‹ Leonard de Vinci et son écoleChapitre 13 sur 26 · W LEONARD D£ VINCI · texte numérisé non relu

W LEONARD D£ VINCI

son intimité avec l'entourage dégradant qui fai* sait perdre à Raphaël la pureté de ses inspirations Ombriennes, et qui commençaient dès lors à détériorer les plus précieuses qualités de son âme et de son génie?

La réponse à cette question se trouve dans un tableau de la galerie du Vatican, portant la date de iSai avec le nom de Cesare da Sesto, et produisant sur tout spectafe.ir impartial l'effet que doit produire un monument de décadence, surtout si les souvenirs sont assez fidèles pour permettre de comparer ses tableaux de Milan avec cette œuvre terne, sans relief et sans vie, où le sentiment est gâté par l'affectation, et où la grâce dégénère presqu'en fadeur.

Mais, ce qui relève singulièrement Cesare da Sesto, c'est qu'il redevenait peintre Lombard et remontait comme d'un seul bond à son premier niveau, dès qu'il avait touché le sol natal. Delà des oscillations étranges et un flux et reflux d'influences diverses à chacune desquelles il est difficile d'assigner rigoureusement sa part; mais ce qui ressort de ces données confuses et souvent contradictoires, c'est que les conquêtes qu'il crut faire par son contact avec l'école Romaine, ne tournèrent ni à son profit ni à celui de l'art, et que, pour créer des chefs-d'œuvre, il dut venir se retremper dans l'air vivifiant de Técple Lombarde. Pour se

faire une idée de la transformation qu'il subissait alors, il suffit de voir le magnifique tableau votif, peint à Foccasion d'une peste qui était venue s'ajouter à tant d'autres fléaux. Soit qu'il fût inspiré par sa sympathie pour les souffrances publiques, soit qu'il eut l'ambition d'être le digne auxiliaire où le digne interprète de la dévotion populaire (i), il est certain qu'il se surpassa luimême, ou du moins qu'il surpassa toutes les œuvres échappées de son pinceau dans ses jours de prospérité tant à Rome qu'à Messine. Le type de Vierge est très-supérieur à celui du Vatican, et rappelle un peu la Madone de Foligno; le coloris est brillant et chaud, comme dans son Hérodiade; le modelé a repris sa vigueur et son relief, et ressort admirablement dans les membres nus de saint Roch, de saint Christophe et de saint Jean -Baptiste (5), et surtout dans le saint Sébastien qui est à la fois le point central et le point culminant de cette merveilleuse composition.

Il y avait jadis, dans 1 église de San-Pietro alla Vigna^ un autre tableau de moindres dimensions, exécuté par Cesare da Sesto en 1 53o, c'est-à-dire dans l'année même où la terreur des Milanais

(1) Saint Sébastien était Milanais. On montrait dans le couvent de Saint Erasme la chambre où il était né.

(2) La tête de saint Jean ressemble à celle que Raphaël a mise dans la dispute du saint Sacrement.

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était parvenue à son comble. Les imaginations étaient exaltées jusqu'au délire ou affaissées jusqu'au désespoir, et la peinture que trace le chroniqueur Burigozzo, des maux et des scènes qu'il eut alors devant les yeux, ressemblerait moins à une page d'histoire qu'à un supplément à l'enfer du Dante, si, à côté de cette désolation , on ne trouvait pas les élans de la pénitence publique et une espèce d'aurore de la régénération dont saint Charles Borromée devait bientôt donner le signal. Les artistes Milanais, qu'on pourrait appeler ses précurseurs, à cause du caractère de plus en plus religieux qu'ils imprimèrent à leurs travaux, donnèrent alors à l'Italie un spectacle bien rare et qui aurait pu être bien instructif. Us se firent consolateurs et missionnaires, et rompant tout pacte avec les oppresseurs de leur pays qui en étaient en même temps les corrupteurs, ils les forcèrent de recourir au pinceau servile du Titien, pour se faire peindre avec leurs maîtresses. Cette répugnance, ou plutôt cette protestation fut si générale et si persévérante, qu'on aurait peiùe à citer un seul artiste de l'école de Léonard, qui ait tracé le portrait d'un dépositaire quelconque delà puissance impériale, ou flatté son imagination par des compositions licencieuses. Rien ne prouve que Cesare da Sesto n'ait pas été aussi sévère que les autres^ du moins tant cjpill fut à AQlàn. Ni le

