un sphinx, qui n'avait pas d'énigme; aussi les gens qui le connaissaient bien faisaient-ils de lui tout ce qu'ils voulaient, à moins qu'il n'eût eu un pressentiment, une double vue, un songe; auquel cas il ne démordait plus de son idée, qu'il prenait pour une inspiration du ciel et qu'il ne communiquait à personne. 11 l'emportait avec lui, la couvait, la développait, mystérieusement, dans l'ombre ; il la cachait dans tous les coins, venait la reprendre quand il était bien sûr de n'être pas vu, et à l'heure qu'il avait fixée (il choisissait de préférence un anniversaire), il la faisait éclater au grand étonnement de ses plus intimes et de ses plus proches. Fataliste au premier chef, il se croyait en commerce secret avec une puissance supérieure dont il relevait directement et n'admettait pas qu'il eût des comptes à rendre aux hommes de sa mission sur la terre. Il avait à accomplir cette mission, voilà tout. Venir trop tard ou trop tôt, il était non seulement le souverain le plus incompatible avec le temps présent, mais le type le plus antipathique au caractère français, en vertu de cet axiome d'alchimie : « Les essences ne se mêlent pas auxphlegmes. » Aussi, malgré les huit millions de Voix du premier plébicite et les sept millions de voix du second, n'y a-t-il jamais eu communion intime
entre l'empereur et le peuple. Il y avait une sorte de convention entre eux, contre Valéa, contre l'Inconnu auquel ils avaient promis de faire face ; mais ori sentait un malaise, une défiance récijproques. C'était sa faute, disons-le. Chaque fois qu'il prononçait un discours, on y espérait le mot qui allait rompre la glace, et Ton s'apprêtait à se jeter dans ses bras. Le mot ne sortait pas; et chacun rentrait chez soi, le souverain et la nation, sans s'être compris. C'était toujours remis à une autre fois. Il eût régné cent ans, que ce mot attendu ne fût jamais sorti. Cependant cet homme était bon, extrêmement bon. Il n'oubliait jamais ceux ou celles qui l'avaient aimé, si peu que ce fût. Il aimait son enfant, il aimait sa femme, il aimait ses amies, il aimait ses maîtresses, il aimait son chien, il aimait le premier venu qu'il rencontrait et qu'il pouvait secourir. Il s'attendrissait facilement, il pleurait pour un rien, il pardonnait avec une facilité extrême ; mais, inalgré tout cela, il lui était, en raison de son type, impossible de se projeter aussi loin qu'il aurait fallu, quelques efforts qu'il eût faits pour cela. Il ne rayonnait pas ; c'était un astre froid. Ce n'était pas de l'atmosphère qui l'enveloppait, c'était du brouillard ; et les attractions directes devenaient impossibles avec lui.
» Ce qui fait les véritables grands hommes, c'est la faculté qu'ils ont dans le temps, comme Dieu l'a
dans réternité, de se donner et de se reprendre, de se livrer toujours sans s*épuiser jamais, et par ce vaet-vient perpétuel d'éclairer, d'étouffer et de féconder ce qu'ils touchent et ce qu'ils traversent. L'empereur n'avait pas cette faculté. Aussi, il n'a pas donné ce qu'on attendait de lui. Pas un de ceux qui auraient voulu voir le progrès de la France par le développement continu et régulier des institutions libérales, qui ne se dît : «. Qu'est-ce que l'Empereur attend donc, pour être un grand homme? » Les circonstances, les intérêts, les esprits, tout était prêt pour sa gloire. Jamais souverain — et deux plébiscites sont là pour le prouver, — n'a eu pareille occasion de s'immortaliser. Il avait sur la France une lettre de crédit illimité. Il s'est défié des autres et de lui-même. Il ne se répandait jamais, — cela ne lui est arrivé qu'une fois, avec M. de Bismarck. — Il en est mort politiquement. Homme de transition, chargé de faire passer la France d'un état à un autre état, complètement opposé, il aura été à la fois cette ombre douteuse et ce jour incertain qu'on appelle le crépuscule, devant lequel les objets prennent les formes les plus étranges et les plus diverses, selon qu'ils sont éclairés par .les dernières étoiles de la nuit ou les premières clartés de l'aube. Puis, tout à coup, le soleil éclate à l'horizon, fait évanouir toutes les vapeurs, disperse tous les fantômes. Na-
poléon III sera resté toute sa vie hésitant entre ce qui allait mourir et ce qui alUit naître, ne voulant pas rétrograder dans la nuit, n'osant pas s'élancer dans le jour enténébré par les théories du moyen âge dont il était la dernière incarnation, aveuglé par les rayons de l'avenir dont il n'a pas su être le premier metteur en œuvre, bien qu'il en eût de vagues visions. Il n'avait pas de foyer propre. C'est une de ces lueurs que la lumière éteint. Le vrai jour venu, il n'y en a plus trace dans le ciel (i). »
S'il était permis d'ajouter à la souplesse de ces lignes quelques traits qui accuseraient plus vivement l'habile incertitude d'un tel portrait, j'oserais rapporter le fait suivant que j'ai déjà consigné dans une étude antérieure sur les hommes de mon temps (2).
