‹ Leonard de Vinci et son écoleChapitre 17 sur 26 · S?8 LÉONARD D£ VINCI · texte numérisé non relu

S?8 LÉONARD D£ VINCI

dû paraître au jeune artiste, et non plus dans cette attitude fière et martiale que la puissante imagination d'André Verocchio avait saisie sur des traditions vivantes et respectueusement recueillies. Ce fut ainsi que Bergame, bien que relevant de la Bépublique de Venise, commença à chercher ses artistes dans Técole Milanaise, en attendant qu^elle pût jçn produire de son propre fonds. Pendant qu'Omodeo travaillait à la chapelle sépulcrale de Barthéiemi Coleone, Bramante arrivait d'Urbin à Milan, et les Bergamasques , voyant la grande vogue dont il jouissait parmi leurs voisins, Tappe^ laient à leur tour, en i436, pour exéciftôr sur la façade principale du palais public des peintures à fresque qui ont disparu depuis longtemps, ainsi que les tableaux qu'il peignit pour les églises^ entre autres une Déposition de croix qui fut long* temps admirée dans une des chapelles de l'église de Saint-Brancas. L'influence de Léonard , longh temps combattue par André Prcvitali, qui remplit de ses œuvres et de celles de ses élèves la plupart des églises de Bergame, ne s'y manifesta pleinement que vers le commencement du xvi' siècle sous les auspices d'Alexandre Martinengo Coleone , petit* fils, par sa mère, duhéi^os dont nous avons voulu esquisser le portrait, et fils de ce Gérard Martinengo qui avait si vaillamment combattu à la Ricardina, et qiii, pour prix de sa valeur et de son

dévouement ^ était deva:)u , comme ses deux frè* res, Jacques et Gaspard ^ le gendre de son général. De cette fusion des deux familles, Coleone et Mar-*. tinengo, sortit une race héroïque et intelligente dont rhistoire a Fair d'un récit fabuleux , tant les prodiges y abondent , et chez laquelle rillustrai« tion de la science et de la sainteté ne fut pas moindre que celle de la gloire militaire. X^e livre d'or du patriciat vénitien n'a pas de nom qui resplendisse d'un éclat plus vif et plus durable , et comme l'apogée de cette splendeur coïncide exactement avec l'époque des plus belles créations artistiques dans les villes où cette famille exerça son patronage, il s'ensuit que l'histoire de l'art à Bergame et à Brescia se trouve intimement liée à celle des Martinengo, dont les uns repoussaient^ par leur bon goût et leur piété , l'invasion de la décadence au dedans , pendant que les autres rcf poussaient par leur courage Finvasion des Turcs au dehors (i)*

Le peintre auquel Alexandre Martinengo donna la préférence sur tous les autres , fut ce Lorenzo Lotto dont les productions gracieuses se trouvent dans toutes les collections de quelque importance^ et dont l'histoire est pleine d'obscurités et de vi* cissitudes sur lesquelles Vasari, toujours fidèle

(4) J*ai parlé ailleurs des exploits ineroyables de eeite fomiiie dans les guerres contre les infidèles. Fbtr le 1*'' vol., p. 635.

à son dédain pour Técole Lombarde , a jeté très-peu de lumières. On serait même tenté de croire qu'il a voulu dérouter ses lecteurs, en taisant le nom de son véritable maître qui fut certainement Léonard , pour y substituer ceux de Bellini, de Palma et de Giorgione, dont les ouvrages purent bien exercer sur lui quelque influence, mais dont il ne fut jamais le disciple. Tout ce qu'on pourrait admettre, c'est qu'il put faire un premier apprentissage sous son compatriote André Previtali (i), et qu'avant de se laisser absorber par la nouvelle école Milanaise, il eut une première manière, fruit des oscillations entre les deux tendances auxquelles il fut alternativement soumis. Les ouvrages de cette première manière ne se trouvent ni à Milan ni à Bergame, mais dans la Marcîie Trévisane, et l'époque de leur exécution paraît avoir coïncidé avec le long séjour que fit Léonard en Toscane après l'expulsion de Louis le Maure. Je me contenterai de citer le tableau de l'église paroissiale de Sainte-Christine dans le district de Trévise, et celui d' Asolo dans la chapelle du baptistère^ tous les deux remarquables , mais surtout le dernier , par une certaine grâce naïve qui n^exclut pas en-

(4) Lorenzo Lolto a mis Venetus au bout de son nom dans quelques tableaux qu*il peignit hors des États Vénitiens. On comprend que cela ne prouve nullement qu'il soit né à Venise.

core la sévérité des types, et qui fait regretter que Lorenzo Lotto, naturellement doué de facultés si exquises, n'ait pas gardé jusqu'à la fin le même équilibre entre les traditions des deux écoles.

