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Pour faire mieux comprendre la position tic Léonard de Vinci a l'égard de la I o h hardie et de la France . il ne sera pas inutile de rappeler que Louis Sforee , dit le More , ayant été contraint de quitter .Milan après la conquête de ce duché par Louis XII , rentra quelque temps après dans la possession de cette ville, que lui enlevèrent de nouveau les généraux du roi de France , auquel on envoya son ennemi prisonnier. Louis le More fut enfermé à Loches , où il mourut au bout de près de dix ans de captivité. Louis XII, en L%05, était donc reste maitre du Milanais, après avoir obtenu de l'empereur Maximilien I er , gendre du prisonnier , l'investiture de ce duché , qui fut renouvelée en 1508, lorsque l'on conclut la ligue de Cambrai. Les grandes fam Iles du Milanais, ainsi que le reste de la population, étaient divisés d'opinions et d'intérêts, relativement aux événements de la politique et de la guerre ; mais , placé au milieu de ce conflit, Léonard parait s'être constamment retranché dans son double rôle d'artiste et de savant , cherchant à être utile et à illustrer un pays qui était devenu sa patrie adoptive, sans trop se tourmenter d'ailleurs des droits et du sort même des souverains, qui cherchaient à le conquérir et à le gouverner. J'insiste sur cette circonstance , parce qu'il est remarquable qu'un homme aussi distingué que Léonard , né dans le sein d'une république , non-seulement n'ait, par aucun passage de ses nombreux écrits , laissé de traces d'amour ou de haine pour tel ou tel des souverains qui l'ont protégé , mais semble même absolument étranger à l'amour d<* la patrie. Louis le More est chassé de Milan, Léonard va travailler tranquillement à Florence ; Louis XII s'affermit à Milan, Léonard y retourne ; et, avec la même disposition d'artiste qui lui avait fait composer les ornements et les décorations destinés 5 célébrer la gloire de Louis Sforce encore régnant , lorsque Louis XII , après sa conquête de Gênes , revint triompher à Milan , notre artiste lit également des arcs pour ce prince, combina des fêles, et peignit des trophées. Sous ce rapport , c'est un homme tout à fait à part ; et quand il était à Vaprio ( 1507 et 1508 ) , chez son ami Melzi , se livrant tour à tour à l'étude des sciences et à la peinture , ayant près de lui son cher élève Salai, il parait que le reste du monde lui importait assez peu. Um note de lui, indiquant 1rs livres qui lui furent prêtés ilors par plusieurs personnes considérables de Milan , peut
donner un aperçu du cercle d'idées que parcourait son esprit. C'est un Vitruve, prêté par Oclavien Pallavirino; un Marliana sur les calculs; un Albert le (irrnui, «le Cœlo et Mundo; un Traité d'analomie, appartenant à Alessandro Benedclto cl les Prime* de Dante , que lui avait confiés Nicolo délia Croc<\ Quant à l'indifférence avec laquelle il envisageait les événements politiques, ainsi que le sort des princes qui avaient à s'en louer et a en souffrir , on en pourra juger par ces mots tracés en tête d'un de ses manuscrits , où il enregistrait successivement ses idées et parfois ses sentiments : « Fuis le» orage*! — U duc Sforza a perdu l'État , ses biens et la liberté ; aucun de ses ouvrages n'a été achevé. »
En 1509, il se mit en devoir d'établir une décharge, une écluse au canal de Saint-Christophe à Milan, travail dont il fut récompensé par Louis XII . qui lui accorda plusieurs prises d'eau en propriété. Sur ces entrefaites , Scr Piero , oncle de Léonard , mourut à Florence , ce ijru obligea l'artiste de se rendre dans sa ville natale pour surveiller les intérêts de son héritage. Aprèsavoir pris ces soin», il revint à Milan, toujours accompagné de son cher disciple Salai , et s'occupa de se faire assurer la propriété des cours d'eau qui lui avaient été accordés par le roi à titre de récompense. Outre ce que Léonard gagnait paT l'exercice de la peinture, avec les économies qu'il avait faites, il possédait, à l'âge de cinquante-huit ans, la terre (la vigne, comme on dit en Lombardie ) , qui lui avait été donnée par Louis le More pour les soins qu'il avait pris à élever la statue équestre et colossale de son père , et les cours d'eau , don de Louis XII.
Mais la scène politique allait changer de nouveau. Les princes d'Italie, l'empereur Maximilicn et le pape Jules II, s'étaient unis pour chasser les Français du duché de Milan, et rétablir la famille Sfona. En effet, le fds du More, Maximilicn, petit-fils de l'empereur, remonta sur le trône de son père (15*2), et les biographes de Léonard pensent qu'il fil encore en cette occasion le portrait du jeune duc, rentré dans ses États. Mais il paraît cependant que Léonard se rattachait plutôt aux intérêts de la France qu'à ceux de l'Italie, car après avoir cherché pendant quelque temps à tirer parti du nouveau Sforza régnant à Milan, et lorsque enfin, les Français furent mis en déroute à Novarre et chassés de l'Italie. Léonard, en raison de
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la misère qui régnait, no trouvant plus l'occasion de profiter des ressources que lui avaient assurées jusque-là ses talents, partit avec Melzi , Salai et ses autres élèves pour Florence.
