T,K()X XIII INTIME
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I.c confesseur de Léon Xlll esl .irluellement Mf^r Pifferi, relii:ieux de l'Ordre des Augiistins et sacriste des palais apostoliques. Celui-là aussi, et surtout, reçoit les confidences du Pape, mais après les avoir reçues, il conseille et
Docteur Lapponi.
il ordonne, sa charg-e lui conférant le droit, lui imposant lobli.g-ation de parler en maître au chef de l'Église, quand le chef de l'Eglise s'est humilié à ses pieds. Chaque semaine Léon XIII implore le pardon de ses fautes comme le plus humble des pécheurs ; chaque semaine, celui dont les pou-
voirs spirituels ne sont limités que par la loi divine s'agenouille devant un autre homme et lui dit, comme le ferait le dernier des fidèles : « Je me confesse à Dieu tout-puissant... et à vous, mon Père, parce que j'ai péché, et je vous supplie d'intercéder pour moi auprès de Notre-Seigneur. » Et cet homme, que le Père commun des fidèles appelle son Père, a l'étrange pouvoir de faire descendre sur la tête du vicaire du Christ le pardon du Christ: Ego te absolro. Quelle leçon d'humilité ! Et la religion catholique ofïre-t elle, aux âmes éprises de la beauté mystique des liturgies, rien de plus admirable et de plus touchant?
Le sacriste ou préfet des palais apostoliques doit toujours être choisi dans l'ordre des Augustins. Il est évêque titulaire de Porphyre, assistant au trône et prélat de la Maison du Pape, consulteur des congrégations des rites, des indulgences et des reliques, membre du collège théologique de l'Université romaine,' de la commission pontificale d'archéologie chrétienne et administrateur des pieuses offrandes faites à la Madone del Parto à Saint- Augustin. Il a la garde des vases sacrés, des ornements et des reliques de la chapelle papale. Enfin, c'est à lui qu'appartient le privilège de donner au pape mourant l'extrême-onction .
Léon XÏII, malgré ses quatre-vingt-dix ans, n'a pas encore donné à Mgr Pifïeri l'occasion d'exercer ce privilège. Môme au cours de la récente maladie qui a si profondément troublé les cœurs catholiques dans le monde entier, la vie du Saint-Père ne fut jamais en danger immédiat, malgré les nouvelles aussi pessimistes qu'intéressées
que répandaient, dans un but facile à comprendre, les adversaires de la papauté. D'ailleurs, il arrive que les propagateurs des fausses nouvelles sur la santé de Léon XIII soient de bonne foi. Que l'on voie le docteur Lapponi entrer au Vatican, soit qu'il y ait été appelé, soit molli proprio, à une heure inaccoutumée, cela suffît pour donner naissance aux racontars les plus fantaisistes.
« Pendant mon dernier séjour h Rome, me disait il y a quelques mois l'éminent évêque d'Orléans, Mgr Touchet, on répandit le bruit que le Pape était à l'agonie, et même la nouvelle de sa mort fut télégraphiée de divers côtés. Or, voulez-vous savoir l'origine de ce bruit, le fondement de cette nouvelle ? Léon XIII s'était pris le doigt dans un tiroir, et l'on avait mandé le docteur Lapponi pour faire un léger pansement. Le lendemain de cet « accident », Léon XIII tenait le consistoire où ont été préconisés les nouveaux évêques français, et vous n'ignorez pas combien sont longues et pénibles les cérémonies d'un consistoire. Le surlendemain, un mardi, il présidait une séance de la congrégation des rites. Et le mercredi suivant il assistait à une réunion de la commission cardinalice pour l'union des Églises. Au cours de cette réunion, à laquelle était présent le cardinal Langénieux, et qui ne dura pas moins de trois heures, le Pape interpella à plusieurs reprises, gaiement et avec une entière liberté d'esprit, le vénérable archevêque de Reims. Ce n'est pas mal, n'est-ce pas, pour un mourant ?
« La vérité, c'est que Léon XIII ne s'est jamais mieux porté, J'en ai été si frappé que je n'ai pu m'empêcher
d'exprimer devant lui l'espérance qu'il deviendrait centenaire.
« — Oh ! m'a-t-il répondu en riant, parmi mes trois cent soixante-trois prédécesseurs un seul a atteint l'extrême limite de la vieillesse (Grégoire IX).
« — Unus, ne ârsperfu. dis-je.
« — Unus, ne coitfi(hts, répliqua Sa Sainteté, complétant le texte de saint Augustin.
« Mais il était visible que Léon XIII ne désespérait nullement de suivre l'exemple de Grégoire IX. Mon impression personnelle, c'est qu'il peut très bien vivre longtemps encore. On commence, ajouta MgrTouchet. à publier des livres sur le « prochain » conclave. Ces publications agacent le Pape, qui en saisit à mcrv(Mllo rinoi)portunité et le mauvais goût. »
Depuis cette conversation, Léon Xill a traversé une crise douloureuse et a dû se soumettre à une opération chirurgicale, qui réussit d'ailkMirs parfaitement. Au cours de cette crise, tout le monde au Vatican semblait inquiet, excepté lui. Il exigeait qu'on lui montrât les bulletins de santé signés, nuitin et soir, par le chirurgien Mazzoni et par le docteur Lapponi, et il s'étonnait que Ton trouvât dans ces pattes de mouche de quoi s'alarmer autant ! Parfois il accueillait les médecins stupéfaits en leur récitant, de mémoire, un chant de la Divine Comédie, ou quelque poésie qu'il avait composée pendant la nuit, alors que ces hommes de science s'étaient crus obligés de lui interdire la veille toute espèce de travail. Enfin il manifesta à plusieurs reprises l'intention de « chansonner «
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coux qui. le juircant à moitié mort, se pressaient un peu trop d'établir des pronostics sur l'issue de la vacance hypothétique du Saiiù-Sié^-e.
11 convieni (rajoiilcr (]ii(' \r doclour Lajjponi soigne l'illustre vieillard, non sculenu'ut avec une très grande habileté, mais encore avec un dévouement sans bornes et d'autant plus méritoire que Léon XIII n'est pas préciséinenl un malade commode. 11 a toutes les peines du inonde à obtenir que le Pape se conforme à ses prescriptions, ce dernier mettant au surplus quelque coquetterie à les enfreindre. C'est ainsi que, l'an passé, le docteur Lapl)oni ayant prescrit au Pape enroué certaine poudre et lui ayant bien recommandé d'abréger le plus possible un discours qu'il devait prononcer dans la journée. Léon XIII mit la poudre dans sa poche et n'y pensa plus. Quant au discours. le Saint-Père n'en rcfrancha pas un iota. Ln vain le docteur, qui assistait à la cérémonie, s'elîorçait-il, par des hum 1 hum ! répétés, de rappeler au Pape ([u'il devait ménager ses forces, le Pape ne s'arrêtait pas ; peut-être même enflait-il un peu la voix, à dessein. Et le discours terminé, il appela M. Lapponi, lui rendit la poudre, à laquelle il s'était gardé de toucher, et lui dit en riant : « Tenez, cher docteur, prenez votre poudre vousmême, car vous en avez décidément plus besoin que moi. »
Au cours de la dernière maladie de Léon XIII, les médecins crurent devoir interdire au Saint-Père de priser. L'illustre malade souffrit cruellement de cette privation. Le temps n'est plus où Urbain VIII et Innocent X pros-
crivaient impitoyablement le tabac, ce dernier pape allant jusqu'à menacer d'excommunication quiconque prendrait une prise dans la basilique du Vatican. Le bref d'Innocent X contre l'usage du tabac, signé le 1'^'^ février 1650, fut abrogé le 16 janvier 1725, par Benoît XIII, et pour cause. Comme Benoît XIII, Léon XIII prise énormément. On sait d'ailleurs que Pie IX ne fumait pas moins. A un Pape fumeur a succédé un Pape priseur. Le tabac est réhabilité dans l'Église.
Il y a quelques années, le docteur Lapponi faillit être supplanté auprès du Pape par l'abbé Kneipp, curé bavarois, mort depuis, qui a fait de l'eau pure le remède unique à tous les maux de la pauvre humanité. C'était en 1894; l'abbé Kneipp, appelé à Rome par le cardinal Monaco la Valetta, avait appliqué avec succès sa méthode originale à ce prince de l'Église. A cette époque, Léon XIII ressentait une douleur au genou et se plaignait de troubles intestinaux. Le cardinal Monaco la Valetta parla au Pape de l'abbé Kneipp. Le Pape consentit à recevoir ce thérapeuthe, dont la renommée disait des choses merveilleuses. Il consentit même à se dévêtir devant lui et à prendre, sous sa surveillance, un premier bain.