On raconte que le 20 avril 1865, l'Empereur, ayant cinqiiante-sept ans d'âge et treize de règne, -comme on célébrait autour de lui Solférino et qu'on ne lui parlait pas encore du Mexique, manda au pavillon de Flore un jeune peintre dont la renommée commençait à vanter la maîtrise, et qu'il lui commanda son portrait.
— Assis sur vos aigles. Sire! ou debout, dans vos bottes?.... demanda Cabanel.
(i) Alexandre Dumas fils, Lettre de Junius, (2) Boyer d'Agen, Des Hommes^ t. II, p. 127. Savine, édit., 1890.
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— En famille ! répondit T Impératrice, parlant pour l'Empereur.
Et elle ' disposa elle-même la pièce. Elle choisit Toréé du pavillon, qui ne laisserait voir la cheminée que par un coin du chambranle, où Taigle impérial essorerait. Derrière le personnage, qui poserait debout, près d'une table où la couronne trônerait sur des coussins, les salles suivantes s'éloigneraient, à Penfilade, avec leur flamboiement de dorures mourantes comme en un crépuscule. Autour du personnage et en pied, à son profit, toutes les couleurs dorées, bleues et rouges, des lambris, des tapis et des meubles, s'éteindraient. L'ordonnance, que prescrivait l'Impératrice en artiste parfaite, était parfaite; et le peintre attendait, dans un coin, d'y ajouter seulement ses couleurs.
On en vînt au manteau impérial, dont les plis fastueusement amples et criardement rouges pourraient détonner dans cet ensemble familial, selon la place qu'ils y occuperaient.
Le manteau !
lî le fallait pourtant à la décoration impériale, mais sans qu'il la décorât avec intention.
Où placer le manteau ?
Cabanel eut une idée de peintre, qui illumina aussitôt son regard; mais il craignit que l'audace n'en heurtât son souverain modèle.
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— Faitesdonc I... lui dit l'Empereur en lui tendant le manteau.
— Voilà !... hasarda librement Cabanel.
Et il jeta par terre, de toute sa longueur, ce man* teau qui vint se rattacher à un bras du fauteuil, comme un manteau de circonstance que quelque aventurier ou quelque figurant d'opéra aurait laissé tomber de ses épaules et traîner jusqu'au rebord d'un siège. Au milieu dé cette bande de pourpre qui, depuis le fauteuil jusqu'à la fenêtre, s'étendait de biais sur le tapis aux grands ramages bleus et rouges, il fit poser Napoléon en habit noir, culotte noire, bas noirs, cravate et gilet blancs, grand Ordre rouge en sautoir, une main sur la hanche, l'autre contre la table, alla buona^ bien en face.
Ceci posé, Cabanel étudia familièrement son homme, — dans ce tableau qui devait lui valoir la médaille d'honneur, au Salon de 1866.
Fatnilièrement !
C'était le seul moyen, quô cet homme donnât pour se laisser connaître à fond ; mais, en revanche, c'était celui qu'il ne donnait que rarement, et comme par surprise. .
Dès que la morgue du pouvoir, qui lui valut publiquement tout son prestige, l'abandonnait à quelques instants de familiarité, il retombait dans sa nature douce, flegmatique même, celle que ses ad-
versaires politiques appelaient la «nature hollandaise», et que des ennemis plus libres de langage se plurent à confondre avec la nature même de l'amiral Verhuell.
Que la reine Hortense en fût cause, ou qu'elle en doive être absoute, son fils problématique n'en fut pas moins Harlémois d'humeur et de type. — « Doux entêté 1... » disait sa mère, pour résumer en ces deux mots sort indolence et son opiniâtreté...