Entre son tableau d'Asolo (i 5o6) et les ouvrages importants qu'il exécuta en iSia dans la Marche d'Ancône, se trouve une lacune de six années qui furent sans doute passées en Lombardie, et virent éclore un bon nombre de ces gracieuses compositions qui donnèrent tant de vogue à son pinceau (i), et dans lesquelles on ne sait s'il faut admirer davantage les portraits agenouillés ou les demi-figures de saints et de saintes si admira* blement caractérisées.

Il est probable que la terreur répandue par les armes françaises dans les villes Lombardes après le massacre de Brescia, ne fut pas étrangère à la résolution qu'il prit en j 5 1 2 d'aller chercher dans quelque couvent de la Marche d'Ancône le calme nécessaire à sa pieuse et timide imagination. Jamais on n'avait vu hors du cloître un artiste si antipathique aux passions du siècle, et si dévoré du besoin des aspirations ascétiques ; aussi pendant ses divers séjours dans cette partie de l'Italie, qui paraît avoir eu pour lui un attrait tout particulier,

(1) Tassi dit qu'il y avait au palais Borghèse un tableau de Lotto, daté de 4508, et représentant la Vierge avec saint Jérôme d'uQ côté, et, de i'autrei un saint évêque qui lui présente un cœur.

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le trouvons-nous toujours travaillant chez les moines de saint Dominique ou de saint François, s'inspirant de leurs prières et des siennes, et suppléant par ces inspirations à ce qui pouvait lui manquer encore du côté de renseignement positif. Pour se faire une idée de Tessor que prit alors son talent» il faut voir, dans la petite ville dlesi près d'Ancône, les peintures qu'il exécuta pour les Frères Mineurs dans l'église de Saint-Florian, où il représenta le martyre de sainte Catherine avec cette verve pleine d'onction qu'on retrouve dans toutes ses compositions légendaires, surtout dans celles de petites dimensions qui, se rapprochant plus de la miniature, ouvraient un champ plus libre à sa mystique imagination. Aussi a-t-il voulu reproduire sur la Predellaj dans des proportions extrêmement réduites et avec une incomparable finesse de pinceau, la scène imposante qui fait le sujet du tableau principal : sainte Catherine miraculeusement immobile, quand on veut la traîner vers un lieu de prostitution. Les compartiments où elle est représentée priant au tombeau de sainte Agathe et devant le préfet de la ville, ne sont pas moins admirables, et nous aurons occasion de signaler d'autres ouvrages non moins parfaits du même maître dans lesquels, grâce à l'exiguïté des dimensions, il a pu réaliser son idéal ssins tomber dans ses défauts habituels^ qui sont l'indécision

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et la mollesse des poses, une certaine maigreur dans la ligne de dessin.

Un document cité par Tassi prouve que Lorcnzo Lotto fut appelé à Bergame en i5i3 par cet Alexandre Martinengo Coleone dont nous avons déjà parlé, et qui voulait laisser aux Dominicains que son héroïque aïeul avait tant aimés, un souchehîr qui^ en éternisant son nom y fût en même temps ugréable à Dieu^ honorable pour lui-mêmey objet de satisfaction et â! émulation pour les autres (i). Ce souvenir était un grand tableau qui devait décorer le grand autel de l'église de Saint-Dominique et dont le donataire ne voulait confier l'exécution qu'à Lorenzo Lotto (a), soit à cause de la popiila-* rite que lui avaient acquise ses travaux antérieurs, soit à cause de son aptitude à se pénétrer de la pieuse pensée dans laquelle cette œuvre devait être conçue;' car le document précieux conservé textuellement par Tassi nous atteste que Ton commença par invoquer l'assistance du Rédempteur, de la bienheureuse Vierge Marie, de saint Etienne, premier martyr, du patriarche Dominique et de toute la éoMv céleste, pour faire descendre les ins-

(4) Satis comperlum babens nemini diù vivere licere, sed relinquendum esse aliqnid quod vixisse testetur, aliquid scilicet quod Deo gratum foret sibique condignum ac caeteris jucuodura et laudabile exetnplum, etc. Tassi; voU I, p. 458.

{t\ /6îd.,p. 419.

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pirations d'en haut sur Tarliste chargé d'accomplir cette tâche religieuse et patriotique, qui fut sans doute interrompue par des obstacles bien puissants, puisqu'elle ne fut achevée qu'en i5i7, c'est-à-dire quatre ans après la convention dont nous avons parlé.