L'émoi fut grand à la cour et à la ville. Notre ambassadeur au Vatican, M. de Béhaine, intervint auprès du cardinal Rampolla, (jui n'hésita pas à faire à Léon XIII. au nom du Sacré-Collège et dans l'intérêt général de l'Église, de respectueux mais fermes reproches. Certes, je n'ai aucune envie de médire de l'abbé Kneipp et de sa méthode; mais quoique Léon XIII n'eût, en LS9i, que quatre-
vingt-quatre ans, il y avait, sans doute, quelque imprudence à lui imposer, à cet âge-là, une nouvelle hygiène, surtout une hygiène en complète opposition avec les soins auxquels de longue date il était habitué. Quoi qu'il en soit, le curé de Wierischofïen se vit rapidement éconduire. On lui donna, comme honoraires, un titre de prélat. « Je l'eusse fait vivre cent ans, dit Mgr Kneipp, ({uand on vint lui apprendre que ses services n'étaient pas agréés. Mais, je crois que, malgré la grosse faute qu'il vient de commettre, il mourra aussi tard que possible; ses infirmités dégagent son cerveau; c'est un homme heureux; il n'a pas de corps. Lorsque je l'ai deshabillé pour lui faire prendre un bain, j'ai enlevé la soutane blanche, tachée de tabac à priser, des peaux nombreuses, des tuni- (fues. Arrivé au fond, je n'ai trouvé qu'un vague fantôme. Cet homme ne peut mourir comme les autres... »
Maintenant, Léon XIII a donné définitivement sa confiance au docteur Lapponi; mais il a, je pense, encore plus de confiance en lui-même, dans son incroyable force de résistance, et aussi dans son atavisme, car tous les Pecci vivent longtemps. Et puis, Léon XIII est un peu... comment dirais-je? superstitieux. Il sait que son grand-père est mort àquatre-vingt-seize ans, et il se persuade qu'il mourra exactement au même âge que son grand-père. Cette belle confiance et, si l'on veut, cette superstition ne l'empêchent pas, toutefois, de se préparer à la mort, chaque matin, comme si l'importune visiteuse devait frapper à sa porte avant le déclin du jour, a Oui, disait-il naguère à un cardinal français, vous avez raison de me complimenter sur
ma bonne santé. On dit à Rome que chaque année je rajeunis d'un an. Je serais tenté de croire que c'est vrai. Il est certain que, dans la famille Pecci, on vit très long-
ri
Mgr Constantiui, auiuûuier de Léon XIII.
temps. Mais je n'oublie pas (|iie ju'esipie toujours on y
meurt subitement. Voilà poiiniuoi chaque matin, à la
messe, j'ai la précaution de me communier en viali(iue. »
Le secrétaire, le confesseur, le médecin du l'ape ont,
MBI n^-J
par la nature de leurs fonctions qui les attache intiniement à la personne du Saint-Père, fixé d'une manière plus particulière notre attention. Il nous reste à établir le cadre de la famille pontificale dans l'ordre de la hiérarchie.
La famille pontificale comprend :
1° Les cardinaux palatins, ainsi appelés parce qu'ils habitaient jadis le palais pontifical. Ils sont au nombre de (juatre : le cardinal Aloïsi Masella, pro-dataire, qui supplée le Pape dans la direction delà daterie; le cardinal Ranipolla, secrétaire d'État du Saint-Siège, dont nous aurons à parler dans le chapitre consacré à la politique de Léon XIII; le cardinal Macchi, secrétaire des brefs, et le cardinal secrétaire des mémoriaux, poste actuellement vacant.
2° Les prélats palatins, au nombre de quatre également : Son Exe. Mgr François de Sales Délia Volpe, majordome de Sa Sainteté, qui a la charge éventuelle de gouverneur du conclave et la surveillance de toutes les cérémonies auxquelles participent le Pape et sa cour ; Mgr Octave Cagiano de Azevedo, maître de chambre, dont la juridiction s'étend à toutes les personnes et à toutes les choses du service journalier de Sa Sainteté et à qui doivent être remises toutes les demandes d'audience ; Mgr Auguste Guidi, archevêque titulaire de Nicée, auditeur de Sa Sainteté, chargé, notamment, des enquêtes sur la validité des élections ou nominations épiscopales ; et le R. P. Albert- Marie Lepidi, maître du sacré palais apostolique (poste réservé aux dominicains), tliéologien du pape, exonjaiiL en
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cette qualité un droit de revision sur les discours prononcés devant le Saint-Père et sur les livres imprimés à Rome, consulteur, enfin, du Saint-OlTice. de l'Index et des Rites.
3" Neuf camériers secrets participants ecclésiastiques Mg-r Joseph Marie Constantini, archevêque titulaire dej Patras. grand aumônier de Sa Sainteté; Mgr Alexandre Volpini, secrétaire des brefs aux princes ; Mgr Louis Tripil»!. substitut de la secrétairerie d'Etat et secrétaire du chiffre; Mgr Agapit Panici. sous-dataire ; Mgr Vincent Tarozzi, secrétaire des lettres latines; Mgr Gajetan Bisleti échanson (coppierc); Mgr Louis Misciatelli. secrétaire d'ambassade, chargé de porter les messages du Pape aux souverains et membres des maisons régnantes; Mgr Raphaël Merry del Val. garde-robe ((juonl(in)b(i); enfin Mgr le prince de Croy, dernier camérier secret participant, sans attributions spéciales.
4° Mgr Guillaume IMfïeri, sacriste des palais apostoliques, confesseur de Léon XIIL
5° Mgr César Sambucetti. archevêque titulaire de Corinthe. secrétaire de la congrégation du cérémonial.
0" Les prélats de la maison de Sa Sainteté, compreuaul : le collège des prélats assislanis au Irône, le collège prélatice des protonotaires apostoli(|ues. le collège prélatice des auditeurs de rote, le collège prélatice des clercs de la chambre apostolique, le collège prélatice des votants et n''f(''n'ndaires de la sigiialinc. le collège des abréviateurs du parc majeur.
7" Les camériers secrets j)articii)ants de cape et d'épéc.
LK(1X Xril IXTI.MK 173
8" L'État-major el les officiers supérieurs de la garde loblo.
9'' Les caiiiériers secrets surnuméraires ecclésiasli(|ues.
10° Les camériers secrets de cape et d'épée effectifs ou / numéro.
Il" Les camériers surnuméraires de cape et d'épée.
12" Les camériers d'iionneur en habit violet.
13" Les camériers d'honneur extra urbem.
14" Les camériers d'honneur de cape et d'épée effectifs u (// iiiiDicrn.
li>" Les camériers surnuméraires d'honneur de cape et 'épée.
K't" Les officiers supérieurs de la .c^arde suisse.
17" Les officiers supérieurs de la garde palatine.
18" Les familiers destinés au service religieux.
19" Les autres familiers.
On voit que les cadres de la cour papale sont assez astes pour éveiller et pour satisfaire nombre d'ambitions, 'ailleurs légitimes. 11 en est, sous ce rapport, du Vatiin comme du ciel : Multœ niamioKea mttt in domo l'niris.
La journée du Pape
E LEVER DU PAPE. — SA TOILETTE. — PIO CENTRA. — LA MESSE DE LÉON XIII. — LE DÉJEUNER. — LES CHÈVRES DU VATICAN. — CAC- CIOTTI ET DON CESARE. — LES AUDIENCES. — UN PROTESTANT AU VATICAN. — COMME A LA MAISON BLANCHE. — LE DINER. — EN POR- TENTINA. — LES ÉCURIES DU VATICAN. — RETOUR DE PROMENADE. — LE CABINET DE TRAVAIL DU PAPE. — VILLÉGIATURE ESTIVALE. — UN '- COIN DE FRANCE ».
Léon XIII se lève à six heures; ou plutôt c'est à six leures que, chaque matin, son fidèle valet de chambre, le hevalier Pio Centra, entre dans sa chambre pour le réveil- 3r — si par hasard le Pape dormait — et pour l'aider à 'habiller. Mais le plus souvent Pio Centra trouve son aaître debout, à moins que l'étonnant vieillard ne soit ncore à la table de travail où il s'était assis la veille au oir pour mettre la dernière main à quelque encyclique ou tour relire ses poètes favoris : le Dante et Virgile.
Le lit du Pape est extrêmement simple, très étroit, levé d'une marche sur le parquet en marbre, que reouvre un épais tapis.
Dans la pénombre de l'alcôve, encadrée de lourds rideaux, m aperçoit une image de la Madone, tenant dans ses bras 'enfant Jésus, la Madone ml acro bambino.
Au pied du lit, un prie-Dieu que domine un beau
crucifix, supporte, sur un coussin roui^e, le livre d'heures de Léon XIII. Sur ce prie-Dieu est sculpté l'écusson pontifical. C'est là que le Pape fait ses premières prières du jour, après avoir consacré quelques minutes à une toilette sommaire. Cette toilette pour laquelle le Sain-Père se sert d'eau de Cologne, est complétée ensuite par Pio Centra, qui accommode les cheveux du pontife et le rase. On m'a assuré, à ce propos, que le valet de chambre de Pie IX avait coutume de distribuer à bon escient le résidu de la barbe pontificale... Que Pio Centra soit ou non provoqué à faire de semblables distributions, il n'en faiulrait point jurer, car le fétichisme romain n'a pas été, je pense, enseveli avec Pie IX, mais du moins a-t-il perdu à l'avènement de Léon XIII quelques-uns de ses droits.