Les yeux de l'Empereur étaient surtout caractéristiques, précisément par ce manque de caractère qui ne permettait pas de les fixer et qui les rendait par là si politiques. Des yeux bleus, qu'estompait la grisaille. Des yeux petits, qui semblaient somnoler sous leurs paupières retombantes, telles que deux rideaux. Des yeux qui ne luisaient, comme des diamants dans le plein jour, qu'à leurs beaux jours ou à leurs jours néfastes. Ainsi, le i" décembre 185 1, quand l'homme du coup d'Etat disait à un simple honnête homme : M. Ferdinand Fabre :
— Vous ne croyez pas cela, j'espère ? Vous me croyez un honnête homme ?
Ainsi, le 24 juin 1856, sur le champ de bataille où bénévolement il se couvrit de gloire, et que Villemain célébra par cette fine répartie :
— La confiance?... C'est comme la bataille de Solférino : ça se gagne ; ça ne se commande pas !
Les yeux bleus de Napoléon III, que celui-ci
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dissimula le plus habilement, selon la recommandation de sa mère ; « Un prince doit savoir se taire ou parler pour ne rien dire », ces yeux, rapprochés de ceux du ûls naturel du général Flahaiit et de la reine Hortense, et . semblables entre eijx comme deux gouttes bleues entre elles, furent le critérium le plus certain de l'incertitude de cet homme qui, de Paris à New- York, vagabonda quarante-six ans autour du trône, sans savoir si, neveu réel du premier empereur, il serait empereur à son tour. Mais, lui, du ' moins, comme son frère utérin, pour laisser croire à sa réelle mère, il ne porta pas dans son blason la fleur barrée d'hortensia.
La fortune, tôt ou tard, devait fixer le sort de cet audacieux et de cet opiniâtre, bien légitime fils des Bonaparte par ce côté commun de son aventureux caractère.
Elle le fit empereur, pour dix-sept an^. Les uns trouvèrent que ce fut trop; et d'autres, pas assez. L'histoire n'a pas moins enregistré le nom de cet homme à qui nul ne reprochera d'avoir été, du moins d'aspect, un condottiere italien, ainsi que M. Taine Ta écrit de son oncle; et, si c'est une injure, d'être italien et condottiere en France, cet empereur hollandais n'en sera pas atteint...
Ainsi, surgissant d'un orage révolutionnaire et se maintenant à son zénith avec, pour équilibre, la fausse
paix d*un travail mal assuré à son peuple et la guerre dangereusement offerte à ses soldats qui ne voulaient que le repos, cet astre de mesquine grandeur devait tomber fatalement dans l'abîme d*où il était sorti. Déjà même, cet astre dont Tauréole rouge n'avait annoncé que la paix et apporté que la guerre était passé. Une autre étoile, plus salutaire peut-être^ venait de se lever sur le ciel assombri de 1* Europe. Et les yeux de Pecci se tournèrent vers l'Allemagne où avait lui cette étoile nouvelle. Mais, de celle-là, on ne connaîtrait bien les influences néfastes que lorsque, plus tard, sur son déclin, on résumerait impartialement la vie et l'œuvre du providentiel Bis-^ marck qu'elle faisait présager.
La vie de Bismarck?... De celle-là, j'ai aussi écrit (i):
Sa laborieuse longue vie infatigable de conseiller qui exécute et d'exécuteur qui ne commande pas, elle tient toute dans ce mot de minisires, par lequel les Gouvernements modernes désignent officiellement ces hommes politiques que l'Empire latin appelait autrefois ses esclaves. Et pouvait-on faire autre chose qu'un ministre — et un ministre à perpétuité, — de
(i) Voir Des Hommes, t. I, p. 20. Paris, Savine, édit.,
ce colosse de six pieds, né pour les lourdes charges?
Regardez un instant cette encolure de portefaix, et doutez qu'elle ne fût charpentée pour quelque gigantesque manœuvre. En ce corps lourd de mastodonte, la force musculaire à absorbé toutes les facultés psychiques ; non que cette âme aux âpres goûts soit dépourvue des qualités pensantes, — elle les possède supérieurement, au contraire ; mais elle les a logées en un si vaste corps, qu'elles s'y sont évanouies dans la subtilité même ou, pour tout dire en un seul mot, qu'elles s'y sont corporisées réellement.
En Bismarck, on ne sent pas la pensée, on la touche. Sa volonté, ce sont ses nerfs ; et si la main est en avant, en même temps que sa parole, c'est que de l'ordre à l'acte il ne faut qu'un instant, pour ce brusque paysan de Schœnhausen que trente années de jeunesse et de vie campagnarde habituèrent moins â dire qu'à agir.