Or, cette interruption coïncide précisément avec le départ de Léonard pour Rome, départ glorieux par l'insigne dévouement que lui montrèrent ses élèves, entre lesquels se trouvait un Lorenzo dont l'identité avec celui qui nous occupe est mise hors de doute, par ce simple rapprochement de dates. Qu'il ait accompagné son maître jusqu'au bout, pu qu'il se soit arrêté en route dans quelque couvent de ses hôtes favoris, pour donnera son âme les pures jouissances dont elle était si avide, c'est sur quoi il est impossible de se prononcer. En tout cas, son retour en Lombardie dut avoir lieu à peu près en même temps que celui de Léonard, et celui-ci disait son dernier adieu à l'Italie, l'année même où Lorenzo Lotto mettait la dernière main à son grand tableau , sur lequel , malgré les quatre années d'intervalle, l'attente publique ne s'était aucunement refroidie.

Jamais peut-être, depuis qu'on avait porté en triomphe dans les rues de Florence la majestueuse Madone de Cimabue, on n'avait inauguré une œuvre d'art avec autant de solennité que celle-ci. Le

jour où elle fut découverte aux yeux du peuple, non moins avide de satisfaire sa curiosité que sa dévotion, on marcha processionnellement dans les rues, comme s'il s'était agi d'honorer une relique ou de conjurer un fléau ; et la popularité dont le peintre et son patron étaient déjà l'objet, s'éleva jusqu'à l'enthousiasme, dès qu'on put contempler de près, sur son trône surratonté d'anges sveltes et radieux, Marie véritablement pleine de grâces, et entourée de Saints parmi lesquels on distinguait, dans le saint Alexandre et dans la sainte Barbe, les portraits d'Alexandre Martinengo et de sa femme, l'un et l'autre d'une exécution si parfaite, et d'un caractère si bien en rapport avec le but et le ton général de l'ouvrage, que l'harmonie n'en était nullement troublée par cette intrusion. D'autres peintures, dans l'intérieur du couvent, servaient de complément à celle-là, et leur perte est d'autant plus regrettable qu'elles représentaient des légendes de la vie de saint Dominique et fournissaient sans doute une nouvelle preuve de la supériorité de l'artiste dans ce genre de composition. On en peut dire autant des fresques quMl avait exécutées dans l'église des Franciscains, et qui étaient sans doute des répétitions ou des variantes de ce qu'il avait fait quelques années auparavant à Saint-Florian ; car ce qui le distinguait entre tous les peintres de son école et de son siècle, ce n'étaient ni la hardiesse

ni la fécondité, mais la pureté angéliqiie de son

imagination.

Or, par un concours de circonstances favorables qu'il importe de ne pas perdre de vue, cette faculté devait trouver alors à Bergame un champ plus libre et un aliment plus homc^ène que dans la plupart des grandes cités italiennes. Le patronage de l'art était exercé par une famille héroïque et pieuse, sous les auspices de laquelle les travaux d'architecture, de sculpture et de peinture prenaient un essor auquel les artistes indigènes ne pouvaient plus suffire, tant l'enthousiasme religieux des Bergamasques, redoublé par les calamités récentes, les rendait impatients et prodigues dans leur dévotion envers Dieu et envers leurs intercesseurs auprès de lui. Mais c'était surtout !e cuite de la Vierge qui se ressentait de cet élan général des cœurs, et la magnifique église de Sainte* Marie-Majeure recevait des embellissements proportionnés à la richesse des offrandes dont le trésor de la fabrique était, pour ainsi dire, surchargé. Aussi, quand la confrérie de la Miséricorde, dont la compétence s'étendait aux œuvres d'art qui avaient un but de propitiation , se réunit le 22 juillet iSat, afin de délibérer sur ce qu'il y aurait à faire, pour donner au grand autel toute la décoration que comportait la majesté du lieu, prit-elle la résolution de n'épargner ni dépenses

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ni démarches pour obtenir un résultat digne de l'attente publique, et surtout digne de ceïle qu^it s'agissait d'honorer ; on voulait une image qui se distinguât non-seulement entre celles que possédait déjà Bergame, mais aussi entre celles que possédaient les autres villes d'Italie. On appela en consultation les artistes les plus renommés de la Lombardie, entre autres le vieux Bernard Zenale de Milan; et, quoiqu'on fut sous la domination de Venise, on sembla oublier qu'il y eût une école Vénitienne, ou plutôt, oij repoussa instinctivement ses produits, déjà trop fortement enta* chés de naturalisme. Quand les divers modèles, envoyés par les concurrents, .eurent été dûment examinés et comparés entre eux, après avoir invoqué les lumières de TEsprit-Saint et l'assistance de la Mère de Dieu (i), on décida que l'autel n'étant pas suffisamment éclairé pour un tableau, on y mettrait un grand retable de cuivre doré, au centre duquel serait placée l'image resplendissante de la Reine des Anges, et cette tâche, si convoitée par les artistes indigènes , fut dévolue à un sculpteur étranger, à Jean Simon d'AHemagne , qui travaillait alors à Pavie, et dont le modèle, en dépit des intrigues et dfs préventions loca-

(1) Je traduis à peu près IHtéraïetnent les paroles ^a itecuœeBt latin donné par Tassi.

