‹ Leonard de Vinci et son écoleChapitre 15 sur 26 · ÉCOLE DE BERGAME · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE BERGAME

Ses relations avec Venise. — Paironago de Barlhélemi Coleone. — Son caractère. — Ses exploits. — ■ Monumenls construits par ses ordres ou sous ses auspices. — Alexandre Martinengo Coleone. — Lorenzo Lotto. — Ses travaux à Bergame, à Venise et dans la Marche d'Ancône. — Sa mort à Lorète. — Brescia et le peintre Moretto.

Je ne sais pas si je pourrai justifier aux yeux de mes lecteurs le titre ambitieux que je donne à ce chapitre. Il n'y a pas eu d'école Bergamasque proprement dite ; mais il y a eu à Bergame des noms immortels dans les arts comme dans les lettres, et Ton peut dire que nulle cité Italienne n'a été mieux partagée sous le rapport du patronage. Aujourd'hui encore, en parcourant cette ville si déchue de son ancienne splendeur, on retrouve à chaque pas l'empreinte qu'y ont laissée des hom* mes illustres dans tous les genres, des hommes de Dieu, des hommes de génie et des hommes de guerre. Mais en devenant sujets de la République

Vénitienne, les Bergamasques ne perdirent pas seulement leur indépendance politique ; l'influence ou plutôt la conquête étrangère se fit sentir jusque dans les productions artistiques, et leur position limitrophe entre deux États rivaux, dont les traditions en matière d'art différaient autant que leurs systèmes de gouvernement, les ayant fait pencher tantôt vers l'école Vénitienne et tantôt vers l'école Lombarde^ ces oscillations donnèrent lieu, non pas à des œuvres éclectiques, comme cela serait arrivé chez un peuple en décadence, mais à des produits mixtes que le goût le plus sévère n'a jamais désavoués. Avaîit la fondation de l'école Milanaise par Léonard de Vinci, tous les peintres de Bergame et de Brescia, dominés par Tascendant que Jean Bellini avait pri$ dans les provinces de terre-ferme comme dans la capitale, allaient faire leur apprentissage ou sous ses auis* pices immédiats ou du moins dana sa sphère d'tn^ âuence, et après avoir familiarisé leur imagination avec ses types et leur pinceau 'avec sa touche, ils rapportaient dans leur patrie, non pas des te* productions serviles, mais des oeuvres vitales, où la puissance d'imitation était pour ainsi dire ab* sorbée par la puissance d'assimilation. Cette indé« pendance relative se manifesta suiHout dans cet André Previtali, dont nous avons parlé ailleurs, et qui, à force de se perfectionner dans la direction

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que lui avait imprimée Jean Bellini, son maître^ finil par le surpasser à certains égards, et fut sur le point de fonder à Bergame une école rivale de celle de Léonard. Mais l'habitude de tourner les yeux vers Milan, pour demander des sculpteurs et des architectes quand il s'agissait d'éterniser des souvenirs pieux ou patriotiques, fit peu à peu perdre de vue les artistes Vénitiens restés jus* qu'alors à peu près sans concurrents» Bientôt cette infidélité s'étendit à toutes les branches de l'art, et quelques années s'étaient à peine écoulées de* puis la mort de Jean Bellini, que déjà un des dis^ çiples de Léonard arborait son drapeau victorieut à Bergame, et inaugurait, pour ainsi dire, une ère nouvelle, sous le patronage d'une famille à laquelle il ne manquait rien du côté des traditions domestiques pour jouer ce rôle avec autant d'intelligence et de générosité que les dynasties les mieux pourvues de ce genre de popularité.

Le fondateur de cette famille, celui qui avait eu le mérite de donner la première impulsion au génie local, fut ce Barthélemi Coleone, dont le caractère magnanime et dominateur est si admira* blement rendu dans le monument vraiment hé^ roïque que lui ont érigé la reconnaissance et l'admiration des Vénitiens, Mais ce monument ne l'immortalise qu'au point de vue de la gloire militaire et des qualités physiques correspondantes,

qui dépassèrent tellement en lui la mesure commune qu'il y aurait eu matière à Caire de lui uii personnage homérique ou même mythologique (i).

Et quand on y aurait ajouté la louange qui lui revient pour la protection intelligente qu'il sut accorder aux arts, on serait encore bien loin d'avoir rendu complète justice à cette nature à la fois si droite et si passionnée, si impétueuse dans toutes ses poursuites, y compris celle du vrai, si capable de dévouement et de désintéressement avec ses amis, de pardon et d'appréciation généreuse envers ses ennemis, en un mot, si richement douée de tous les nobles instincts du cœur et de l'esprit, qu'indépendamment de l'héroïsme de son caractère, il y aurait encore lien à placer Barthélémy Coleone parmi ceux qui ont mérité de laisser un long et bon souvenir dans la mémoire des hommes.

Dans un siècle où les condottieri occupèrent une si grande place et eurent souvent besoin de se faire pardonner bien des choses à force d'exploits guerriers, on peut dire de lui encore plus justement que du grand Sforza, son compétiteur et son ami, qu'il atteignit l'idéal de sa profession, non-

(4) Son biographe le peint admirablement :

« Saldo passo, vista superba risplendente per le ricche armi e

pennacchi soprà nohil corsiere Occhi neri, nella guardatura

de acutezza del lume vivi, penetrantij terribili, »

seulement par Ja justesse de ses combinaisons stratégiques, par son intrépidité et son sang-froid dans les périls, par Tardeur et la confiance qu'il savait inspirer aux siens; mais encore et surtout, parce que, comme Épaminondas et quelques autres grands hommes, il offrit à ses contemporains le spectacle si rare et si attrayant de F extrême valeur jointe à t extrême bénignité j remplissant y pour ainsi dire, tout Ventre-deux (i). Bien différent de Piccinino, qui maudissait Dieu et tous les Saints quand il était battu, et même de l'Alviane qui, tout en cultivant les lettres jusque dans le tumulte des camps, n'en était pas moins, dit Burrigozzo, un grand blasphémateur (2), Coleone respectait et faisait respecter autour de lui non-seulement les croyances populaires qui étaient aussi les siennes, mais tout ce qui tenait au culte public et aux dévotions locales, montrant une déférence pleine d'amour pour les serviteurs des pauvres, et réglant son estime et son admiration pour les ordres religieux, non sur leur science théologique, mais sur l'importance qu'ils attachaient au salut des âmes et aux œuvres de miséricorde.

Et il ne faut pas croire que ceci fût seulement un pieux délassement pour ses vieux jours ou une

(1) C'est ainsi que Pascal caractérise Épaminondas.

(2) Sioria ai Milane, di Giov. A. Prato, anno 1516.

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