‹ Léon XIII intimeChapitre 3 sur 20 · LÉON P.P. XIII · texte numérisé non relu

LÉON P.P. XIII

Deux pièces du palais Pecci méritent encore une mention toute particulière : nous voulons parler de la bibliothèque et de la chambre natale de Léon XIII.

La bibliothèque forme un immense quadrilatère, au centre duquel se trouve une table de travail. Sous les raj'ons surchargés de livres, des armoires courent autour de cette salle. Une armoire plus grande que les autres, et située sous l'unique fenêtre, garde jalousement les cahiers d'écolier et la correspondance de Léon XIII depuis l'âge de sept ans.

Le comte Ludovic, l'aîné des trois fils de Jean-Baptiste Pecci, lequel mourut en 1882, veilleavec un soin pieux sur ces précieuses archives dont le dépôt lui a été confié. Mais

il ne dédaigne pas de les montrer, toujours n bon escient, aux pèlerins français que l'amour du Pape a conduits à Carpineto et à qui il offre, avec la simplicit('> charmante

Le comte Pecci, père de Léon XIII.

qui le distingue, une hospitalité de grand seigneur. M. Boyer d'Agen a publié Tépistolaire de l'écolier de Viterbe et de l'étudiant du collège romain dans son ouvrage, si captivant par une exacte documentation, non moins que par la fraîcheur et la grâce du style, sur la Jeunesse de

LEON XTII INTIME

I/'OH XIII. Nous serons souvent obligé de citer cet épistolîjire, où le futur Pape, ne pouvant avoir, si longtemps avant son élévation au souverain pontificat, le souci de

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La cjaitesse Pi;jci, meie de Léuu XIIJ.

poser pour aucune galerie, se livre en quelque sorte tout entier, sans aucune arrière-pensée, dans la candeur et dans la sincérité de son âme.

L'autre pièce du palais Pecci qui doit attirer spécialement notre attention est aujourd'hui un véritable reliquaire, où

la soutane blanche de Pape et le fusil de chasse de Léon XIII, des chapeaux cardinalices — le sien et celui de son frère Joseph — voisinent, dans de hautes vitrines, avec des robes de brocart et des habits de soie qui évoquent la mémoire vénérée des ancêtres. C'est là que vint au monde, le 2 mars 1810, celui dont le règne devait resplendir au firmament de l'Église comme une lumière très pure : lumen in cœlo.

Quelques minutes après cet heureux événement, le colonel comte Ludovic Pecci sortait de la chambre de la comtesse et présentait le nouveau-né aux villageois réunis, selon l'usage, dans un des salons de la seigneuriale demeure. De toutes les poitrines montait alors ce cri de joie : Evvivaser Vincenzo Gioacchino Pecci! Et bientôt les pâtres annonçaient au loin, au son des flûtes et des cornemuses, la naissance du futur Léon XIII.

L'enfant fut baptisé le ï mars. Voici l'acte de baptême :

« L'an du Seigneur 1810. 4*^ jour de mars, heure IC*', (vers dix heures du matin);

« Le très Révérend dom Michel Catoni, chanoine théologal de laSS. cathédrale-basilique d'Anagni, a, par permission du soussigné, baptisé un enfant né l'avant-veillée, des très illustres seigneurs Ludovic Pecci et Anne-Prosperi. conjoints de cette paroisse Saint-Nicolas (en Carpineto); auquel ont été donnés les noms de Vincent-Joachim- Raphaël-Louis. Ses parrain et marraine ont été : l'illustrissime révérendissime dom Joachim Tosi. évéque d'Anagni, qui délégua en son lieu et place le révérend Hyacinthe Canco Caporossi, de qui j'ai reçu une procura-

tion en due forme; et rillustrissime dame Candida Pecci Caldarozzi ;

(( En foi de quoi, moi, Zéphirin Cima, vicaire de la paroisse, etc. »

MgrTosi, évêque d'Anagni, avait promis de baptiser le nouveau-né. Il en fut empêche et ne put mieux faire que de lui donner son nom de Joachim.

La chapelle du palais, où eut lieu le baptême, est placée sous le vocable d'un saint français : Vincent Ferrier. De là le nom de Vincent (Vincenzino) donné par la comtesse à celui qu'on appellera bientôt, dans le cercle des familiales tendresses, Nino, par abréviation. Nino signera de ce nom de Vincent jusqu'à la mort de sa mère. Il y joindra ensuite, pendant quelque temps, celui de Joachim, qu'il finira par adopter à l'exclusion de tout autre, jusqu'à son élévation à la chaire de Saint-Pierre.

Le désordre issu de la Révolution avait fait en Italie, dans la plupart des fortunes seigneuriales, des brèches considérables, et la famille Pecci n'avait point échappé aux conséquences économiques du fléau. Aussi dut-elle, pour subvenir aux frais de l'éducation des enfants, surtout de Joseph et de Joachim, s'imposer de réels sacrifices. D'ailleurs, la comtesse Anne était femme d'une haute intelligence et d'un rare courage, et chrétienne éprouvée. Au lieu de gémir inutilement sur la méchanceté des hommes et sur le malheur des temps, elle demanda au travail les ressources que la fortune lui refusait.

Elle ne crut pas déroger en s'adonnant à la culture des vers à soie; et cette lucrative industrie combla, plus tard,

le déficit creusé dans le budget familial par les années de collège du futur cardinal et du futur pape.

Cependant, Joseph et Joacliim grandissaient sous l'œil vigilant de cette mère incomparable.

« Mon Vincenzino, écrit la comtesse à son beau-frère, Antoine Pecci, marche déjà tout seul et va partout. Il a une passion pour les chevaux. Si petit que vous le voyez à peine, il chevauche sur tous les meubles, sans s'appuyer à rien. Hier soir, en compagnie du domestique, il a voulu conduire par la bride votre cheval de selle jusqu'à la fontaine. Il le guidait, lui tout seul, et nous mourions de rire à l'entendre crier : Ilâàâ ! . . . hâââ ! . . . hâàà !...))

L'homme est en germe dans l'enfant. Et peut-être estil permis, sans s'efforcera de trop audacieuses déductions, de reconnaître dans le bambin qui voulait « conduire » et « guidait, lui tout seul, » le cheval de selle de l'oncle Antoine, quelque esquisse de l'un des traits les plus caractéristiques de la grande figure de Léon XIII.

Un peu plus tard que son frère Joseph, de bonne heure cependant, Joachim Pecci manifesta, avec un goût très vif pour l'étude, certains signes de vocation qui comblèrent de joie sa pieuse mère.

Le comte Ludovic, se promenant un jour avec Nino, sur les hauteurs de Carpinoto, raconte M. Boyer d'Agen, montra à l'enfant lendroit oii devait se trouver Aquino, et un peu plus bas Mont-Gassin.

