‹ Leonard de Vinci et son écoleChapitre 16 sur 26 · LÉONARD DB VINCI · texte numérisé non relu

LÉONARD DB VINCI

noble expiation des prévarications de sa jeunesse. Mûri avant le temps par les plus rudes épreuves, circonvenu dès le berceau par des spoliateurs et des traîtres, jeté en prison avec sa mère par les assassins de son père, 11 ne garda de ce souvenir qu'un redoublement de tendresse filiale pour la compagne de sa captivité^ qu'il eut ensuite le bon* heur de serrer souvent contre son cœur après sc$ victoires. Quant aux injures paternelles qui étaient nussi les siennes et celles de sa famille» non^eule* ment il ne songea point à les venger, mais par un excès d^ gén^osité, dont l'histoire des peuples les plus chrétiens offre bien peu d'exemples , il ne craignit pas d'élever à des postes de confiance les fils et les petits-fils des meurtriers de son père, croyant fermement que ce remède était le plus infaillible de tous contre le fléau des haines héréditaires.

S'il lui était aussi facile d'être magnanime pour ses ennemis, il lui en coûtait encore moins de l'être pour ses émules de gloire, aimant à faire hautement leur éloge et distinguant les plus dignes en plaçant leurs portraits dans sa maison. Ce fut par cette ouverture de cœur qu'il parvint à conquérir si bien celui de François Sforza, qu'il se forma entre ces deux grands hommes une amitié ou plutôt une fraternité d'armes, la plus chevaleresque qui fut jamais. Née d^une

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estime et de services réciproques, elle grandit par suite de la courte guerre quHls eurent ensemble et dont Goleone sortit vainqueur a Caravaggio, parce qu'à la terreur de son nom et de son choc il ajouta pour la première fois la terreur de ses bombai-des qui, jusque-là, n'avaient été employées que pour l'attaque ou la défense des places fortes* Jamais peut être, depuis les beaux jours de Rome, l'Italie n'avait vu aux prises deux adversaires si dignes l'un de l'autre» Aussi, quand le vieux Sfor74 s^tit approcher sa fin, confia-t*il à son ancien rival, devenu son puissant voisin, la garde de ses enfants en bas âge, et sa veuve Bianca poussa h confiance encore plus loin, puisqu'elle invita Coleone à venir gouverner le duché de Milan pour son pupille.

Il serait injuste d'exiger pour une vie comme la sienne l'unité de but ou l'unité de drapeau. L'opinion puhlique de son temps était satisfaite pourvu qu'il ne déshonorât pas son caractère et sa profession par des spéculations ignobles, et ne lui demandait pas une fidélité à toute épreuve envers une république ou une dynastie insolente; car on savait que Finsolence était un tort inexpiable à ses yeux, et qu'autant il était doux avec les humbles, autant son regard était foudroyant et sa voix tonnante avec les superbes. Il n'avait fallu qu'une parole hautaine du dur Provéditeur

Gérard Dandolo pour le décider à rompre momentanément avec Venise, la ville chérie de Thisbé Martinengo, sa femme, qui aurait voulu qu'il la servît toujours, parce que ses services y étaient surtout récompensés par des témoignages publics de reconnaissance et d'estime, par des fêtes dont il était à la fois le héros et le plus bel ornement, par des honneurs qui surpassaient ceux qu'on rendait aux rois étrangers, enfin par des marques de confiance qui finirent par devenir tellement excessives que son dernier conseil à la République fut de ne jamais remettre entre les mains de personne des pouvoirs aussi étendus que ceux dont on avait eu l'imprudente générosité de l'investir. A dater de 3 458, Bergame devint pour lui le siège d'une espèce de vice-royauté, dont les attributions presque souveraines n'auraient pas pu être exercées plus noblement, si elles avaient été héréditaires. De là, il fut permis à l'aigle de descendre de son aire avec ses trois aiglons, et de faire irruption en Romagne ou en Toscane pour rétablir des exilés dans leur patrie. Ce fut alors qu'il remporta sa belle victoire de la Ricardina qui mit le dernier sceau à sa réputation militaire. Dès son début dans la carrière, il avait passé pour intrépide ; après avoir battu les Français dans une rencontre et fait prisonnier Renaud Dresnay, leur capitaine, il passa pour terrible, dit naïvement

son biographe; raais, après la journée de la Ricardina, il fut reconnu pour invincible. Luimême fut plus joyeux de ce succès que d'aucun autre, à cause de la brillante valeur qu'y déployèrent ses trois fils adoptifs, Gérard, Gaspard et Jacques Martinengo. Aussi lui étaient-ils doublement chers comme membres de sa famille et comme ses compagnons d'armes ; car, à ses yeux, la paternité militaire n'était pas moins sacrée que la paternité naturelle, et son cœur adoptait quelquefois plus vite que sa raison. Ne l'avait-on pas vu, le jour même de son mariage, prêter la dot qu'il venait de toucher, à trois officiers qui se disaient pauvres et qui passèrent dès le lendemain à l'ennemi?

Otium cum dignitate elpietate, telle parut être la devise de cet homme admirable pendant la dernière période de sa vie qui en fut aussi la plus belle. Mais ce repos, que lui ménagea la reconnaissance des Vénitiens , ne fut jamais que relatif, et il en sortait encore à soixante-dix ans pour défendre ses amis ou ceux de la République (i). Lui aussi pouvait dire qu'une âme guerrière est toujours maîtresse du corps qu'elle anime; et cela était d'autant plus vrai de la sienne que les progrès de l'âge étaient neutralisés par les progrès de sa

[h) Ce fut à ce litre que le duc de Bourgogne réclama et obtint ses services.

piété qui conserva jusqu'à la fin son caractère chevaleresque comme dans un héros de croisade. Aussi le pape Paul II le choisit-il pour commander celle qui se prêchait alors contre les Turcs et que la mésintelligence des princes fit avorter, La chrétienté aurait eu peut-être un nom de plus il inscrire à coté de ceux de Godefroi de Bouillon et de Tancrède ; en tout oas^ elle aurait eu un beau souvenir de plus et sans doute aussi quelques expiations de moins.