lieu, ni les souvenirs, ni les circonstances ne se prêtaient à l'application de la théorie tant soit peu relâchée qu'il avait apprise à Rome et qui, au dire de Lomazzo, lui faisait regarder le scandale en peinture comme une des nécessités de l'art (i). Heureusement pour l'art et pour lui, ce ne fut pas pour peindre des sujets de ce genre qu'il fut appelé en Sicile, où il passa les dernières années de sa vie à décorer les églises et les couvents de peintures qui se ressentent trop peut-être de l'Absence de toute concurrence et de la certitude du succès, msds dans lesquelles on retrouve encore en partie la vigueur de sa touche, l'élégance de son dessin et une certaine fidélité de routine aux traditions de l'école Milanaise. Tout cela se voit dans le grand tableau de l'adoration des Mages, qui a été transporté de Messine dans le Musée de Naples, et qui gagne beaucoup à n'être pas placé auprès du chef-d'œuvre que le même artiste avait peint à Milan pour l'église de Saint-Sébastien.

j4ntonio Razzif plus connu sous le nom de Sodoma. Ce n'est assurément pas sans une certaine répugnance que je fais figurer parmi les artistes chrétiens ce personnage mystérieux, voué par son infâme sobriquet à la plus honteuse immortalité; mais son affinité avec l'école Lom-

(1) Lomnïza, Trat:tato, iib. 6^ cap. 3,

barde, joiîite à la beauté incontestable de ses ouvrages, ne permet pas de les passer sous silence. Le partial Vasari, qui lui a imprimé la flétrissure attachée depuis trois siècles à son nom, avait oublié ou dédaigné d'en parler dans sa première édition; et quand il voulut ensuite réparer cet oubli, il le lit en y mêlant des imputations tellement odieuses, que l'homme et l'artiste ont fini par être enveloppés dans la même réprobation, bien que l'accusateur eût attendu la mort du prétendu coupable pour le déshonorer. Quoi qu'il en soit de cette accusation, qui sl été trop facilement admise, il est certain qu'il y eut dans la vie de Razzi plusieurs phases très-distinctes l'une de l'autre, et que, malgré son impuissance radicale à atteindre ou même à comprendre l'idéal mystique, la première partie de sa carrière fut marquée par des succès qui lui donnent le droit de prendre place parmi les grands peintres de son époque.

Le mystère qui plane sur sa mémoire, par suite des insinuations perfides de Vasari, plane également sur son éducation artistique, Étranger à l'école Siennoise avec laquelle ses types, sa manière , son coloris n'ont rien de commun , encore plus étranger à l'école Ombrienne et à l'école Florentine par le caractère peu sérieux de ses compositions, il promena son facile et riant

pinceau sur tout le territoire de Sienne, laissant des traces de son passage dans la plupart des églises et des couvents, et fascinant les yeux et les imaginations par des œuvres où la suavité de l'expression et la grâce des contours le disputaient à la richesse et à Fharmonie des couleurs. En un mot, si un élève de Léonard était tombé tout à coup au milieu de ces merveilles fraîchement écloses, sans en connaître l'auteur, il aurait pu, sans hallucination, se figurer que son maître avait passé par là dans un de ces moments où l'artiste philosophe, descendant de ses hauteurs symboliques, se permettait de négliger un peu les muses pour courtiser les grâces, et cherchait moins à provoquer dans ses admirateurs l'enthousiasme que la délectation.

Comment cette plante exotique fut-elle transplantée à Sienne, ou, s'il faut la regarder comme une plante indigène et une plante vénéneuse, comment et par qui fut-elle fécondée et purifiée de manière à couvrir le sol où elle était née, de cette multitude de fleurs qui surpassent en nombre et égalent en beauté, du moins en beauté gracieuse, celles que fit éclore dans l'école Lombarde le génie et l'influence de son fondateur? Que Razzi ait fait son apprentissage dans le nord de l'Italie, ou qu'il ait connu Léonard à Florence, il est certain qu'il fut son élève, et cette filiation

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est trop bien établie par la comparaison de leurs œuvres respectives, pour qu'elle puisse être ébranlée par les prétentions chimériques du patriotisme local. Quelquefois la ressemblance est poussée si loin, qu'on serait tenté de prendre le disciple pour un copiste, ou du moins pour un imitateur indigent qui suppléait ainsi à la pauvreté de son imagination. C'est surtout dans ses tableaux de Saintes-Familles que ces emprunts ont été peu déguisés, en ce qui concerne l'ordonnance et les types ; car pour la fermeté du modelé, la magie du clair-obscur et la savante correction du dessin, la distance qui sépare ces deux artistes est immense. D'un autre côté, les vierges de Razzi, tout en paraissant avoir été calquées sur celles d^ Léonard, leur sont supérieures en un point; la grâce dont il les revêt a quelque chose dp plus naturel, et n'est point gâtée par ce sourire affecté qu'on voudrait pouvoir effacer des oesuvres de son maître ou de son modèle. Quant au type du Christ, le principal titre de gloire du fondateur de l'école Lombarde, il aurait fallu, pour le reproduire dignement ou même pour s'en inspirer, xœe profondeur de sentiment et une élévation d'âme dont le superficiel Razzi ne fut jamais capable. Le mystère de la douleur et de la rédemption n'était pas à sa portée, comme le prouvent les trop nombreuses images du Rédempteur qui

