‹ Léon XIII devant ses contemporainsChapitre 8 sur 34 · I " ' '■ ■ ' II · texte numérisé non relu

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Richelieu. Si quelque place publique de Berlin voit jamais s'élever celle de Bismarck, elle ne la conservera pas le temps d'une révolution politique ou d'une génération renouvelée. Comme l'Homrae-Rduge de France, le Chancelier-de-Fer de TAllemagne aura fait pleurer trop de visages, pour que trop de poings ne se dressent logiquement un jour contre son effrayante mémoire.

Du sang donc, encore du sang, à cette terre assoiffée de rosée bienfaisante. Toujours du sang, pour auréole à cette énorme étoile qui choit aussi péniblement dans les anathèmes des peuples, que leurs acclamations en avaient autrefois salué l'ascension. . Du sang et des guerres partout. De quel côté surgira enfin l'étoile de la paix? Et l'observateur lassé déjà par de si désolants spectacles, faut-il qu'il tourne encore ses regards vers la France et qu'il présage l'avenir dont l'Europe a besoin, par ce météore nouveau que la menteuse renommée lui signale?

Ce que, de sa fenêtre, l'évèque de Pérouse avait encore vu, le voici :

Un jour de l'année 185 1, un gamin, las du collège de sa ville natale d'où ses parents ne voulaient pas le retirer, prit énergiquement son grattoir de

pupitre et se creva l'œil gauche. La raison de son désespoir était née de l'histoire des Hébreux dont on lui imposait les arides leçons^ et de Thistoire des Latins dont on lui mesurait l'attrayante lecture. Grandissant donc dans cette opiniâtreté de caractère qui rappelle les temps d'Horatius Coclès et de Mucius Scévola, Gambetta, sans être beau, aussitôt qu'il fut homme, fut assez bel homme. La tête forte et brune du Méridional s'enfonçait avec une énergie brutale dans de larges épaules, bâties pour les fardeaux. Par ironie des proportions, on ne savait pourquoi rêver la toge longue de l'avocat à ce corps rond de débardeur.

Fallut-il attribuer la toquade du père au nez du fils, busqué à la façon des proues rostrales : ou la vocation parlementaire naquit-elle de la première éducation de Gambetta au collège municipal de Cahors, où, l'orateur futur de la souscription Baudin, du 4 Septembre, des 24 et 16 Mai, étudia Démosthène avec plus d'âme que Virgile ? Quoi qu'il en fût, de l'ambition du père et de l'inclination du fils, l'un entretint courageusement l'autre dans les écoles de Paris, sitôt vingt ans sonnés.

Les premiers résultats outrepass'èrent leurs espérances. L'épicier de province n'avait pas espéré pousser son avocat plus loin que son chef-lieu de préfecture. Mais Gambetta, son thorax' consulté, n'am-

bitionna d'abord rien moins que renverser les Bonaparte et occuper le trône vide.

Cette utopie avait mangé déjà plusieurs années de rente au brave père, sans (Jue cette « ganache » d'étudiant encroûté eût fait un pas Valable dans la basoche de Paris. On se fâcha décidément. La dernière concession du père fut d'offrir à son avocat raté le tabouret et le comptoir, dans Tépicerie de famille où il rédigerait la main courante.

Le tribun aima mieux siéger sur les banquettes de Procope, où il culotterait des pipes.

Du jour où Gambetta eut faim date la première période véritablement oratoire dont il troubla le quartier des Ecoles. C'était l'époque où la jeunesse des quatre Facultés désertait l'Odéon, alors que Philoxène Boyer vit de ses yeux (chose horrible I) le parterre de ce théâtre où la Bohême de Mûrger faisait four se couvrir de cette herbe particulière dont se reput l'informe Onocentaure. Par contre, le café Procope ne désemplissait plus. De l'avis des petits basochiens qui en composaient le cénacle, le plus grand parmi ces éloquents messieurs que le garçon de café nommait tout court, Floquet, Brissôn. Laurier, Clamageran, Bert, Ferry, Glais-Bizoin, Crémieux, Rochefort, c'était sans conteste, ce Gambetta, ce Démosthène moderne qui dépasserait certainement l'ancien.