D'ailleurs, le valet de chambre de Léon XIII, fils d'un ancien valet de chambre du cardinal Pecci, ne serait pas homme facile à corrompre. Il dirigeait à Rome, il y a quelques années, une chapellerie qu'il laissa volontiers à son frère, pour entrer au service du Pape, lorsque la charge d'djultintc di cduicra se trouva vacante. II a su rehausser l'humilité de ses fonctions par le dévouement, on pourrait dire la dévotion avec laquelle il les remplit. Léon Xlll n reconnu ce dévouement en nommant Pio Centra chevalier de saint Grégoire. Pinccio — c'est ainsi qu'on appelle Pio Centra dans l'intimité — habite avec sa famille à côté des appartements privés du Pape. De là, il peut répondre au moindre appel de son maître, l'électricité reliant aujourd'hui tous les services du palais.
Le Pape célèbre ordinairement la messe dans une petite
pièce contiguë à sa chambre à couclicr, cl c'est l*io Cenlra ^iii la sert. L'autel n'a qu'un seul degré. A gauche et à Iroile du tabernacle, on reniarcjiie des candélabres (jiii
Le Vatican. Intérieur de la maison de campagne.
sont de véritables merveilles d'art,' et deux statues de saints.
Les dimanches et les jours de f(Me, à moins (iii'il ne soit souffrant, Léon XIII offre le saint sacrifice dans la
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chapelle qui précède la salle du trône et qu'un magnifique autel occupe en entier.
Les personnes qui ont obtenu la faveur, très recherchée, d'y assister, se tiennent dans la pièce voisine, dont la porte demeure ouverte, et sont ensuite présentées au Saint- Père, qui leur adresse quelques paroles aimables et les bénit.
Léon XIII dit la messe très lentement, avec une piété profonde, une conscience très exacte de la grandeur de cette fonction « redoutable aux anges » eux-mêmes, commme l'enseigne l"Église.
Le plus humble des prêtres a cet étrange pouvoir de remplacer, quand il le veut, sur la patène et dans le calice, la substance du pain et du vin par celle del'homme-Dieu. Mais quand le prêtre qui consacre est le vicaire même du Christ; quand c'est le Pape, dont la figure, illuminée, semble-t-il, d'un rayon divin, se penche avec respect et amour vers la blanche hostie qui tremble entre ses tremblantes mains, ou sur le calice d'or, n'y a-l-il pas dans ce geste, toujours sublime, quelque chose de plus sublime?
Après avoir célébré le saint sacrifice, le Pape assiste à une autre messe, dite par un chapelain de service. C'est son action de grâces. m
Il déjeune ensuite d'un peu de chocolat ou de café au lait. Le lait est fourni, depuis 1888, par quelques chèvres parquées entre des haies de myrte, près de la fontaine Zitella, dans les jardins du N'atican. Cette année-là, (|ui était celle du jubilé sacerdotal de Léon XIII, les Carpinétains voulurent aussi faire au Pape un cadeau jubilaire.
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lusliques et simples comme au temps de sa jeunesse, ils nvoyèront à leur compatriote un troupeau de chèvres, ous la conduite du pâtre Cacciotti.
Léon XIII visite souvent ce troupeau, caresse les bêtes lociles et s'entretient avec le pâtre du pays natal.
Le cardinal Rampolla arrive vers huit heures et on l'inroduit immédiatement auprès du Saint Père. A la suite de ette audience quotidienne accordée à l'éminent secrétaire ['Etal, le l'ape, si le temps est beau, fait une courte pronenade dans les jardins du Vatican, et ne dédaigne pas de auser parfois avec le jardinier, et même de lui donner le bons conseils... car le Pape n'ignore pas la botanique, t il s'intéresse vivement à l'agriculture. Don Cesare — 'est le nom du jardinier — l'apprit un jour à ses dépens, le jour-là. Léon XIII avait mandé don Cesare pour lui aire des reproches au sujet d'un lierre qui paraissait être n pitoyable état.
— Pourquoi laissez-vous mourir cette plante?
— Très Saint-Père, le terrain est si mauvais !
— Vous ne savez pas ce que vous dites, ou bien vous ous imaginez que nous croyons tout ce qu'il vous plaît le nous raconter.
Suivit une consultation en règle, qui arracha à don lesare, très morlifié, cette exclamation, ([uand le Pape ut disparu :
— ■ En voilà un qui peut en remontrer à tous, à comnencer par les cardinaux pour en finir par son jardinier. 1 n'y a pas moyen de le tromper...
Après les promenades, les réceptions. Léon Xlil reçoit
tour à tour les dijg-nitaires qui ont plusieurs fois par semaine, à jour fixe, une audience de Sa Sainteté pour l'expédition des affaires courantes, intéressant soit l'administration intérieure du Vatican, soit l'administraiion générale de l'Église: préfet des palais apostoliques, majordome, préfets des diverses congrégations, etc., et toutes les personnes étrangères au Vatican auxquelles uneaudience particulière a été accordée. Il y a pour ces audiences un cérémonial spécial, d'abord le triple salut : un à la porte d'entrée, un second au milieu de l'appartement, le troisième aux pieds du Pape, dont on baise la mule. Le Pape ne se lève pas et le visiteur reste debout pendant toute la durée de l'audience, dont il n'appartient qu'au Saint-Père d'indiquer la fin. Le visiteur doit sortir à reculons alin de ne pas tourner le dos au chef de l'Eglise. Ce cérémonial ne concerne que les catholiques. Chose curieuse : le protocole du Vatican ne prévoit pas le cas, pourtant assez fréquent sous le règne de Léon XIII, où le pape admettrait en sa présence un non-catholique. — Gomment doisje m'y prendre? damandail au majordome un notable américain, de religion protestante, à qui Léon XIII avait accordé la faveur d'une audience privée. Très embarrasse, le majordome en référa auSaint-Père. — Dites-lui, ordonna Sa Sainteté, d'en user comme s'il était reçu par le Prési- i de la Républi(|ue des Etats-Unis.
Le dîner du Pape a lieu à deux heures. J'ai déjà parlé de l'extrême sobriété de Léon XIII. Un consommé, des œufs, rarement de la viande, du vin (k Bordeaux (jui depuis nombre d'années est fourni gracieusement au Saint-
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l'ri'c par uiKM-oinmiinaiih' de l'cinmcs dr la Girondo. C'est tout. Osorai-je dire, pourlanl, que Léon XIII a un f^oùi mai(|ué pour la salade, qu'il aime trrs vinaigrée? Hélas! la salade lui est défendue par le terrible docteur Lapponi, mais il arrive parfois que le Pape trompe toutes les surveillances. Il y a (ju<d(|iios mois, il en fut ainsi, certain jour, et Léon XII f, subitement indisposé au milieu de la nuit, avoua huml)lemont à son médecin, appelé en toute liàte. une désobéissance qu'il était, s'il faut tout dire, dans l'impossibilité de lui cacher.
Le Pape dîne toujours seul. Autrefois, il y avait régulièrement à deux heures au N'atican un dîner préparé pour douze personnes, douze invités de mar((ue, mais ces douze personnes dînaient après le Pape. Quoi qu'il en soit, cette coutume n'existe plus. Parfois Léon XIII invite à sa table son secrétaire particulier, Mgr Angeli, pour l'honorer. II assiste alors h ce repas, et s'entretient familièrement avec le prélat, mais il ne mange pas avec lui. Au surplus, le Pape attache peu d'iinijortance à ces choses, et il expédie ses repas avec une rapidité qui fait le désespoir et du bon docteur Lapponi et du chef des cuisines du Vatican, celui-ci atteint dans son amour-propre d'auteur, celui-là dans son autorité et dans sa déférente affection pour le Saint-Père.
Après son dîner, Léon XIII fait une courte sieste, suivie d'une promenade en voiture. Les sediarii le conduisent alors sur une sorte de chaise à porteurs, la portentina, jusqu'aux grilles des jardins ou jusqu'à la porte de Paul V, où l'attend, soit un landau noir aux roues peintes en rouge, recouvert à l'intérieur de damas blanc, soit un
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grand véhicule en bois verni, capitonné aussi de damas blanc. C'est cette seconde voiture, très commode, que le Pape préfère. Pie IX s'en servait souvent à sa villégiature de Gastel-Gandolfo. L'autre a été achetée depuis peu. Ces deux voitures sont attelées de deux grands chevaux noirs, de race romaine.
Le contingent des écuries du Vatican ne se compose que de douze chevaux, dont quatre pour le service des gardes nobles et quatre pour le service de la cour pontificale, et de deux mulets que l'on attelle aux voitures spécialement affectées au transport des objets du culte destinés par le Pape aux églises romaines.
Le cortège pontifical, lorsque Léon XIII a pris place sur la imrlcnlina, se compose de deux gardes suisses, la hallebarde au bras, et de deux gardes nobles, précédant la chaise à porteurs, que suivent un officier des gardes nobles et un camérier participant. Le plus souvent, ce cortège traverse les salles de Raphaël, les galeries des cartes géographiques, le salon des tapisseries, celui des candélabres, et descend, par le grand escalier du musée, dans le jardin, où le Pape, avant de monter en voiture, jette sur ses épaules un manteau rouge et se coiffe du chapeau de môme couleur.