— Aquino, dit Joachim, où le docteur saint Thomas est né... Et M<)nt-(^'issin, où il apprit à lire et à écrire. Babbo.y allons-nous aussi apprendre à lire et à écrire comme lui ?. ..

De qui donc, dans un âge aussi tendre, Joachim Pecci avait-il reçu cette sorte d'initiation au culte de l'ange de l'École, de celui qu'il appellera bientôt 1' « archimandrite des théologiens », et dont il imposera un jour, à l'Église tout entière, l'œuvre colossale et merveilleuse où ce moine inspiré semble avoir épuisé la force de la raison et pénétré, en tout ce qu'ils ont d'accessible au génie et au cœur de l'homme, les mystères de la foi ?

Ce jour-là, le comte Ludovic rentra, un peu déçu, au palais Pecci. Le désir, exprimé par Joachim, d'apprendre à lire et à écrire comme le docteur saint Thomas, contrariait les projets d'avenir qu'il avait formés pour son cher Nino.

— Et moi, dit-il à sa femme en soupirant, qui voulais en faire un général !

— Eh bien î répondit la comtesse Anne, vous en ferez un Pape. ..

Peu de temps après, le père çt la mère, faisant violence à leur commune tendresse, prirent une grande résolution : celle d'envoyer Joseph et Joachim au collège des pères Jésuites de Viterbe. Toutefois le comte Ludovic n'en était pas plus résigné à voir le plus aimé de ses fils entrer dans les ordres.

— Je crois bien, concédait-i), que Joseph ne fera guère qu'un Jésuite; mais je. ne pourrai jamais me faire à l'idée que Joachim nous reviendra curé de son village.

Et la comtesse suivant son idée :

— Mettez que Joachim sera Pape et Joseph cardinal, et tenez-vous tranquille sur l'avenir de nos enfants.

Peut-être la noble femme n'était-elle pas aussi rassurée qu'elle voulait le paraître. La santé de son Vincenzino, sur qui devaient se refermer, au terme d'octobre 1818, les portes du collèg-e, lui faisait concevoir d'assez vives inquiétudes. Elle appréhenda môme, un instant, que ses forces ne fussent pas à la hauteur du nouveau devoir qui s'imposait à son amour.

«... C'est pour moi, écrivait-elle au chanoine Gavellucci, premier professeur de grammaire de ses enfants, une bien cruelle séparation. Qui sait si j'y résisterai ? Si Dieu n'allait pas m'en donner le courage?... »

Dieu lui donna ce courage. N'est-ce pas lui qui a fait le cœur des mères pour être, selon la parole du P. de Ravignan, « le siège habituel de la douleur? »

L'écolier de Viterbe

CHEZ LES JÉSriTES. — LES PRÉDICTIONS DU P. UBALDINI. — HISTOIRE d'une TONSURE. — LA PREMIÈRE COMMUNION, — UN POÈTE DE DIX ANS. — PRISE DE SOUTANE. — LA MORT d'uNE MÈRE.

Les enfants supportèrent mieux que leur mère l'amertame de la séparation. Qui ne sait, d'ailleurs, que les Jésuites, éducateurs incomparables, savent ménager avec un art infini la transition nécessaire de la vie de famille à la vie de collège. On les appelle : « Pères ». Ils sont quelque chose de plus que cela, car leur tendresse inquiète se hausse à suppléer, par une sorte de miracle permanent, jusqu'à l'amour maternel, et leurs collèges sont comme des familles agrandies.

Dès le 6 octobre, la comtesse Anne pouvait écrire : « Les lettres que je commence à recevoir de Viterbe sont les meilleures. Les enfants sont très contents, et les Pères m'en font des éloges; aussi j'espère bien qu'ils seront ma consolation. Pour l'instant, ils sont dans une villa, à un mille de Viterbe, où ils jouent fort et mangent bien... J'espère qu'ils se porteront bien et qu'ils se feront honneur. »

Ils se faisaient honneur déjà, au témoignage du P. Ubla-

dini, recteur du collège de Viterbe, qui écrivait à cette même date à la comtesse Pecci :

« Je sais, moi aussi, combien grand est l'amour d'une mère. Je ne suis pas surpris que cette séparation vous ait été des plus pénibles. Mais consolez-vous à la pensée qu'un jour vous en retirerez les meilleures jouissances et les

Carjiineto. — Maison de campagne des Pecci.

plus légitimes consolations. Car telles sont les heureuses natures des deux enfants que vous nous avez confiés, que j'en augure le plus flatteur avenir. Je les aime beaucoup, parce (ju'ils sont bons et qu'ils portent déjà les fruits

dune éducation sage. »

Ainsi, le supérieur du collège de Viterbe augurait pour Joseph et pour Joachim « le plus flatteur avenir ». Il ne se croyait pas si bon prophète, l'excellent P. Ubaldini,

LKON xriT ixTnri-: 19

cl il faut avouer que ses prévisions se sont réalisées à la lettre...

Le temps confirma d'ailleurs le vénérable religieux dans cette première impression si favorable.

(( Vincenzino, écrira-t-il le 0 avril 1820, continue à se conduire admirablement, et je le tiens pour un angioletto. Poppino est un tant soit peu plus éveillé et nous prépare un luron de première classe. Ce n'est pas que je me plai.irne de lui, mais il me tient continuellement en garde et me fait faire sentinelle malgré moi. »

Les « lurons » ont du bon, et ils offrent aux éducateurs vraiment dignes de ce nom peut-être plus de ressources que ces natures endormies dont la sagesse est faite de passivité. C'était l'avis de Mgr Dupanloup : « Dans une bonne éducation, a écrit l'illustre évêque d'Orléans, les qualités se fortifient par les défauts euxmêmes, qu'elles absorbent, dont elles triomphent peu à peu; et c'est ainsi qu'à la longue et grâce à la lutte elles deviennent des vertus. » Peppino se chargea de démontrer le bien fondé de cette thèse en devenant le modèle des religieux et en faisant honneur au Sénat de l'Eglise.

Vincenzino venait à peine d'entrer dans sa onzième année, et déjà la comtesse sa mère, qui ne désirait rien tant que de voir ses enfants se consacrer à Dieu, suppliait Mgr Carminé LoUi, délégat de Viterbe, de leur conférer au plus tôt la tonsure :

« Cher monseigneur, vous devriez me permettre de vous faire une prière. Je voudrais, de mes deux enfants faire deux clercs et les acheminer dans la carrière ecclé-

siastique. Si, quand ils seront plus avancés en âge. ils n'en ont plus le désir, alors ils pourront suivre leur volonté pleine et entière, M. Ludovic m'a priée de vous écrire qu'il trouverait grand plaisir à cet acte. Faites donc en sorte de donner cette consolation au père et à la mère en même temps. » (17 mars 1821.)