Sans doute, à cette énergie de pensées et à cette brutalité de manières, les cours d'Europe ne trouveront pas toutes leur compte. Qu'importe, si celle des Hohenzollern comprend, dès 1847, quel providentiel barbare le Brandebourg envoie à sa Diète, en la personne de ce junker énorme, dont le buste et les jambes amusent tant la reine, mais dans la fermeté duquel le roi devine son conseiller d'aujourd'hui même et sa main d^œuvre de demain.
Sans doute ce paysan, sorti de Varzin sans diplômes, — par la faute des Universités allemandes qui ne couronnent pas que les étudiants buveurs, — arrive aux Chambres, après vingt-trois duels dont un seul lui laissa cicatrice, après mille ribauderies où les femmes peuvent perdre leur vertu mais où il est entendu que les hommes conserveront leur honneur, après une tentative d'assassinat en pleine brasserie sur la personne d'un buveur partenaire qui parlait mal du roi, et dont Bismarck cassa le crâne d'un coup de sa chope vidée. Mais est-ce, dites-nous, avec des diplômes, de la vertu ou des délicatesses, qu'on maçonne un Etat ?
Et quel Etat à construire, cette Prusse manchote, sans jambes vers l'Autriche, sans tète vers le Danemark, et dont le ventre obèse aurait certes assez d'appétit pour absorber la Belgique à sa droite, et à sa gauche la Pologne I Guillaume a deviné son homme, en ce ministre sans manières qui laisse aux diplomates leurs façons et qui, de ses deux fortes mains d'ouvrier, prend le marteau et la truelle et s'attaque au vieil empire d'Allemagne qu'en quarante ans il va falloir radouber, de toutes ses pièces meubles et disjointes, en un ensemble unifié et stable. Avant d'inviter votre cour dans vos salons dorés où l'habile diplomatie fera plus tard miracles, faut-il du moins que votre palais soit debout ? C'est à quoi va travailler
ce rude homme d'action, à qui manquera toujours rinsaisissable finesse des ministres, ses voisins et ses rivaux, les Arnim, les de Beust, les d'Apponyi, les Gortschakoff, tous ces gens bien rasés, bien légers, bien fuyants que lui, Bismarck, ne cherchera pas même à saisir au passage avec d'aussi diplomatiques manières ou même par simple bienséance, mais quil réunira en Congrès, une fois, deux fois, trois fois, à sa guise d'entrepreneur qui combine le gros ensemble, et de sa forte main d'ouvrier qui amasse par tas les hommes et les matériaux qu'il faut à son chantier.
— « La force prime le droit! » dira-t-il, quand, aucun fait brutalement injuste n'étant encore sorti de son principe ignoble, ce Poméranien sans sentiments dans Tâme n'admettra pas qu'il en doive rougir. Il sait trop bien que, si sa politique de nerf-de-bœuf réussit, elle trouvera son excuse dans son succès ; et il confirme ce principe des brutes conquérantes par cette conclusion de tyrans couronnés :
— « La fin justifie les moyens ! »
Tel est l'homme.
Avec sa force et ses principes d'animal, il est à parier qu'il mangera son adversaire ou qu'il sera mangé par lui : semblable à l'un de ces chiens russes dont il se fait toujours accompagner, et qui mériteraient de figurer dans le blason du chancelier brutal^ comme le portrait le plus fidèle de leur maître.
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Et maintenant l'œuvre entreprise, que dit-elle ?
L'œuvre entreprise dit qu'elle est maintenant achevée. Elle dit qu'en trois étages, l'un toujours plus haut que l'autre, elle a touché au faîte qu'elle voulait atteindre et d'où, à l'heure présente, elle domine l'Europe.
Elle dit d'abord que, lorsque Bismarck, obscur député de Varzin, apporta ses services à Guillaume, modeste roitelet de la Prusse, aucun Etat du Sud ne voulait reconnaître la suzeraineté de ces Hohenzollérn. Les Hapsbourg surtout se prévalaient de l'Autriche, et, si l'ancienne Confédération avait à élire de nouveaux maîtres, il était bien à croire qu'elle irait les chercher à Vienne. Que pouvait, contre la fastueuse cité où le Danube bleu est grand et beau comme une mer, ce Berlin gros comme deux bourgades réunies et où la Sprée boueuse ne passe que pour ajouter sa fange à la crotte des rues? Mais laissons, à leur rivalité de lieux communs, ces villes et ces fleuves. Des hommes aux casques ciselés de dissemblables aigles, sont debout : suivez-les. Ils passent fleuves et montagnes. Le terrain que perd l'un, l'autre le gagne; jusqu'à ce que, les ennemis se renfermant dans Sadowa, Ton sache lequel des deux gagnera définitivement le territoire de l'autre. Celui qui a gagné, c'est le Prussien. Celui qui a perdu, c'est l'Autrichien. Cette fois, pour de bon, le porteur de la cou-
ronne d'Allemagne, c'est Guillaume des Hohenzollern; mais c'est Bismarck qui la lui a donnée et que son roi fait comte, par une reconnaissance bien juste. Seulement comte?... Le ministre, nouvellement blasonné, a bien le temps d'attendre le Principat réservé à ses royaux services ; au surplus n*art-il rendu encore de ceux-ci que le plus petit tiers.
