CHAPITRE IL
}dée générale de sop génie. — Ses travaux scientifiques. — S^ première éducation sous Yerocchio. — Ses premiers ouvrages de sculpture et de peinture. — Son départ pour Milan, ses relations avec Louis le Maure. — Services ipuitipliés qii'il lui rend. -^ Académie milanaise pour laquelle il compose divers traités. — Esprit de son enseignement. — Patronage magnifique et intelligent de Louis le Maure. — - Statue équestre de François Sforza. — Appréciation de Léonard comme sculpteur.
— Ses préceptes pour la pratiqjie de la peinture. — Ses dessins originaux. — Ses portraits. — Ses compositions mythologiques, symboliques et religieuses. — La peinture murale de Sainie-Marie-des-Grâces. — Son importance dans l'histoire 4e l'art — Entf(§e des Français à Milan. — Retour de Léonard en Toscane. — Le fameux carton pour la grande salle du palais!
— Portraits et tableaux religieux. — Second séjour à Milan. — Pa|;rônage de Louis XII. — Contact de l'école française avec l'école italienne. — Voyage de Léonard à Rome. — Son retour en Lombardie après la victoire de François I«' à Marignan. — Son départ pour la France.— Sa mort édifiante à Clou, près d'4H[*boise. '
Léonard de Vinci est la figure, sinon la plus intéressante et la plus pure, certainement la plus grandiose que présente l'histoire de Tart, sans
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excepter Michel- Ange lui-même. Doué de facultés prodigieuses, presque toujours maintenues dans un équilibre parfait malgré leur apparente incompatibilité, il put à son gré ouvrir des horizons nouveaux à ses contemporains dans les divers domaines de l'intelligence, et combiner l'amour et la recherche de T idéal avec des préoccupations scientifiques d'une tendance tout opposée. On peut dire que, seul entre tous les artistes, par la force, la hauteur et la souplesse de son génie il s'éleva jusqu'à la synthèse de Vidéalisme et du réalisme^ comme s'il avait eu à jouer un rôle analogue à celui qu'a joué de nos jours le célèbre Schelling, nul philosophe moderne n'ayant pénétré aussi avant que ce dernier dans les mystères de l'art, et nul artiste n'ayant pénétré aussi avant que Léonard dans les mystères de la science. Génie à la fois aventureux et observateur, on eût dit qu'il avait toujours une inconrue à dégager dans l'un ou l'autre de ces deux domaines. Mal* heureusement l'activité de l'exécution ne répondit pas chez lui à la grandeur des conceptions, et le désordre apparent dans lequel il nous a laissé le fruit de ses méditations ou de ses intentions^ a été cause qu'une justice si incomplète lui a été rendue par ses contemporains et par la postérité, xissurément les auteurs des belles découvertes dont la civilisation moderne est si fière , auraient
été bien étonnés d'apprendre qu un pauvre attiste rebuté par Laurent le Magnifique et Léon X, avait, dès la fin du xv* siècle, moitié par déduction, moilié par divination, entrevu ou pressenti les vrais principes de la philosophie naturelle et les applications merveilleuses qu'on pouvait en faire un jour, comme la pesanteur de l'air et la construction du baromètre, l'élasticité de la vapeur et son emploi dans les machines de guerre, l'usage du pendule pour mesurer le temps, sans compter une multitude d'hypothèses enfouies dans ses manuscrits souvent si mystérieux et aujourd'hui si disséminés(i).Tantôt ce sont des aperçus géologiques qui étonnent par leur justesse et leur coïncidence avec les faits si récemment et si laborieusement constatés ; tantôt ce sont des vues qui semblent révéler un continuateur hardi d'Archimède : on a même cru trouver, dans certains passages, le germe de la grande ihéorie cosmogonique de Leibnitz, si bien développée par Buffon (2). Il revient si souvent sur la nécessité de l'expérience comme interprète des artifices de la nature^ qu'on pourrait à bon droit ajouter le nom
(1) La phis grande partie de ces manuscrits se trouve à la bi* bliothèque de l'Institut II en est resté plusieurs à Milan, et il y en a un à Holkham^ en Angleterre, chez le comte de Leiccster. .
(2) Voir Texcellent travail de M. Delécluze sur Léonard de Tinci, et Y Histoire des sciences mathématiques en Italie, par M. Libri, vol. III, pp. 205-238.
M ' LËGN ARt^ DE VlNCt
de fiaeod à la liste dés gratidtt génies dont Léo nktd fut en quelctu^ sorte le précurseur. « La na* ture fteuie, diWl quelque part, est la maîtresse de» ifitëliigeuceis supérieures. » Mais dans sa réactioti aoàtt^ oertaitles solutions dé k philOàophie lAoo^ lattique^ il se garde bien de trop abaisser le» regards de Thommè veri la terre î il inriporte, pour ne pas méconnaître ées véritables tendances, de se souvenir que cht^ lui les applications utile» sont toujours dominées par la tl^rie, et c^estce quHl a exprimé par ce mot à là foi» original et profond : La théorie^ c'e»t le général } la pratique, ee sont lei soldatÈ.
Malheureusement les résultats dé se» recherches et de ses méditations ne sont connu» que par fragments détachés des nombreux traités composé» ou ébauchés par lui : les un» sont irrévocablement perdus ) les autres^ plus ou moins maltraités par te» hommes et par le temps, »ont devenus Comme de» recueils d'énigme», susceptible» tout au plu» de solutions partielle») mais laissant entrevoir une »a* gacité merveilleu»e^ de sorte qu'on est partagé «itre Tadmiration et le regret t admiration pour des fa^cultés à la fois si souples et si puissantes, regret qu'elles n'aient pu êtïie concentrée» »ur un plu» petit nombre d'objets.