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A tenir moins un estaminet qu'une tribune, où la bête hurlerait périodiquement de midi à minuit, le tavernier tripla recette. '

Cependant les dévots du Démosthène cadurcien attendaient, chaque jour, l'aurore ensanglantée etPévénement noir qui pousseraient Tours ou le lion hors de Tantre. Cette aurore se leva sur Paris, le 2 no* vembre 1868, justement à Tépoque où Gambetta, date pour date, entrait depuis deux jours dans sa trentième année. Ce jour-là, Jour des Morts, une note facétieuse, paraissant dans le journal Le Réveil de Delèscluze, annonçait que le cimetière de Montmartre serait interdit aux pieux visiteurs. Les fidèles de Cavaignac seraient exclus, par le fait même, et on n^ manifesterait pas sur la tombe du vaillant général, en faveur de la Révolution de Juin qu'il combattit et terrassa.

La note du Réveil n'était pas sérieuse, et Ton manifesta à souhait, non seulement devant le bronze de Cavaignac, mais encore devant la tombe de Baudin, son rival héroïque, à qui un monument funèbre était bien dû, tout comme à l'autre. Et, sur-le-champ, Ton ouvrit cette fameuse souscription qui fit une peur si ridicule à Napoléon III, parce que Berryer mourant en devint un des premiers noms inscrits, par cette lettre d'adhésion — sa dernière — qu'il envoya au comité. Mais le Réveil fut poursuivi, et Gambetta aussitôt nommé le défenseur de Delescluze. Que dit-»

il, dans sa retentissante plaidoirie ? Que hurla-t-il plutôt, de sa voix de lion, non plus chez Procope entre des bocks et la fumée des pipes, mais sur ce terrain neutre du Palais, devant des juges plus rouges que leur toge, auxquels un jeune homme amenait leur Maître souverain, mains liées, prêt comme un citoyen quelconque à subir la sentence qui, pour se faire encore attendre, n'en serait pas moins implacable :

a Messieurs, j'ai écouté hier avec des sentiments bien variés, sentiments que, par moments, j*avais bien de la peine à refouler et à contenir, le réquisitoire du ministère public. J*ai pensé toute la spirée à ce réquisitoire ; j'ai eu le plaisir amer de le relire ce matin ; et c'est à peine si, après m'ètre bien consulté, j'ai repris possession de moi-même, de mon âme et de ma parole. Mais je me suis prêté serment de ne rien trahfr ici, ni mes convictions, ni le droit, sans manquer cependant à cette sobriété de langage qui convient aux grandes causes, et, en me tenant éloigné des excès de paroles qui pourraient, en faisant interrompre ma plaidoirie, vous autoriser à ne pas me laisser achever la tâche que j'ai entreprise., , Ah I ce n'est donc pas assez, que d'avoir chassé les républicains de la République! Vous voudriez encore les chasser de la nature humaine I Non I la vérité vraie, c'est que vous connaissez les sentiments des hommes qui sont ici ; vous savez ce qu'il y a derrière leurs dou-

leurs, qui ne sont pas des douleurs d'amis, mais des douleurs de patriotes. Et alors, craignant que l'exemple de ces braves, dont vous savez bien que la conscience n'a jamais dormi, ne vienne à réveiller la conscience publique, alors vous dites : — Il faut empêcher l'exhumation de ces spectres, il faut couper court à cette revue terrible du passé; et vous faites un procès à ceux qui, par la signification même de leur nom, ont la réputation d'avoir toujours vécu et lutté pour les mêmes principes et d'être restés les défenseurs inébranlables du même drapeau.

»... Delescluze, qui était rentré en France sous la foi de l'amnistie, devait s'attendre, — quoiqu'il ne se soit sans doute pas fait de grandes illusions à cet égard, — à ce qu'il lui fût permis d'exercer, sinon tous ses droits de citoyen, du moins tous ceux d'entre ces droits qui ne sont pas en désaccord avec l'actuelle légalité... Un pareil procès a-t-il jamais été agité à aucune époque, parmi les hommes? Non! jamais I Remontez jusqu'au temps d'Athènes, jusqu'au temps de Rome, cherchez s'il y a jamais eu procès comparable à celui dont vous êtes saisis. Quanta moi, je le dis avec toute l'énergie des forces qui vibrent dans mon être, j'ai beau interroger mes souvenirs, consulter l'histoire, jamais, non jamais, je n'ai rencontré un pareil duel entre le droit et le despotisme, entre la loi et la force, jamais je ne les ai vus si ouvertement,

si injustement aux prises dans cet éternel drame dont se compose Thumanité.

» Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que le dernier endroit pour soutenir de telles thèses, pour glorifier de tels attentats, c'est le prétoire du juge ; car ici, la loi seule doit parler et être entendue... Rappelez-vous ce que c'est que le 2 Décembre! Rappelez-vous ce qui s'est passé... Vous 'savez ce qu'il y a de sang, de douleurs et de larmes dans cette date ; mais ce qu'il faut dire ici, ce qu'il faut toucher du doigt, c'est la machination, c'est la conséquence, c'est le mal causé à la France, c'est le trouble apporté dans les consciences par cet attentat : c'est là ce qui constitue la responsabilité, c'est cela seulement qui pourra vous faire apprécier jusqu'à quel point vous nous devez aide et protection, quand nous venons honorer la mémoire de ceux qui sont tombés pour avoir défendu la Loi et la Constitution qu'on égorgeait.

» Oui I le Deux Décembre, autour d'un prétendant se sont groupés des hommes que la France oe connaissait pas jusque-là, qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation ; de ces gens qui, à toutes les époques, sont les complices des coups de la force, de ces gens dont on peut répéter ce que Salluste a dit de la tourbe qui entourait Catilina, ce que César dit lui-même en traçant le portrait de ses com-

if •'

pliçes, éternel rebut des sociétés régulières : ^re cUieno obruti, etviiiis onusti!,., »

Ainsi» le gant avait été jeté, et Napoléon l'avait reçu en pleine face. L'opposition des proscrits de 185 1, de leurs fils ou de leurs partisans, avait enfin trouvé sa voix, sa màlé voix, sa voix tonnante, qui fulminait Pana thème au César de Décembre, avec des éclats de foudre sur les monts supérieurs, et des orages d'éloquence qui rappelaient les plus magnifiques tempêtes de l'antique* Forum. Autour delà trompette tribunale, les républicains vaincus de seize années d'Empire aristocratique pouvaient reformer groupeet marchera la bataille. Cette trompette, cette foudre, cette voix, ferait-elle jamais autre chose qu'un grand bruit ? Qu'importe, puisqu'il fallait d'abord se joindre, des quatre coins de la France, autour des urnes d'abord, autour du trône ensuite, pour emplir celles-ci, pour saper celui-là.

Les élections de 1 869 surviennent. Marseille renie Thiers, dédaigne de Lesseps et nomme Gambetta. Paris aussi, et par Gambetta fait passer Rochefort, Le groupe de chez Procope arrive, à peu près tout entier, à la Chambre où il attend que l'homme « au cœur léger », un des siens, Ollivier, envoie les Bonaparte à Sedan d'où ils ne reviendront jamais, et confie au courageux tribun du 4 Septembre la Tttde tâche de réparer cette faute — la guerre, — >

commise autant par le patriotisme des uns que par la couardise des autres : cet incertain 4 Septembre, où devait seul organiser la Défense nationale ce hardi Gambetta, derrière Tombre duquel tant de lâches ambitieux marchèrent à la curée d'une République nouvelle.

Depuis un mois, Flmpérâtrice avait donc ce qu'elle appelait si cavalièrement « sa guerre », pour la fortune de laquelle il eût fallu un autre chevalier que le bourgeois Empereur, son mari. Depuis ua mois, M. Emile de Girardin devait être bien content,; puisque ce noble cri « A Berlin! » qu'en un moment de patriotique enthousiasme il avait poussé, commodément assis dans un fauteuil de l'Opéra, deux cent mille hommes le criaient maintenant, à pied, sac au dos, sur les routes de France qui vont vers TEst*

Un beau chemin-de-croix, oui, cette route où, de Thionville au Rhin, sur une ligne effrayante de soixante-dix kilomètres, l'ignorance des chefs ou la fatalité du sort avait dispersé nos huit corps^ tandis que, par trois colonnes massives, les Allemands marchaient, pressés, le coude au flanc, vers Wissembourg, Froeschviller, Reischoffen,Gravelotte,etque^ laissant Metz isolé derrière eux, ils entraient en vainqueurs par la vallée de la Meuse et par la porte de France grande ouverte à Verdun.