ET SOV ÉCOLE. lîS

furent tracées par son expéditif pinceau. Il n'y a rien de divin ni dans son Christ ressuscité, ni dans son Christ portant la croix, ni dans son Ecce homo de la galerie de Florence, ni même dans son fameux Christ à la colonne sur lequel ses admirateurs se sont tant extasiés. Il a beaucoup mieux réussi dans la représentation de Jésus^Christ mort, comme on peut le voir par la descente de croix qu'il peignit jeune encore pour les Franciscains de Sienne, et qui peut soutenir la comparaison avec les plus beaux produits de l'école Lombarde.

La dépravation précoce que Vasari a l'air d'imputer si légèrement au peintre Razzi, est incompatible, je ne dis pas seulement avec le caractère de ses premières oeuvres, mais avec l'estime et l'emploi qu'obtenait son talent parmi les religieux des ordres les plus sévères, chez les Carmes, chez les Dominicains, chez les Olivetains, chez les Franciscains de l'Observance; elle est surtout incompatible avec la popularité inouïe dont il jouissait, de l'aveu même de Vasari, auprès du peuple de Sienne, plus léger peut-être dans ses goûts, mais moins perverti que celui de Florence. A l'exception du banquier Chigi, dont le malheur des temps avait fait une puissance, il n'y avait peut-être pas un àeul membre de la noblesse Siennoise, dont Fart eût à redouter un patronage

en désaccord avec ce qu'on appellerait aujourd'hui les préjugés de la multitude. Les traditions du moyen âge conservaient tout leur empire, et, au plus fort des troubles civils, Sienne demeurait toujours la cité de la Vierge. Comment le privilège de tracer son image dans les cloîtres et sur les autels, dans les oratoires publics et privés, dans les tabernacles des carrefours et jusque sur les bannières des processions, aurait-il pu être octrayé, pendant près d'un demi-siècle, à un artiste noté d'infamie, et d'un genre d'infamie pour la répression duquel la colère du peuple n'attend pas toujours la lente intervention des lois? Comment aurait-on confié de préférence à une imagination souillée par le vice, le soin de reproduire sur les murs des chapelles et des confréries les légendes d'un saint Bernardin et d'une sainte Catherine (i), dont la mémoire était chère à tous, mais dont l'intercession était plus particulièrement invoquée par les âmes pures, ou par celles qui sentaient vivement le besoin de le devenir? La dévotion populaire a aussi ses exigences et ses instincts qui sont plus infaillibles qu'on ne pense.

(1) Les fresques de la confrérie de Saint-Bernardin, brutale ment retouchées il y a dix ans^ sont aujourd'hi méconnaissables. Celles de la chapelle de Sainte-Catherine, dans Téglise de Saint- Dominique^ ont été plus respectées.

Au reste, qu^'on admette comme vraisemblables, ou qu'op repousse comme calomnieuses leâ imputations de Vasari, il est certain que Razzi, avant son voyage de Rome en i $07, avait un style mieux approprié aux sujets religieux qu'il était appelé à peindre. Son début chez les Franciscains de Sienne, coïncide précisément avec le retour de Léonard à Florence, immédiatement après la première occupation de Milan par les Français. A dater de cette époque, toutes les peintures exécutées par Razzi, qui était encore très-jeune, se ressentent plus ou moins de l'influence exercée sur lui, de près ou de loin, par le fondateur de l'école Milanaise. Dans le monastère de Sainte-Anne, h quelque distance de Pienza, les murs d'un grand réfectoire, aujourd'hui changé en grange, avaient été couverts , dès l'année i5o3, de peintures à fresque dontil ne reste plus aujourd'hui que quelques débris; mais ces débris sont tellement admirables, et produisent un tel effet sur l'âme dans cette magnifique solitude , qu'il est impossibl.î au voyageur de ne pas remercier le hasard ou le conseil qui Vj aura conduit.