Dans la voiture, que les gardes nobles escortent à cheval et derrière laquelle se tiennent debout deux valets de pied, en habit noir et chapeau haut de forme comme le cocher, personne ne s'assied à côté du Pape, mais en face de lui.
La promenade ordinaire de Léon XIII dure deux heu-
res. Son théâtre est toujours le même : c'est une magnifique allée, bordée de platanes et de chênes, qui va de la l)()i'to Angelica h la porte Cavalleggeri. Le Saint-Père emploie le temps de cette promenade, tantôt à lire son bréviaire, tantôt à causer avec les personnes qui l'accompagnent; parfois, il descend de voiture et marche pendant quelques minutes en s'aidant d'une canne à pomme d'or. Cette canne, il est vrai, ne lui est pas indispensable, et il met un peu de coquetterie à s'en passer, et môme à accélérer le pas, précisément lorsque le bruit court, dans Rome, que le Pape est malade.
M. Ch. Formentin, qui eut naguère la bonne fortune de se trouver sur son passage au moment où le Saint-Père rentrait dans ses appartements, a tracé de Léon XIII ce charmant et curieux instantané :
(( La chaise à porteurs est doucement déposée par les sediarii sur le parquet de marbre; la portière s'ouvre, et voici le Pape ! Son corps maigre, qui s'est ramassé pour sortir de la portentina, semble s'être détendu comme un ressort d'acier. Sous le camail qui enveloppe les maigres épaules, la taille longue et flexible prend un air de majesté. Mais c'est la tête qui me fascine, une tête admirable! Les traits sont décharnés : on dirait qu'il n'y a plus une goutte de sang sous cette peau que le grand âge a desséchée et flétrie. Le front large est pâle comme l'ivoire; les lèvres sont décolorées; mais il y a les yeux qui flambent et illuminent ce vivant squelette. Ohl ces yeux, je les verrai longtemps en rêve. La flamme qu'ils dégagent dévore ce qui reste autour d'eux de figure; ils sont noirs,
profonds et foiiilleiirs. Ces yeux vous pénètrent jusqu'au fond de l'âme, et leur éclat aous fait tressaillir...
«... Et maintenant il vient vers nous. Son pas assuré
Lu salle du TrOne au \'aticau.
a comme une légèreté aérienne, car rien de matériel n'alourdit la frêle enveloppe blanche qui semble glisser, comme une grande aile, devant nous. Sa main, qu'on dirait n'être plus celle d'iui vivant, jette des bénédictions lentes
isr,
sur nos fronts inclinc-s. Vn moment, le l'ape s'arriMo : il a remarqué sur son passage un prêtre — un jésuite — à qui il (laiijiK^ adresser quelques mots. J'écoute : ce n'est pas la
La salle ronde dans la tour Léonine.
voix lointaine dont nous a parlé Séverine, mais un timbre vibrant, presque nasillard, et qui sonne clair. Encore quelques pas, et Léon XIII sera au seuil de ses appartements, (v'est fini. L'apparition s'est évanouie derrière une
porte de velours rouge, une sonnerie électrique tinte à coups précipités : c'est le Pape qui se remet au travail et appelle son secrétaire... »
Le cabinet de travail du Pape est des plus simples: un bureau ministre surmonté du crucifix, quelques chaises recouvertes d'une étoffe rouge. En face, et à quelque distance du bureau, un fauteuil et une minuscule table de velours vert. Enfin, dissimulée par une tenture, une cage de petits oiseaux, dont le charmant babillage apporte dans ce cadre austère une note joyeuse.
Pendant l'été, le souverain pontife passe presque toute la journée dans la Tour Léonine. Cette tour est historique. Elle date de la fin du ix" siècle et du règne de Léon IV. C'est ce pape qui la fit bâtir pour protéger la ville de Rome contre les Sarrasins. Elle était comprise dans les fortifications (jui, du château Saint-Ange, montaient sur la colline du Vatican, et, contournant le Tibre, allaient rejoindre la muraille Aurélienne.
La tour Léonine a trois étages. Léon XIII, qui en a fait une sorte de villégiature estivale, s'y tient ordinairement dans une vaste pièce ronde percée de deux fenêtres, et dont les murs ont près de cinq mètres d'épaisseur. Dans l'embrasure d'une troisième fenêtre, qui a été murée, on a disj)osé un lit de repos, où le Saint Père peut se livrer aux douceurs de la sieste chère aux Romains.
Je dois mentionner encore, dans l'endroit le plus poétique et le plus cliarmant du palais, une exacte reproduction de la grotte Massabielle. Dans l'excavation du roclier ravonnc une statue de Notre-Dame de Lourdes. Le
souverain poulifo se fait souvenl porter à cette grotte pour y réciter le chapelet et se plaît à soigner lui-mcmo les fleurs qui croissent aux alentours. A un cardinal qui lui demandait un jour pourquoi il venait si fréquemment en cet endroit, Léon XIII répondit simplement : « C'est mon coin de France. »
f.e Pape soupe à dix heures, après avoir récité le rosaire, avec les prélats de service, dans sa chapelle privée. Ensuite, il se fait lire les journaux, dont les passages susceptibles de l'intéresser ont été annotés par le cardinal secrétaire d'Etat et par Mgr Angeli. Il travaille encore, lorsque tout repose dans le palais, et sa lampe ne s'éteint jamais avant minuit ou une heure du matin.
Un pape politique
LiiON XIII ET LES CIMETIÈRES POLITIQUES. — DU TOAST A l'eNCYCXI- QUE. — UN PRÉCÉDENT. — PIE VI ET LE DIRECTOIRE. — INFLUENCE DE LA POLITIQUE DU PAPE SUR LE DENIER DE SAINT-PIERRE. — l'op- POSITION AUX DIRECTIONS PONTIFICALES. — FERMETÉ ET JUSTICE DE LÉON XIII. — LE CARDINAL RAMPOLLA. — M. LEFEBVRE DE BEHAINE. — M. POUBELLE. — LÉON XIII ET BISMARCK.
Je sais des pharisiens — l'espèce s'est perpétuée depuis les temps évHn,i,a'li(iaes — que l'on scandalise rien qu'en prononçant devant eux ces mots : « La politique du Pape ! » comme si les questions religieuses les plus graves, par exemple, celles de la liberté d'enseignement, de l'exemption du service militaire pour les clercs, du mariage, et tant d'autres, n'étaient pas intimement liées à la législation civile, par conséquent à la politique, puisque ce sont les assemblées politiques qui élaborent les lois ; comme si, encore, la lin temporelle des sociétés politiques n'avait aucun rapport de dépendance avec la fin spirituelle de la société religieuse ; comme si, enfin, ce n'était pas pour le Pape, qui compte des sujets dans tous les royaumes, dans tous les empires, dans toutes les républiques du monde, une étroite obligation de chercher à entretenir de bonnes relations avec les divers gouvernements afin (juc ceux-ci fassent respecter autour deux et respectent eux-mêmes les intérêts religieux de ces sujets.
La politique ! Mais c'est le plus puissant des moyens humains, c'est même, peut-on dire, l'ensemble de tous les moyens humains dont Dieu veut que le Pape se serve pour gouverner FÉg-lise, puisque, l'Église étant une société humaine par les membres (jui la composent, il faut bien qu'elle soit gouvernée humainement.
Mieux, peut-être, qu'aucun de ses prédécesseurs, Léon XIII a admirablement compris cette vérité ; et ce sera, devant l'histoire, son éternel honneur d'avoir été, dans la plus haute et dans la plus pure acception du mot, un Pape politique.
Or, à l'avènement de Léon XIII, la papauté était brouillée avec la plupart des gouvernements, et il y avait entre l'Église et le peuple le plus dangereux des malentendus. Réconcilier la papauté avec les gouvernements, faire tomber le malentendu qui séparait le peuple de l'Église, c'est la double tâche que s'imposa le nouveau Pape. Tâche colossale et qui sollicitait tout l'effort de son génie.