\esj avait été jugé supérieur à ceux de tous ses

rivaux (i).

En même temps que les sculpteurs et les peintres rivalisaient de zèle pour décorer les autels, un moine Dominicain^ alors au début de sa célébrité qui dévint bientôt européenne, donnait l'idée de décorer le sanctuaire d'un nouveau genre de chefs-d'œuvre, qui offraient quelque analogie avec les nielles et les mosaïques , mais qui ouvraient un champ beaucoup plus vaste à l'imagination de Tartiste. Ce moine était Fra Damiano, que ses compatriotes, étonnés de ses premiers essais dans l'église de Saint-Dominique^ auraient voulu retenir à Bergame, où les stalles du chœur de Sainte-Marie-Majeure lui étaient désignées par la voix publique. Mais que pouvaient les séductions du patriotisme et de la popularité, contre l'appel irrésistible de ses frères de Bologne, qui réclamaient, pour de longues années, l'emploi de son merveilleux talent dans l'église où reposait le corps du glorieux fondateur de l'Ordre? Ce fut là son œuvre capitale de marqueterie , celle qui , en remplissant, pour ainsi dire, toute sa vie, remplit en même temps l'Italie de sa renommée,

• 1) Ce retable a disparu <]epuis longtemps, et Féglise, autrefois aussi majestueuse au dedans qu'au dehors, n'a pas échappé aux pro£anations du mauvais goût moderne.

et lui procura des admirateurs, même parmi les souverains étrangers (i).

Heureusement il n'emportait pas son secret avec lui, et on trouva pour le remplacer des disciples ou des imitateurs parfaiteméfit initiés aux perfectionnements introduits par lui ou par d'autres dans cette branche de l'art ; et quand on voit les compartiments exécutés dan§ le chœur de Sainte- Marie-Majeure par Jean-François Capo-di-Ferro {téledefer)^ on est surpris que ce nom n'ait pas joui d'une plus grande célébrité, d'autant plus qu'il fut très-dignement porté par ses principaux continuateurs, son frère et son fils, dont l'activité se prolongea au delà de la moitié du xvi* siècle.

Mais ces 'compartiments tant admirés et conservés encore aujourd'hui avec autant de soin que les plus précieuses miniatures, sont, en partie, l'ouvrage de notre Lorenzo Lotto, qui dessina pour Capo-di-Ferro les sujets des quatre chefs-d'œuvre qu'on regarde avec raison comme de véritables tableaux, et qui représentent l'entrée de Noé dans l'Arche, le passage de la Mer-Rouge, la victoire de Judith sur Holopherne et celle de David sur Goliath. Dans ces compositions compliquées, l'habileté de la main-d'œuvre avait si bien surmonté

« (<) Il fut visité à Bologne par Charles-Quint et le duc de Ferrare, et montra envers ce dernier une 6erté de sentiments qui ne fit qu'ajouter à sa popularité comme moine et comme artiste.

toutes les difficultés, qu'il était désormais impossible de rien ajouter à la perfection de cette branche de l'art.

Une chose manquait encore à l'église de Sainte- Marie -Majeure, sans laquelle les exigences de la dévotion populaire ne pouvaient pas être sa- ^ tisfaites: c'était une bannière pour les processions solennelles , avec une image dont lés dimensions et le caractère fussent assortis à l'élan de la piété publique, quand elle paraîtrait au grand jour, pour la fête de l'Assomption, comme le palladium de !a cité. Cette tâche, la plus enviable et la plus douce qui pût échoir à un artiste vraiment chrétien, était moins familière que beaucoup d'autres à l'école Lombarde qui semblait, ainsi^ue l'école Vénitienne, avoir cédé la prééminence en ce genre aux peintres Siennoîs et Ombriens, pour lesquels la bannière avait toujours été l'œuvre d'art par excellence. Or, les dispositions naturellement ascétiques de Lorenzo, jointes à l'intensité de sa déva» tion pour la Sainte-Vierge, et à l'effet de'ses pèlerinages presque périodiques à Lorète, lui donnaient, du côté de l'inspiration et de l'enthousiasme, tout ce qui pouvait assurer le succès de cette tentative dans un domaine analogue à celui de la poésie lyrique; car il fallait une œuvre qui pût servir d'accompagnement à un chant triomphal. Malheureusement sa destination l'exposait plus qu'aucun

autre aux ravages du temps, et il n*en subsiste plus aujourd'hui aucun débris, ni même aucun souvenir.