Il y a surtout une Sainte-Famille, où Ton voit l'enfant Jésus qui présente un chardonneret à deux moines Olivetains agenouillés devant lui ; c'est de toutes leç compositions religieuses de l'artiste, celle qui respire le plus de calme et de suais,

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vite, celle où il a le plus approché d,^ Léons^rd, celle où il a été le plus heureusement inspiré dans le choix de ses types. Rien ne peut donner Tidée de l'impression produite pav ce çhef-d'œuvi^, au milieu des ruin^. faites p^r le ^emp;^ ^t par les hommes, mais déguisées, en partie par la riçbe végétation dii terrain volcanique sur le<{^^l cette maisoQ àfi prière avait été bâtie.

^^ même verve et les mêmes iji^spir^tio^.lV valent suivi dans la solitude voisine et pqq pdoins pittoresque de]Monte-Qliveto, où un mogine originaire de Lombardie qui voulait peut-être faypr^ser en Iqi un compatriote encore peu connu, l'avait attiré po\ir peindre dans le cloître les traits les p^^s intéressants de la légende de saint Benpit. il s'agissait de lutter, à armes très-inégales, stvec le pinceau sévère d^ Lucas Signorellî, qui l'avait devapcé dans cette tâche et qui l'av^t ^)ien comprise. Razzi, qui sentait son infériorité ds^is tout ce qui tenait à l'^pressîoî^ des épreuves et des jouissances de la vie contemplative, se garda bien de s'aventurer sur ce terrain trop glissant pour lui, et , après avoir promené lestement son pinceau sur les compartiment^ intermédiaires, il concentra toutes ses forces sur ceux qui sbpt aux quatre angles du cloître, et y peignit quatre sujets nullement ascétiques dans les détails, mais où le sentiment et l'imagination, ces deux facultés pre^

dominantes de Tartiste, trouvaient également leur compte. La fresque où il a représenté saint Benoît faisant ses adieux à sa famille, n^est pas uussi bien conservée que les trois autres ; mais celle où il a peint les parents de Placidus et Maurus offrant leurs fils encore adolescents au saint patriarche, est vraiment éblouissante de beauté. Le coloris, les attitudes, les caractères et les airs de tête, tout y est admirable : c'est une scène impossible à décrire. Celle qui montre le couvent du Mont-Cassin attaqué par les barbares , n'est pas moins saisissante que la première ; mais elle saisit l'imagination plus que le cœur, par les épisodes animéii qu'elle présente, par ces têtes de guerriers vigoureusement rendues, et par des chevaux fougueux dessinés avec une perfection qui trahit dans l'artiste une ressemblance de plus avec Léonard.

Mais le triomphe du pinceau de Razzi se trouve dans le compartiment où il a peint les courtisannes qui viennent tenter saint Bénoîl. Rien ne ressemble davantage aux figures gracieuses dont Raphaël a peuplé son Parnasse. Celles-ci en effet n'ont rien d'impur dans le regard , ni dans leé attitudes. Lès deux premières, détadiées du groupe principal, portent des ferronnières sur le front ; les quatre danseuses se tiennent gracieusement par la main, et celle du premier plan, avec sop léger costume d'ijn bleu pâle, et les oiollei

ondulations de son corps élancé, ressemble à un portrait qu'on retrouve dans d'autres compositions deRazzi. Celle dont je parle ici est certainement un chef-d'œuvre ; mais ce n'est pas un chefd'œuvre de peinture chrétienne, et la tolérance du prieur envers son joyeux compatriote, qu'il appelait un grand fou (mattaccio), prouve que Tespritdu fondateur avait disparu de cette maison. C'est entre son séjour à Monte-Oliveto et son départ pour Rome en i5o7, qu'il faut placer les beaux ouvrages exécutés par Razzi dans la ville de Sienne ; comme les fresques de la confrérie de sainte Catherine, Tépiphanie dans l'église de saint Augustin, les quatre peintures pour la confrérie de la mort, où l'on voit une Yierge plus gracieuse que celles de Léonard, et le plus satisfaisant por-^ trait de saint Bernardin de Sienne ; le tableau de l'autel du Saint-Sacrement dans l'église de Saint- Dominique, et par-dessus tout la bannière du rosaire conservée dans la sacristie, et qui, pour avoir été, par sa destination même et par les exigences de la piété populaire , plus particulièrement exposée aux injures de Tair, a beaucoup perdu du brillant de son coloris, sans que cet affaiblissement ait nui à l'harmonie des tons ni à la grâce ineffable des petits anges couronnés , groupés autour de leur Reine et l'inondant d'une pluie de fleurs.