Yoilà surtout en quoi il faisait consister la dignité de son repos : à se tenir toujours prêt, jusqu'à son dernier souffle, à servir FÉglise et ses amis; et ceci n'était pas l'effet d'un zèle improvisé dans ses derniers jours pour faire oublier les prévarications échappées à la vie licencieuse des campst Non*seulement ses fautes ne nuisirent jamais à sa foi^ mais il sut si bien concilier le culte de la vérité avec celui de la gloire que sen conseils de guerre se changeaient souvent en conciliabules philosophiques où de grandes ques« (ions étaient discutées en sa présence, sans qu'il y intervînt autrement, dit son biographe, que pour les terminer par des solutions simples et chrétiennes, s'appuyant toujours, en vrai soldat de la foi, sur l'autorité de la sainte Église catholique. Dans sa vie intérieure où l'extrême vigilance le disputa toujours à Textrême frugalité, la sainteté

de Thisbé Martinengo, sa femme, avait: fini par effacer toutes les autres influences, et il y eut une dernière phase qui offrit en lui le mélange de Thomme de guerre , de l'homme de goût et du pénitent. I^ nature des infidélités sur lesquelles portait principalement son repentir, lui ayant donné Tidée de faire venir de Sinigaglia des re^ liques de Saînte-Marie-Madeleine , comme pour avoir plus présentes à l'esprit les paroles consolantes qui furent adressées à cette fameuse pèche* resse, il lui fit bâtir un oratoire à son château de Rumano, près de Bergame ; et ce ne fut que là moindre des fondations pieuses par lesquelles il transforma cette résidence favorite en une espèce d'Escurial où il partageait son temps entre les exercices pieux et les exercices militaires, entouré de sa double milice de guerriers et de moines, su vieille et sa jeune garde, qui lui représentaient ^es souvenirs et ses espérances.

Rumano, qui n'avait été qti'uti simple châteatt fort quand son ami Sforza lui en avait fait don, devint bientôt une petite ville élégâôfe avec une place ornée de beaux édifices qui se prolongeaient jusqu'à la porte orientale, et parmi lesquels ùh distinguait l'église bâtie par Coleone en Thonneur du Prince des Apôtres. Dans les campagnes d'alen*tour^ il faisait exécuter tous les travaux qui pouvaient ajouter au bien-être des habitants ; le sol

se fertilisait par des cours d'eau qui facilitaient les irrigations ; les bains si salubres de Trescorre devenaient plus accessibles à toutes les classes de la population ; c'était un échange continuel de bienfaits et de bénédictions. S'agissait-il de recevoir des visiteurs étrangers , grands seigneurs ou souverains, que la curiosité ou Tadoiiration attirait auprès de lui dans ses vieux jours, c'était à Malpaga, autre château à sept milies.de Bergame, qu'il allait traiter royalement ses hôtes avec sa superbe escorte de six cents cavaliers, la plupart blanchis avec lui sous le harnois et tellement dévoués à leur chef, qu'on les voyait encore, ou du moins leurs débris, servir quatorze ans après sa mort, sôus sa bannière et sous son nom.

Que dirai-je de la pieuse magnificence qu'il déploya dans son château de Martinengo où il fit bâtir à grands frais des couvents et des églises pour les sœurs de Sainte-Claire et pour les religieux de Saint-François, car il ne démentit jamais sa prédilection pour les ordres sévères et contemplatifs? Quant aux œuvres d'art, dont il fit successivement décorer ses palais et les édifices sacrés qui en obstruaient pour ainsi dire les approches, elles ont été ou livrées sans défense aux ravages du te^pps ou ensevelies sous les décombres; c'est à peine si on en trouve encore quelques débris dans le vieux château de Malpaga.

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Mais il y avait auprès de Bergame, sur les rives du Serlio, un autre monument que sa tendresse paternelle avait érigé à Medea , la plus jeune et la plus chérie de ses filles ; et ce monument n'était ni une pyramide, ni un cippe funéraire ,' ni un génie en pleurs éteignant un flambeau ; c'était le couvent des Dominicains dit délia Basella^ fondé et doté par le père, en vue du soulagement: que des prières perpétuelles procureraient à l'âme de son enfant, dont le tombeau, exécuté par un sculpteur à peine sorti de Tadolescence et parvenu depuis à une grande célébrité , produisait , par le parfait accord du style avec le souvenir et le lieu , une impression indéfinissable sur le spectateur le plus indifférent. Ce sculpteur si célèbre était ce même Omodeo qui finit par identifier sa destinée avec le dôme de Milan, et qui , avant d'avoij^ accompli sa vingtième année, inaugurait, par un chef-d'œuvre de grâce et de pureté toute virginale, sa brillante et laborieuse carrière. Aujourd'hui, ce monument i^épulcral , s'il est permis de donner un nom si pompeux à un ouvrage si simple, a passé, du couvent supprimé des Dominicains de la Basella, dans l'église de Saint-Jean-Baptiste à Bergame, bâtie du vivant de Coleone pour recevoir sa dépouille mortelle, et ornée de sculptures élégantes, au centre desquelles s'élève sa statue équestre, calme et imposante, comme le héros vieilli avait

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