(( Songez, a écrit M. de Vogi'ié, songez à ce qu'il lui a fallu de décision, songez à la pression écrasante de sa clientèle habituelle, pesant sur lui pour le maintenir dans ce qui lui semblait, par destination, le rôle du chef de l'Église: le chapelain d'un cimetière, chargé de garder pieusement les lombes politiques abritées à l'ombre du sanctuaire. A quatre-vingts ans, Léon XIII est sorti de ce cimetière, il s'est jeté dans le monde des vivants, jiour le (Hsputer aux adversaires qui croyaient posséder ce moiulc sans contestation possible. Il a entendu la parole de son maître : « Laissez les morts ensevelir leurs morts. » C'est lui qui
pourrai l reprendre plus justement à son compte l'anecdote de l'amiral Drake : a II a vu du haut de la montagne « la mer nouvelle, il y a lancé la barque du Pêcheur. »
iMais quoique Léon XTII ait g-ouverné l'Ei^lise autrement que ne l'avait fait Pie IX, il ne faut pas songer à opposer, dans un parallèle injurieux, le gouvernement de celui-ci au gouvernement de celui-là. Il y a certes des difïérences, il n'y a point de contradiction entre les paroles et les actes du Pape du Sylldbm, et les paroles et les actes du Pape de l'oncyclique du 16 février 1892 aux catholiques de France et de l'encyclique Rerum novarum. Nul n'a mieux su mettre en lumière cette vérité que M. l'abbé Bertrin, l'éminent auteur des Grandes Figures catholiques : « Au Pape des affirmations nécessaires, Dieu a donné pour successeur le Pape des conciliations opportunes. Pour proclamer les vérités dont le monde a besoin, l'un avait déchaîné partout des colères autour de l'Eglise ; l'autre a entrepris de signer de toutes parts des traités de paix. Sans rien abandonner des doctrines qu'il tient de son prédécesseur comme un héritage sacré, il calme les défiances, il apaise les inimitiés qu'elles ont fait naître. II a l'air de travailler à une œuvre toute différente; en réalité, il continue l'autre et l'achève. ))
En France, la politique pontificale peut se résumer dans cette courte formule: obligation, pour les catholiques, d'adhérer sans arrière-pensée à la R(''publi([ue. L't'volution de cette politique et les nianifestations contradictoires qu'elle a provoquées dans notre pays se trouvent exposées, avec une clarté parfaitt\ dans l'ouvrage très inté--
192 LEOX XIII INTIME
ressant et très documenté que M. Georges Goyau. le distingué rédacteur de la Rfi'ue des Deux-Mondes, a publié sous ce titre : Du toust à l'encyclique. Nous ne pourrions nous y étendre sans dépasser notre sujet. Contentonsnous d'en rappeler le point de départ et le point d'arrivée, indiqués dans le titre même qu'on vient de lire.
Le toast, voilà le point de départ. Il s'agit, le lecteur l'a deviné, du toast retentissant prononcé par le cardinal Lavigerie, le 12 novembre 1800, devant Fescadre de la République française que l'illustre primat d'Afrique recevait en l'absence du gouverneur de l'Algérie :
« L'union en présence de ce passé qui saigne encore, de l'avenir qui menace toujours, est en ce moment notre besoin suprême. L'union est aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l'Église et de tous ses pasteurs à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute elle ne nous demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais (|uand la volontt' d'un peuple s'est nettement afTirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées; lorsqu'il faut, pour l'arracher aux abîmes (jui le menacent, l'adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l'épreuve failc et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce (juc la conscience et l'homieur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie...
(( Kn dehors de cette résig-nation, de cette acceptation palriotii|ue. ri(Mi n'est possible en effet, ni pour conserver l'oiilre et la paix, ni pour sauver le monde du péril
Mgr Pilïeii, sacristc de Léon XIII.
social, ni pour sauver le culte même dont nous sommes les ministres.
(( Ce serait folie d'espérer soutenir les colonnes d'un
édifice sans entrer dans l'édifice lui-même, ne serait-ce que pour empêcher ceux qui voudraient tout détruire d'accomplir leur œuvre de folie, surtout d'assiéger du dehors, comme le font encore quelques-uns, malgré les hontes récentes, donnant aux ennemis qui nous observent le spectacle de nos ambitions ou de nos haines, et jetant dans le cœur de la France le découragement précurseur des dernières catastrophes. »
L'encyclique, voilà le point d'arrivée. Il s'agit de l'encyclique du 16 février 1S02 aux catholiques de France, où Léon XIII, qui avait directement inspiré le toast qu'on vient de lire, s'exprimait ainsi :
(( Lors((ue les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués, les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voire imposé par la nécessité du bien social qui les a fails et les maintient. »
Rome avait parlé, la cause était entendue. L'immense majorité des évêques, des prêtres, des fidèles, se soumirent, malgré le renouveau de gallicanisme tenté par certains organes de ces cimetières politiques dont Léon XIII refusait décidément d'être le chapelain.
Mais on ne saurait trop insister sur cette vérité, que la doctrine de l'encyclique aux catholi(iues de France n'est pas une doctrine nouvelle dans l'Fglise. Jésus-Christ l'enseignait déjà ({uand il disait à ses disciples : « Rendez à (^ésar ce qui est à César. » Plus tard, saint l'aul, quand il écrivait : (ihcdile pnrpnsids restrisctiam (lischolia. Et dans les temps modernes, un siècle avant que Léon Xlll ne prêchât l'adhésion des catholiques français à la Républi(|ue,
LKOX XIII INTIME 19.1
l'io \ I avait rocominandé aux caLlioliiiiics français de son temps d'accepter le Directoire. Le document de Pic VI est curicMix. En voici la partie essentielle.
(( Nous croirions manquer à Nous-mème si Nous ne saisissions pas avec empressement toutes les occasions de vous exhorter à la paix et de vous faire sentir la nécessité d'être soumis aux autorités constituées. En efïet, c'est un do,ij:me reçu dans la religion catholique, ({ue l'établissement des ij-ouvernements est l'ouvrage de la sagesse divine pour prévenir l'anarchie et la confusion, et pour empêcher que les peuples ne soient ballottés çà et là comme les flots de la mer. Aussi saint Paul en parlant, non d'aucun prince isoh'nient. mais de la chose en elle-même, affirme-t-il qu'il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu, et que résister à cette puissance, c'est résister aux décrets de Dieu même.
« Ainsi. Nos chers Fils, ne vous laissez pas égarer, n'allez pas, par une piété mal entendue, fournir aux novateurs l'occasion de décrier la religion catholique. Votre désobéissance serait un crime qui serait puni sévèrement, non seulement par les puissances de la terre, mais, qui pis est, par Dieu même qui menace de la damnation éternelle ceux qui résistent à la puissance. Ainsi, Nos chers Fils, Nous vous exhortons, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à vous appliquer de tout votre cœur, de toutes vos forces, à prouver votre soumission à ceux qui vous commandent.
(' Par là vous rendrez à Dieu riiomm.'ige d'obéissance !|ui lui est dû, et vous prouverez à vos gouvernants que
la vraie religion n'est nullement faite pour renverser les lois civiles. Votre conduite les convaincra tous les jours de plus en plus de cette vérité ; elle les portera à chérir et à protéger votre culte en faisant observer les préceptes de l'Evangile et les règles de la discipline ecclésiastique. Enfin Nous vous avertissons de ne point ajouter foi à quiconque avancerait une autre doctrine que celle-ci comme la véritable doctrine du Saint-Siège apostolique. Et Nous vous donnons, avec une tendresse toute paternelle, Notre apostolique bénédiction.
« Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, sous l'anneau du Pêcheur, le 5 juillet de l'an 179{), et le 22^ de Notre pontificat. »
(( Signé : R. Gard. Brasghils de Honestis. »
Ce n'est donc pas d'hier que l'Église du Christ, comme le dit un jour Léon XIII à M. de Blowitz. « ne s'attache qu'à un seul cadavre, à celui qui est lui-même attaché sur la croix ! »
Toutefois, si la doctrine de l'encyclique du 16 février n'était pas nouvelle, son application au gouvernement actuel de la France constituait bien une innovation, une innovation même des plus hardies, si l'on songe à la position que le clergé avait prise sur le terrain politique, où les plus graves intérêts le tenaient uni étroitement aux partis déchus. Ce fut toute une révolution dans les esprits et dans les habitudes. La veille, un prêtre ({ui s'affirmait républicain — il y en avait un nombre infime — se trouvait, par le fait même, frappé de suspicion, et les dévotes n'allaient pas à sa messe. Le lendemain, les prêtres qui
LEON XFII INTIME 197
continuèrent à s'intituler monarchistes — il y en eut un nonilire j)Iiis inliine encore — virent les saij^es du clerg-c se détourner d'eux. Les dévotes furent plus longues à comprendre, et il arriva cette chose inouïe qu'en plus d'un cénacle on pria pour la conversion du Pape.
Quant aux monarchistes la'iques, riches et habitués à ouvrir leur bourse largement à toutes les grandes œuvres catholiques, ils eurent la faiblesse de manifester leur mauvaise humeur en diminuant leurs offrandes pour le denier de saint Pierre; et plus d'un prélat se chargea de porter au Vatican les doléances de ses diocésains mécontents.
C'est ainsi que, naguère, l'évêque d'un diocèse très voisin de Paris osa dire à Léon XIII :
— Très Saint Père, voulez-vous que je sois franc?
— Mais certainement.
