SÉVERINE
Rome, le 13 juillet 1892 Madame, J'ai reçu votre lettre du !) courant et j'en ai mis le contenu sous ; yeux du Saint-Père. Sa Sainteté n'aura pas de diniculté à vous ["evoir en audience privée, tout aussitôt que vous lui ferez conitre, par mon entremise, votre arrivée et que ses occupations lui rmettront de satisfaire vos désirs. Il importe donc que vous uliez me renseigner sur votre arrivée dès qu'elle aura lieu, et )i je tâcherai de vous faciliter l'audience qui est le but de votre yage.
Kn attendant, je saisis l'occasion de vous oiïrir l'assurance de îs sentiments distingués.
Cardinal Rampolla.
Séverine s'en fut donc chez le Pape, et sur son entre- !n, qui dura plus d'une heure, avec l'auguste vieillard, !e écrivit des pages exquises.
Lisez, par exemple, ce portrait en pied de Léon XIII : « Très pâle, très droit, très mince, à peine accessible au
regard, lanl il reste peu de matière terrestre en cette gaine de drap blanc, le Saint-Père siège au fond de la pièce dans un vaste fauteuil adossé à une console que surmonte un Christ douloureux.
« La lumière, venant de face, tombe d'aplomb sur cet admirable visage de prélat latin, en fait ressortir les méplats, les finesses de modelé, la structure « primitive », au sens pictural du mot, vivifiée, animée, galvanisée pour' ainsi dire par une ûme juvénile, si vibrante, si combative pour le bien, si compréhensive des misères morales, si pitoyable aux détresses physiques, que le regard étonne, semble une aube miraculeuse surmontant un déclin de jour.
« L'incomparable portrait de Ghartran peut seul donner idée de cette acuité de vision. Mais encore est-il d'un éclat un peu bien somptueux, et toute la pourpre qui flamboie derrière la soutane neigeuse met-elle aux joues un reflet, aux prunelles une étincelle qui s'adoucissent dans la réalité.
« Pour rendre mon impression, je dirai que j'ai trouvé le Pape « plus blanc »; d'un rayonnement plus intime et plus émouvant; moins souverain, davantage apôtre — presque aïeul !
« Une bonté attendrie, timide, semblerait-il, est tapie dans la moue des lèvres, se dénonce seulement dans le sourire. Et, en même temps, le nez long, solide, révèle la volonté, une volonté inflexible — qui sait attendre!
(( Léon XIII ressemble aux modèles du Pérugin et à tous ces portraits qu'on voit dans les tableaux de sainteté, surd
LEON XIll INTIME 221
'S vitraux des antiques cathédrales, agenouillés, de profil, Il It'urs habits de laine, les doigts allongés et huinblelent rejoints, parmi les apothéoses, les nativités, le "iomphe des saints et la gloire de Dieu.
(( Il me paraît aussi incarner les armes de sa maison, le lason des Pecci, avec sa taille aussi svelte, aussi altière ue le i)in qui se silhouette en I sur le ciel bleu, et, entre es paupières, cette clarté d'étoile matutinale et précureuse d'aurore, qui tremble à la cime du grand arbre éraldique !
« Mais ce qui, presque autant que le visage, attire et etient l'attention, ce sont les mains; des mains longues, ines, diaphanes, d'une pureté de des.sin incomparable; les mains qui semblent, avec leurs ongles d'agate, des e.r- >o(o d'un ivoire très précieux, sortis pour quelque fête de eur écrin.
« La voix est comme lointaine, exilée par l'usage de la >rière, plus accoutumée à monter vers le ciel qu'à desendre vers nous. Et pourtant, dans la causerie, elle revient Lvec, de ci, de là, un ressouvenir d'intonation majeure [ui en coupe la mélopée grégorienne.
a Puis un rien, une habitude du terroir donne aux pro- )os tenus une saveur particulière, les épices de nationaité. Alors que le pontife s'exprime très correctement, rès élégamment, en français, à toute minute l'exclamaion italienne par excellence: Ecco (voilà!) revient, fait îlaquer ses deux syllabes, comme un léger coup de fouet jui active ou détourne la conversation. »
Maintenant, ce passage de l'interview qui semble, après
sept ans écoulés, n'avoir rien perdu de son actualité : « Comme j'ai parlé de Jésus pardonnant à ses bourreaux, alléguant leur ignorance pour excuse à leur férocité; comme j'ai demandé si. avant toute chose, il n'était pas du devoir chrétien d'imiter son exemple :
— Le Christ, dit Léon XIIL a versé son sang pmo' tous les hommes sans exception ; et même de préférence pour ceux qui, ne croyant pas en lui, s'obstinant dans cette méconnaissance, avaient le plus besoin d'être rachetés. Envers ceux-là, il a laissé une mission à son Eglise : les ramener à la vérité...
— Par la persuasion ou la persécution, Saint-Père?
— Par la persuasion, répond avec vivacité le pontife. La tâche de l'Église est, n'est que douceur et fraternité. C'est l'erreur qu'elle doit atteindre, s'efîorcer d'abattre ; mais toute violence envers les personnes est contraire à la volonté de Dieu, à ses enseignements, au caractère dont je suis revêtu, au pouvoir dont je dispose.
— Alors, la guerre de religion?... H
— Ces deux mots-là ne vont pas ensemble ! " « Et la main qui porte l'anneau épiscopal a fait un
geste impératif.
— Reste, Saint-Père, la guerre de races...
— Quelles races? Toutes sont issues d'Adam, que créa Dieu. Que les individus, suivant les latitudes, aient un teint différent, un aspect dissemblable, qu'importe cela, puisque leurs âmes sont de même essence, pétries du même rayon? Si nous envoyons des missionnaires chez les infidèles, chez les hérétiques, chez les sauvages, c'est parce
(lue tous les hiiniains, tous, vous entendez bien, sont des créatures de Dieu! 11 y a celles qui ont le bonheur d'avoir la foi et celles auxquelles nous avons le devoir de la donner, voilà tout! Elles sont égales devant le Seigneur puisque leur existence est l'œuvre de sa commune volonté. ))
Le cardinal Rampolla lut et approuva l'article de Séverine avant que celle-ci ne l'envoyât à l'impression.
On devine néanmoins l'accueil que reçut cet article dans les petites chapelles dont les pontifes ne conçoivent le Pape que comme leur grand aumônier. Ceux qu'il gênait le plus trouvèrent tout simple de le déclarer apocryphe. Mais Séverine, on l'a vu, avait pris ses précautions. Et les railleries et les injures allèrent inutilement battre une fois de plus les murs du Vatican.
Léon XIII écrivain et poète
LES ENCYCLIQUES POLITIQUES, SOCIALES, MYSTIQUES DE LEON XIII. — SnS AUTEURS PRÉFÉRÉS. — LES DISTRACTIONS DU SAINT-PÈRE. — UNE
ODE A LA FRANCE CHRÉTIENNE. — CdiTixina novisstma. — UN