Chose étrange! Mgr Lolli ne s'étonne pas d'une proposition qui aurait dû. semble-t-il. lui paraître au moins prématurée. Bien mieux, il entre immédiatement dans les vues de la comtesse :

« Je trouve excellente votre idée de faire prendre la tonsure aux enfants. 11 faut demander à Mgr l'évêque d'Anagni les lettres dimissoriales, pour que Nino et Peppino soient compris dans son diocèse. Envoyez-moi ces pièces, et je ferai mon affaire du reste. » (2;> mars 1X21.)

L'évêque d'Anagni ne s'étonna pas plus que ne l'avait fait le délégat de Viterbe. Trois semaines ne s'étaient pas écoulées, que Mgr Lolli avait entre les mains les pièces demandées. Il ne restait plus à remplir qu'une toute petite formalité : avertir les intéressés et, sans doute, s'enquérir de leur consentement.

« Demain, écrit Mgr Lolli le 22 avril, j'aurai à dîner le P. Ubaldini, le P. Bonelli et les deux petits. Je profiterai de cette occasion pour engager ces enfants à apprendre le plus vite possible le petit questionnaire auquel ils auront à répondre pour gagner la tonsure. »

Le dîner eut lieu, mais l'événement ne tourna pas au gré des désirs de Mgr lo d('légat. Rien n'est curieux comme la lettre où il raconte à la comtesse Pecci sa déconvenue :

« Les petits sont venus passer cliez moi les secondes fêtes de Pâques. Avant qu'ils ne fussent amenés à la délégation par les PP. Ubaldini et Honelli, l'excellent évêque de Viterbe venait précisément de me rendre visite. Il arrivait à point, et je le priai do vouloir bien se prêter à nos souhaits et tonsurer les enfants. Il nous offrit son ministère de la meilleure g-ràce et sur-le-champ. Or, la bonne fortune nous amena aussi à l'instant même vos fils dans le salon. Je leur exprimai encore le désir de leurs parents. Eux, franchement, répondirent que pour le moment telle n'était pas leur volonté et qu'ils s'en étaient ouverts déjà au P. Ubaldini. » (l''"" mai 182 1.)

Pas plus que Mgr Lolli à la première démarche de la comtesse Anne, ou quel'évêque d'Anagni à la demande des lettres dimissoriales, l'évoque de Viterbe ne manifeste le moindre étonnement quand on le prie de tonsurer deux enfants dont le consentement est au moins douteux. « Il offre son ministère de la meilleure grâce et sur-le-champ. » Voilà un trait de mœurs qu'il faut signaler au passage. Il n'y a peut-être pas un Français qui n'en soit choqué. Gela prouve que l'on ne voit pas en France les choses ecclésiastiques sous le même angle que de l'autre côté des Alpes. Qui a tort? Qui a raison? — « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà», disait-on au xyii*^ siècle. Qu'il s'agisse des Pyrénées ou des Alpes, les sceptiques n'en ont pas moins beau jeu.

Quoi (|u"il en soit, Nino et Peppino ont formellement refusé de se laisser imposer la tonsure. « Telle n'était pas leur volonté. » C'est Nino (jui se charge d'apprendre à la

comtesse cette fin de non-reeevoir. Il le fait avec mille précautions oratoires afin de ne causer au cœur maternel qu'un minimum de chagrin :

(( Hier, Mgr le délégat nous a eus à dîner avec le P. Ubaldini et son compagnon. Après le dîner, il nous a dit que son sentiment était que nous prissions la tonsure cléricale. Cela nous a un peu surpris, et nous n'avons pu nous décider pour l'alFirmativc; néanmoins, nous n'avons pas négligé do nous recommander au Soigneur et à la Sainte Vierge afin d'oiro éclairés pour faire la volonté de Dieu. Nous espérons que vous en userez do morne de votre côté, et peut-être avec plus de succès que nous no pouvons le faire. »

Pendant ce temjjs, Mgr le délégat se met l'osprit à la torture pour découvrir la raison de la résistance inattendue que les enfants opposent au désir de leur mèro :

« Nino et Poppino appréhendent évidemment de se trouver seuls, parmi leurs petits camarades, à porter coUare et capello do prêtre et do s'entendre appeler « monsieur l'abbé », mais tout s'arrangera à votre prochaine visite. Vous serez contente do vos fils, car leur conduite continue à être excellente, et leur santé est meilleure encore. En attendant, dans vos lettres ne manquez pas de les faire rélléchir sur la nécessité, pour la maison des Pecci, d'avoir des clercs en raison dos bénéfices et prébendes que leurs ancêtres leur ont valus. »

Je goûte médiocrement la fin de cette lettre, et je me rends d'ailleurs parfaitement compte que, là encore, l'angle d'appréciation italien diffère sensiblement de

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l'aiiiilo Iraiirais. J'ai en outre la conviction profonde que \ incent-Joachim Pecci, lorsque, cédant enfin aux pressantes sollicitations de sa mère, il tendit son jeune front au ciseau d'or de l'évoque de Viterbe, n'obéit point à des considérations purement humaines. Le P. Ubaldini, excellent juire, disait de lui : « Joachim-Vincent est très sage, et il me comble de consolation. Je le tiens réellement pour un petit ange. » Les lettres de l'enfant témoignent, au surplus, de la plus sincère piété. En voici une, par exemple :

Viterbe, 11 novembre 1821.

Madame et très chère mère,

Vos dons nous ont été très agréables, tant à moi qu'à mon frère. Cette marque de votre attachement nous oblige toujours davantage à y correspondre, comme nous le devons, en proportion de vos désirs. Oui, nous le ferons, mais nous avons besoin de vos prières pour vous satisfaire pleinement. Aidez-nous donc par ces prières. Il y a du temps que vous nous bercez de l'espoir que vous viendrez nous embrasser ; mais ce moment n'arrive jamais ; imaginez combien nous en sommes tristes! Les images de saints, quels qu'ils soient, nous seront toujours agréables ; mais plus elles seront belles et plus elles nous feront plaisir. Saluez pour nous papa et tous les autres.

Bénissez-moi et permettez que je vous baise les mains avec une

tendre affection et que j'ose me dire

Votre très affectionné fds,

Vincent .

Vincenzino avait été admis, le 21 juin de cette même année, jour de la fête de saint Louis de Gonzague, à faire sa première communion.