— Eh bien! On trompe Votre Sainteté. La situation en France n'est pas celle que vous croyez; et votre intervention dans la politique de ce pays a entraîné une véritable « désaffection pour votre personne ». La preuve, c'est que le denier de saint Pierre, qui donnait, l'année passée, dans mon diocèse, cent cinquante mille francs, est tombé à quatre-vingt-huit mille. Et si vous le permettez, je vous rapporterai en toute simplicité un propos qui m'a été adressé, dernièrement, par une de mes diocésaines, excellente catholique : « Je n'aime plus le Pape, depuis qu'il s'est fait républicain. »
Léon XIII se contenta de sourire, en homme qui avait bien prévu ce genre d'opposition et qui n'y attachait pas
une importance exagérée. Quelques jours plus tard, recevant le curé d'une des plus belles paroisses de Paris, il lui disait : « Je veux eng'ag-er l'Eglise assez avant, pour qu'il soit impossible à mon successeur de revenir en arrière... »
Et ce n'est pas seulement parmi les catholiques français, mais dans l'entourage même du Saint-Père, que se produisit à maintes reprises et sous des formes variées, une opposition plus ou moins franche à sa politique. La façon dont Léon XIII accueillit cette opposition, et sa conduite vis-à-vis des opposants, mettent en pleine lumière la fermeté inébranlable de son caractère en même temps que son esprit de justice; et c'est par là surtout qu'elles intéressent l'historien de « Léon XIII intime ».
Je citerai deux traits à l'appui de ce que je viens de dire.
L'un des opposants de la première heure dans l'entourage du Pape fut le cardinal Parocchi, vicaire de Sa Sainteté. L'opposition du cardinal Parocchi se manifesta un jour d'une façon si nette que Léon XIII lui demanda en termes exprès sa démission.
— Ce (^ue Votre Sainteté me demande est très grave, répondit le cardinal vicaire. Qu'Elle daigne m'accorder quelques jours de réflexion.
Le surlendemain, Léon Xlll fait venir le cardinal Parocchi.
— Eh bien! etes-vous décidé?
— Pas encore. Que Votre Sainteté veuille bien attendre deux jours de plus!
Ces deux jours écoulés, le cardinal Parocchi est admis de nouveau en présence de Léon XIII:
— Très Saint-Père, j'ai mûrement réfléchi, je crois que lion devoir est de rester à mon poste, tant que Votre lainteté n'usera pas de son autorité pour me relever de lies fonctions.
Or, Léon XIII, de son côté, avait réfléclii ; et il ne jugea tas qu'un dissentiment politique pût l'autoriser à sévir outre le cardinal Parocclii, dont il appréciait justement ïi science théologique, philosophique et les éminentes ualités d'administrateur, de même qu'il rendait pleinelent hommage à ses hautes vertus.
L'autre trait concerne le cardinal Oreglia, doyen du iacré-Collège. Le cardinal Oreglia, à qui sa grande va- Mir personnelle et sa haute situation dans l'Église permet 'avoir avec le Pape lui-même son franc-parler, en abusa ne fois au point de s'attirer cette menace, non déguisée, e Léon XIII :
— Veuillez, Monsieur le cardinal, vous souvenir que, i je donne le chapeau, je puis aussi le retirer...
— Très Saint-Père, répondit tranquillement le cardinal Ireglia, vous avez en effet cette puissance, mais si vous n usez contre moi, je m'estimerai heureux de soufïrir OLir avoir dit la vérité.
Ce dernier trait date du commencement de l'année 1884. ,e 27 mars suivant, Léon XIII, se rappelant qu'il avait encontre un homme, et non pas un courtisan, dans la ersonne du cardinal Oreglia, le nommait camerlingue de 1 sainte Église romaine, c'est-à-dire, comme nous l'avons xpliqué précédemment, chef éventuel du pouvoir exéiitif pendant la vacance du Saint-Siège.
Saluons., maintenant, puisque nous parlons de la politique pontificale, et surtout de la politique pontificale
ii\ n\ ro\ '
MussIlt et chapelain de Léon XIII.
française, celui qui fut l'auxiliaire le plus désintéressé et le plus dévou(' de celle politique : le cardinal Ranipolla. secrétaire d'État du Sainl-Siè.c:e. J'ai dit le plus désinlé-
ressé. parce qu'en épousaiil toutes les idées du Saint-Père, en immolant sa personnalité propre pour ne laisser voir en lui tjuc l'ombre politique du l'ape, le cardinal Uampolla savait bien qu'il annibilait toutes ses chances de succéder un jour à Léon XIII. J'ai dit aussi le plus dévoué, parce que le cardinal Kampolla a vraiment et constamment apporté à l'exécution des ordres du Pape le plus complet oubli de lui-même. Depuis dix ans, il n'a quitté Home qu'une seule fois, et c'était pour assister sa sœur mourante. Le cardinal Rampolla est, d'ailleurs, le plus fin. le plus discret, le plus avisé des diplomates. « Comme il a dû se faire aimable et doux, a-t-on pu écrire, au sujet des innombrables audiences qu'il donne chaque jour, pour que l'importun ait dit tout ce qu'il pouvait savoir, n'ait rien appris en échange et néanmoins se retire charmé. »
Il serait injuste de ne pas rendre hommage, ici, à la mémoire du comte Lefebvre de Béhaine, qui fut pendant treize ans notre ambassadeur près le Saint-Siège et qui seconda de toute son intelligence et de tout son pouvoir la politique française du Saint-Père.
(( Certes, écrivait M. Francis Charmes au lendemain de la mort de M. de Béhaine, l'esprit du Saint-Père est assez élevé, et sa personnalité assez tranchée pour qu'on ne soit pas tenté d'exagérer l'influence que notre ambassadeur a pu avoir sur lui ; mais il n'y a aucune exagération à dire que M. Lefebvre de Béhaine a tout facilité. Si on juge du mérite d'un diplomate par les rapports qu'il a établis ou resserrés entre le gouvernement qu'il représente et celui auprès duquel il est accrédité, il faut reconnaître que
celui de M. Lefebvre de Béhaine n'a pas été ordinaire, surtout lorsque l'on songe qu'il représentait la République française, encore toute frémissante de luttes politiques où les intérêts religieux avaient été maladroitement mêlés et compromis auprès de la puissance spirituelle la plus haute et, si on nous permet un mot qu'on applique aujourd'hui à tant de choses, la plus impériale du monde entier. Si on examine l'état de nos rapports au commencement de la mission de M. Lefebvre de Béhaine, et si on les compare à ce qu'ils étaient à la fin, on mesure le progrès accompli, et quelle que soit la part qui en revient à rinitiative spontanée du Saint-Père, notre ambassadeur a eu aussi la sienne. »
Le parti radical, en arrivant au pouvoir à l'automne de 189:3, éprouva le besoin de rappeler en France ce bon serviteur. « De toutes les fautes que les radicaux ont commises, dit encore M. Francis Charmes, ce fut de leur part la faute la plus logique. )) Rien n'est plus exact, mais il n'est pas croyable que les radicaux tirent vanité de cette logique-là. La guerre à l'Eglise, ce fut toujours le tremplin du radicalisme. Le rapprochement de la France et du Saint-Siège, c'était le but que poursuivait sans relâche M. Lefebvre de Réhaine. Dès lors, ce qui devait arriver, arriva. M. de Réhaine fut sacrifié, mais son œuvre, faite vraiment de main d'ouvrier, selon l'expression du grand siècle, demeura.
A cet excellent a ouvrier » on donna pour successeur un apprenti — un apprenti diplomate s'entend — dans la personne de M. l'oubelle. qui ne savait rien ni de Rome,
ni (lu Pape, ni de la société romaine, ni de la poliliijiie pontiticale. Notre nouvel ambassadeur donna assez rapidement sa mesure. On la trouva médiocre. L'échec fut complet. Et cependant Tancien préfet de la Seine fit tout ce qui df'pendait de lui pour devenir persona grala au Vatican. Ayant ouï dire que le Pape s'oubliait parfois à commettre des vers latins, et qu'il poussait assez loin son amour-propre d'auteur, M. Poubelle s'avisa un jour d'apprendre quelques-uns de ces vers, pour les réciter au Pape — flatterie suprême — à la première occasion. Mais l'ambassadeur se défiait de sa mémoire. Le jour venu, il crut sage de mettre dans le fond de son chapeau un manuscrit dont il pût s'aider au besoin pour jouer congrument son rôle de courtisan. La supercherie était encore plus grossière qu'opportune la flatterie. Léon XIII en fut d'autant moins la dupe que l'esprit de M. Poubelle semblait vraiment, au cours de cette petite comédie, trop détaché des choses exquises qu'il débitait au petit bonheur. Il eut à peine croisé le regard fin et ironique du pontife, qu'il s'arrêta court, ainsi qu'un écolier pris en faute. L'anecdote fut bientôt colportée à travers la ville sous le manteau, et l'on se gaussa copieusement de la naïveté du diplomate.
M. Poubelle, rendu à ses chères études, eut pour successeur M. Nisard, mais la nomination de M. Nisard est d'hier. On ne peut que souhaiter au nouvel ambassadeur de réaliser les espérances que cette nomination a fait concevoir.
Je n'ai parlé, jusqu'ici, avec quelque détail, cpie de la politique française du Pape. Mais on sait que Léon XIII a
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obéi aux mêmes inspirations élevées et conciliantes dans ses relations avec tous les i^ouvernemenls étranirers. et que partout, à des degrés divers, le succès a répondu aux généreuses impulsions de sa grande âme.
