ÉCOLE DE LODI
Patronage de la famille Pallavicini. — Baliaggio. —Giovanni délia Chiesa. — Matleo délia Chiesa. — Les frères Piazza. — Leurs travaux à Lodi et à Casiiglione. — Callisto Plazza, peintre de décadence.
Quand on se détourne des grandes roules ordinaires pour chercher dans les villes de second ordre ou dans les bourgades de la Lombardie les trésors d'art qu'elles recèlent, ou trouve fréquemment sur ses pas des traces profondes et glorieuses, laissées par une famille qui, supérieure à celle des Sforza en illustration historique, Teût certainement égalée pour le magnifique patronage des arts, si elle avait pu Texercér sur un plus vaste théâtre. Cette famille est celle des Pallavicini, si fertile en personnages extraordinaires, les uns héroïques, les autres tragiques, presque tous marqués d'un sceau particulier de grandeur sauvage,
qui , quand elle passe du caractère dans les idées, leur fait souvent gagner en force et en dimensions ce qu'elles perdent en délicatesse et en juste mesure. C'est seulement à dater du milieu du XV® siècle que cette race devient intéressante pour rhistoirc de l'art , et cet intérêt se soutient parfaitement pendant près de cent ans, en se combinant avec un autre intérêt bien naturel que nous inspire le rôle proéminent joué par cette famille puissante et bizarre dans nos succès et dans nos revers en Lombardie.
Les lieux où Ton trouve le plus de monuments dus k la piété ou à la munificence des Pallavicimi sont Lodi, résidence épiscopale du plus saint et du plus vénérable d'entre eux ; Castiglione, embelli par un vieillard dont le supplice attira tant de malédictions sur Lautrec ; Cortemaggiore, où François V^ était fêté avec une magnificence royale après sa victoire de Marignan ; Busseto, orné , agrandi, et pour ainsi dire sanctifié par une longue série de pieuses fondations, auxquellies concoururent , avec des inspirations plus ou moins heureuses, trois ou quatre générations successives. A leur tête figure Roland Pallavicini, justement surnommé le Magnifique, l'admirateur et l'ami du grand Sforza, auquel il dut en partie le repos plein de dignité dont il jouit dans son fief de Busseto où il mourut très-vieux en t457,
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laissant une postérité nombritise et bien diversement traitée par le sort» L'amitié du souverain de Milan faisant en quelque sorte partie du pa«titmoine laissé par le vieillard à ses fils, ils la cultivèrent avec empressement et ç^on sans profil. Plusieurs obtinrent le titre de conseiller ducal , ou des dignités ecclésiastiques*, et de nouveaux fiefs furent ajoutés à ceux dont la famille était déjà pourvue- Il y eut alors, outre les Pallavicini de Busseto ^ ceux de Gortemaggiore, et c'est presque exclusivement sur ces deux branches que se concentrent et Tintérêt historique et la fatalité qui sembla dès lors poursuivre cette malheureuse race. A Gortemaggiore, sous Jean* Tjouis et Roland, fils et petit-fils de Bolaiid le Magnifique, c'est-à*dire pendant les longues an-* nées qui s'écoulèrent avant Tinvasion des Fran* çâis en Lombaiiiie, il n'est question que d'em* bellissements , de la culture paisible des arts et des lettres, de fondations d'églises, de couvents, et même d^inè bibliothèque. Mais les choses changèrent brusquement de iace sous Jean- Louis III j qui , oubliant ce que la dynastie des Sforza avait fait pour ses ancêtres, se jeta à corps perdit dans le parti étranger, tandis que son frère Manfredo, héroïquement fidèle au parti national , se compromettait au point d'être écartelé, par ordre deLautrec, sur la place du château de Mi-
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lan (i). Ce fut alçrs qu'on vit Jean-Ijouis Pallavicini éclater en plaintes et en menaces devant le Roi de France et toute sa cour, dénoncer T^utrec comme un traître et un assassin , le poursuivre partout de ses provocations après son rappel, puis enfin, las de n'obtenir ni satisfaction ni vengeance, retourner en Italie le cœur saturé de dégoûts et désormais vide de toute espèce d'enthousiasme; et, pour comble de misère, quand il mourut, en i527, il ne laissait après lui qu'une fille, nom« mée Virginie, guettée comme une riche proie par le chef de la famille Farnèse , lequel avait résolu de ne pas permettre qu'elle échût à d'autre qu'à son bâtard Rannusio.