Poète précoce, il s'était essayé, ce jour-là, à composer, en latin, un sonnet à la gloire du jeune saint que les gêné-

rations d'enfants qui se succèdent dans les colièg-es des jésuites apprennent à saluer et à aimer comme Tun des plus gracieux fleurons de la couronne mystique do l'illustre Compagnie. Qu'est devenu ce sonnet? Longtemps il /•eposa dans les archives du palais Pecci. On l'en a tiré, il

lîibliothcque ilu palais rucci, a Carpiaeto.

y a un peu plus de deux ans, jjour le remettre, le 21 juin 18!)(). s()ixanl('-(pnnz(' ans aj)rès, sous les yeux du Pape. Léon XUl relut lenlement ces vers, presque clîacés par le temps, msiis où il sentait revivre le plus beau, le plus pur souvenir de son enfance. Quand il eut fini cette lecture, une grosse larme tomba, dit-on sur le papiei- jauni.

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L;irino d'un prix incsUmaltle cf. qui sait? moins précieuse peut-être devant Dieu (pie l'ang-élique souiirc du premier communiant de |S:>|.

.loacliim avait pour j)rofesscur d humanités latineset italiennes le 1*. Léonard Giribaldl. Levers lalin était alors en honneur. Le futur pape s'exerça a (cncris uii- (juiculis dans la langue de Virgile.

Sa mère lui ayant envoyé, sur sa demande réitérée, une Ik'fjia l'tiniassi, il la remercie... en vers, et la comtesse, enthousiasmée, expédie à son poète, par l'intermédiaire de Mgr l'ablégat, une corlxMlle de gâteaux et deux écus.

"Nous l'avons vu tout à l'heure, ce poète de dix ans, composer un sonnet à la gloire de saint Louis de Gon-

Le neveu et la :iiècu de Léon XIII dans le jardin de Carpineto.

zague le jour de sa première communion. Vers la même époque, il décoche au R. P. Vicenzo Pavoni. provincial des Jésuites, en visite au collèg-e de Viterbe, ces deux distiques :

Nomine Vincenti quo tu, Pavone, vocaris Parrulus atquc infans Pcccim ijjse vocor.

Quas es rirtutes magnas, Pavone, secutus, 0! utinam possini Peccius ipse sequil (1)

Le compliment n'est vraiment pas mal tourné. Il témoigne, à coup sûr. des plus heureuses dispositions. Si les essais poétiques de l'écolier de Viterbe sont loin de prétendre s'imposer à l'admiration des dilettanti comme autant de chefs-d'œuvre définitifs, ils sont du moins pleins de promesses qu'un avenir certain réalisera. Ainsi la fleur légère précède le fruit savoureux.

Mais pour cultiver avec une prédilection si marquée le vers latin, Joachim ne négligeait point les autres branches de l'enseignement classique.

A la date du 27 août 1822, Mgr Lolli pouvait écrire à la comtesse Pecci :

« Dans la journée de samedi, j'ai dû présider à une dissertation philosophique dédiée à l'Em. cardinal Galefii, évoque de Viterbe, et soutenue dans l'église des RR. PP. Jésuites. En cette même solennité, j'ai eu aussi à distri-

(1) Ce nom de Vinceat que tu portes. Pavoni. est au^;si celui dont on me nomme, moi, Pecci, tout petit enfant. Ces grandes vertus que tu pratiques, Pavoni, oh ! puissé-je aussi, moi Pecci, les pratiquer !

Luior los i)rix aux jeunes écoliers de cotte institution. C'est avec un bien sensible plaisir que jai décerné le premier prix de rhétori(pie à notre i^eppino et le second d'humanités à notre Vincenzino. Le prix de Peppino consiste en une grosse médaille d'argent, et celui de Vincenzino en une autre médaille plus petite et également d'argent. Leurs noms sont consignés dans le document que je vous envoie. J'ai voulu vous faire part de cette nouvelle pour que les progrès de vos enfants vous comblent de joie et pour que vous en augmentiez l'orgueil du père. »

Très peu de temps après la réception de cette lettre, la comtesse Pecci ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter. Dès lors, les lettres de Joachim n'exprimeront guère plus que les cruelles alternatives d'angoisse et d'espérance où le jettent les nouvelles contradictoires reçues de Carpineto au sujet de sa mère bienaimée.

« Les fièvres continuelles qui ne laissent pas de tourmenter chaque jour maman, écrit-il à son oncle Antoine Pecci, sont une cause de douleurs bien cruelles, pour elle, pour toute la maison et particulièrement pour nous qui pensions en ce présent mois de mai (1824) la voir revenir, comme elle nous l'avait promis si elle n'avait plus à souffrir aucun mal. Mais. Dieu merci! comme je l'ai lu dans la lettre de mon père, tout nous fait espérer que, de l'avis des médecins, nous sommes au plus haut période du mal et que, grâce à la quinine, tout s'évanouira. Nous n'en continuons pas moins à prier assidûment la Madone sanctissimcpourque revienne la santé tant désirée de maman. »

Le mal était, en effet, à son plus haut période, mais la quinine fut impuissante à le conjurer. La comtesse avait consenti, sur l'ordre des médecins, à quitter Carpineto et à s'installer h Rome, au palais Muti, chez son beau-frère le comte Antoine Pecci. Elle y était à peine arrivée que, la maladie s'aggravant au point de ne plus laisser aucun espoir de guérison, on dut rappeler en toute hâte les enfants.

Elle vécut un mois encore, la Providence ayant ménagé à la pieuse mère une suprême consolation avant que l'ange de la mort ne vînt l'arracher aux incertitudes et aux misères d'ici-bas.

« J'ai fait, écrit-elle le 5 juillet à son mari, — et ce fut sa dernière lettre — j'ai fait endosser à Gioacchino la soutane et le manteau d'abbé, et il porte à ravir le chapeau à trois cornes. Tout d'abord il a hésité un peu ; puis il a païu très content, car il est très bon. Peppino aussi se serait ainsi vêtu ; mais il dit que ce serait pour nous une dépense inutile, résolu qu'il est de se faire jésuite. Vraiment, je dois avouer sur ses actes que c'est un vrai saint Louis. Il espère entrer au noviciat au mois d'octobre, quand il vous aura tous revus. »

Ainsi, il fut donné à la noble femme d'entrevoir la réalisation de son rêve. Peut-être même — si pleine de mystère est toujours la minute qui précède l'entrée d'une àme dans l'éternité — peut-être, à cette minute d'indicible déchirement. Dieu, en son infinie bonté, daigna-t-il adoucir, pour I àme très imiic de la comtesse Anne, les affres du terrible passage en lui révélant les glorieuses

LKON XIII INTIME

(h'stint'es du p(4il, clerc qui pleuruil au pied de son lit d'agonie.