Sedan, où, par im dernier effort désespéré, Mac-

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Mahon voulait grouper les forces dispersées des huit corps en morceaux, Sedan ne serait plus qu'un rendez-vous de chasse où Napoléon III réunirait cent mille hommes, pour les rendre comme un seul, La France ouverte, dans sa frontière béante et dans la chair meurtrie de ses soldats, refermerait ses portes et ses plaies à sa guise. Mais c'en serait du moins fini du dernier Empereur, filant sur Wilhelhmshœe en landau et fumant des cigarettes. Le coupé du médecin-dentiste John Evans n'avait plus qu'à « char^ ger » à la grille du Louvre l'imprudente et satisfaite Eugénie, qui avait tant voulu « sa guerre » et qui l'avait. Enfin, l'Empire était fini; et la France avait payé, par deux mois d'irréparables défaites, le droit de chercher ses sauveurs autour d'elle et de proclamer, à tout hasard de la rencontre, sa République. Pour son salut final, cette rencontre fut heureuse. L'homme, qu'elle trouva, n'était rien et fut tout. Une seule journée le vit surgir du groupe des hardis qui, siégeant le 4 Septembre 1870 au Corps Législatif envahi par la foule, surent se redresser, contenir d'un geste cette foule hurlant la déchéance des Bonaparte, et écouter d'une oreille encore attentive le dernier serviteur de ces déchus, un certain Montauban, comte de Palikao, dont le nom signifie en chinois « chien pourri », qui, de son banc de ministre de la guerre, invitait la France massacrée à

considérer du moins que « la mariée était encore trop belle ». L'indignation que ces paroles soulevaient dans les âmes françaises, si abaissées, devenait inutile ; à quelques pas de la salle des séances, une commission signait leur congé définitif à Palikao et à son Maître ; mais il fallait endiguer quelques instants encore le flot montant, qui débordait par les ' tribunes et inondait déjà la salle même. Dans cette houle de vagues annonçant la tempête, un nom, un seul, fut prononcé : ce fut celui de Gambetta, de qui on voulut seulement entendre que « l'émancipation d'un grand peuple ne se fait que par l'ordre et par la régularité » .

Voudraient -ils accepter ce contrat et en tenir l'engagement sacré, jusqu'à la constitution d'un nouvel et régulier gouvernement ? Et alors ils pouvaient s'en venir hors de cette Chambre démontée, jusqu'à l'Hôtel-de-Ville qui attendait son organisation immédiate et jusqu'au bout de la révolution rénovatrice que lui, Gambetta, aurait bien le courage de proclamer, l'intelligence de conduire, la fortune de mener à bon terme. Ce qu'il y a de plus certain, c'est que Gambetta, sortant du Corps Législatif à trois heures et demie, et entrant vers quatre heures à THôtel-de- Ville, ne savait pas où il allait.

— Eh! que t'importe? lui répondait le troupeau qui marchait dans son ombre et qui, bien caché là,

allait renouveler les curées historiques de 1830 et de 1848. Gambetta, ne regardant que devant lui ces lueurs d'incendie et ces taches de sang dont, du côté de l'Est, le ciel était rougi, est peut-être excusé de n'avoir pas pris garde derrière à cette foule avide qui devait^ quelques mois plus tard, allonger sur PariS; le ciel rougeâtre de Sedan, et faire de la Commune une calamité plus lamentable que la guerre. Mais cette masse d'indécis voulaient un décidé, et Gambetta entra, le 4 Septembre, quatre heures sonnant, dans la Salle du Trône que Napoléon laissait vide.

Vide ?

Restait encore de TEmpereur déchu un portrait achevai, peint par le troisième des Vernet, et placé en trumeau au-dessus d'une des deux cheminées de la salle. Le premier des survenants, qui Ta aperçu, grimpe sur une chaise, enjambe le chambranle, fait courir son couteau dans la toile et ne laisse de celleci qu'un large trou où le jour passe, à la place du sujet retiré. Ce Vandale, excusons-le. Mais sera-t-il, un jour, permis de le nommer de son vrai nom ?