Ses relations avec l'Allemagne, qui devaient aboutir à l'abrogation du Kulturkampf. ont un caractère anecdotiqiie extrêmement intéressant. Gefïcken, confident et exécuteur testamentaire de Frédéric II, et implacable ennemi de Bismarck qui le fit condamner à l'exil en 1888, par la haute cour de Leipzig, pour avoir publié dans la Deutsche Rundchau les papiers secrets du défunt empereur, fait qualifié « divulgation criminelle de secrets d'Etat », Gefïcken, dis-je. a révélé, sur la politique religieuse du prince de Bismarck et sur les rapports du Chancelier de fer avec Léon XIII, des « dessous » fort curieux.
Venu une première fois à Rome en 187G — c'était son premier voyage diplomatique ad Hmina — Gefïcken n'avait eu à cette date qu'une conversation insignifiante et sans résultat avec le cardinal Antonelli.
Il y fut envoyé une seconde fois, en mars 1882, par le maréchal de Manteufïel, avec la mission très précise de demander au Souverain Pontife d'interdire au clergé alsacien de se mêler à l'agitation antiallemande.
Gefïcken était alors conseiller d'Etat d'Alsace-Lorraine. Le cardinal .lacobini, avec lequel il eut une première entrevue, ne lui promit rien et l'engagea à voir le Pape. Gefïcken sollicita aussitôt de Léon XllI une audience, qui lui fut accordée pour le dimanche suivant. Cette audience, toutefois, dut être remise au lendemain, parce que le
iri'aiKl-(lui; Alexis ('(aiil arrivé à lioino sur ces enlrefaites, et, ayant à son tour demandé une audience au Pape, Ki'on Xlfl voulul le recevoir le jour même, donnant ainsi ostensiblement le j)as à l'envoyé du Tsar sur celui du i;ouvernement allemand.
Ce fait mérite d'être signalé, en ce ([u'il marfiue une date dans la politique de sympathie pour la Russie, à laquelle le Saint-Père, appelant dès lors de ses vonix l'alliance franco-russe, devait demeurer si fidèle.
Gefîcken fît donc entendre au Pape les plaintes du gouvernement allemand. Il convient lui-même qu'il n'obtint du souverain pontife aucune réponse précise.
— Je vous autorise, lui dit Léon XIIÏ, à assurer M. le Maréchal que j'y mettrai bon ordre.
Ce n'était pas fort compromettant, et en réalité le nonce à Munich ne reçut jamais aucune instruction relative à la mission qui avait fait l'objet du second voyag-e à Rome de Geffcken. Celui-ci, d'ailleurs, s'en plaint amèrement.
Toutefois, inflexible sur les principes, Léon XIII crut devoir faire une concession d'un autre ordre au gouvernement allemand. M. Winterer, le chef de l'association antiallemande, était sur le point de se voir élever à la dignité de protonotaire apostolique. Cette nomination ne se fît pas. Mais la situation générale de l'Allemagne au point de vue religieux ne fut pas modifiée par le sacrifice de M. Winterer. La lulte. provoquée par l'application rigoureuse des lois de mai 1876, se poursuivait, implacable, mettant à la fois en péril les intérêts du catholicisme el riK'trémonie allemande.
Et le chancelier continuait ses négociations avec le Saint-Siège, mais sans vouloir rien céder, tout en demandant au Pape des sacrifices de principes auxquels il lui était impossible de souscrire.
Les desiderata de Léon XIII étaient cependant — Gefïcken. quoique protestant, veut bien le reconnaître — dune excessive modération. Ce qu'il voulait, ce n'était même pas un concordat, c'était une revision dé la législation ecclésiastique allemande au moyen d'une loi d'État qui liât les deux partis par des concessions réciproques et supprimât ce que la législation Falk avait d'intolérable pour les catholiques.
Bismarck ne répondit à ces desiderata si légitimes ({u'on multipliant les suppressions de traitements ecclésiasliques et les condamnations à l'exil contre l'élite du clergé.
(^elui qui, en 1871, à Versailles même, au dire du comte de Beust, avait ofïert au Souverain Pontife de transférer le Saint-Siège à Cologne, se flattait alors de réduire par cette odieuse persécution les résistances que la Cour de Rome opposait à sa volonté jusque-là toute-puissante. Mais ni le Pape, ni les catholiques allemands, admirablement représentés au Reichstag par le centre, dont le chef était le vaillant Windthorst, ne cédèrent un pouce de terrain. « L'Église, ainsi que le remarque Gefîcken, sut attendre, tandis que le chancelier devint de plus en plus pressé d'en finir. »
En fin de compte, Bismarck, qui, en 1880, avait solennellement déclaré que toute revision des lois de mai était impossible, dut, dès 1884, songer sérieusement à cette
revision. Il lui restait, il est vrai, la ressource de prétendre qiie(( d'autres mains » avaient perverti le grand plan
Pbot. (le Kfilcrii is
Mgr Délia Volpe, majordome de Léon XIII.
conçu par lui; mais Gefïcken fait observer que c'est là la défaite habituelle de Bismarck toutes les fois que l'événement trompe son espérance et qu'avortent ses profondes
combinaisons. Et il adjure plaisamment Tex-chancelier d'apprendre au monde, pour rendre hommage à la vérité, quelles furent ces « autres mains ».
Les choses en étaient là lorsque survint l'étonnante affaire des Carolines. Gomment le prince de Bismarck fut-il amené h soumettre à l'arbitrag-e du Saint-Père son différend avec l'Espagne au sujet de ce groupe d'îles? La version de Geffcken est sur ce point extrêmement curieuse.
« Dans le cerveau de ce pachyderme machiavélique qui ne pouvait ni avancer ni reculer, a écrit M. de Blowitz, jaillit une idée archaïque qui provoqua la surprise du monde, et, avec une véritable ironie d'éléphant, le prince de Bismarck offrit à Léon XIII d'être l'arbitre entre l'Espagne et l'Allemagne. »
Au dire de Geffcken. M. de Blowitz s'est trompé, et avec lui la presse du monde entier. Cette idée de l'arbitrage papal ne germa pas, en effet, toute seule dans le cerveau du « pachyderme » Bismarck; elle lui fut suggérée, et il tomba en réalité dans un piège grossier.
Bismarck avait fait occuper les îles Garolines, dont la valeur était presque nulle et auxquelles le gouvernement espagnol avait déjà renoncé, lorsqu'éclata à Madrid une émeute qui devait soudainement changer la face des choses. Le peuple envahit le palais de la chancellerie. Le ministre allemand fut insulté. Le gouvernement espagnol fut obligé, sous la pression populaire, d'affirmer de nouveau ses prétentions et de revendiquer sur ces îles le droit du premier occupant.
D'autre part, les choses étaient allées trop loin pour qu'il
LEON XlIT INTIME 211
lût possible au pi'ince do Bismarck de céder sans porter atteinte à la di,2:nité de l'empire, et il fit publier aussitôt deux documents établissant le droit de l'Allemagne.
Mais une dépêche de l'eniperour vint, dès le lendemain, contrarier les projets du chancelier.
Cette dépêche disait qu'il ne fallait fDas compromettre la cause monarchique en Espagne et que le jeune Roi s'étant en quelque sorte abandonné à l'empereur pendant son récent voyage en Allemagne (septembre 1883), il ne convenait pas au gouvernement allemand d'user de rigueur envers lui.
Bismarck était très embarrassé et, comme dit très bien M. de Blowitz, il ne pouvait plus avancer ni reculer, lors- (|u'un journaliste italien, qu'il avait fait expulser du territoire de l'empire, conçut l'idée d'une colossale fumisterie. Il télégraphia à une gazette de Berlin que le gouvernement espagnol était sur le point de demander au Pape d'intervenir dans le débat. Bismarck prit la fantaisie au sérieux et intercepta tout d'abord cette dépêche.
Puis, croyant faire en cela œuvre de haute diplomatie, il résolut de devancer l'Espagne en proposant lui-même au Saint-Père le fameux arbitrage auquel aucun homme d'Etat espagnol n'avait encore pensé. On se rappelle (juelle fut la sentence du Pape ; mais bien qu'elle donnât raison à l'Espagne, il en résulta une véritable détente entre les cours de Berlin et de Rome. Le Pape envoya au chancelier l'Ordre du Christ, en y joignant une lettre autographe dans laquelle il lui disait que la force de l'Allemagne dépendait de la coopération de l'Église catho]i(|uo.
De son côté, le chancelier écrivit au Pape pour lui demander d'ordonner au centre de voter avec le gouvernement, et lui offrit en retour certaines concessions.
On sait d'ailleurs que le centre resta sourd à toutes les exhortations et ne sacrifia ni un iota des revendications catholiques, ni une ligne de son programme politique.
Il ne semble pas, au surplus, que le Pape ait désapprouvé cette attitude puisque le 21 avril 1885, au cours d'une allocution aux pèlerins d'Allemagne, il les félicita de la « bonne tenue » que les catholiques avaient su garder dans ce pays. Quoi qu'il en soit, il est certain que la diplomatie pontificale a contribué pour une très large part à l'abolition du Kulturkampf.