Ce n'était pas pour peindre dès légendes dé Saints et des bannières dé confrérie, que son hou^ Veau patron, le banquier Chigi, le faisait partii" pour Rome. Gîlui-ci voulait, pour son palais dé là Fârnésine, des décorations qui fussent en harmonie avec son goût pour celles des traditions classiques qui prêtaient le plus à la licence du pinceau. Il lui fit donc peindre un épisode de la vie d'Alexandre, et il ne choisit ni sa victoire sur Bucéphale, ni sa victoire sur les Perses, ni sa victoire sur lui-même quand il eut en son pouvoir la famille de Darius. Il aima mieux avoir sous les yeux le vainqueur d'Arbèle entraîné, comme le dernier des hommes, par un instinct vulgaire et brutal. Le choix de cet étrange sujet semblait au-» torisé par l'exemple d'Action, peintre grec de la décadence, qui, en le traitant, avait obéi à un pa^ tron épris, comme Augustin Chigi, de ce genre de merveilles.

Il faut rendre justice à Razzi ; cette peinture est une des plus mauvaises qu'il ait jamais faites, et cependant il était alors dans toute la force de son talent; il égalait presque Raphaël pour le contour gracieux de ses figures, et il n'était pas plus insensible que lui à la beauté des chefs-d'œuvre d'art antique qu'on exhumait alors de toutes parts. Ce qui prouve qu'il aurait pu mieux réussir, c'est le succès qu'il obtint auprès du pape Léon X par

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son hesax tableau de Lucrèce, succès qui lui valut le titre de chevalier du Christ, comme ses succès postérieurs appréciés par Charles-Quint lui valurent le titre de comte Palatin.

Le résultat de son séjour à Rome fut le même pour lui que pour tous les artistes de son siècle. Pour me servir de l'expression consacrée par eu3^, il dut agrapdir sa manière^ c'est-à-dire s'éloigner de plus en plus de celle de Léonard, avec lequel U finit p^r n'avoir de commun que sa passion pour les chevaux et les cavalcades. Sa participation ardente à toutes les fêtes publiques , où il payait joyeusement de sa personne, sa gaieté folle et ses bouffonneries excentriques ajoutaient à sa popularité comme peintre, ce qui prouve qu'elles n'étaient ni licencieuses ni impies. Bien plus, quand vinrent les cruelles épreuves qui visitèrent tienne aussi bien que Mila^n dans la première moitié du seizième siècle, et qui redoublèrent la ferveur religieuse avec les alarmes patriotiques, ce fut à Kazzi que la cité de la Vierge confia le soin de tracer au-dessus des portes de la ville, sur la grande place et daçs le palais public, l'image de la sentinelle céleste qui veillait au salut et à la liberté de la patrie; tout cela se faisait pendant ou après la crise de 1 53o qui semblait devoir aboutir à l'asservissement de l'Italie. Les Siennois, d^ns lei;r pieuse impatience, voulaient raviver à

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la fol$ le culte de tous leurs patrons, mais surtout de ceux qui ^yaient été citoyens de la République avant de devenir citoyens du ciel, et leur peintre favori pouvait à peine suffire à la multiplicité de$ taches dont on l'accablait. Il peignit dans la salle des Arbalètes §aint Ansano, le patron militaire de Sienne, et, pour la première fois petut-etre, il ne fut pas trop au-dessous de sa tâche en traçant une figure hérpï^ue : mais quand il vint à celle du bienheureuxBernardTolomei, l'inspiration lui manqua si bien, qu'il fallut gpurmander ses lenteurs pendant quatre années consécutives. Il est vrai qu'on lu^ dpnnait à peine le temps de rfespirer, et qu'il était obligé de faire marcher de front trois ou quatre ouvrages à la fois. Le plus important était la grande fresque de la porte Pispini, qui semble avoir été pour là République une affaire d'État, si l'op en juge par les nombreuses délibérations dont elle fut Vpbj^î ^ît par les allocations successives qui furen^ appliquées à cette dépense (i).

Le produit des amendes s'étant trouvé ins^ffisapt, on y joignit le produit de certaines aumônes, à I4 grande joie de ceux à qui elles étaient destinées. !|L.'artiste lui-même, ep avançant dans

(i) Tous les docuineats relatifs à cette fresque et aux autres ouvrages du même peintre, se trouvent dans le cinquième volume 4es manuscrits lais:iés par HoiQagnoli k la bibiiothèc|ue de Siennjd.

na LÉONARD DE ViSCI

sa tâôlie, devint plus sérieux et se laissa gagtiei* par ^enthousiasme public. Il comprit ce que si^ gnifîait cette peinture colossale où l'on inscrivait^ au-dessous de Timage radieuse de la Vierge, les mots de Fictoire et de liberté, et il crut ne pouvoir mieux faire, pour recommander son nom aux générations futures, que d'y placer son portrait avec celte devise concise et énigmalique : Fac tu. Il ne prévoyait pas qu'avant la fin du siècle, on n'admirerait plus dans cette composition religieuse et patriotique, que le savant raccourci d'un ange qui s'y balançait avec grâce.