Et maintenant, devant cette table où le baron Haussmann avait étalé tant de plans^ qui étendrait maintenant celui d'où la France redressée apparaîtrait triomphante ? De tant de bouches éloquentes, dans les tournois platoniques des Chambres, quelle était celle qui allait oser dicter des paroles de sagesse

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et de gouvernement, que rhistoîre était prête à enregistrer et à perpétuer, pour l'honneur ou pour la honte irréparable de celui qui les prononcerait ?

Pourquoi citer des noms et essayer de peindre cette scène des silencieux, par crainte de la débâcle, et des provocateurs, par convoitise du pouvoir; celte scène de haute et vile politique, dont Tacite pût seul se faire narrateur ?

Ils étaient vingt et plus, autour de cette table.

Tous se turent !

Seul, Gambetta parla enfin et proposa ce décret que vous avez connu, Tinstant d'après : « La République est proclamée... » Il le dicta de cette môme voix que, pour son éloquence suprême, vous appelleriez latine si elle ne méritait bien mieux d'être qualifiée française ; cette voix forte du beau lion, blessé au flanc, qui se recueillera au lendemain de Metz et qui dira, dans une proclamation que le granit a reçue depuis, mot à mot, pour la redire aux générations étonnées par tant d'indignation sagement contenue et de résignation philosophiquement calme, en face du danger :

« Français I élevez vos âmes et vos résolutions à la hauteur des effroyables périls qui fondent sur la patrie. Il dépend encore de nous de lasser la mau« vaîse fortune, et de montrer à l'univers ce qu*est un grand peuple qui ne veut pas périr et dont le

Goutage s'exalte au sein même des catastrophes... » Cependant la foule envahissait les sallefs. Dans d'autres cabinets, d'autres décrets étaient dictés, dont Gambetta ne fut pas plus responsable que de ces billets de « laisser-passer » que Cernesson dessinait de son crayon d'architecte inhabile, et qu'on apportait, avec les autres pièces officielles, à la signature du nouveau Ministre de Tlntérieur.

Mais la France se ressaisissait devant l'abîme. Un inconnu de la veille venait de lui apprendre, en un seul jour^ que, quand elle a perdu les plus tristes illustrations de son histoire, il lui reste, pour un avenir meilleur, les petits et les humbles qui croissent et apparaissent tout à coup, quand il le faut, pour la glorification impérissable de leur mère immortelle, — la patrie.

Vous savez le reste : la Défense constituée à Paris, et Gambetta partant en ballon que les balles assaillent, jusqu'à Tours et Lyon où il organisera en province cette même Défense, avec Paladines et Chanzy sur la Loire, Bourbaki, Garibaldi et Clinchant à TEst ; mais l'invasion allemande marchant à flots serrés, coupant nos troupes, les empêchant de se rejoindre, et, pour n'être pas engloutis jusqu'au dernier soldat qui veut mourir ou vaincre, nous obligeant à signer, par pitié autant que par besoin, une honteuse paix — que Gambetta, vivant encore, ne put admettre*

Et, après ces luttes héroïques pour la vie, vous connaissez ces luttes stériles pour le trône venant piteusement échouer à ces historiques journées des 24 et 16 Mai.

Enfin la guerre cessant et les partis étant désarmés, la trompette n'eut plus que faire de son souffle.

Un coup de pistolet la creva tout à coup d'une balle, dont un soir, s'amusait une femme.

Ainsi s'en vont parfois, dans une fin stérile, ces grandes forces que la lutte n'avait pas épuisées : Démosthène, qui n'est pas mort à Chéronée; Gambetta, qui n'a pas succombé sous la fusillade allemande. Et ces puissances d'hommes, de finir par tomber un soir, dans l'ombre, aux pieds d'un vulgaire dieu grec, d'une Gauloise queJconque, — réalisant, jusqu'à l'inanité de sa finale, cette parole du poète :

Sunt verba et voces ; prœtereaque nihil.