Si l'on peut juger de la perfection de cet ouvrage par la vogue qu'il procura à son auteur, il ne devait rien laisser à désirer; car, vers la même époque (t52 i), nous trouvons Lorenzo Lotto travaillant simultanément pour plusieurs maisons religieuses qui ne voulaient plus employer d'autre pinceau que le sien; et l'on peut soupçonner que l'admiration publique portait principalement sur la grâce exquise qu'il savait mettre dans ses figures ; car on voit que cette qualité domine de plus en plus, quelquefois même aux dépens des autres, dans les deux tableaux qu'il fit alors, l'un pour l'élise du Saint-Esprit, l'autre pour l'église de Saint^Bernardin. Le premier, assez peu remarquable pour le type de Vierge, offre dans les jeux de lumière et dans les détails de la composition, plus d'une réminiscence de Léonard, entre autres le groupe ravissant que forme le petit saint Jean, jouant avec l'agneau, et pressant contre lui sa tête riante et enfantine ; mais les anges, d'une expression toute céleste, ne sont imités de personne; évidemment, l'artiste s'est complu dans cette création originale , et il en a varié, sinon les types qui demeurent à peu* près invariables, ^u moins les positions et les mouvements, de manière à

faire ressortir ses raccourcis, gracieux plutôt que

hardis^ et les effets quelquefois magiques de son

clair-obscur.

Les fresques de Trescorre, dans le voisinage de Bergame, sont à peu près de la même époque (i). Elles furent peintes pour la famille Suardi, dans une chapelle aujourd'hui délabrée, mais qui, malgré son délabrement, mérite encore d'intéresser les voyageurs qui savent lire, même à travers les ruines, la pensée de l'artiste chrétien véritablement pénétré de son sujet. Ici il a voulu représenter la légende si poétique de sainte Barbe, la patronne du lieu ou de la famille; on la voit qui marche toute nue vers le lieu du supplice, les mains liées derrière le dos et les yeux levés vers le ciel, avec une expression de foi et d'amour, qui rappelle les ravissem^nts extatiques qu'on admire tant dans certains tableaux de Frère Ange de Fiesole. Trois personnages sont en adoration devant le Christ, qui est une réminiscence de celui de Léonard ; quant au type de Vierge, qui laisse presque toujours quelque chose à désirer dans les tableaux de Lorenzo Lotto, il est ici d'une

(4) On y lit rinscripUon suivante à demi effacée :

a Christum et de Christi vite piorum propaginem, Divœ Bar-

barœ virginis pro Christi nomine toripienta et crudelem pâtre per-

secutore necem Baptista Suardus^ Ursulina uxor, Paulina soror,

Laurentio Latto pingente, hic exprimi pio voto curdrurU. 4524. »

beauté si pure et si céleste, et il couronne si harmonieusement les deux groupes de vierges martyres rangées autour de leur Reine, pour encourager et accueillir leur nouvelle compagne, que l'on est tenté de regretter que le pinceau de l'artiste ne se soit pas exercé plus souvent sur des compositions légendaires, dont on voit qu'il comprenait également bien le côté pathétique et le côté symbolique (i).

Si du moins on avait conservé tous les ouvrages de ce genre, qu'il exécuta dans des couvents ou dans des chapelles rurales (2)! Mais l'ignorance et le mépris de tous ces trésors d'art religieux, devenant bientôt héréditaires dans les familles qui les possédaient, le goût de plus en plus dépravé des générations suivantes permit et souvent hâta leur ruine. Les prdres mendiants, mieux préservés ou moins infectés, se montrèrent plus conservateurs, particulièrement les Dominicains, qui remplissaient en outre un devoir de reconnaissance en ne laissant pas périr les œuvres d'un peintre, leur admirateur et leur ami. C'est grâce à ce sentiment, si honorable pour eux et pour lui, que nous

(4) On voit à la voûte de cette chapelle des petits enfants cueillant des raisinSf et au-dessous sont des versets de l'Écriture sainte : Videte ne contemnatis unum expusillis istis, etc.