Anne-Françoise Pecci mourut h» ."► août \X2.\ : ce fut Joachim qui lui ferma les yeux. Plus tard, il tracera d'elle ce portrait en évoquant le souvenir de sa mort : « Bienfaitrice des pauvres, mère de famille incomparable, femme d'une vertu antique, c'est ainsi qu'elle quitta ce monde pour un monde meilleur. »

La comtesse Pecci est enterrée à Rome, en l'ég-lise (lelle Stiminate. Voici l'inscription funéraire gravée sur sa tombe :

Ci-gît Anne Prosperi, mère des pauvres, très affectionnée à ses enfants, née à Cori. femme d'une sainteté antique, tempérante et généreuse. Après avoir rempli exemplairement tous les devoirs d'une mère de famille, elle mourut pleurée par les gens de bien aux nones d'août MDCCCXXIV. Elle vécut dans une douce intimité avec les siens, 31 ans, 7 mois et 11 jours. Ludovic Pecci et ses enfants afiligés élevèrent ce monument à cette femme unique, incomparable. Salut, âme très pure, soyez en paix.

L'étudiant du Collège romain

î N ATTRE GREGOIRE DE NAZIANZE. — PREMIER DISCOURS COR.\M SANCTISSIMO. — LE CONCLAVE DE 1829. — CURIEUX PORTRAIT d'uN NOUVEAU PAPE PAR UN FUTUR PAPE. — l'aBBÉ PÉCCI A LA CHASSE, LE « PÈRE SALVAGNI ». — PREMIÈRE THÈSE PUBLIQUE. — LE CONCLAVE DE \8'M. — LA RÉVOLUTION, REPORTER ET DIPLOMATE. LA MORT ET LE POÈTE. — (( BERGER d'aRCADIE. »

Joachim entra au mois de novembre 1824 au Collège romain, qui comptait alors quatorze cents élèves. Il y demeura sept années, étudiant tour à tour, avec une ardeur qui ne se démentira pas un instant et à laquelle ses maîtres et ses condisciples rendront unanimement hommage, les lettres, les sciences, la philosophie, la théologie.

En rhétorique, il eut pour professeurs les PP. Minimi et Honvicini et obtint les premiers prix de discours et de vers latins. Le comte Antoine Pecci s'était chargé de récompenser, au moins au début, les succès d'un neveu dont il était fort justement fier. Joachim n'eut garde d'oublier les promesses de cet oncle généreux. Qu'on en juge:

« Quant aux prix que ma très petite capacité a pu obtenir, non sans quelque peine, écrit-il à son frère

Charles, vous me ferez plaisir en les sii;nalant à papa, et principalement à l'oncle Antoine, qui m'a promis une montre sur sa parole d'honneur !!! »

Cette lettre est datée de Maenza, oii Joachim prend des vacances chez son autre frère Jean-Baptiste.

Le mois d'octobre suivant le ramène à Rome, où il se

remet au travail avec une véritable passion. Pendant deux mois entiers il laissera ses frères sans nouvelles. L'élude l'absorbe entièrement. Il obtiendra d'ailleurs, cette année-là et les deux suivantes, les premiers prix de loi^ique, de métaphysique, de morale, de mathématiques, de physique ^ et de chimie.

Un de ses anciens condisciples lui a rendu un jour dans la Civilld cdllolicd ce liMuoii^nag-e : « Pendant ses études à Rome il ne connut ni compag-nies, ni divertissements, ni jeux. Sa table de travail (Hait tout son monde; approfondir les sciences, son paradis. »

(( Comme autrefois Basile et Grégoire de Nazianze, dit

Pierre daas l'église Saint-Léon, à Carpineto, gravée par Léon XIII, jeune prêtre.

l'auteur des Cniiidea Figurea catholiques, M. l'abbé Bertriii, il ne connaissait que deux chemins, celui de l'église et celui de son école. » Le distingué professeur de l'Institut catholique de Paris aurait pu ajouter qu'il y avait cependant un moyen d'égarer l'abbi' Joachim Pecci hors de ces deux chemins. Il suffisait de le mettre sur la piste de quelque livre rare. Lisez plutôt :

(( Je vous remercie infiniment, écrit-il à son père, des écus qu'il vous a plu de me faire tenir. Cet argent, comme celui que j'ai déjà reçu de vos mains, ne doit pas être employé à autre chose qu'à l'achat de quelque beau livre. A ce propos, je vais vous dire que cette année ma petite bibliothèque s'est augmentée de vingt volumes pour le moins. » (18 avril 1827.)

On se souvient peut-être que Joachim, dès ses premières années, témoignait d'une admiration, en quelque sorte instinctive, pour S. Thomas d'Aquin. Cette admiration, maintenant raisonnée et d'autant plus vive, il la manifestera ardemment dès le début de ses études théologiques. Voici la lettre qu'il adresse à son frère Charles, le 12 novembre 1828 :

Je vous écris pour que vous me fassiez la faveur de m'envoyer le plus tôt possible, par la première occasion, la Somme théologique le S. Thomas. Vous la trouverez dans notre petite salle d'études, m rayon des théologiens. Si par hasard vous trouviez aussi là quelque ouvrage de Dogmatique — mais non de Morale — vous me feriez plaisir de me l'envoyer à votre aise. Mais le saint Thomas, je I70US le demande au plus vite ; c'est l'archimandrite des théologiens.

Le Collège romain avait alors pour professeur de dogme

le célèbre P. Perrone. et pour professeur d'écriture sainte le P. Patrizzi, qui eut la joie d'assister à l'élévation de son ancien élève au souverain pontificat. Ces deux éminents religieux tenaient en sinirulière estime Joachim Pecci, qui avait en outre la rare fortune de ne compter parmi ses condisciples que des amis. Sa supériorité était d'ailleurs si évidente qu'il fut unanimement désigné pour présider la délégation envoyée par les élèves du Collège romain à Léon XII, lors du jubilé accordé par ce Pape au monde catholique. Ce fut lui qui harangua le souverain pontife dans la langue de (^icéron. Son discours laissa l'auguste vieillard dans le ravissement, et cet événement aurait à coup sûr influé en quelque manière sur son avenir, si Léon XII avait vécu assez longtemps pour faire éprouver au jeune orateur l'effet de la bienveillance toute particulière dont il daignait l'honorer. Mais Léon XII fut rappelé à Dieu le 10 février 1821).

Son successeur, Francesco Severio Castiglioni. (pii i-égna sous le nom de Pie VIIL fut ('lu le ."Il mars suivant. Joachim avait tenu sa famille au courant des moindres incidents du conclave en une série de lettres qui constituent un excellent rcporlafjc. On va voir dans (juels termes • il rend compte à son frère ,lean-iîaptiste des circonstances de l'élection :

(( Jamais personne n'aurait cru que le mardi 31 mars verrait s'accomplir un tel événement. Le dimanche 29, il commença à tomber une i)luie incessante qui continua tout le lundi suivant. Le mardi, cette pluie augmenta à tel point que les rues n'étaient plus que des lacs. Hien de

surprenant que lo Tibre ail presque débordé. Commenl voulez-vous ({ue par un temps pareil on s'attendit à un l»ape ?