Dans cette grande peinture murale, qui n'était faite que pour être vue de loin, les faiblesses de style échappaient plus facilement à la critique; ou bien elle était étouffée par les applaudissements de la multitude qui tenait plus à la prom^ ptitude qu'à la correction. Voilà comment Razzi, gâté par ses succès encore plus que par son voyage de Rome, désavoua l'une après l'autre presque toutes les traditions de l'école Lombarde, et sacrifia la qualité à la quantité des produits. Ses types mêmes s'altérèrent peu à peu, tout en conservant une certaine grâce superficielle; ses contours devinrent moins purs et son pinceau plus lourd, et ce fut en vain qu'il chercha à rajeunir sa verve par l'étude et Pimitalicn de l'antique (i).

(i) Une lettre insérée dans le recueil des Lettere pUloriche^

S'il retrouva quelquefois les inspirations de sa première jeunesse, ce fut en s'associant, autant que le comportait sa nature, aux élans de la dévotion populaii-e. Parmi les fruits les plus heureux de cette association^ je signalerai, outre la bannière de Saint-Dominique, dont nous avons déjà parlé, celle qu'il peignit pour la confrérie de Saint-Sébastien, et qui ayant été portée à Rome en procession solennelle, à l'occasion du jubilé de i525, y excita une admiration universelle. Aussi ce précieux Gonfalon, vénéré comme le Palladium de la cité, ne sortait-il de son riche étui qu'en signe de grand deûil ou de grande réjouissance publique, pour rendre des actions de grâces ou pour conjurer un fléàù ; et c'est ainsi que ce chef-d'œuvrfe, mieux garanti que les pein • tures murales des injures du temps et de celles des hommes, a été conservé a peti près intact, et figure aujourd'hui partni les chefs-d*œuvre qui décorent la galerie de Florence.

Dans la dernière période de sa carrière artistique, Razzi tomba dans un profond découragement causé en partie par la vogue croissante de son rival Beccafumi, en partie par l'affaissement de son imagination qui manquait de ressort pour réagir contre la vieillesse et contre les chagrins.

vol. V, n« 42, prouve que Razzi avait chez lui des sculptures antiques et de très-belles terres cuites.

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Après avoir cherché pendant quelque temp^, à Piombino, à Volterra, à Lacques et à Pise, uo dédommagemeqt à l'ingratitude de ses anciens admirateurs, il revint mourir à Sienne en iS/ig, comme un homme qui av^t cessé de croire k ^ sainteté de son art, mais non point dans l'aban-* don de tous les siens, ni dans cet état de misère avilissante dont parle Vfi^ri(i), Les Sienpoisse soucièrent si peu de sa mémoire, qu'ils ignorèrent bientôt jusqu'au lieu de sa sépulture; mais un des plus puissants dispensateurs de r^iommée, l'historien Paul Jove, lavait dédommagé d'avanpe, en le plaçant comme artiste presque sur la mepie ligne que Raphaël.

Gaudenzio Ferrari. Pans la même année, c'està-dire en 1549, mourait à Milan, entouré des respects et des regrets de tous ceux qui l'avaient a>nnu, un autre peintre formé en partie par les leçons de Léonard, et ressemblant plus à son mat-^ tre qu'aucun de ses condisciples, par la noblesse de son caractère et par U variété de ses connaissances; également habile dans U. peinture et dap^ la plastique, philosophe sérieui^etmathématipiep profond, admiré pour ses improvisations poéti-

(1) Yasari dit qu'il mourat à ^hôpital en l5Si. La date et rassertîon sont fausses, comme le prouve uo documeat iosér^ dans les mémoires manuscrits de Romagnoli, vol. V^ p. $9i.

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ques et musicales, Gaudenzio Ferrari doubla la valeur de tous ces dons par une piété qui ne se démentit jauiais et à laquelle un Synode de Novare crut devoir rendre un hommage public dans des termes qui auraient pu servir de prélude à un procès de béatification (i). Aussi le bon Lomazzo, qui s'honorait d'avoir été son élève et qui était encore plus capable d'apprécier ses vertus que ses talents, le eompare^t*il pour la supériorité morale à Platon, et lui dpnne-t-il l'aigle pour at« tribut. Il soutient, avec un ton de conviction toute filiale, que nul n'a rendu aussi parfaitement que Gaudenzio les pieuses affections de l'âme , et qu'il a été le premier à enseigner la manière d'exprimer, dans les visages des saints, la contemplation des choses célestes (2). U pousse l'enthousiasme jusqu'à défier les peintres à venir, de jamais l'égaler pour la représentation de la majesté divine, et il invite les incrédules à visiter le sépulcre de Varallo, pour se convaincre par leurs propres yeux de la vérité de son assertion (3).

