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gués les artistes Vénitiens. Parmi ceux dont le pinceau avait travaillé à la décoration de leurs églises, ils nommaient avec un certain orgueil le Giorgione et le Titien. Il est vrai qu'ils avaient aussi des ouvrages assez nombreux du Milanais Vicenzo Foppa et de son fils; mais leur sécheresse et leur dureté, quelquefois repoussantes, n'étaient pas faites pour diminuer l'ascendant de l'école rivale. Cette diminution ne pouvait avoir lieu que dans le cas où l'on viendrait à s'apercevoir que l'art vénitien était presque entièrement dépourvu d'idéal , et qu'il ne répondait pas toujours aux besoins les plus élevés de l'âme humaine.
Rien n'était plus propre à hâter cette découverte que la ferveur religieuse produite par les souffrances inouïes auxquelles la ville de Brescia fut en proie pendant cette guerre désastreuse. Le besoin plus urgent du secours d'en haut raviva la dévotion populaire pour les images miraculeuses, et quand des jours plus heureux commencèrent à luire avec la paix de i5i8, il se trouva que le nombre des pieux asiles où les âmes pures secouraient la patrie par leurs prières, s'était considérablement accru. On cherchait en vain dans les œuvres d'art qu'on avait sous les yeux quelque chose qui répondît à cet idéal ascétique qui flottait, pour ainsi dire, dans les imaginations.
Un évêque de Brescia, de la noble famille des
Averoldi, celui-là même que le Titien a peint à genoux dans son tableau de la Résurrection, fit connaître à ses concitoyens quelques produits de l'école Ombrienne; et ce fut probablement pendant qu'il était Vice-légat à Bologne qu'il leur procura le charmant tableau de Timoteo Viti , qu'on voit encore aujourd'hui dans l'église de Saint-Jean-l'Évangéliste. En même temps, Lorenzo Lotto conquérait au profit de l'école Milanaise , dont il était sorti , tout le pays aux environs de Bergame , et les produits de son pinceau mystique arrivaient presque jusqu'aux faubourgs de Brescia.
Ce fut au milieu de ce conflit d'influences diverses que parut Alexandre Moretto , l'un des plus grands peintres dont l'Italie puisse se glorifier. Sa jeunesse et son apprentissage ayant coïncidé avec les calamités affreuses qui se déchaînèrent sur sa patrie, il en garda toute sa vie une certaine teinte de tristesse qui se retrouve quelquefois dans ses tableaux et qui leur communique un charme inexprimable. Après avoir aidé son maître, Fioravante Ferramola, à peindre Textérieur de l'orgue dans le Vieux Dôme (i5i6), il aborda seul une autre tâche qui était plus en harmonie avec les élans de sa jeune et pure imagination, et il peignit une grande bannière pour la confrérie du
Gonfalon; après quoi il alla, dit*on, passer quel-
que» années à Venise, sous les auspices du Titien, pour se faire initier par ce grand maître à la science du coloris.
Cette initiation , réelle ou prétendue, ne nuisit point aux inspirations primitives de Moretto , ni à Toriginalité de sa touche , et la différence qui continua de subsister entre sa manière et celle de l'école Vénitienne n'a pu échapper qu'à des observateurs superficiels. Au lieu de se faire disciple ou imitateur servile du Titien , comme Bonifazio , il laissa pénétrer jusqu'à lui d'autres influences qui , en se combinant avec les impressions de son premier et de son second apprentissage, firent éclore cette quantité de chefs-d'œuvre qui remplissent les églises de Brescla ^ et qui commencent à être appréciés dans toute l'Europe.