(( Ici, à vrai dire, comme c'en fut toujours la coutume, le Ilot du populaire ondoie en deux sens : ce Pape plaît aux uns. déplaît aux autres. Les politiques se contristent, doutant toujours d'une bonne ori-anisation dans l'Ktat pontifical; et les érudits exaltent la doctrine de ce Pape et son grand savoir. Le peuple, toujours insensé et inconstant, s'applaudit et se flatte d'un bonlieur que jamais peutèlre il n'aura. En général cependant le Pape plaît. Il a le cou de travers et semble danser quand il marche. »

-Nous n'avions pas encore vu, en Joachim Pecci, l'ironiste; et voilà un trait nouveau de la physionomie si complexe de notre héros. En quelques lignes, il trouve le moyen de se moquer agréablement et des politiques sceptiques par profession, et des érudits que seule intéresse l'érudition du nouveau Pape, et du peuple, grand enfant naïf et crédule, qui trompe avec des illusions toujours renouvelées sa faim et sa soif de bonheur. Des illusions ! il semble que le philosophe de dix-neuf ans qui a écrit cela n'en eût plus beaucoup à perdre. Et pourtant!

Voici la fin de la lettre :

« Je crois avoir jadis entendu dire ({ue ce Castiglioni, étant vicaire général sous Mgr Devoti, évêque d'Anagni, était descendu chez nous à Carpineto. Si on en était certain, ce serait une occasion favorable pour inscrire sur les murs de notre maison un si heureux événement.

Informez-vous si la chose est vraie; car papa en aura certainement gardé le souvenir. A-t-il toujours le goût des nouvelles? Dans ce cas, je vous prie de lui communiuer sans retard ces petites histoires. »

Nous trouverons bientôt dans la correspondance de Joachim la trace de préoccupations d'un ordre tout différent. L'élection du nouveau Pape ne l'absorbe pas, en effet, au point de l'empêcher de faire, comme chaque année, ses projets de vacances. Quels projets? toujours les mêmes. lia la passion de la chasse, comme il a l'amour de l'étude, et cette passion n'est pas moins exclusive que cet amour. La chasse sera donc, pendant les vacances, sa seule distraction, comme l'étude a été, pendant l'année scolaire, son « unique souci ».

Il écrit de Rome à son frère Jean-Baptiste le 12 septembre :

a Je viens vous demander si vous ne trouveriez pas bon de m'envoyer, avant que je retourne à Carpineto, le chien du fusil dont je me servais en octobre passé. Il me semblait quelque peu défectueux. Je le ferais repolir et mettre en bon état. »

Et six jours plus tard :

(( Je vous suis bien obligé de la hâte avec laquelle vous m'avez envoyé le fusil dont je me servais aux dernières vacances d'octobre. Je vais le faire repolir chez le brunisseur, car il me semble quelque peu rouillé et dur à la détente. Merci encore de l'avis donné pour la surveillance à exercer sur les arquebusiers; ils pourraient bien, comme ils le font quelquefois, nous jouer le tour de nous changer

notre arme contre une plus mauvaise. Merci surtout du conseil de faire ici, à Rome, ma provision de ploiub et de poudre, et d'acheter le moins cher possible la qualité la meilleure. C'est justement ce que je m'étais promis de faire. »

M. Boyer d'Agen a interviewé, il y a quelques années, un vieux carpinétain, le « père Salvagni », qui fut l'habituel témoin des exploits cynégétiques de Joachim Pecci, alors que ce dernier a revenait des universités et des nonciatures plus facilement qu'aujourd'hui du Vatican ».

Le père Salvagni s'abandonne volontiers à l'évocation attendrissante de souvenirs sifi' lesquels plus d'un demisiècle a passé, mais il en veut au Pape de n'être plus le « chasseur joyeux » d'autrefois, et sa rancune, traduite par l'auteur de la Jeunesse de Léon XIII, affiche un mépris des grandeurs bien propre à nous faire voir que la philosophie peut s'apprendre ailleurs que dans les livres, et que la vie est, pour une âme simple, la meilleure école de la sagesse.

« Debout dès l'aube nous montions battre tous les fourrés de la Foresta, du Casino, de Casettone; et plus intrépide encore Ser Nino osait s'aventurer jusque sur les cimes alpestres de la Melaina, de la Fageta et même de la Semprevisa et du Capreo.

« Combien de fois avons-nous vu sur ces hauteurs sereines le dernier soleil du soir dorer nos pieds, tandis qu'en bas se perdait le village dans la fumée bleuâtre de ses chaumines et dans l'ombre envahissante des monts environnants! Aujourd'hui, pour être devenu la plus haute tête

du monde, il ne faut a Ser Nino — que nous appelons si pompeusement Léon XIII — pas d'autre faîte que la coupole de San Pietro pour remplir d'ombre le palais (pii lui sert de prison, bien avant la tombée de la nuit. Je le plains, oui !

— Savez-Yous depuis quand Léon XIII manque à son pays natal?

— Nous n'avons pas revu Ser Nino dans Carpineto

depuis le 30 septembre 1857, où il nous arriva, pour nous quitter le i novembre de la même année.

Quand j'allai à son devant, à M o n t e 1 a n i c o , avec tous les chasseurs de la contrée, je puis dire (]uc je fis brûler sur la route, on

Collège des Jésuites a \itcrbe ou lut Olové Léon X 111. honneur ini

dernière poudre joyeuse. Quand il voulut reprendre le fusil et que je fus encore appelé pour le lui charger contre une caille qu'il manqua bel et bien, ce fut aussi sa dernière cartouche. Son fusil est resté à Carpineto. Quand on nous fait prier pour lui dans les églises, je veux bien le plaindre d'être un l'ape malheureux; je ne peux pas lui

LEON XTII INTIME

pardonner de n'être plus un chasseur joyeux, comme ses camarades de jadis... »

Kt le père Salvagni, intarissable, raconte encore cette anecdote :

« Un jour qui^ Ser Xino n'avait pas plus que moi un poil

Carpiueto. — École et asile créés par Léon XIII.

de barbe au menton, nous chassions l'alouette au filet. Pour tendre une ficelle, il se penche sur le large fossé que vous voyez d'ici et roule en bas. Je ris encore de cette chute ()u"il jiial,i(|ua. d'ailleurs, sans gravité entre les romarins et les herbes folles qui tapissaient le versant et le fond. Sans môme avoir besoin d'autre aide que du

bâton que je lui tendis, il remonta un peu rageur; et sautant sain et sauf sur la route, où nos filets restaient brisés : (( Quand je serai Pape, s'écria-t-il, je ferai mettre ici un pont. » Le pont n'est pas construit encore, mais le Pape est fait. Vous voyez qu'il ne faut jamais jurer de rien. On risque de manquer à sa parole. »

« Le pont n'est pas construit encore, mais le Pape est fait »... Allons, décidément le père Salvagni est un philosophe.