La montagne de Varallo où l'on avait reproduit, sur un dessin apporté de Jérusalem, une

(1) Gaudentias noster, operâ quidem eximius, sed magis eximiè plus. Notizia intomo a Gaudenzio, di G. Bordiga, Mplanoy 1821.

(2) Lomazzo, idea del tempio délia pitturOy f. Si.

(3) Idéa, etc., cap. 16.

image fidèle des saints lieux, était devenue, depuis la fin du quinzième siècle, un but de pèlerinage pour les âmes pieuses qui ne pouvaient se résoudre à franchir les mers; et la dévotion des fidèdèles n'ayant fait que croître avec les souffrances publiques pendant la première moitié du seizième siècle, ce sanctuaire devint peu à peu le plus fréquenté, le plus orné, le plus magnifique de toute la Lombardie. Lés riches et les pauvres, les particuliers et les princes y apportaient à Tenvi leurs offrandes; c'était comme un grand acte de foi national auquel tous désiraient ardemment de prendre part; et quand on eut achevé cette construction grandiose dans les proportions qu'on voit aujourd'hui, le talent de Gaudenzio Ferrari se trouva assez mûr, malgré son extrême jeunesse, pour commencer la tâche immense qu'il avait devant lui, tâche moins difficile encore par son étendue que par la nature des sujets qu'il avait à traiter et par la qualité des impressions qu'il s'agissait de faire naître ; car il fallait frapper les imaginations et remuer les cœurs, comme aurait pu le faire une visite au Saint-Sépulcre, et ce n'était qu'avec une puissance extraordinaire de sentiment et de pinceau, qu^il était possible de produire, même imparfaitement, une pareille illusion.

Son premier apprentissage dans l'Académie

fondée par Léonard, avait dû être très-court, et les leçons de ses deux autres maîtres, Giovenone et Stefano Scotto (j), ne purent qu'être promptement effacées par celles de Bernardino Luini dont la prédilection pour les églises, pour les couvents, pour les oratoires, et en général pour tous les lieux sanctifiés d'une manière quelconque, n'était pas moins prononcée que la sienne. Les résultats directs de cette influence, affirmée positivement par Lomazzo, sont très-difficiles à constater, non-seulement à cause de la rareté des ouvrages appartenant à la première époque de la carrière de Gaudenzio, mais surtout à cause des influences étrangères qui vinrent se superposer à celle-là, et parmi lesquelles la plus sympathique à son cœur comme à son génie fut celle de l'école Ombrienne, qui alors n'avait encore perdu ni son nom, ni ses traditions (2).

Il eut donc sur Cesaire da Sesto l'immense avantage d'avoir connu Raphaël à l'époque où son pinceau, imprégné pour ainsi dire d'une rosée céleste, donnait aux âmes pieuses un avant-goût de la béatitude contemplative ; et quand il le

(1) Bordigay notizie intorno aile opère di Gaudensdo Ferrari, p. 2.

(2; Bordiga affirme, sur des conjectures hasardées par deux écrivains du siècle dernier, que Gaudenzio fut élève du Pérugin ; ceUe assertion est sans fondement.

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suivit dans la capitale du monde chrétien (î5©6- 1 507), ce fut pour être témoin de sa fidélité aux mêmes inspirations, pendant qu'il peignait, dans lès cihambres dii Vatican, ces fresques merveilleuses qui sont le plus sublime produit de Tatt chrétien. Ce n'était pas l'enthousiasme pour une oeuvre si pure, qui pouvait contrarier les tendances naturellement mystiques de Gaudendo Ferrari, et il pouvait encore, sans compromettre le succès dé la sainte tâche qu'il avait à remplir, se livrer à son àdmiratiôta pour celui qui n'avait pas alors d'égal dans les compositions religieuses, et qui pouvait l'inspirer ou le guider de loin dans celles qu'il avait à tracer lui^iicme. Mais cette admiration ne lui fit pas oublier les leçons de Léonard, qui dut rèpt^endre son ascendant sur lui, quand ils se retrouvèrent à Milan, après le séjour qu'ils avaient fait, l'un à Rome et l'autre à Flx>rence; car dans un tableau qu'il peignit en i5ii pour l'élise d'Arona, il prit le nom de Gaudenzio Vitici^ pour exprimer le plus tiairement poissible jûsiqu'à t{uel point il s'était identifié aVec «on maître, et combien il tenait à honneur de mettre ses préceptes en pratique. Il le prouvait encore mieux par la supériorité de cette œuvre sur toutes les précédentes; la Vierge y est représentée en adoration devant l'Enfant Jésus, conformément au thèoSe favori de l'école Om-