Et maintenant que quatorze ans sont passés sur cette affaire, en ruseries diplomatiques et en grâces de Tours faisant sa cour aux autres cours, quelle est, autour d'un trône vide qui cherche un remplaçant, cette bataille de cartes de visite, tournant en vingtquatre heures en bataille d'hommes rangés et d'Allemands contre Français? Les tambours battent, les clairons sonnent, les chansons chantent : — « A Berlin! » Une France immense se lève toute, indignée d'être insultée par une si petite Prusse; et elle va, d'un pied dansant, apporter sa leçon, elle-même, à Berlin. Mais qu'est-ce encore? Le Rhin passé si vite, elle le repasse aussitôt pour rentrer chez elle et pour y précéder la funèbre visite que la grave Allemagne veut rendre à la France légère !... Ne parlons plus de cette histoire, que nous savons trop bien ; et fermons nos oreilles à ces chocs de hanaps et à ces hourrahs de victoire dont les États-du-Sud, unis enfin aux États -du- Nord, saluent définitivement l'empereur d'Allemagne en la personne de Guillaume I*', dans la
salle des Glaces du palais de Versailles. Le vrai vainqueur de cette guerre et le véritable empereur de cette Allemagne nouvelle, c'est ce môme homme qui, n'étant que ministre, a revêtu le casque et conduit les armées, ici donnant des ordres pour fusiller ou pour brûler, là dictant aux presses étrangères cent articles de journaux qui termineront avec philosophie une guerre de sauvages et prépareront avec religion une paix de voleurs, repus, et pardonnes. Reste la couronne d'empereur, à placer sur la tête de son vieux maître; et celle de prince, à ajouter à son armoriai de comte. C'est fait. La France est vaincue. La Prusse est la nation première. L'Allemagne elle-même ne vient qu^après. Le- rêve de Bismarck est aux deux tiers de sa réalisation ; et les Hohenzollern, premiers souverains d'Europe parles droits de la guerre, n'ont plus qu'à conserver cette place par les biens de la paix. .
Cette paix, voilà dix-huit années qu'elle dure ; et le rêve de Bismarck est réalisé, dans tout son. plein.
Tous les rouages ont été mis en jeu ; tous les miracles, faits : le maçon lourd de l'empire allemand en est devenu l'insaisissable diplomate. Il a uni et désuni, marié et démarié même, mené les grands et les petits à son idée et à son but personnels. Il a assemblé des Congrès prévoyants, consolidé des Alliances instables, armé l'Europe jusqu'aux dents et, préparant tout le
monde à se battre, maintenu chez tout le monde la: plus insupportable paix, en appréhension de la plus effrayante des guerres.
Cependant le vieil empereur régnait et ne gouvernait pas, succombait d'âge et n'occasionnait qu'un congé de vingt-quatre heures aux affaires.
Son fils lui succédait et en mourait de chagrin, un an plus tard.
Alors, avec le petit-fils, la jeunesse est montée au pouvoir, apportant dans ses rêves ou dans ses utopies la politique idéale de demain, que le farouche raisonneur de la politique matérielle et pratique d'aujourd'hui ne peut comprendre.
Et Bismarck se retire, logique avec lui-même puisque, après son gouvernement de quarante-sept ans sur r Allemagne, le souverain survenant ne veut pas se contenter de régner et ne commander pas, quand son ministre continuerait tranquillement sa politique atroce de moyen âge et de brutalité.
A cette heure, le grain de sable a fait tomber à terre le colosse. Le bruit circule qu'on va redresser ce colosse, en statue.
De ceci, on peut en défier TAllemagne.
Il y a les statues possibles, et il y a les statues impossibles.
Aucune place publique de Paris n'a la statue de-