Après les vacances d'octobre 1829, Joachim reprit au Collège romain, avec une ardeur plus grande que jamais, ses études interrompues. Dès lors, ses lettres témoigneront avec une intensité croissante de sa volonté de ne rien épargner pour arriver à une situation qui fasse honneur à sa famille et à lui-môme.

(( Nous sommes allés hier chez Mgr Nicolaï, qui nous a témoigné beaucoup d'attachement et a promis de conserver toujours notre souvenir, écrit-il à son père le 13 décembre 1829. Cependant il veut que je continue, deux ans encore au moins, l'étude de la théologie; après quoi, il se promet de me faire obtenir tout ce qu'on peut désirer. Toutefois il a ajouté que dès maintenant il pouvait commencer à penser et à régler le nécessaire pour ma présentation, au terme de ces deux ou trois années, à l'Académie noble. De mon côté je me suis vivement recommandé à lui, le priant de ne point m'oublier et de croire que les dépenses ne doivent compter pour rien, quand il s'agit de l'honneur d'une famille et de l'avantage de ses enfants. »

Au mois d'août 1830, Joachim fut appelé à soutenir, au

Collège romain, une thèse publique. La préparation de cette thèse l'occupait depuis de longues semaines et le préoccupait outre mesure. L'excessive timidité dont il ne parvint jamais à se débarrasser entièrement le jetait dans des transes continuelles. Il n'aurait pas connu de telles angoisses si sa fierté native et son désir passionné d'honorer le nom des Pecci ne lui avaient rendu insupportable la crainte du plus léger échec.

Crainte superflue. La solennité, à laquelle assistèrent XX. SS. Xicolaï, Castracane, Sinibaldi, Allieri, délia Genga, Massimo, toute la curie de la maison professe du Gesu, fut pour le jeune théologien un véritable triomphe, si l'on en juge par la mention suivante qui figure, à cette date, à côté du nom de Joachim Pecci, sur le palmarès du Collège romain :

« liiti'r thcologiœ academicos, Vincentius Peccius streuue cerfdiitde indalgeiitiis in aidà maximà, coram doctoribus colle(jii, aliisque viris doctrinà spectatissimis. Quiim vero in luic publicà exercitatione, academico more pcmità, iiidustrius (tdohscens non parcam ingenii vim et diligenliarn impenderit, placuit ejus nomen, honoris causa, hic recensere. »

Ce triomphe le trouva modeste. Il en voulut rapporter tout l'honneur à son professeur de théologie, le P. Perrone, ainsi qu'en témoignent les deux distiques dont il donna lecture à l'illustre assemblée, après l'argumentation :

Si bene quid dixi, cui gratia ? Docte magister, Plena est prœceptis gratia habenda tuis.

Si maie quid dixi, non jam culpanda voluntas; Arguite ad Un'dumverius wgenium{\).

Joachim poussa môme la modestie au point de laisser s'écouler deux longues semaines avant de donner à sa famille des nouvelles de la mémorable séance. Il se décida enfin à envoyer à son frère son bulletin de victoire.

(( Si cette séance a marché bien ou mal, il ne m'appartient pas de l'apprécier; car personne, comme on dit, n'est juge en sa propre cause. Je sais par ailleurs que mes supérieurs ont été contents, et ils m'ont dit que la chose avait marché mieux qu'on ne s'y allendail. »

Au fond, peut-être n'était-il pas aussi content que ses supérieurs. C'est le privilège des natures exceptionnellement douées d'exiger d'elles-mêmes plus que les autres, et déjuger leurs propres œuvres avec une sévérité qui semble confiner h l'injustice. Ne serait-ce pas que l'homme de génie est im{)uissant à produire une œuvre absolu mtmt adé({uate à ses facultés, et que Dieu a fait de cette impuissance la rançon de la gloire? D'ailleurs, tous les hommes d'une haute intelligence ou simplement d'un esprit cultivé éprouvent cette impuissance et en souffrent à des degrés divers. Les sots, par contre, se complaisent innocemment dans le vide de leurs pensées, de leurs paroles et de leurs actes, (le sont là grâces d'état dont il convient de remercier pour eux la Providence.

(I) 8i j'ai bien parlé, à qui en revient l'honneur? Docte maître, c'est à tes enseif^nements que j'en dois plciuement rendre grâce.

Si j'ai mal parlé, ce n'est pas ma volonté qu'il en faut accuser. Prenezvous-en plutôt à la paresse de mon esprit.

LEON XTII INTIME

Opondant, Pie VIII (Haut mort au mois de décembre de celle année IS.'ÎO. api-ès viniit-deiix mois de rèt^-ne, le cardinal (^appeliari lui ('lu à sa place le 2 février I(S31, et prit le nom de Grégoire X\ I.

Le conclave qui aboutit à cette élection n'avait présenté (piuii intérêt des plus médiocres. Aussi Joacbim s'était-il montré extrêmement sobre de détails, sans omettre, toutefois, de soulii^iKM' d'un trait vif les inlrii;iies auxquelles se livraient certains cardinaux poin- faire éciiec à Capptdlari.

Ayant noté, au jonr le jour, ces inlrigu{\s pendant le conclave, il n'oublia poini de mentionner, après l'élection, la d('C()nvenue de leurs auteurs :

(( Annuiilio robis (jiiudium miujnum : hahemm j)0)>lificeui Jtntunt DD. aird. Mdurum CappeUdri, qui sibi tionicu impomit Greijorium XVI. (Je vous annonce une grande joie : nous avons, comme Pape, le révérendissime cardinal Maurus Cappellari, (jui s'est donné le nom de Grégoire XVI.) Telles sont les paroles que, un peu nerveux et afïectant tant bi(Mi que mal rindifférence, proclamait hier le cardinal Albani à la loggia du Quirinal. »

Et cinq semaines plus tard :

« Quel plaisir pour moi d'apprendre que notre excellent pontife Grégoire XVI est vénéré et aimé par les fidèles populations de chez nous! Et, en vérité, telles sont les qualités supérieures qui le dislitmuent, que la sublime dignité où il fut élevé trouve dans celles-ci les plus nobles i(q)nndantos. Qu'il vienne à présent Albani, (|u'il vienne Pacca, ou lout autre cardinal après eux : il faut (pie cha-

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Clin s'obscurcisse et s'efîace en présence de ce soleil resplendissant. »

Or, ce bel enthousiasme faillit être sans lendemain, car la révolution éclata le 10 février à Bologne et bientôt toutes les Romagnes se soulevèrent. Rome fut menacée, et l'on put craindre que le a soleil resplendissant » salué à son aurore par Joachim Pecci ne s'obscurcît lui-même et ne s'efïaçàt au milieu do la tourmente.