Il y eut donc une parfaite intelligence entre l'école de Milan et celle de Brescia ; et même Mofetto fut appelé à décorer les églises Milanaises des pîx>duits de son brillant pinceau. Son succès ayant eiccité l'émulation de son compatriote Romanino ,. ce dernier voulut essayer une fois, et noalheureusement ne voulut essayer qu'une fois , jusqu'à quel point il pourrait adopter, sans rompre avec les traditions Vénitiennes, la manière à la fois suave et forte {suawter etfortiter) que Léonard avait introduite en Lombardîe. On peut voir, dans l'église de Santa Maria Cakhera , le magnifique
résultat de cette tentative. Soit qu'il craignît le voisinage d'un des chefs-d'œuvre de Moretto, placé presqu'en face du sien , soit qu-une inspiration extraordinaire lui fût venue du sujet pieux et patriotique qu'il avait à traiter (i) , il est certain que, pour la beauté des types , pour la richesse et l'agrément du coloris, et surtout pour le charme du clair-obscur, il dépassa de beaucoup la limite dans laquelle son talent s'était renfermé jusqu'alors.
Quant à Moretto, il n'eut besoin de faire aucun effort pour se maintenir à la même hauteur. Ses tableaux annoncent une imagination calme et noble, une âme à la fois tendre et sereine, et plus d'aptitude à la méditation qu'aux intuitions sublimes; ses rares et courtes excursions hors de sa ville natale ne firent jamais naître en lui l'ambition de briller sur un plus grand théâtre, quoiqu'il eût l'avantage de compter parmi ses admirateurs et même parmi ses correspondants le fameux Pierre l'Arétin, le grand dispensateur des renommées artistiques et littéraires au xvi^ siècle. On dirait qu'il n'aspira jamais à d'autre gloire qu'à celle d'orner sa patrie des produits de son pinceau , et que les applaudissements de ses concitoyens lui tinrent lieu des éloges du monde
(4 ) Il s'agissait de représenter les paitrons de Brescia> saint Apollonius, saint Faustin et saint Giovita, qui souffrirent le martyre dans cette ville, Fan 142 de f ère chrétienne.
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entier. Ce fut ainsi que, concentrant toute son activité presque sur un point , il parvint à faire de sa chère ville de Brescia une sorte de musée, dont ses ouvrages sont encore aujourd'hui les plus précieux et les plus nombreux trésors. Il serait trop long de les passer tous en revue ; il suffira de signaler ceux qui caractérisent plus particulièrement ses tendances ou qui font mieux ressortir l'influence incontestable que l'école Milanaise exerça sur lui.
Le tableau le plus important à connaître, sous ce dernier rapport , est celui du couronnement de la Vierge dans l'église de Saint-Nazaire et Celse. Il y a, dans la figure principale et dans les figures accessoires, surtout dans celle de saint François, une élévation et une suavité qui trahissent des inspirations bien étrangères à l'école du Titien. Le coloris même , vu dans son effet général ou dans les teintes locales , ressemble bien plus à celui de Lorenzo Lotto qu'à aucun autre , et cette ressemblance se retrouve dans presque tous les ouvrages de petites dimensions qui appartiennent à sa première manière.
On serait tenté de soupçonner une autre ressemblance plus intéressante entre le peintre deBergame et celui de Brescia; car celui-ci dut avoir aussi une prédilection marquée pour les religieux de Saint-Dominique , s'il faut en juger par le nombre
et la beauté des ouvrages dont il orna l'église de Saint-Clément, qui leur fut donnée précisément à répoque où les regards de ses concitoyens commençaient à se fixer sur Moretto (i5i6). Il n'y a pas moins de cinq autels qui sont décorés des produits de son pinceau j et ils semblent destinés à représenter les différents styles de l'artiste , depuis le style simple et gracieux qui donne tant de charme à ses figures isolées, presque toujours caractérisées avec bonheur, jusqu'au style so^ lennel et grandiose qu'il a déployé dans le magnifique tableau du maître-autel , représentant l'Assomption de la Vierge.
L'église de Saint-Jean-l'Évangéliste est encore plus riche en ouvrages du même maître ; mais ici c'est le genre historique qui prédomine. Au lieu des figures contemplatives ou méditatives qui semblent avoir été son thème de prédilection, on trouve des sujets empruntés à l'Ancien ou au Nouveau Testament, et traités avec une verve d'improvisation t[ui était commandée par le procédé même , puisque ce sont des fresques , et qui s'explique en outre par la concurrence de son rival habituel Romanino , auquel la moitié de la tâche était dévolue dans la même chapelle; mais la lutte entre eux était trop inégale, et ce rapprochement ne sert qu'à faire ressortir davantage la supériorité de Moretto.