(2) Il avait peint dans une autre chapelle de Trescorre toute la léj'ende de saint Roch.

devons de pouvoir jouir encore aujourd'hui des ravissantes peintures d'Alzano, entre Bergame et Brescia, dans lesquelles l'artiste a représenté la légende de saint Pierre Martyr, avec une vérité si saisissante et un sentiment si profond du sacrifice et de sa récompense, que ceux qui ont proclamé cette composition commeson chef-d^œuvre, et réunissant tous les genres de mérite, ont rarement trouvé des contradicteurs. Elle a même désarmé ou du moins déconcerté la critique brutaledu baron deBumohr, qui en veut aux Bergamasques de n'avoir pas lapidé Lorenzo Lotto, et qui, ne pouvant refuser son admiration aux peintures d'Alzano, prend le parti de les attribuer aux Frères Piazza, récusant ainsi toutes les traditions locales et le ténioignage de ses propres yeux (i).

Aucune date authentique ne nous autorise à étendre le séjour de Lorenzo à Bergame au delà de l'année iSsS. Assurément ce n'était pas la vogue ni l'estime publique qui lui manquaient dans sa patrie, où il avait exercé son art comme un sacerdoce; mais la multiplicité de ses travaux et Téclat de ses succès dans sa patrie n'affaiblissaient en rien les douces impressions qu'il avait emportées de l'Italie centrale, et le souvenir des joies ineffables qu'il avait goûtéeé Chez les religieux

(4) Rumohfs Drei Reisen nach Italien, p. 324.

d'Iesi lui fît entreprendre un nouveau pèlerinage, pour se procurer le même genre de bonheur dans un couvent de Dominicains, à Recanati, encore plus rapproché de Lorète et de la sainte Maison où il méditait peut-être, dès lors, de venit* rendre son derifiier soupir. Les fragments de la grande composition en phisieurs compartiments qu'il peignit pour le maître-autel de leur église, se voient encore aujourd'hui dans le chœur; mais la partie la plus précieuse, lesmfniatures du gradin, tant admirées par Vasari lui-même, ont disparu depuis longtemps. Quant au tableau où il a représenté la sainte Maison de Lorète transportée par les anges, on voit que le pieux artiste a traité ce sujet avec amour, et la figure du saint Dominique en prières égale, quant à l'expression, tout ce que son pinceau a produit de plus merveilleux en ce genre} mais, en comparant cet ouvrage avec celui qu'il avait exécuté dix ans auparavant dans la ville voisine d'Iesi, on s'aperçoit qu'il commençait à se laisser gagner par la tentation alors si commune à'' agrandir sa manière (i).

Je suis fermement perstiadé que le Corrège ne

(4) Il est bien difficile d'établir la série chronologique des peîor tures exécutées par Lorenzo Lotto dans la Marche d'Ancône, où sa dévotion pour Notre-Dame-de Lorète l'attira plusieurs fois dans le cours de sa longue carrière. OuU« l'absence presque complète de dates, il y a la confusion causée par les variations assez fréquentes de son style, qui ont dérouté Vasari lui-même.

fut pas entièrement étranger à l'espèce de trans* formation que devait subir un peu plus tard le style de Lorenzo Lotto. Malgré les divergences fondamentales qui existaient entre ces deux artistesy ils se ressemblaient par une tendance commune à saisir le côté gracieux des sujets qu'ils avaient à traiter, avec cette difféi'ence que pour l'un la grâce était le but, tandis que pour l'autre elle était le moyen de parvenir à un but plus relevé, l'idéal mystique ou ascétique que le Corrège n'atteignit et ne comprit peut-être jamais.

. Dans les fréquents voyages que Lorenzo fit de Bergame à Lorète , il est impossible qu'en traversant la ville de Parme, il ait passé avec indifférence devant les chefs-d'œuvre si attrayants qui transportaient d'admiration les concitoyens du Corrège, et qui semblaient en outre être le fruit d'inspirations analogues à celles qu'il avait puisées luimême dans l'école de Léonard. C'était la même grâce et les mêmes ondulations dans les formes, la même magie du clair-obscur et souvent les mêmes motifs, en un mot, tout ce qui pouvait accuser une communauté de traditions et de tendances. En supposant qu'il y ait eu un contact quelconque entre ces deux peintres, celui de Bergame, le plus impressionnable des deux, se sera-t-il laissé subjuguer par un certain charme plein de séduction que l'autre a su répandre également sur