L'occupation des Etats pontificaux par les Autrichiens conjura le péril. On sait que cette occupation donna lieu à un échange de notes diplomatiques entre le Saint-Siège et la France, dont l'ambassadeur à Rome était alors le comte de Saint-Aulaire. C'est le cardinal Bernetti qui fut chargé de répondre aux remontrances du gouvernement français. L'habileté déployée, dans ces délicates circonstances, par le secrétaire d'État séduisit le diplomate qui commençait à s'éveiller dans l'étudiant du Collège romain, Joachim Pecci est au courant de toutes les négociations. Il en suit la marche avec un intérêt passionné. Il salue avec joie l'entrée des Tudesques à Bologne. Il se félicite de ce que le gouvernement français se montre enfin favorable à la cause du Pape, et il fait honneur d'un pareil revirement à la diplomatie du cardinal Bernetti autant qu'à la justice de cette cause. Il escompte les efforts probables de l'intervenlion de la Russie, de la Prusse, de l'Angleterre; en un mol, il donne, au jour le jour, son opinion motivée sur les événements qui se pn-cipitent, et dont la gravité met en péril l'indépendance de la papauté. Toute cette partie de sa correspondance témoigne d'une

sagacité mcrveillouso. Dans ses comptes rendus des conclaves de Pie VIII et de Gréi^oire XVI il a fait preuve de ([ualités que pourraient lui envier les plus exercés des Ti^porters. Maintenant, il écrit comme le plus avisé des diplomates.

Ola suppose, de la part de ce jeune homme de ving-t et un ans. un labeur acharné, car la science infuse est un mythe, aussi bien celle de la diplomatie que celle de la philosoj)hie. Ce labeur acharné, on dirait aujourd'hui ce surmenage, devait ébranler sa santé, qui ne fut d'ailleurs jamais très solide. Au mois de juin 1831, Joachim Pecci tomba malade.

Les veilles prolongées, les stations interminables à la table de travail ont soumis à une trop rude épreuve son estomac, qui se révolte à la fin. Et parce qu'il n'est pas tout à fait exact, malgré 1 autorité de la parole de Bossuet, qu'une âme maîtresse d'elle-même soit toujours maîtresse du corps qu'elle anime, l'âme de Joachim Pecci est obligée de céder, en quelque manière, au corps qui refuse d'obéir :

(( En vérité, ces malaises me font bien souffrir et augmentent mes inquiétudes, surtout parce qu'ils interrompent le libre cours des études, mon unique souci, » écrit-il à son frère Jean-Baptiste le 8 juillet 1831.

Ne croyez pas, cependant, qu'il cède tout à fait. La maladie le contraint au repos, soit, mais le repos ne sera pas une abdication. Il luttera avec une souveraine énergie contre le mal (jui s'efforce en vain de le terrasser. Et il UouviM'a même la force de célébrer cette lutte et de por-

LEOX XIII INTIME

ter un superbe défi à la mort, en de beaux vers dont j'emprunte à l'abbé Barbier la pâle traduction :

A peine ai-je vingt ans ; à peine si ma vie

Monte au-dessus de l'iiorizon, Kt voici qu'aux douleurs ma pauvre ànie asservie

Pleure, écrasée en sa prison.

Jean Pecci, fière de^Lcion XIII.

Mais qu'irnp;>rlc:it ces maux dont le fardeau m'accable!

Et dont mon cœur se rit pourtant ?

Plein de déJain, je puis, maladie implacable

Me consoler en te chantant!

J'ai perdu le sommeil; en mon corps qui s'épuise

Sans retour la force a péri; Pour mes yeux aflaiblis toute lumière est grise,

Kt mon front est comme meurtri.

S. 8. Lcoa Xlll en 184;^, Archevêque de Damas, nonce apostolique de Belgique.

La lièvre qui me ronge, en mes veines arides Fait courir sa glace et son feu ;

Ma poitrine est sans souille et j'ai déjà des rides : Tcut en moi s'en va peu à peu ;

Eq vain je nio llaltais, sur la foi de mes rêves, D'avoir longtemps un lendemain.

Prête à trancher le fil de mes heures trop brèves, La mort est là sur mon chemin...

Mais qu'importe?... La peur qui fait trembler le lâche

Ne me prendra jamais au cirur :

La cruelle qu'elle est, qu'elle fasse sa tâche,

Je la vois venir en vainqueur 1

Affamé d'éternel, d'une si courte vie.

Non, je ne regrette rien, Mort!

Heureux est l'exilé qui revoit sa patrie,

Et le nocher (|ui touclic au port!

C'est le privilèj^^e dos poètes d'oublier leurs maux en les chantant, car la muse est bonne, toujours, et consolante à ceux qui l'invoquent; et les rayons qui glissent de sa robe d'or ne sont pas moins doux au poète des Carmiiin qu'à celui de la ISuil de mai.

L'air natal rendit la santé à Joachim. De retour dans la ville éternelle, il apprit bientôt, par une lettre de son père, que la famille Pecci était enfin « admise à la noblesse d'Anairni ». Rien ne s'opposait plus à ce qu'il entrât au Collège des nobles, d'autant plus, écrivait-il au comte Ludovic, que « la pension du Collège n'est que de dix-neuf écus jusqu'au 15 août, et de dix-neuf autres écus jusqu'au 15 novembre ». Il y entra, en effet, le 15 novembre 18.32. Il était déjà depuis deux ans répétiteur du Collège germanique pour les étudiants en philosophie et président de

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rAcadéiiiio tliéolo,i;i<|ii(' du Collî'^e romain. En ouiro, il avait re(;u, iiuatre mois auparavant, des mains do l'abbé Lauréani, chancelier des Arcades, le diplôme qui l'agrégeait à la célèbre Académie. En devenant « Berger d'Arcadie », comme en devenant Pape, il faut prendre un nouveau nom. Joachim Pecci, qui devait un jour s'appeler Léon XIII, choisit celui de Neander Eracleus.

A l'Académie noble. La Prélature

LES HÉSITATIONS DE .lOACHIM. — « A SPETTI UN MOMENTO )) — REPOS FORCÉ. — ARGUMENTATIONS ET CONCOURS. — LE CARDINAL SALA. — LES ORDRES MINEURS. — LA PRÉLATURE. — CURIEUX ÉTAT d'aME.

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