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brieiltte; mais dans les figures de saints et de saihtes qUi remplissent les qUatre compartiments latéraux, les inspirations de Lébnatii sont feciles à rècbhhàître, particulièrement dans le style du dessin (Jui combine admirablement la force avec la grâce. La tête de sainte Barbe est, sous ce dernier rapport, un chef-d'œuvre qui peut soutenir là comparaison avec tout ce que Tart chrétien a produit de pins parfait; et le portrait agenouillé qui est auprès d'elle est digne de l'école où Tar- , tiste avait fait ce genre d'apprentissage.

Ce fut ainsi que les leçons qu'il avait reçues à l'Académie de Milan, combinées avec lès impressions de ^on premier séjour à ftome, donnèrent lieu à des produits mixtes, analogues à ceux que nous signalerons bientôt dans l'école de Lodi, mais d'un tout autre caractère. Gaudenzio semble n'avoir jamais perdu de vue le problème que Léonard avait tant travaillé à résoudre : l'alliance de la grâce avec la force. Mais Léonard ne l'avait résolu qu'imparfaitement, et l'on peut dire que, dans les figures d'anges et de saintes, s'éleva rarement à la hauteur de la grâce angélique ou de la grâce mystique. C'était une lacune qu'aucun de ses disciples immédiats n'avait songé à remplir, et qui demandait un artiste, non moins initié aux élans sumaturds de Fâme, qu'au maniement du "^iHnèeàu. Oi* toutes les ëbhdîtibins re<|ùises, mais

surtout les conditions psychologiques, se trouvaient admirablement remplies par Gaudenzio Ferrari, pour qui Fart fut toujours une espèce de sacerdoce, avec ses initiations préalables qui allaient bien au delà de la sphère étroite des procédés techniques. Déplus, le saint sépulcre de Varallo lui offrait une source inépuisable d'inspirations, par le spectacle qu'il avait tous les jours devant les yeux, et auquel il n'assistait pas en froid observateur, mais en pieux pèlerin qui sentait redoubler sa ferveur, en devenant témoin et interprète de celle des autres.

Quel privilège pour un artiste chrétien, devoir ainsi défiler devant lui l'élite des populations d'alentour, les âmes pénitentes et les âmçs pures, avec toutes les variétés d'attitudes que produisent les divers degrés de foi, de ferveur et d'anéantissement devant Dieu ; de pouvoir recueillir et mettre en œuvre de si précieuses observations avec autant de respect pour autrui que pour soi-même, et de sentir, en avançant dans sa tâche, que ce n'est pas seulement le pinceau qui fait des progrès ! Jamais peintre ne jouit de tous ces privilèges au même degré que Gaudenzio Ferrari. Depuis sa sortie de l'adolescence (i 5o3-i 507) jusque pardelà son âge mûr, il orna le sanctuaire de Varallo de peintures dont le caractère ne varia jamais, bien qu'on y distingue trois manières suc-

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cessives qui correspondent aux diverses plmseâ de son talent ; mais on voit qu'elles sont toutes animées par le même souffle. Parmi les ouvrages de sa première manière , je me contenterai de signaler les Trois Maries avec saint Jean, TEnfent Jésus au milieu des Docteurs, tableau à la fois vigoureux et naïf, avec des dorures^ en relief aux vêtements des personnages ; enfin la Circoncision , avec un l>eau portrait agenouillé , début de l'artiste en ce genre , et qui anrionce déjà un digne élevée de Léonard.

Ce ne fut qu^après son retour de Rome (i5ioi5i3)qu'il commença, dans Téglise des Franciscains de Varàllo, cette grande et pathétique composition où il a représenté en vingt et tui compartiments toute l'Histoire du Rédempteur^ depuis l'Annonciation jusqu'à la Résurrection , avec une intensité d'expression qu'on ain^ait vainement attendue d'un peintre moins pénétré de la sainteté de sa tâche et de la grandeur du mystère. On y. sent partout la verve de la piété jointe à la verve de la jeunesse, et l'ordonnance des groupes, qui est la partie où l'artiste se livre le plus à son originalité, quelquefois fougueuse, est rarement eu désaccord avec les lois du bon goût, telles quellei» avaient dû être enseignées dans l'Académie Milanaise.

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