ses compositions sacrées ou profanes, et faut-il attribuer à une impression de ce genre Tespèce de ressemblance que j'ai cru découvrir entre les anges des tableaux de Bergame et les anges de la coupole de Parme, et celle beaucoup plus frappante qui se trouve entre certaines compositions des deux maîtres? La plus gracieuse entre celles de Lorenzo Lotto est sans contredit ce Mariage de sainte Catherine, le plus précieux trésor de la galerie Carrare à Bergame, et dont l'indicible charme attache par une sorte de fascination les regards du spectateur le plus distrait. On dirait que, pour produire ce chef-d'œuvre, l'inspiration de l'artiste a été renforcée par l'émulation ; et cette supposition a d'autant plus de vraisemblance que ce même sujet avait déjà été traité par le Corrège avec une prédilection toute particulière qui fut moins l'effet de sa dévotion personnelle envers la sainte héroïne d'Alexandrie que de sa tendre affection pour une sœur qui la révérait comme sa patronne.

Cette imitation, cette réminiscence, ou cette affinité est encore plus frappante quand on compare la fameuse Nuit du Corrège avec la description que nous a laissée Vasari d'un tableau de Lorenzo Lotto représentant exactement le même sujet, c'est-à-dire une Nativité où la scène est éclairée par la lumière qui vient de l'Enfant Jésus et qui

fait ressortir admirablement le portrait en pied de Marc I^orédan. A l'époque où le pinceau du Corrège produisit cette prétendue merveille (i SaS) que le romancier Bichardson appelle niaisement le premier tableau du monde, son émule ou son imitateur avait quitté Bergame pour n'y plus reparaître. Dans une de ces pieuses excursions qu'il faisait périodiquement à Lorète et dont le besoin semblait devenir plus impérieux avec les progrès de l'âge, il à pu, en voyant la Nuit du Corrège, partager l'admiration ou plutôt l'éblouissement dont personne no pouvait se défendre devant ce prodigieux effet de lumière, et il aura saisi la première occasion de reproduire le même tour de force à Venise où l'idéal du coloris n'était pas plus cultivé que l'idéal des formes.

Avec son imagination à la fois timide et exaltée,: et surtout avec les aspirations ascétiques de son âme, il était impossible que l'école Vénitienne lui fût alors aussi sympathique qu'elle l'avait été trente ans auparavant, qtiand Jean Bellini en était encore le chef et y faisait régner le spiritualisme presque sans partage. Pepuis lors, une révolution profonde s'était opérée dans l'art comme dans les idées et dans les mœurs, révolution inouïe, monstrueuse, personnifiée dans un homme dont nous aurons à signaler et â expliquer l'influence satanique sur les temps et les lieux où

il vécut. Secondé par une foule de partisans fanatiques et de courtisans serviles parmi les hommes de lettres et les artistes et jusque dans les familles patriciennes, FArétin s'était constitué le juge en dernier ressort de tous les genres de mérite, et le recueil de sa correspondance prouve que le modeste Lorenzo Lotto n^avait pas réussi à se soustraire à cette étrange juridiction; mais il ne la siibit jamais au point de vue des inspirations et du patronage* A Venise, comme à Bergame et dans la Marche d'Ancône, il se montra fidèle à son cuhe pour les religieux de saint Dominique et il leur laissa comme souvenir de son affection le tableau qu'on voit encore aujourd'hui à l'autel de saint Antonin dans l'église de Saint -Jean -et -Paul. Celui qu'il fit pour les Carmes se ressentait, aussi bien que l'autre, de la déviation que son style venait d'éprouver; mais les miniatures du gradin^ représentant la légende si poétique de saint GeQrge, rappelaient encore le peintre d'Alzano et de Trescorre, et c'est ce qui rend plus regrettable la perte d'un manuscrit précieux rempli de figurines de très-petites dimensions, avec des oiseaux, des animaux, des arabesques et des lettres initiales où il avait déployé toutes les finesses de son gracieux pinceau.

Malheureusement on lui faisait peindre autre chose que des miniatures, et on abusait de son

humilité pour lui faire croire à l'infaillibilité du Titien dont il se croyait obligé d'imiter Tempâtement et la manière large, sous peine d'encourir la censure de l'Arétin, devenu l'oracle de lecole; et cette déplorable déférence avait pour résultat, outre la perte de son originalité propre, la production d'ouvrages médiocres, sans charme et sans verve, dont la touche timide et incertaine n'était pas même toujours rachetée par l'agrément du coloris. On peut voir encore aujourd'hui la preuve de cette triste décadence dans un tableau qu'il peignit en 1 546 pour l'église de San-Giacomo deir OriOy et qui fut comme son dernier adieu à Venise, avant d'aller chercher à Notre-Dame de Lorète un asile où il pût ranimer ses inspirations défaillantes, méditer sur sa fin dernière et mourir en paix. Mais la première de ces grâces lui fut refusée : son pinceau, naturellement gracieux, s'était tellement alourdi par son long contact avec Técole Vénitienne, et cette lourdeur s'était tellement aggravée par l'âge, qu'on est tenté de se réjouir de la disparition presque totale des peintures exécutées par lui dans l'église principale bien plus comme oeuvres de piété que comme œuvres d'art. Une seule suffit pour y éterniser son nom et pour rappeler ses titres à la vénération des houunes ; quant à ses titres à leur admiration^ il faut les chercher ailleurs, dans