Ainsi, pour la deuxième- fois en France, et en moins de vingt ans, un astre s'était levé, qui avait annoncé une époque nouvelle ; un homme s'était levé au milieu de l'Europe efflanquée, qui lui avait promis de redonner les forces mortes à son vieux corps, grâce à une autre politique. Et cette politique, c'était la politique de la guerre, de la guerre à outrance, de la guerre sans trêve, de la guerre sans fin.

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-: E^/gùert-e, à ces millions de bouches affamées que

la fiîiatice internationale, profitant de vos luttes san- ^ante^. et de vos nationalités en joue sous le fusil» volent du dernier sou qui leur reste et du mor- ■ jcèau de pain — le dernier, celui-là, — qu'elles ne mangeront pas? La guerre, pour nous sauver de la banqueroute hurlant aux portes ? Est-ce que, pour ■ chasser enfin cette louve, nous n'allons avoir rien de «lieux que d'appeler l'horrible Sociale et d'en mourir xle honte, avant d'en être réellement dévorés de douleur? Que fera maintenant le Dieu, non de la guerre mais de ia paix et de ce blé qu'il n'a créé que pour nourrir ses créatures, non pour le laisser pourrir dans les sillons gorgés de sang ?

La guerre?...

Vous qui ne craignez pas Dieu, vous dîrai-je avec rimplaçable écrivain des Lettres à Junius : « Vous qui croyez encore à la guerre, craignez les femmes. Elles sont avec nous, avec les Latins qui ne veulent plus la guerre. Elles ont décrété que la guerre est impie et qu'elle ne doit plus être. Elles ne veulent plus engendrer pour la mort. Elles vont s'entendre toutes entre elles, par-dessus les ambitions et les politiques des rois et de leurs ministres, et elles vont faire avec leur cœur ce que les plus grands hommes n'ont pas pu faire avec leur esprit. Elles vont écraser la tête de ce serpent. Prenez garde : ce sont elles qui armeront le

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bras d*un frère pour frapper les monarques *tfo»9pti^ . bitieux et les diplomates trop -rusés, avant qu'ils/pùis- ' j sent accomplir leurs projets homicides ; ce soiU- élle's qui vont conspirer maintenant contre les tr6nes,^èt" qui vont ouvrir les portes aux idées que nouS allons semer dans le monde. Car, une fois cette hécatombe . . terminée, nous allons commencer contre vous une. invasion bien autrement terrible que la vôtre; n^iis allons entrer chez vous, sans espions, sans cahoâs Krupp, sous la forme insaisissable de l'idée. Nous serons assis à tous les foyers, nous serons mêlés à tous les entretiens, nous pénétrerons avec les rayons du soleil et nous serons jusque dans les grains de poussière, au nom de la vérité, au nom de la liberté, au nom de Tamour ; et, puisque vous avez appris notre langue à vos enfants pour qu'ils puissent nous espionner et nous surprendre, nous en profiterons ^our leur faire lire ce qu'ils doivent savoir, et pour leur apprendre comment les peuples se passent des rois. C'est alors que toutes les nations du globe partagées pacifiquement entre les peuples libres, dans une immense alliance des races faites pour se fondre «t non pour s'exterminer, c'est alors que toutes les nations du globe glorifieront la France dont Dieu aura fait la dernière victime de la guerre, pour qu'elle ait le droit d'être le premier apôtre de la paix, » Et je vois distinctement ces choses, non plus

seulement dans la logique et la justice de Tavenir, mais jusque dans les traits de ceux qui ne veulent pas qu'elles soient, parce que Dieu a marqué ceux qui se trompent et qui trompent de certains signes, pour qu'ils soient devinés par ceux qui voient et qui portent la vérité. — Et d'abord les Germains qui ont pénétré chez nous comme des loups, rentreront un jour chez eux comme des lièvres ; on les verra fuir et jeter leurs armes, comme ils ont fait si souvent déjà* Ce sont toujours les mêmes hommes du Nord, fourbes dans la paix, insolents dans la victoire, lâches dans la défaite ; et l'édifice allemand s'écroulera avant d'être achevé, comme Babel, comme tout ce que l'orgueil humain a tenté contre le ciel, et Pélion roulera de nouveau sur Ossa. Et les divinités de l'ombre redescendront parmi les ombres. Et le ministre au regard froid, au sourire triste et méprisant , à la face impassible et fatale, le grand fossoyeur tombera le premier dans le grand trou qu'il aura creusé.