Les Médicis y étaient précisément rentrés vers le même temps que les Sforza recouvraient le duché de Milan, et l'année suivante, en i I .">. lorsque Léonard arriva dans cette ville, elle était gouvernée par Julien de Médicis, dont le frère, le cardinal Jean, venait d'être élu pape et avait pris le nom de Léon X. Julien, non content d'accueillir Léonard avec distinction à Florence, lui proposa de le conduire à Rome, où il allait pour assister au couronnement de son frère Léon X, qui, dès son avènement au trône, pensa à s'entourer de tout ce qu'il y avait d'hommes distingués de son temps, et accueillît Léonard, en se proposant d'employer ses talents. Mais Michel- Ange, et Raphaël poussé par son oncle Bramante, dont les productions avaient déjà jeté tant d'éclat sous le règne de Jules 11 , se sentaient peu disposés à voir arriver un rival que son âge scmhlait devoir écarter de la jeune génération avec laquelle il venait encore se mesurer. Quoiqu'on ne sache rien de précis à ce sujet, il est vraisemblable cependant qu'à la cour de Léon X il se forma une petite cabale favorable à Michel-Ange et à Raphaël , et qui ne le fut nullement au peintre déjà vieux du Cénacle et de la Joconde.
D'après ce que dit Vasari , il parait que le séjour de Léonard à Rome ne fut pas long, et qu'il y travailla peu. Il n'acheva guère en celte ville qu'une Sainte Famille, la Vierge, peinte à fresque, que l'on voit encore aujourd'hui sur les murs du cloître de Saint-Onofrio, et un portrait de femme que l'on dit être celui de l'épouse de Julien de Médicis. On sait aussi qu'il confectionna le coin et le mécanisme avec lesquels on battait monnaie , et que ces moyens furent employés à Rome. Mais ses talents d'artiste et de savant , si remarquables qu'ils fussent, ne purent faire reporter sur lui une portion suffisante de l'admiration que ses deux jeunes rivaux , Michel-Ange et Raphaël, attiraient si puissamment sur eux. Le grand Léonard de Vinci fut obligé de céder la place au grand Michel-Ange et au grand Raphaël, par cela seul qu'il était vieux.
Léon X était peut-être l'homme de sa cour qui avait la prédilection la plus marquée pour les deux rivaux de Léonard. Cependant la réputation de eet homme était telle , et Julien
d'ailleurs l avait si chaudement recommande à son frère, que le pape ne put se dispenser de lui commander un ouvrage dont on n'a jamais connu le sujet ni la destination. Hais cette chance importante offerte à Léonard , loin de lui être favorable, devint la cause de désagréments qui le déterminèrent à quitter Rome.
Vasari nous apprend, car je veux citer ses paroles, seul renseignement qui nous reste sur cette aventure, o que le pontife ayant chargé Léonard de l'exécution d'un ouvrage important , le peintre se mil d'abord en devoir de distiller des huiles et des plantes, pour composer un vernis ; et que Léon , ayant entendu parler de ces préparatifs, se prit I dire: Ah! celui-là ne fera jamais rien, puisqu'il pense à la fin de l'ouvrage avant de l'avoir commence ! » Léonard se sentit fort blessé de ces paroles, d'autant plus qu'il savait que le pontife venait de faire appeler à Rome Michel-Ange , avec qui il n'était pas bien, et il partit de cette ville.
Quand on pense aux grands hommes d'un siècle déjà éloigné, et que l'on ne contemple plus les résultais de leur intelligence et de leurs travaux qu'à travers le souvenir épuré de plusieurs générations éteintes, on se figure toujours qu'ils étaient amis, qu'ils ont constamment réuni les efforts de leurs volontés, et que l'esprit de chacun d'eux n'était qu'une portion d'une vaste intelligence n'ayant qu'un désir et qu'un but. Mais que la réalité est différente de ce rôve , et quel mécompte on éprouve lorsque l'histoire nous montre ces hommes fameux, ces génies supérieurs, isolés, souvent ennemis l'un de l'autre, et presque toujours disposés à douter du mérite de leurs rivaux ! Certes, Michel-Ange et Raphaël étaient bien dignes de concourir aux embellissements de Saint-Pierre de Rome et du Vatican ; mais leur gloire, ainsi que celle de LconX, serait plus grande à mon sens, si entre les peintures des Slanze et la voûte de la Sixtinc , on voyait encore quelques belles compositions de Léonard de Vinci. Ce grand nom fait faute à Rome.