les églises et dans les couvents^ qui, pendant sa jeunesse et son âge mûr, furent à la fois témoins de ses travaux et de ses extases; dans sa patrie, dont il partagea les joies et les douleurs, qu'il honora encore plus par ses vertus que par ses talents, et dont Tainour fut sa plus féconde inspiration, après celles qui lui venaient d'en haut.

Brescia et Moretto. Nous retrouvons ici le patronage des deux illustres familles qui ont tant influé sur la prospérité de l'art à Bergame, vers la fin du XV* siècle et au commencement du xvi®. De beaux souvenirs de tout genre continuent de s'attacher au nom , déjà si populaire , des Martinengo; ils favorisent le mouvement religieux déterminé par les prédications de saint Bernardin de Sienne, et du frère mineur Bernardino da Feltre, et dont le résultat immédiat fut la fondation de onze nouvelles maisons religieuses , la plupart occupées par des ordres mendiants. Tous ces édifices , construits dans le goût le plus pur de la Renaissance Vénitienne, formaient avec les anciennes églises et avec les palais publics et privés des lignes architecturales qui combinaient l'é^ légance avec la grandeur, et qui donnaient à Brescia l'air d'une petite capitale. Chaque nouveau Podestat, jaloux de laisser un souvenir durable de son administration , ajoutait quelque chose à la magnificence de son prédécesseur, et cette ému-

lation, habilement encouragée par le gouvernement de Venise y tournait au profit de ses sujets et à la popularité de ses représentants.

Parmi ces derniers f nul ne vécut aussi longtemps que Georges Cornaro dans la mémoire des habitants. Les chefs-d'œuvre d*architecture qui décorent encore aujourd'hui la grande place avaient été construits sous ses auspices, et Ton s'entretenait longtemps après lui des fêtes brillantes et variées données par lui , pendant trois mois de suite, à l'occasion du séjour de la teine de Chypre, sa sœur (1497)9 que la population ébahie voyait passer sous des arcs de triomphe, avec son cortège de jeunes beautés dont la démarche, dit le chroniqueur, n'était pas moins royale que la sienne (i).

Cinq ans après , le passage de la future reine de Hongrie jeta la population dans une sorte d'i** vresse de réjouissances, qui se manifesta dans toutes les classes de citoyens par des excès d'intempérance et de luxe également funestes au goût public et aux mœurs; et deux mariages qui eurent lieu, vers la même époque, dans la famille si populaire des Martinengo, donnèrent lieu à de nouvelles manifestations de joie si dispendieuses

(4) Cavriolo, Délie istorie âd Brescia, Mb, 4SI. Celle chronique commence à l^nnée 4504 et ne 8*étend pas au delà de l'année

ET SON ÉCOLE. SôS

et si bruyantes, que ce genre de délire semblait avoir atteint son terme ; et cependant il «e passa, des choses encore plus incroyables après que Louis XÏI eut fait son entrée dans Brescia^ au printemps de 1609. I^ révolution subite qui se fit dans les manières , dans les sentiments , dans les habitudes, et jusque dans le langage de ce peuple, non moins énergique qu'intelligent, est telletnent incompréhensible qu'on ne voudrait pas y croire, si elle n'était attestée par un témoin oculaire très-dévoué de cœur à la sérénissime Ré*publique.

L'occupation étrangère , adoucie d'abord par une sympathie cordiale et des procédés généreux , devenue ensuite une souree de haines et de malédictions contre les Français, ne produisit au point de vue politique que des résultats passa* gers; mais, au point de vue de l'art, elle en produisit de plus durables, en affaiblissant l'influence Vénitientie au profit de l'influence Milanaise, qui avait déjà gagné Bergame et qui s'était peu à peu étendue dans les villes les plus importantes de là Lombardie. La conquête de Brescia était plus difficile, à cause des racines profondes qu'y avait jetées l'école de Jean Bellini , et à cause de l'impression générale produite sur l'imagination des habitants par les chefs-d'œuvre d'architecture , de sculpture et de peinture que leur avaient lé-

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