Les Pallavicini de Busseto éprouvèrent des vicissitudes encore plus extraordinaires. L'invasion Française y trouva Christophe Pallavicini, qui fit bâtir l'élégant palais de San-Bosseto, le couvent de Sainte-Marie pour les sœurs Clarisses, et l'église de Vincoronuta dans son fief de Castiglione, près de Lodi, où son patronage fit éclore un des plus précieux produits de Tart chrétien en Lombard ie- Sa sagacité même fut probablement la cause éloignée de sa perte, en lui faisant découvrir qu'aucun des deux partis qui se disputaient la domination du pays, ne méritait qu'on sacrifiât sa vie pour
(1) Manfredo laissa un fils, nommé Sforza, dont la destinée fut semée des plus étranges vicissiludes.
le défendre. Appelé à Rome en i5i2, pour se purger des soupçons que sa conduite équivoque avait donnés contre lui, il y vint avec son frère Octavien, qui le compromettait devant Jules II, par la rusticité de son langage et par des bévues pour lesquelles Christophe le châtiait au logis à grands coups de gantelet. Pour prouver à ses accusateurs qu'il n'était pas d'intelligence avec les Français, il alla se battre contre eux à Marignan, où il fut pris, et quand il recouvra sa liberté, il ne s'occupa plus que des constructions et des embellissements qu'il avait projetés à Busseto. Mais la haine de Lautrec n'était pas plus facile à endormir que sa vigilance. Sur la première invitation que lui fit ce dernier de venir à Milan , il refusa tout net ; mais du moment où on eut l'infamie de se servir de son vieil ami Lescun pour Vy attirer, Je succès du stratagème fut assuré. Le malheureux Christophe fut chargé de fers sans égard pour ses soixante-dix ans; et quand la guerre éclata de nouveau, Lautrec battu à Vaprio, maudit par les Milanais, avide de vengeance, et peut-être aussi de la dépouille du vieillard, trouva moyen de satisfaire toutes ses passions à la fois, en le faisant décapiter sans jugement sur la même place où un autre Pallavicini avait été naguère écarteié.
Ce qui aggravait prodigieusement cet acte de
barbarie ) c'était le dévouement avec lequel la France avait été servie par Galéas et Antoine-Marie Pallavicinii tous deux frères de la victime , tous deux morts juste à temps pour n'avoir plus à la venger. Le premier surtout était le plus enthou'» siaste partisan que les Français eussent en Italie. Dès qu'il y avait une chance en leur faveur , il était le premier à s'armer pour eux, Etaieut-iU battus , il n'émigrait pas au delà des Alpes, mais il se retirait dans ses fiefs comme un sanglier dans son repaire, et le courage manquait aux plus bra» ves pour l'y troubler. A un caractère indomptable que rien ne put jamais faire plier, il joignait des habitudes splendides et généreuses comme uu grand Roi; mais aussi il était royal dans ses exigences. Eléonora Pico, sa seconde femme, s'étant levée de trop grand matin , le lendemain de ses noces, pour aller à la messe, il la répudia sur-lechamp, et fit revenir sa maîtresse Bianchina, qu'il avait déjà pourvue d'un mari. Son frère Antoine- Marie Pallavicini, surnommé par les Italiens le grand traître pour avoir livré Toitone aux Français, et pour leur avoir fait livrer par Bernardino Corti le château de Milan et les trésors du Duc, ne put jamais laver cette tache malgré ses fêtes galantes et le train magnifique que les largesses du Roi le mirent en état de mener. On peut dire qu'il dut sa principale célébrité à son amour pour
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la belle Catherine Liéopardi, l'une des merveilles de ce siècle, et tellement admirée par Louis XÏI> qu'il étendit sea prodigalités scandaleuses jusqu'à sa postérité, à laquelle il accorda des titres de noblesse et des fiefs dans ses États. Ce fut probable-» ment en expiation de sa trahison ou de l'autre genre de scandale, qu'Antoine-Marie Pallavicini, fidèle aux prédilections de sa famille, consacra sa fortune , si honteusement acquise , à la construction d'un couvent et d'une église p'ôur les Fran*ciscains de l'Observance.