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H faudrait encore joindre à la liste si longue de ces chefs-d'œuvre ceux qui décorent les églises de San Pietro in OUveto et de Santa Maria délie GraziBy où il peignit pour le grand autel une Adoration des Bergers , dont le style rappelle les créations si suaves et si poétiques des artistes chrétiens de Tltalie centrale. Parmi seà grandes compositions, aucune ne surpasse celle qu'on voyait jadis dans la galerie du cardinal Fesch, et qui se trouve aujourd'hui au musée de Francfort. La Vierge est assise majestueusement sur son trône; malheureusement il n'y a de majesté que dans son air et dans sa pose, et son type, dépourvu de hoblesscj forme un pénible contraste avec ceux des quatre Docteurs de l'Église , entre lesquels on remarque un saint Augustin , qui est à lui seul un chef-d'œuvre de premier ordre.
On a dit que la sainte Justine du Belvédère n*é^ tait autre chose que le portrait admirablement esrfcuté de la belle Ferraraise Laura Dianti , im* mortalisée par la passion du duc Alfonse, qui aurait poussé la profanation jusqu'à vouloir être peint à genoux devant celle qu'il tira de la condition la plus obscure pour en faire un des grands scandales de son règne. Il suffit de jeter les yeux sur une médaille d' Alfonse I" et sur les autres portraits qu'on a de lui pour se convaincre de la fausseté de cette supposition. D'ailleurs, cette
composition était beaucoup trop chaste pour un souverain qui ne voyait dans l'art qu'un aiguillon ou un assaisonnement au sensualisme le plu^ grossier. Il est arrivé à Moretto , comme à Francia j comme à Botticelli , comme à Raphaël , dans ses jours d'innocence , de tracer des figures nuc^ çn traitant des sujets mythologiques ; mais il y a mis, sinon toute la naïveté , au moins toute la décence dont de pareils sujets étaient susc^p* tibles*
Il y aurait eu aussi trop d'impudence à pervertir ainsi le sens d'une des plus belles légendes que rbistoire des premiers chrétiens nous ait transmises. Si ce ravissant tableau est un souvenir ' d'amour, ce ne peut être que le souvenir d'un amour vaincu, vaincu par la pureté dont Tunicorne est l'emblème, vaincu par le signe de la croix, dont l'héroïne s'arme contre son tentateur bientôt converti lui*méme, et converti jusqu'au martyre.
Mais, quelque précieux que soit ce chefd'œuvre , tant soug le rapport de l'inspiration que sous celui de l'exécution, il en est un qui joue xkx^ rôle plus intéressant dans la vie de Moretto , et qui suffirait à lui seul pour lui assigner une place éminente dans l'histoire de Tart chrétien : c'est la Madone miraculeuse qu'il peignit, en i533, pour satisfaire la dévotion de ses compatriotes et
la sienne, après que la Saiute-Vierge eut apparu à un berger, sur le mont Paitone, près de Brescia, et Peut chargé de transmettre aux habitants Tordre de lui bâtir une église sur le lieu même de son apparition. L'émotion fut vive parmi les fidèles, et les aumônes prodigieusement abondantes.
Heureusement pour l'artiste et pour son œuvre, il s'était laissé [gagner par cet élan de la piété publique ; plus heureusement encore , il comprit la sainteté de sa tâche , et il s'y prépara , à la manière du bienheureux peintre de Fiesole , par le jeûne, par la prière et par la réception de l'eucharistie. Pour comble de bonheur, c'était sur une bannière que devait être peinte l'image vénérée, avec le double caractère de Reine des Anges et de Mère de Miséricorde. C'était un problème analogue à celui que Raphaël avait eu à résoudre en peignant la Madone de Saint-Sixte; et les âmes pieuses, qui ont aussi leur compétence , bien différente de celle des connaisseurs , peuvent comparer, au point de vue de l'inspiration , ces deux chefs-d'œuvre que le hasard a réunis dans la même ville (i).
(4) La Vierge de MoreKo est à Dresde et fait partie de la collection de M. Quandt, excellent appréciateur des trésors d'art qu'il possède.