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PAPE QUI FAIT DES CHARADES

L'œuvre écrite de Léon XIII restera, je crois, tout entière, parce que l'auteur n'est pas seulement un grand pape, mais aussi un maître écrivain. Il y a cependant une partie de cette œuvre dont la durée est plus certaine parce qu'elle s'appuie en quelque manière à la pérennité même de l'Eglise. On entend bien que je veux parler des encycliques, où s'afïirme le magistère doctrinal du Souverain Pontife, s'attachant avec la persévérance du génie--le génie n'est-il pas a une longue patience »? — au plan dont Léon XIII avait tracé les grandes lignes dès le mois d'avril 1878.

(( Le monde, écrivait-il, à cette date, à tous les évêques catholiques, est profondément troublé dans les doctrines, dans la société domestique, dans le gouvernement des Etats. Mais, ajoutait-il, Dieu a fait les nations guérissables; et comme il a fondé l'Église pour le salut des peuples, et qu'il a promis de l'assister de son secours jusqu'à la fin des siècles, nous avons la ferme confiance que le genre

humain, averti par les maux et les calamités qui pèsent sur lui, cherchera enfin le salut et la prospérité dans la soumission à l'Eglise et dans le magistère infaillible du siège apostolique. »

Les encycliques politiques de Léon XIII sont les plus importantes et les plus nombreuses. Nous ne pouvons faire mieux que de citer celles du 29 juin 1881 sur les origines du pouvoir civil, du 8 février 1884 sur la question religieuse en France, du l'^'' novembre 1885 sur la constitution chrétienne des Etats (où l'on trouve des aperçus si remarquables sur l'esprit de tolérance, la liberté et le droit nouveau); la constitution Libcrtaa, dans laquelle sont définies avec une incomparable hauteur de vues la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté de la presse; enfin l'encyclique de 1892 aux catlioliqiies français, dont nous avons parlé précédemment.

Non moins que la question politique, la question sociale, grosse d'orages, préoccupe Léon XIII. S'il n'a pas multiplié ses enseignements sociaux à l'égal de ses enseignements politiques, c'est qu'il n'a rencontré sur ce terrain que des résistances fatiguées. Mais sa magistrale encyclique llerum novarum, où il trace si nettement aux j patrons et à ceux qu'ils emploient leurs devoirs réciproques, l'a fait appeler justement le Pape des ouvriers.

Pape des ouvriers, non des socialistes, amis trop inlé'ressés du peuple, qu'il avait stigmatisés avec la phis grande énergie dans son encyclique du 28 décembre 1878 sur les erreurs modernes.

Dans cet ordre d'idées, il faut encore signaler Tency-

cliiiuo du 20 avril l!S(S4. qui condamne les sectes maçonni([uos comme ennemies de l'Église et du bien public.

En Léon XIII le philosophe ne le cède ni au politique, ni au sociolog:ue, ni au théologien. Son encyclique du 4 août 1871) sur la philosophie chrétienne a été le point de départ d'une rénovation des études philosophiques dans les séminaires. Grâce à lui. le jeune clergé connaît mieux les grandes œuvres des docteurs de l'Eglise, et notamment de saint Thomas d'Aquin. Il est, au surplus, curieux de remarquer que Léon XIII, dont nous avons déjà signalé à plusieurs reprises la préférence marquée, l'admiration profonde, voire le culte pour l'Ange de l'Ecole, a su, avec une extraordinaire énergie, imposer au clergé, dans le monde entier, cette préférence, cette admiration, ce culte. C'est ainsi que Mgr d'Hulst, dénoncé au Pape, faussement d'ailleurs, pour avoir enseigné à l'Institut catholique de Paris une autre philosophie que celle de saint Thomas d'Aquin, dut prendre le chemin de Rome et se justifier auprès de Léon XIII en lui montrant les cahiers de son cours.

Nous devons citer encore l'admirable encyclique de Léon XIII sur le mariage chrétien (10 février 1880), et ce que j'appellerai ses encycliques mystiques: du 3 décembre 1880, sur la propagation de la foi, la sainte enfance et les écoles d'Orient; du 8 juin 1883, sur le tiers ordre de saint François; de 1879, 1881, 1885, messagères de la bonne nouvelle du Jubilé; enfin ses encycliques sur l'étude de r « Écriture sainte », sur le Rosaire, et celle oii il conviait naguère toutes les églises à se grouper sous la houlette du

suprême pasteur, afin (|ue les prophéties s'accomplissent...