Quant à Girolamo , fils de la victime immolée par Lautrec, il n'y a pas besoiù de dire qu'il offrit ses services à la puissance la plus hostile à la France. Ne pouvant pas assouvir sa haine en Italie, il vint chercher les Français jusqu'en Flandre où il ne démentit pas la race dont il sortait. Il ne la démentit pas davantage quand la paix de Cateau*Cambresis le força de remettre son épée dans le fourreau ; car à peine fut-il de retour à Busseto, qu'il résolut d'épouser la première femme qui viendrait mendier à son château. Cette réso^ lution bizarre, qui ne pouvait entrer que dans la tète d'un Pallavicini, lui donna pour compagne une sage et sémillante montagnarde des environs de Plaisance, qui n'oublia jamais le pays, ni l'état dont elle était sortie, et, qui voulut être enterrée à côté de son époux dans l'humble costume sous
lequel elle avait paru la première fois devant
lui.
Mais toutes ces aventures romanesques n'ont pas même un rapport indirect avec mon sujet, qui me ramène aux fils de Roland le magnifique, entre lesquels il y en eut un que je n*ai pas encore nommé, et qui dans la sphère étroite de son influence fit plus pour la prospérité des arts que tous les autres membres de sa famille pris ensemble. Il s'appelait Carlo Sforza Pallavicini, et l'on peut dire que depuis Saint-Bassien, nul prélat n'avait plus dignement occupé le trône épiscopal de Lodi. Pendant sa longue adminis* tration qui fut comme un long règne, et qui comprend presque toute la dernière moitié du XV® siècle, il embrassa dans sa sollicitude tout ce qui pouvait contribuer au bien-être tant spirituel que temporel ainsi qu'à la culture morale et esthétique de ses ouailles. Jamais aucun Pallavicini ne fut mieux partagé que lui, soit pour la qualité des vertus, soit pour la noblesse et la pureté du caractère, et l'empreinte que portent les œuvres d'art exécutées sous ses auspices, atteste que son goût égalait sa magnificence ; de sorte qu'il partage en quelque manière avec la famille Piazza le mérite d'avoir fondé cette intéressante école de Lodi.
Ce n'est pas que cette ville fût restée jusqu'alors
étrangère au grand mouvement artistique qui avait signalé le xiv^ siècle. On peut voir encore aujourd'hui dans les vieilles peintures de Téglise des Franciscains, surtout dans les fresques des voûtes latérales si riches en types suaves et gracieux, quel essor cette branche de l'art avait pris à Lodi pendant cette première période de sa floraison. Mais la floraison de la seconde période devait être bien autrement brillante, non-seulement à cause de Theureuse coïncidence avec Tavénement d'un tel pasteur, mais aussi à cause de la convergence simultanée des plus beaux génies contemporains vers la Lombardie. Malgré l'attrait bien légitime que devait avoir pour eux une capitale comme Milan, ils ne furent pas tous absorbés par elle. Les tableaux que fit le Pérugin pour les Augustiniens de Crémone et pour les Chartreux de Pavie, sont comptés parmi ses plus ravissants chefs-d'œuvre,et on en peut dire autant des coupoles élevées par Bramante à Plaisance et dans d'autres villes encore moins importantes. Bien que ni Bramante, ni Pérugin, ni Léonard, n'aient travaillé à Lodi, on peut cependant affirmer et même prouver, que leur influence y péné* tra(i), et qu'en se combinant avec les inspirations
(4) Il y a dans Téglise de San-Lorenzo une fresque dont le style, le coloris et la composition semblent ne pouvoir appartenir qu'à
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et les traditions locales, elle fit écloredes produits pleins de grâce qui, en ce qui concerne la peinture, semblent tenir à la fois de l'école Ombrienne et de l'école Lombarde, combinaison unique et particulièrement beureuse en ce qu'elle a laissa subsister un très*haut degré d'originalité.
Mais la création de ces merveilles n'avait lieu que vers la fin du xv* siècle, quand l'évéque Pallavicini touchait au terme de sa longue carrière à laquelle elles servaient, pour ainsi dire, de cou* ronnement. Les travaux pour lesquels il s'associait alors des architectes et des peintres dignes de cette association, avaient été précédés par des travaux qui avaient plus directement pour objet le bien spirituel de ses ouailles. Ses collabora^ teurs pour cette oeuvre, la première dans l'ordre des devoirs comme dans celui des temps, avaient été des religieux introduits par lui dans son diocèse, des Carmes, des Servites, des chanoines de Latran et surtout des Franciscains de l'Observance, objet d'une prédilection héréditaire dans sa famille. Us étaient en outre pour lui un moyeu puissant de relever les pompes du culte, à la splendeur duquel il contribua de son vivant et après sa mort, par les dons magnifiques dont il enrichit le trésor de sa cathédrale. Une
Fécole du Pérugin. C'est la Vierge en ack)ralion devant TEafant Jésus, sujet émioemment Ombrien.
superbe croix d'argent, ouvrage d'un fameux orfèvre Milanais^ est le plus précieux débris qui ait échappé aux dilapidations du vandalisme et de la cupidité, dilapidations dont le premier exemple fut donné par la famille même du prélat, laquelle ne rougit pas de confisquer à son profit les riches tapis qu'il avait fait exécuter en Flandre, sur les dessins d'artistes nationaux.