» Et Dieu qui parlera sera le vrai Dieu, et l'on verra se sauver devant lui les dieux des conquérants et des barHares. — Et tous les trônes s'effondreront, comme si la terre tremblait sous eux, et les couronnes rouleront jusqu'à la mer. Et les rois pousseront de grands cris, en s'enfuyant du côté du pôle. — Et il n'y aura plus la France, et puis l'Angleterre, et puis rAUemagne, et puis la Russie, et puis ce peuple, et

puis cet autre ; il n*y aura plus qu'une famille, qui sera le genre humain ; il n*y aura plus qu'un but, qui sera la vérité ; il n'y aura plus qu'un maître, qui sera Famour ; il n'y aura plus qu'un besoin, qui sera l'harmonie ; il n'y aura plus qu'un moyen, qui sera le travail; il n'y aura plus qu'une loi, qui sera la justice.

» Et ces choses s'accompliront, pour les trois quarts, avant la fin du siècle ; et, pour le dernier quart, dans la première moitié de Pautre. »

Quand le ciel tout à fait obscurci de l'Europe politique ne laissa plus entrevoir aucun astre, et quand sous ces ténèbres enveloppant les esprits et les choses on commença à entendre le bruit grondant des peuples ruinés qu'aucun Napoléon, aucun Bismarck, aucun Gambetta, n avait conduits au seîil pain et à la seule paix dont ils avaient besoin; quand on les entendit se lever et, ayant pris la main sinistre de l'Anarchie qui se chargeait de les guider vers les richesses du sol et de l'argent que dix J uifs financiers avaient sufiî en trois quarts d'un siècle à leur prendre, quand on les entendit marcher et ébranler déjà la terre de leurs souliers ferrés, ainsi qu'une avalanche de nouveaux et de plus formidables Barbares ; — l'évèque de Pérouse, dont trente années d'exil et de méditation sur les hauteurs des montagnes avaient déjà blanchi la chevelure, referma la fenêtre de sa cellule «t de son âme et pria Dieu avec des larmes pour que.

nul hopime d'entreprise ne surgissant providentiellement dans les Gouvernements de ce monde, Il suscitât encore comme autrefois sa courageuse Église pour la conversion ou pour Tanéantissement de ces Barbares.

C'était environ le temps où, au service d'un Pape glorieux par les tempêtes qu'il avait soulevées et dont il avait vingt-cinq ans supporté en naufragé courageux le choc terrible, un cardinal-ministre renfermait son Souverain malheureux dans la prison qu'ils s'étaient faite ensemble; le temps où le tranquille Antonelli ne rentrait, chaque matin, chez Pie IX que pour remonter le coucou retardataire qui s'arrêtait toujours à la même heure. — « Voyez- vous ce coucou? dit, par un jour imprévu d'exceptionnelle confidence, l'impénétrable ministre à M. Visconti- Venosta. Eh bien ! chaque jour je m'installe sur le même escabeau pour l'arranger, et chaque jour il se démonte. Pendant ce temps, le Pape sommeille heureusement ou signe sans défiance. Ce coucou-là, c'est ma fortune. »

Cette fortune, comme ce coucou usé, eut son heure où l'aiguille s'arrêta enfin pour ne plus avancer. Ce fut l'heure qui marqua la mort du plus remarquable et peut-être du plus malheureux des Pontifes romains ; — l'heure aussi où, dans- les solitudes de rOmbrie, Dieu vînt prendre par la main l'élu qu'il J

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avait fait vieillir pour le conduire plus vénérablement à Rome, et pour Vy faire présider avec plus de majesté aux. noces grandioses que TÉglise des anciens âges allait contracter saintement avec la Démocratie des sociétés modernes. — Fiançailles sacrées, qui allaient enfanter une paix souveraine dont avait tant besoin un siècle si bouleversé dans ses trois générations qu'avaient fauchées les guerres inutiles, et dans ses terres mêmes dont soixante -dix-huit moissons n'avaient servi qu'à enrichir les maîtres éhontés de tant de monde misérable.

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