Et jamais avant Léon XIII les encycliques pontificales n'avaient eu autant de lecteurs et navaient été aussi goûtées des lettrés. Double succès, qui tient à ce que les lettres de Léon XIII, écrites dans une forme impeccable, s'adaptent merveilleusement aux besoins et aux préoccupations de l'heure présente. Elles ont la concision de Tacite, l'abondance et l'élég-ance de Cicéron, la grâce de Salluste; Tacite. Cicéron et Salluste étant d'ailleurs les prosateurs de l'antiquité classique que Léon XIII aime le mieux, qu'il étudie et qu'il relit sans se lasser.

Mais les qualités maîtresses par lesquelles son style semble apparenté à celui de Salluste. de Cicéron ou de Tacite, nempèchent pas qu'il ne soit en même temps très personnel.

« Ecrire en un idiome disparu avec un style vraiment personnel, dit M. Georges Goyau. cela fait l'effet d'une impossibilité. Léon XIII la réalise. Il ne remplit pas l'office d'un rédacteur en latin ; dix-neuf siècles après l'Incarnation, le Pape actuel est un auteur latin. Son éducation première commença ce miracle ; son avènement au trône pontifical l'acheva. Avant la tiare il avait la science et l'impeccable élégance de l'humaniste : mais, sur les tablettes d'un lettré, si savant qu'il soit, le latin demeure une langue morte ; elle se prête à de jolis étalages curieusement aménagés; avec elle on s'exerce ou l'on s'amuse ; elle est prétexte à gymnastique ou bien à dilettantisme ; mais enfin elle est morte. Léon XIII, devenant pape.

s'inslallail au seul ciidroiL du inoiule où cette lanii:ue fût (Icint'un'c vivante, l'arlout ailleurs on travaille de moins en moins le latin, et l'on joue de moins en moins aux compositions latines. Le Saint-Siè,i,^e prolonge l'existence posthume du vieil idiome /// recula scculonim. Le latin par son histoire est une langue de gouvernement ; il con- (juit et civilisa le monde; il seconda quelques siècles durant les ambitions universelles de la Rome païenne, dont hérita l'Église chrétienne pour l'éternité. Lorsque Léon XIII, dépositaire de ces ambitions, les traduit en un tel langage, une sorte de complicité s'établit entre l'outil et l'ouvrier ; les prodiges accomplis par cette langue dominatrice repassent dans la pensée du Pape, qui l'emploie pour invoquer d'autres prodiges ; dans ces pages latines Léon XIII met tout son être; sa science d'humaniste le guide, et son imagination l'entraîne; il pense en latin, il voit en latin. Démembrez une encyclique de Léon XIII, en la dépouillant de sa forme; je ne sais quelle impression de grandiose s'en évapore; c'est comme une moitié de la signature papale qui va s'efîaçant. On trahit Léon XIII en disloquant son ample et longue période, ses nerveuses proclamations ; de part et d'autre, avec l'habit primitif, on arrache quelque chose de l'âme. Malgré l'assiduité de ses secrétaires, Léon XIII, écrivant une enc^'Clique, ne commande guère à d'autres plumes que la sienne un habillement pour sa pensée ; et lorsqu'au terme de l'œuvre il la signe Léo, il peut se rendre ce témoignage que, dans le travail qui l'a mûrie, il a réellement pris la part du lion. »

On ne saurait mieux dire. Ajoutons que lorsque Léon XIII a mis sa signature au bas d'une encyclique, il ne la publie jamais immédiatement. Le manuscrit,

Pliot. Baïauds.

Léon XIII à son avènement.

enfermé dans un tiroir dont le Pape garde la clef, y dort toujours plusieurs semaines en attendant (|ue le Sainl- Pcre, après l'avoir soigneusement relu et remis sur le métier, selon le précepte de Boileau. se décide à le livrera l'impression.

Léon XI II daas soa cabinet de travail. (1898.)

LEON Xni INTIME 2:?5

A cnlv (le l'criivi-e doclrinale du Vn[u\ il y a son rinivro po('ti([U(\ (|iril est iin|)ossible do passer sous siiiMice. La poésie fut toujours — on se rappelle (ju'aii collè;i?e de Vilerbe il (HM-ivaiten vers à ses parents et complimentait en disti(iues latins ses professeurs — la poésie, dis-je, fut toujouis le passe-temps favori de Léon XIII ; et tout lui est prétexte à invoquer la Muse, depuis les solennités les plus imposantes, comme le centenaire du baptême de Clovis, jusqu'aux badinaiii^es où se complaisent les faiseurs de charades.

r/Ode à la France chrétienne, écrite par le Pape à l'occasion du XIV'" centenaire du baptême de Clovis a été traduite, en vers français, par un Jésuite, le R.P. Delaporte, qui a publié cette traduction dans \es Élu dca :

CARMEN S.ECVLARE

Vive le Christ

Qui aime les Francs !

EN .MEMOlliE DU TRES HEIHEI'X JOUR

ou LA NATION DES FRANCS

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