Lies ouvrages de peinture dont il fit orner son église cathédrale ont également disparu; il ne reste plus que les livres choraux, dont les élégantes mipiatures, très-analogues pour le style à celles de l'école Ombrienne, furent terminées lorig^ temps après sa mort par Frère Louis Baymond de Mantoue(i)*
Mais la grande œuvre qui signala et couronna son glorieux épiscopat, fut le temple qu'il fit ériger à la Sainte-Vierge, sous le titre à^Incoronataj par l'architecte Battaggio de Lodi (2), instruit ou inspiré par Bramante, qui venait d'introduire en Lombardie la passion pour les coupoles. Aux artistes indigènes on en adjoignit plusieurs, choisis dans les villes voisines avec un discernement merveilleux; car dans ce choix ne figure pas un seul
(1) L'artiste lui-même déclare avoir peint quinque volumina gradualia.
(2) Voir le document publié par Gualandi, Memorie originali, série 4', p. 474, Bataggio était lui-même établi à Milan.
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des peintres naturalistes qui avaient alors une si grande vogue en Lombardie. On emprunta à la Chartreuse de Pavie son Ambrogio Borgognone, dont on peut dire qu'il se surpassa lui-même dans les quatre tableaux qu'on voit à l'autel de sainte Anne, et qu'une retouche toute récente a si indignement défigurés; il vint, accompagné de son digne collaborateur Giovanni délia Chiesa et de son fils Matteo délia Chiesa, nom qui exprime admirablement leur vocation héréditaire. T^es peintures ravissantes dont Giovanni avait orné le chœur furent détruites vers la fin du xvfi* siècle; celles de la coupole partagèrent le même sort, de manière qu'il ne reste plus de tous les travaux de cet intéressant artiste que la Madone du vestibule. On peut se faire une idée du talent de Matteo, d'après les deux figures de Saints qu'il a peintes sur l'orgue. Celle de saint Bassien, surtout, est de la plus grande beauté (i).
Les magnifiques vitraux, peints par Visconti et Andréa Postante, et payés sur l'estimation de Frate Evangelista Zogni de Crème, ont également disparu , ainsi que les sculptures exquises du maitre-autel, où les deux frères Ambrogio et Giovanni Pietro Donati de Milan, avaient représenté en divers compartiments plusieurs traits de l'bis-
(I) Toutes cos peinlurei spnt de l'année 4 493.
toire de Jésus-Christ et de la Sainte Vierge ( i). Le temple, lui-même, a perdu l'harmonie de ses proportions par la construction du nouveau chœur et par la violation du principe d'après lequel le plan primitif avait été conçu, de sorte qu'il est impossible de promener ses yeux autour de soi et surtout de les élever vers la coupole, sans avoir l'imagination blessée par le mauvais goût ou attristée par des ruines.
Quand Tévêque Carlo Sforza Pallavicini mourut en i497> l'église de Vincoronata n'avait pas encore reçu sa plus précieuse décoration, qu'on voit encore aujourd'hui dans la chapelle de saint Antoine. Le talent des frères Piazza n'était pas encore alors à la hauteur d'une pareille tâche. Qu'ils aient subi l'influence des artistes étrangers qui travaillèrent à Lodi, à l'époque même de leur apprentissage, c'est ce qu'il est impossible de contester. D'un autre côté, on ne sait comment faire la part de ce Bertino Piazza (a), fondateur de la famille et peut-être aussi de l'école, lequel est nommé par Lomazzo parmi les peintres que le
(4) Ces sculptures furent transportées dans la chapelle de la Baroncina, près de Lodi.
(t) C'est probablement lui qui est indiqué dans Fouvrage d'Averulino et rais par lui sur le même rang que Masaccio et M asolino •'
« Masaccius et Masolinus diem ohiére , Bertus in Eridano demersus. »