Léonard quitta cette ville, selon toute apparence, vers la fin de l'année 1515, et se rendit à Milan dans l'intention d'aller saluer le roi François I", qui avait succédé à LouisXIIet s'était de nouveau emparé du Milanais après la victoire de Marignan. Le jeune vainqueur, en visitant les villes du duché, recevait les hommages de ses nouveaux sujets, qui s'empressaient de lui
donner «les fêtes brillantes. Ce fut dans une de ces occasions, qu'à Pavie, Léonard de Vinci, voulant faire sa cour au jeune monarque son protecteur, combina un lion mécanique, qui, dans la salle du banquet, marcha jusqu'auprès du roi, puis s'étant arrêté tout à coup, se dressa, ouvrit ses flanc* et laissa voir l'intérieur de son corps rempli de fleurs de lis. Celte galanterie flatta le roi, qui connaissait déjà Léonard, et faisait le plus grand cas de ses talents. A compter de ce moment, François I" attacha l'artiste à sa personne ; bientôt même il l'emmena avec lui à Bologne, où il devait avoir avec Léon X une entrevue dont le résultat fut les préliminaires du concordat confirmé Tannée suivante au concile de Latran. Agé de soixantequatre ans alors, certain désormais de Unir tranquillement ses jours sous la protection du roi de France, et n'ayant pas oublié le froid accueil que lui avait fait le pape, Léonard de Vinci éprouva sans doute une joie secrète en se voyant près du vainqueur, à qui Léon X, effrayé de ses succès, était obligé de faire des concessions. On trouve dans ses manuscrits quelques dessins à la plume, représentant les traits de personnages (le la cour du roi, avec cette inscription : a Portraits de tel et tel, faits pendant l'entrevue avec Léon X. » Léonard fit dès lors partie des serviteurs du roi. Non-seulement il l'accompagna au retour jusqu'à Milan, mais, vers la fln de janvier 4540, il partit avec lui pour la France, et fut nommé peintre du roi, avec un traitement de 700 écus par an.
François 1 er professait une telle admiration pour les ouvrages de Léonard de Vinci, qu'avant de quitter Milan, il conçut le projet de faire transporter à Paris le tableau du Cénacle. Il consulta à ce sujet tous les architectes cl les plus fameux artisans de Milan, pour savoir s'il était possible de faire un châssis, une armature assez forte pour garantir le tableau des fractures, assurant qu'il ne regarderait pas à la dépense pour posséder un tel chef-d'œuvre. Mais celle peinlurc étant faite sur mur, l'opération fut jugée impossible, et à la grande joie des Milanais, l'ouvrage leur resta.
On ignore absolument quelles purent être les occupations de Léonard, pendant les trois années à peu près, qu'il passa en France, dans le château du Clou, près d'Amboise. Il est probable qu'il s'occupa des sciences physiques et mathématiques, vers lesquelles son gont Pavai! toujours ramené, et d'après une
de se* noies manuscrites, il parait qu'il avait été chargé de faire le projet et de tracer le plan d'un canal de navigation qui devait passer par Homorantin, où il se rendit en effet avec le roi et sa cour, en janvier 1518, pour s'entendre sur les dispositions qu'il faudrait prendre pour commencer cette grande entreprise. Mais la santé du grand artiste italien alla en déclinant, el bientôt il ne lui resta plus qu'à se préparer à la mort.
Vasari dit de lui, « qu'avant vécu constamment jusque-là s rnt religion, il tourna ses pensées, avant de mourir, vers le» vérités catholiques. » Je cite ces paroles textuellement, et je n'y ajouterai d'autres réflexions pour commentaire, que t elles que l'ont naître en général ce que l'on sait de la conduite de cet homme dans le cours de sa vie, et ce que nous apprennent ses écrits. Léonard a donc eu dans ses uurnrs des défauts condamnables; mais tout semble indiquer d'ailleurs qu'il n'y a eu rien d'excessif dans le développement de ses passions, et «pie sa conduite ostensible a toujours été régulière. Quant à ses écrits, on n'y trouve rien qui ail trait à la religion; on voit qu'il n'était sans doute pas chaud croyant, mais jamais il ne fait parade d'incrédulité, même dans les nombreuses notes où il se priait à lui-même et qu'il n'écrivait que pour lui.
Sa conduite et son indifférence d'ailleurs, au sujet des intérêts politiques et de ceux des grands qui furent légitimement ou illégitimement dépositaires du pouvoir de son temps , peuvent être comparés au peu d'attention qu'il porta aux croyances religieuses en général. Tout le mouvement habituel de ses pensées les plus hautes était compris dans le cercle de la philosophie naturelle el de la philosophie morale, et le litre d'épicurien, pris dans son acception la plus favorable, est peut-être celui qui indique le mieux la tendance habituelle de l'esprit de Léonard de Vinci. D'un nombre assez considérable de poésies qu'il avait improvisées et composées, il ne nous est parvenu qu'un sonnei. Il donne une idée assez, faible de son génie pour la poésie, mais il confirme au moins l'opinion que je viens d'avancer sur la direction morale de ses idées. En voici h traduction :