Cette disposition à étendre plutôt qu'à s^r^àt^ ses conquêtes intellectuelles^ s^élait déjà manifés*^
Et SON icOLÈ. tô
téft theÈ lui dès son enfance (t), et ne le quitta plus pendant le cours de sa longue carrière à laquelle manqua toujours Tunité de but, non par Teffet d*une application superficielle, maïs par la promptitude avec laquelle des horizons nouveaux s'ouvraient à Sôtt esprit 5 et quand il descendit de sa montagne natide pour se mettre à Florence sous k discipliné d* André VeYt)Cchio , les tendances naturelles de l'élève furent plutôt encouragées que liSprimées par TeîLemple du maître.
Il y nxiralt de Tinjustice à juger du mérite de Verocchio sur le tableau qu^on voit à TÂcadémie des beaus^-^rts de Florence, {n) ou même sur le groupe en bronze qui décore une des niches de Tt^lise d'Or^San-Michele.
Pendant longtemps il avait renfermé son activité dans une sphère plus humble en apparence^ dans celle de Torfévrerie religieuse, cette branche alors si importante de Tart chrétien , espèce de fldniatare métallique qui fournissait leur parure aux autels et aux reliquaires, et qui aprèii avoir «ttrvéou à k déeadenee byzantine , venait d^attrtndre son plus haut degré de perfection entre
(i) ii4iùteèèe fam pTûfiHô ptimdê^ ^ tgti mfà fosse ^UUo jImUo vario ed îmtû¥k. VdsoH^ f^iià dt Leomtàà da yind.
(S) Le tâbleaa n^é^t iritéfiss»aat qu'à catu^ de h légende trés>> donlevse qui i'y rattache ^ q\ii ftUHbue à Lémi^rd l*uti dei^ détit âogeS) trèsHMip^ienir à oéiiii (1« son mdtrè^ ce qui acûràit décidé ce deroier à renoncer à fct j^ture.
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les mains liabiles de Lorenzo Ghiberti et de Maso* Finiguerra. Les ouvrages de ce genre qu'exécuta Verocchio, avec ou sans le concours de ses élèves, ont eu le sort de tant d'autres chefs-d'œuvre de trop petites dimensions : ils ont été dispersés ou détruits. Mais le rétable en argent ciselé qui décore le maître-autel du baptistère de Florence, le jour de la fête du saint dont le culte y a remplacé celui du dieu Mars (i), suffit pour donner une idée de la finesse de goût et de la supériorité d'exécution qui faisaient tant admirer tout ce qui sortait de sa main (2).
Pénétré de sa mission d'artiste chrétien, il travaillait par tous les moyens à l'éducation esthétique de ses concitoyens, et il étendait cette gêné* reuse initiation aux plus pauvres d'entre eux , en réformant l'art religieux dans ses rapports avec la dévotion populaire. Grâce à son intervention aussi opiniâtre que désintéressée, les petites sta* tues votives que la pieuse reconnaissance des fidè* les suspendait dans certains sanctuaires ou auprès
(1) On sait que saint Jean-Baptiste était le patron de la ville de Florence^ et que la rotonde qui sert aujourd'hui de Iiaptislère fut jadis un temple consacré au dieu Mars.
(2) Les coupes ciselées d'André Yerocchio^ aujourd'hui à peu près introuvables^ furent très-recherchées dans toute Tllalie ; plus tard, la décadence du goût leur fit préférer celles de Benvenuto Cellini. Verocchio excellait aussi à faire des agrafes de chapes. Ce fut un ouvrage de ce genre qui fit la fortune d« Benvenuto Cellini auprès de Clément VIL
de certaines images miraculeuses, furent mises en harmonie avec le goût plus épuré du siècle, et devinrent à la fois dignes et de la sainteté du lieu et des sentiments qu'elles devaient exciter dans les âmes (i). Embrassant dans sa prévoyance artistique les consolations de la dernière heure, il s'efforça de reproduire les divins traits du Sauveur expirant sur la croix, et ses crucifix jouirent longtemps d'une vogue bien méritée parmi les Florentins (2). Il excellait en outre à recueillir ce que la mort avait laissé de beauté et de caractère sur les visages inanimés, et il créa ainsi pour son art une attribution toute nouvelle (3), dont les produits, empreints d'une certaine grâce funèbre, n'avaient rien de commun avec cette reproduction servile et cadavéreuse dont nous sommes forcés de nous contenter aujourd'hui.
Toutes ces œuvres fragiles ont disparu depuis longtemps, ainsi que les dessins si gracieux et si soignés que possédaient Vasari et Borghini, et qui furent pour l'élève de Verocchio un objet de
(1) Il y avait à Florence un fameux modeleur de statuettes nommé Orsino^ dont Verocchio fit un véritable artiste, en lui apprenant à soigner un ex-voto comme une œuvre d'art. Fasari,
(2) Voir dans Vasari le récit des derniers moments d'un artiste qui demanda comme grâce suprême qu'on lui donnât un crucifix deDonatello au lieu de celui qu'on lui avait mis entre les mains,
(3) Vasari, f'HadiFerocchio,