C'est également sous le règne de Léon XIII qu'ont été rétablies officiellement les relations de la Russie et du Saint-Siège; dans la Grande-Bretagne, sa lettre aux Anglais a provoqué de nombreuses conversions; en Amérique, il a favorisé de tout son pouvoir la renaissance religieuse mais, en même temps, il s'est appliqué à contenir dans les limites de l'orthodoxie le zèle imprudent des novateurs. Enfin, sur tous les points du globe, il a poursuivi la grande œuvre de l'union des Églises, par le retour à l'unité catholique. Il ne s'est montré intransigeant que vis-à-vis d'un seul gouvernement : le gouvernement italien, parce que toute transaction de sa part avec le gouvernement qui a confisqué à son profit le pouvoir temporel des Papes et porté atteinte, par conséquent, à l'indépendance du Saint-Siège, eût équivalu à un abandon des droits imprescriptibles de l'Église.
Léon XIII et la Presse
LOIIS VEUILLOT AU VATICAN. — FRÈRES ENNEMIS. — LES INTERVIEWS DE LÉON XIII. — SÉVERINE CHEZ LE PAPE. — CE QUE PENSE LÉON XIII DE l'antisémitisme.
Si faciamo uno periodico! Si nous faisions un journal! (lit un jour, non sans quelque ironie, le cardinal Franchi à Léon XHI, qui venait de lui exposer l'utilité, pour le chef de l'Église, de donner publiquement son avis dans les grandes questions actuelles ([ui agitent l'humanité.
Léon XIII n'a pas fait de journal, mais il attribue une juste importance à la presse, levier puissant avec lequel, nouvel Archimède, il voudrait soulever le monde des esprits, et il accueille généralement avec une faveur marquée les journalistes.
Le premier journaliste à qui il donna audience, au Vatican, s'appelait Louis Veuillot. M^^" Élise Veuillot assistait à l'entretien, dont elle a dû certainement garder le souvenir très précis et très consolant. Le nouveau Pape disait quels immenses services les journalistes peuvent rendre à la religion, lorsqu'ils sont à la fois des catholiques convaincus et des hommes de talent.
— En connaissez-vous beaucoup? ajouta en souriant Léon XIII. Et songez-vous à laisser en bonnes mains votre
héritage, quand vous ne serez plus là pour dlriaer Y i'niren?
Louis Veuillot prononra deux noms : ceux de MM. Lotli et Auguste Roussel... Hélas 1 qu'est devenue aujourd'hui l'œuvre de Louis Veuillot? U Vnken vit toujours, sans doute; et il mène contre les adversaires des directions pontificales le bon combat; mais il n'a pu échapper à ces divisions intestines auxquelles il est permis d'appliquer la parole du Christ : « Tout royaume divisé contre luimême périra. » Et ce sont précisément MM. Loth et Aug-uste Roussel, les deux fils spirituels à qui allaient les préférences du maître polémiste, ce sont eux qui ont fait le schisme et dressé autel contre autel.
De ce schisme naquit la Vérité; et. ;i peine née, elle engagea contre V Univers un duel à mort, dont l'issue est encore douteuse, et dont s'attristent les catholiques qui voudraient voir ces frères ennemis tourner plutôt leurs armes contre l'ennemi commun.
Mais ce que nous devons mettre ici en lumière, c'est ce fait, peut-être sans précédent, que Léon XIII a pris parti nettement dans cette lutte fratricide, au point d'infliger, par l'intermédiaire du cardinal secrétaire d'État, un blâme public, officiel, à l'un des deux journaux en cause. Ce blâme remonte à plusieurs années. Et, depuis lors, la Vérité ne s'étant d'ailleurs pas amendée, aucune de ces bénédictions que les journaux religieux ont coutume d'implorer à dates fixes de la bienveillance du Saint-Père n'est tombée sur cette feuille, dont les rédacteurs se trouvent dans la cruelle alternative, ou de se suicider profession-
iit'lli'inrnt, oiidVsi'ompltM'. du \ i\ aiildo Léon X!ll, lavèiifiiiiMit diiii pape moins sévère à la ligne do conduite ([ui est. en somme, leur raison d'être.
Jai dit que Léon XIII s'intéressait grandement à la presse, et l'exemple que je viens de citer le prouve assez. J'ai ajouté que le Pape se montrait d'ordinaire fort accueillant aux journalistes. Et cela est si vrai, qu'il ne dédaigna pas, à plusieurs reprises, de se laisser interviewer. Or, je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que jamais aucun Pape, avant lui. n'avait eu recours à ce rnoyen i)our prendre contact avec l'opinion publique. L'interview, il est vrai, paraît être un système d'informations relativement récent. Il n'en est que plus curieux de voir le chef de l'Église poser, si j'ose employer cette expression, devant le crayon des reporters comme il posera, un peu plus tard, devant le pinceau de Chartran, et même, plus tard encore, pour comble de modernisme, devant un cinématographe. M. Charles Benoist a eu raison d'écrire que « sur la pierre symbolique, en combinant de très vieilles choses et des choses toutes nouvelles, Léon XIII a bâti un clocheton et découvert un style ».
Bien entendu, les journalistes par qui le Pape s'est laissé interviewer sont peu nombreux. J'ai cité ailleurs M. de Blowitz, Je dois mentionner l'interview de Léon XIII parue, le 17 février 1892, dans le Petit Journal sous la signature de M. Judet, qui avait recueilli delà bouche du Saint-Père ces graves paroles, dont le retentissement fut énorme : « Je suis d'avis que tous les citoyens doivent se réunir sur le terrain légal. Chacun peut garder ses préfé-
rences intimes ; mais, dans la domaine de l'action, il n'y a que le gouvernement que la France s'est donné. » M. Louis Joubert écrivit à ce propos dans le Correspondant : « Au
M<^r Sambucetti. le comte SodcTini, grands cérémoniaires de Léon XIII.
temps des apôtres comme au jour des croisades, TÉg-lise parlait aux foules. Léon XIII a voulu s'adresser aux masses. 11 a voulu que, par les moyens appropriés aux conditions nouvelles des sociétés, sa pensée, dégagée des préjugés et
des calomnies qui la défigurent, pénétrât jusqu'au moindre de nos villages, et c'est ainsi que le plus répandu des journaux de France, le Petit Journal, a été admis à l'hon-
ilibliothèque privée de Léon XIII.
neur de porter partout la parole du Pape, franchissant le souil de ceux-là mêmes qui peut-être n'ont jamais mis le pied chez leur curé. »
Tout dernièrement M. Boyer d'Agen a osé interroger le Souverain Pontife sur l'affaire Dreyfus, et il a rapporté de
Rome une grande affirmation de justice et de eiiarité.
Mais, des diverses interviews auxquelles Léon XIII a daijf^né consentir, la plus curieuse, la plus suggestive à coup sûr, est celle qu'il accorda à Séverine le 31 juillet 1802 et qui fut publiée dans le Figaro du 3 août.
Là, pas de doute possible. L'interview avait été demandée par la lettre suivante, en date du 9 juillet, adressée au Cardinal Rampolla, en termes assez explicites pour éclairer complètement le secrétaire d'État, par conséquent le Pape, et sur la nature et sur l'objet de l'audience sollicitée, et sur la qualité de la solliciteuse :
Monseigneur,
J'ose solliciter, par votre entremise, une audience privée de Sa Sainteté.
Qui je suis? Mon nom vous le dira. C'est celui d'une servante des pauvres suivant votre loi; d'une femme qui fut chrétienne, et s'en souvient pour aimer les petits et défendre les faibles; d'une socialiste qui, si elle n'est point en état de grâce, a gardé intact, dans son cœur meurtri, le respect profond de la foi, la vénération des vieillesses augustes et des souverainetés captives.
Et la plume qui vous écrit, coutumière d'autres défenses, a osé plus d'une fois, et contre même ses coreligionnaires politiques, affirmer son indépendante admiration pour la sollicitude de Sa Sainteté envers les déshérités de ce monde.
C'est cette politique du Vatican, si conforme à l'esprit du Christ, si encourageante pour ceux qui rêvent de fraternité, si chrétienne dans la plus sublime acception du niot, qui m'a donné l'idée de venir, vers le successeur de saint Pierre, tenter ce qu'aucun catholique n'a songé à faire — et l'audace d'écrire à Votre Kminence.
Je suis envoyée par le Figaro, accréditée par M. Magnard, son directeur, pour demander à Sa Sainteté de prononcer sur une question qui menace encore de diviser les hommes, de semer
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lire eux la discorde et la haine, de l'aire couler le sang en des
tles fratricides.
Je souhaiterais que Sa Sainteté daipnàt prononcer sur l'antisé-
itisme, persuadée qu'après qu'elle aura parlé il ne se trouvera
us de chrétiens pour être rebelles à ses avis.
Kn!in, je désirerais personnellement faire, s'il m'est possible, un
issi beau portrait de Léon XllI, en littérature, que l'a fait en
■inture mon compatriote et ami M. Chartran.
J'insiste auprès de Votre Kminence pour que mon vœu soit
aucé ; on la sait toute puissante, et je remets mon sort entre ses
îins.
l'ai l'honneur d'être, etc.
Le Cardinal répondit :